‹ L'unité phonétique dans le patois d'une communeChapitre 7 sur 8 · L. GAUCIIAT · texte numérisé non relu

L. GAUCIIAT

est rigoureuse, la perte du v et le changement de ^ en A ont encore un caractère trop capricieux pour peser dans la balance; d- = h, facile à constater, est encore dans ses commencements. L'évolution des voyelles n'est marquée que par trois lois sensibles, dont Tune: a^ =a est à peine perceptible, dont les autres: ç = ç^, à = ao séparent assez nettement la deuxième et surtout la troisième génération de la première.

Le degré de diversité du patois de Charmey peut donc être représenté sommairement par le tableau suivant:

Ire génération 90 — 60 ans

ne génération 60— 30 ans

me génération 30 ans —

^ et y

d-, mais hçw, ha

^, mais hu, ha\

d-, mais hu, ha.

— ces, cette

rarement ho

assez souvent

tu inter-

ho, ho tu, il

rogatif

interrogatifs

d^r, rarement hr

dito

a^ (et a)

1 (et çO

ç et ^^

à et ao

ao

Le nombre des traits au-dessous des caractères indique l'importance du phénomène. Nous constatons en première ligne, à propos des lois aujourd'hui en action, l'unité relative des générations I et III, vis-à-vis d'une grande hésitation de la part de la génération IL La période d'épanouissement des lois est l'âge de 30 à 60 ans, l'âge où l'on parle avec énergie, où l'on a quelque chose à se dire.

Notre tableau, qui n'a évidemment qu'une valeur approximative, est plus exact pour les hommes que pour les femmes, qui anticipent souvent le résultat de la colonne suivante (voir les pp. 31, 35, 37, 44, 45). tTattacherais moins de valeur à cette petite découverte, si Fliistoire de la langue française ne confirmait pas la chose. Pour le vieux français, nous manquons de matériaux, mais on pourrait peut-être tirer profit des rimes des poétesses, si on les étudiait attentivement à ce point de vue. Cependant

je rappelle en passant que c'est dans la bouche d'une femme, la reine A élis de Champagne, qu'est mise la première critique de prononciation: ,,La roine via pas fait que cortoise, qui me reprist, ele et ses fi£f li rois. Encor ne soit ma parole françoise, si la puet on bien entendre en françois" (Conon de Béthune, Moût me semont Amors, en 1182). Le langage de Marie de France se distingue déjà par certaines négligences, surtout de flexions. L'ouvrage de Thurot contient un bon nombre de passages qui prouvent tous que les femmes accueillaient avec empressement toute nouveauté linguistique. ^ Je cite les principaux passages, au fur et à mesure qu'ils se rencontrent dans les deux volumes.

I, 3. Tory: „Les dames de Paris, au lieu de a prononcent e bien souuent, quant elles disent: Mon mery est a la porte de Péris ou il se fait peier.^

I, 205. Kestaut: „les deux ss qui terminent l'imparfait du subjonctif de tous les verbes doivent toujours se prononcer fortement . . . Cependant on les supprime très-communément dans la prononciation, et rien n'est plus ordinaire que d'entendre dire tous les jours à quantité d'honnêtes gens et surtout aux dames, il fallait que j'écrivis, il voulait que f allas avec lui, il attendoit que feus dîné.^

II, 24 — 25. Tory: „les dames de Paris, pour la plus grande partie, obseruent bien ceste figure poétique de l'apostrophe [c'est-à-dire amuïssement] en laissant le s finalle de beaucoup de dictions: quant en lieu de dire nous auons disne en ung jardin, et y auons menge des prunes blanches et noires, des amendes doulces et ameres, des figues molles, des pommes, des poires et des gruselles, elles disent et prononcent nou>s auon disne en ung iardin, et y auon menge des prune blanche et noire, des amende doulce et amere, des figue molle, des pome, des poyre et des gruselle,^

II, 169. Villecomte: les femmes „poussent quelquefois leur négligence jusqu'à dire <fest un menteu, (fest un catAseu, (fest un craqueu, etc.'*

Il, 271. Erasme: „Idem faciunt hodie mulierculae Parisinae, pro Maria sonantes Masia, pro ma mère, ma meseJ^

^ Excepté les ctui où leur prononciation est expressément qualifiée de recherchée et précieuse.

52 L. GAUCHAT,

II, 276. Poitiers: „Quelques précieuses disent pindaliser^ (pour

pindariser).

Domergue: „Un lapin angola, disent les femmes." II, 300. BouUiette: On voit „bien des gens, surtout parmi les

femmes molles et délicates ... qui, mettant K à la place de

m [t], prononcent consélier, feuliage, boulion.^ n, 479. Du Val reproche aux Parisiennes de prononcer ,,cousaine,

raçaine, voisaine, pour cousine, etc."

On trouvera d'autres citations en se servant de l'index (sous dames, commères, femmes, Arthénicé), Les Précieuses du XVII® siècle ont probablement eu une assez grande influence en matière de prononciation. On leur attribue communément l'emploi de Vr uvulaire qu'elles auraient adoptée, sans l'inventer, pour se distinguer du vulgaire qui prononçait Yr roulée. Ce son continue aujourd'hui à conquérir les milieux surtout citadins, et se répand énormément hors de France, principalement dans le Nord de l'Europe. Nous assistons à un mouvement phonétique international, dont il serait intéressant d'étudier en détail l'extension graduelle.

D'après notre tableau, la seule diversité notable est celle qui sépare les générations. Je n'ai pu constater aucune divergence entre les différents quartiers de la commune, pourtant très éloignés les uns des autres. J'ai été très surpris de retrouver dans le village voisin de Cerniat, situé au pied de la Berra, sur l'autre rive du torrent appelé Javroz, à environ trois quarts d'heure de Charmey, des conditions phonétiques absolument identiques.^ A Cerniat le parler des jeunes s'éloigne de celui des vieux de la même façon et au même degré qu'à Charmey. Le langage de deux vieillards choisis dans les deux villages est plus ressemblant que celui de deux individus représentant différentes générations et choisis dans le même village. Un seul mouvement phonétique embrasse les deux endroits. Cela est d'autant plus curieux que les populations ne se mélangent et ne se rencontrent guère. Et pourtant les deux jeunesses ont une prononciation si uniforme, qu'elles semblent s'être donné le mot. H n'est permis de parler du patois de Charmey comme type qu'en établissant une moyenne

^ A Châtel-sur-Montsalvans, le premier village qu'on rencontre sur la route de Bulle, je n'ai demandé qu'une liste. Elle me permet de croire que les conditions phonétiques n'y sont pas tout à fait les mêmes qu'à Charmey - Cerniat. A la place de ç j'ai entendu un e moyen, pour â-'Oo : ^ ou ç^. Le siget avait 25 ans.

entre les diverses générations, en choisissant par exemple les gens de 30 à 60 ans. Cette génération ne représente qu'imparfaitement, aux yeux de la science très exacte, le vrai parler du village. La constatation que les mêmes circonstances se retrouvent ailleurs rend l'établissement d'un type charmeysan encore plus illusoire. Rigoureusement, il n'y a pas d'unité dans le parler de Charmey, parce que les générations ne sont pas d'accord, et cette unité est d'autant moins une réalité que d'autres villages peuvent être arrivés au même point de l'évolution linguistique.^

On s'en convaincra en comparant les formes suivantes:

Charmey

Cerniat

Cerniat

Charmey

NiqniUe Lonis

Charrière Lonis

Ovemey Ernest

Pipoz André

52 ans

51 ans

15 ans

15 ans

le miel

Id mçv

fo mç

l9 mçv

to mçy

est doux;

ie da

ie (ye) dâ

le da

le da

neuf

nçw

nçw

nu

nu

pommes;

pçme

pçme

pçme

pçme

un bon

ô bd

ô bd

d bon

ô bon

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