MIGRATIONS DES INSECTES
Les plus grands déprédateurs du globe ne sont ni ces imposants Bisons dont les mugissements ébranlent le désert, ni ces envahisseurs ailés qui dévastent nos forêts , ce sont d'infimes Insectes, que la colère de Jéhovah disperse sur la terre pour y manifester sa puissance.
Tel est le Criquet émigrant, l'an des plus terribles fléaux de l'agriculture. En Afrique et en Asie, les innombrables cohortes de ces insectes, que l'on désigne vulgairement sous le nom de Sauterelles, sont tellement tassées, que lorsqu'elles s'avancent dans le lointain, elles ressemblent à d'immenses nuages noirs qui interceptent les rayons solaires, et plongent le pays dans les plus profondes ténèbres. Un bruit formidable, que Forskal compare à celui d'une cataracte, annonce l'arrivée des redoutables Orthoptères. En s'abattant sur le sol, ils y forment parfois une nappe vivante de plus d'un pied d'épaisseur; et lorsque, exténués de fatigue, ils s'entassent sur les arbres, les branches plient et se brisent sous leur poids. Tout le parcours de ces Criquets dévorants semble avoir été ravagé par un incendie ; on n'y aperçoit plus aucun vestige de verdure.
Le génie humain est impuissant pour conjurer un tel fléau. En vain les armées et les peuples se lèvent-ils en masse pour arrêter les terribles dévastateurs, ils échouent. Et si la mort
frappe tous ces hôtes affamés, leurs cadavres amoncelés sur le sol exhalent des vapeurs pestilentielles ; à la ruine succède la mortalité ; les hommes expirent par milliers.
Ces effrayantes migrations ont été observées à toutes les époques de l'histoire. Déjà Moïse nous apprend qu'à la voix de l'Éternel, des Sauterelles couvrirent toute la terre d'Egypte,
182. Sauterelle ou Criquet émigrant. Acrydium miyratorium, Olivier.
rongèrent ses moissons et envahirent même les palais des Pharaons. Pline dit qu'en Afrique quelques contrées ont même été dépeuplées par leurs ravages. L'épouvante qu'elles inspiraient arrache cette exclamation à saint Jérôme : « Qu'y a-t-il de plus fort et de plus terrible que les Sauterelles? Toute l'industrie humaine. ne peut leur résister; Dieu seul règle leur marche ,9. »
Au quatrième siècle, à ce que rapporte saint Augustin, tout le littoral de l'Afrique baigné par la Méditerranée fut dévasté par des Sauterelles. Puis ces insectes ayant été précipités dans
la nier par la violence du vent, et s'étant trouvés ensuite rejetés sur le rivage par les vagues, causèrent, en s'y putréfiant, une peste déplorable.
L'histoire moderne n'a eu aussi que trop souvent à enregistrer de ces désastreuses apparitions. L'une d'elles, semblable à un ouragan obscurcissant le soleil, barra le passage à l'armée de Charles XII, lorsqu'elle traversait la Bessarabie, et la força de s'arrêter50.
De tout temps, l'homme s'est efforcé de conjurer ces redoutables invasions. Dans l'antiquité , de sévères lois ordonnaient le massacre des Sauterelles. Dans l'île de Lemnos, comme tribut annuel, chaque particulier était forcé d'en apporter au magistrat un certain nombre de mesures. Pline raconte que dans la Cyrénaïque, la loi contraignait même le peuple à leur faire trois fois par année une guerre d'extermination. Le citoyen qui s'y refusait était puni comme déserteur.
Le naturaliste ancien prétend qu'en Syrie on y employait parfois les légions romaines. Ce fait s'est reproduit à diverses reprises dans les temps modernes.
M. Virey dit qu'il y a peu d'années, en Transylvanie, on eut recours aux soldats pour atteindre le même but. Des régiments entiers ramassaient des Sauterelles, et quinze cents hommes n'étaient occupés qu'à écraser, brûler ou enterrer leur moisson vivante. Cela se passait en 1780. Mais, l'année suivante, le fléau reparut, et ses ravages prenaient de telles proportions, qu'on fut obligé, pour le combattre, de lever le peuple en masse. Cependant, une foule de campagnes n'en furent pas moins ruinées de fond, en comble.
Récemment, Ibraïm-Pacha employa toute son armée pour écraser l'une de leurs cohortes et en détruire les vestiges infects. Bravant le plus ardent soleil , le grand capitaine excitait de sa présence le zèle de ses soldats 5i.
D'autres Insectes se font moins remarquer par leur nombre
que par Tordre qui préside à leurs migrations; ils y procèdent avec la prudence d'une armée en campagne. Un chef intelligent semble diriger tous leurs mouvements ; tel est ce qu'on observe pendant les excursions du Termite voyageur. Lorsqu'une légion de ces Névroptères entreprend une pérégrination lointaine, elle s'avance en droite ligne, et tous les Travailleurs marchent en colonnes de dix à quinze individus, aussi serrés qu'un troupeau de moutons. Pendant ce temps, des Termites qui sont armés de fortes mandibules et font l'office de véritables soldats, se dispersent en éclaireurs sur les côtés de la phalange afin de la protéger contre toute attaque. Si une herbe plus élevée que les autres se trouve sur le passage de l'émigration, on les voit souvent grimper sur ses plus hautes feuilles, et y rester suspendus comme autant de vedettes chargées d'éclairer la route. Si quelque danger surgit, ces soldats, en frappant la feuille à l'aide de leurs pattes, produisent un petit cliquetis ; c'est un ordre qui ébranle toute l'armée. Celleci y répond par un sifflement, et immédiatement double le pas avec une ardeur nouvelle.
Parallèlement aux Insectes emigrants, on doit mentionner ceux qui, sans exécuter d'aventureux voyages, apparaissent subitement en masses compactes, et deviennent des fléaux passagers pour nos campagnes.
L'un de ces voraces déprédateurs est le Hanneton, si commun en France. Dans son magnifique ouvrage sur les ennemis de l'industrie forestière, Ratzeburg n'hésite pas à le représenter comme le plus terrible destructeur de nos cultures. Les annales de l'agriculture abondent en affligeants détails sur les dégâts causés par cet Insecte. On le voit parfois, en un temps fort court, dévorer totalement le feuillage de forets d'une vaste étendue. J'ai pu observer une dévastation de ce genre dans l'une de celles du département de la Seine-Inférieure. Tous les arbres avaient été dépouillés de leur verdure ; pas une feuille , strictement parlant, ne restait sur l'un d'eux ;
et dans cette forêt, que nous parcourions au milieu de l'été, nous eussions pu nous croire en plein hiver, si le soleil ardent, en traversant les branches dénudées, ne nous eût brûlé de ses rayons.
Les Hannetons abandonnent souvent les forêts pour infester les champs. Ils pullulèrent tant en 1574, sur les côtes de l'Angleterre, qu'en tombant dans la Saverne, ils entravaient les roues des moulins. On lit dans une chronique de 1688, que
183. Hanneton commun. Melolontha vulgaris, mâle, femelle, larve et nymphe.
ces Insectes se multiplièrent si fatalement alors en Irlande, que dans le comté de Galway, l'air en fut obscurci. Et leur abondance était telle au milieu des campagnes, qu'on avait peine à se frayer un chemin.
Mais ce qui cause encore de plus grands dégâts que le Hanneton, parmi les forêts et les cultures, ce sont ses larves, que les paysans appellent Mans. Celles-ci vivent sous le sol, lieu où il est difficile de les traquer, y rongent les racines des plan-
tes et parfois dévastent totalement de riches campagnes. Durant les années où leur multiplication est favorisée, elles deviennent un redoutable fléau pour les populations agricoles. La Normandie, que leurs légions dévorantes ravagent assez souvent, a imploré à diverses reprises la législation, pour obtenir quelque loi propre à en arrêter l'invasion. En 1806, les Mans étaient tellement abondants au sein de plusieurs cantons de la Seine-Inférieure, qu'ils y anéantissaient entièrement des champs de betteraves et de colzas. Dans l'un d'eux seulement, et en une quinzaine de jours, on recueillit assez de ces vers pour en remplir un train de chemin de fer composé de trente-deux wagons.
Quelques Insectes, môme ceux de la moindre taille, dévastent et dévorent toutes nos cultures; partout où ils apparaissent, aucune puissance humaine n'en arrête les ravages. Selon Guérin-Méneville , ces insectes engloutissent même annuellement une forte portion de nos récoltes ; parfois le quart y passe, ce qui élève leurs dégâts à plus de 500 millions de francs.
Malgré leur petitesse, l'effrayante facilité avec laquelle certains Insectes pullulent et leur énorme dépense alimentaire, viennent constater la malheureuse exactitude de ce chiffre. Un expérimentateur ayant renfermé douze Charançons mâles et douze femelles dans une caisse de blé, au bout de six mois ces coléoptères, qui ont à peine trois millimètres de longueur, avaient déjà produit une innombrable progéniture, et mangé avec elle quinze kilogrammes du grain au milieu duquel on les avait enfermés. Aussi a-t-on calculé que ce petit Charançon, à lui seul, dévore pour plus de 100 millions de blé dans les greniers de l'Europe.
Par rapport à leurs migrations, on a peu étudié les Crustacés; on sait seulement que quelques animaux de ce groupe, doués d'étranges mœurs, en opèrent de tout à fait singulières: ce sont de gros Crabes appelés Gécarcins. Charpentés comme
leurs congénères pour respirer l'eau à l'aide de branchies, ils habitent cependant la terre, et se rencontrent par bandes serrées dans les montagnes et les forêts du Brésil, où ils nichent dans des trous. Mais, chaque année, ces animaux font un pèlerinage à la mer, pour y déposer leur progéniture, et, après cet acte accompli, ils reviennent vers leurs sites de prédilection.
Comme pendant ce double et long voyage il faut respirer, sinon de l'eau, au moins un air humide, tout a été prévu par la nature. Les Tourlourous, car ces Crabes sont vulgairement désignés sous ce nom, possèdent, à cet effet, au-dessus des branchies, des espèces de sacs qui ne sont que des réservoirs de liquide. Quand l'un de ces Crustacés veut voyager, il commence par faire sa provision d'eau, en remplissant complètement ses réservoirs. Puis, durant sa course, le liquide se distille goutte à goutte sur les organes respiratoires et en humecte les vaisseaux. Les branchies se trouvant ainsi continuellement imbibées, l'animal aquatique peut mener une vie aérienne et circuler en bravant la sécheresse et la chaleur. Ainsi qu'une locomotive en voyage, il porte avec lui sa provision d'eau ; il n'a plus qu'à se nourrir.
Un Poisson singulier offre une organisation absolument analogue à celle du Crabe dont nous venons de parler : c'est l'A-
184. Cavité labyrinthiforme ou Réservoir à eau de l'Anabas. 185. Anabas.
nabas. Celui-ci remplit d'eau une cavité labyrinthiforme qui se trouve également située au-dessus de ses branchies. Puis, après avoir pris cette précaution, le prudent Poisson sort vaillam-
ment des flots et mène la vie d'un habitant de l'air. 11 grimpe sur les rivages et les rochers à l'aide de ses nageoires épineuses, en ayant le soin, pendant sa course vagabonde, d'humecter peu à peu son appareil respiratoire avec le liquide dont il a rempli les cellules de sa tête. On dit même que l'on a parfois rencontré des Anabas montant à des arbres, en profitant des fissures de leurs tiges ; et souvent des dessinateurs ont reproduit ce fait.
LE
Paisibles végétaux, vos silencieuses merveilles m'annoncent la puissance de la Divinité; votre perfection qui s'ignore ramène mon esprit, avide de connaître, jusqu'aux réflexions les plus sublimes. L'image d'un Dieu se déploie à mes yeux au sein même de vos muettes apparences.
(Schiller, le Misanthrope, scène vu.)
LE
Tout n'est qu'une mobile et perpétuelle transmutation dans l'harmonie des globes. Les cieux se peuplent de nébuleuses nouvelles , et de vieilles étoiles disparaissent en s'abîmant dans l'immensité. Sur la terre surgissent de nouvelles générations d'animaux et de plantes, tandis que la faux du temps moissonne celles qui s'y épanouissaient naguère. Là, c'est la masse de l'être animé qui révèle ostensiblement sa vitalité, tandis qu'ailleurs ses forces occultes se dérobent et n'opèrent que dans les plus cachés replis de l'organisme. Mais tout est emporté par la suprême puissance de la vie, ce mystère inexpliqué et insondable !
Là, ce sont les animaux qui, à une certaine saison, à un instant donné, viennent irrésistiblement se montrer ou disparaître, guidés providentiellement par une force inconnue. Parfois il semble qu'un rayon de lumière les attire, tandis que l'obscurité les chasse; d'autres fois, c'est l'opposé.
Lorsque la nuit commence à répandre ses sombres voiles sur la terre, déjà des légions de Papillons crépusculaires voltigent lourdement près de leur refuge, tandis que la Chauve-
souris, sortant de ses ruines, secoue ses ailes membraneuses et s'élance à leur poursuite. Quelques Mollusques délicats affluent vers l'aurore à la surface de la mer, et s'enfoncent sous ses flots aussitôt que le soleil en dore les onduleux replis.
Ailleurs, ce sont les plantes ou leurs corolles qui se montrent ou s'ouvrent selon les saisons ou les heures de la journée. Attentif à suivre ces phénomènes, l'observateur sagace s'aperçoit rapidement, tant ils sont précis, que d'après eux il peut dresser des Calendriers ou des Horloges, dont le doigt de la charmante déesse des fleurs indique, avec précision, toutes les divisions.
On sait que Pline, après avoir noté avec soin l'époque de la floraison des plantes, avait eu l'idée qu'on pourrait s'en servir pour marquer les différentes saisons de l'année. Cuvier prétend même que le naturaliste romain se proposait d'exécuter un véritable Calendrier de Flore ; mais ce projet n'a été réalisé à fond que par Linnée, et c'est une des plus gracieuses conceptions de son génie.
Ce Calendrier végétal est d'une assez grande précision, et l'on reconnaît que chacun des mois de l'année s'y trouve exactement indiqué par l'épanouissement de certaines fleurs. Le premier, malgré ses neiges et ses glaces, voit déjà éclore l'Ellébore noire. Durant le second, l'Aune secoue ses chatons et le Bois gentil semble sourire au printemps en éparpillant ses fleurettes sur ses rameaux. En mars, les Ravenelles décorent toutes les vieilles murailles de leurs corolles dorées, et, dans nos jardins, l'Impériale ouvre ses cloches perfides. Le mois suivant, la Pervenche étend ses réseaux à l'ombre de nos forêts. En mai, les fleurs abondent : partout les Iris, les Muguets et les Lilas embaument l'air. Pendant les mois de juin" et de juillet, Flore étale toute la pompe de son empire : les Digitales, les Sauges, les Coquelicots, les Menthes et les Œillets s'épanouissent dans les champs et les bois. En août, les Asters, les Dahlias et les Hélianthus semblent braver l'ardeur du soleil.
Enfin, en septembre, le Colchique jonche de ses fleurs purpurines toutes nos prairies et nous annonce le retour de l'hiver : c'est lui qui, selon Linnée, donne au botaniste le signal du repos.
L'heure à laquelle chaque fleur s'épanouit est elle-même tellement précise que, par son observation, on peut créer des Horloges de Flore d'une assez grande précision.
Le P. Kircher y avait déjà songé, mais vaguement et sans rien indiquer ; aussi est-ce à Linnée qu'il faut encore reporter l'ingénieuse idée d'indiquer toutes les heures de la journée par le moment où les végétaux ouvrent ou ferment leurs corolles. Le botaniste suédois avait créé une Horloge de Flore pour le climat qu'il habitait ; mais, comme sous nos latitudes l'aurore plus brillante et plus radieuse rend les fleurs plus matinales, Lamark a été obligé de reconstruire pour la France une autre horloge qui avance un peu sur celle d'Upsal 52 .
Cette régularité dans l'épanouissement des fleurs frappe tout le monde. Certaines peuplades sauvages s'en servent pour diviser leurs journées et leurs travaux. On commence ceux-ci à l'heure où s'épanouit le Souci ; et le Natchez, dit Chateaubriand, donne un rendez-vous d'amour, pour le moment où es derniers rayons du jour vont fermer les fleurs de l'Hibiscus.
D'autres fleurs, moins régulières dans leurs habitudes, ne s'épanouissent que sous l'influence de certaines conditions atmosphériques : de là le surnom de Météoriques qui leur a été donné. Quelques-unes d'entre elles possèdent une assez grande célébrité. Tel est le Souci des pluies, qui, dès que de sombres nuages s'amoncellent, clôt sa corolle avec le plus grand soin pour la préserver de l'orage. De mœurs tout à fait différentes, le Laitron de Sibérie, habitué aux frimas, semble redouter notre soleil; il ne s'épanouit que lorsque le ciel est nébuleux, et ferme strictement ses fleurettes aussitôt que l'atmosphère s'échauffe.
Les rapports de l'homme et du règne végétal ne se bornent
pas à ces curieuses investigations; les plantes, vivant emblème du rapide passage des heures et du temps, cette éternelle leçon de sagesse, se trouvent associées à tous nos besoins, à tous nos plaisirs, à toutes nos douleurs.
Les plus robustes servent à construire nos demeures, d'autres forment la plus naturelle nourriture.
L'existence de certaines peuplades dépend parfois d'une seule espèce végétale. Un Palmier qui étale ses forêts à l'entrée de l'Orénoque suffit à tous les besoins de quelques tribus sauvages, qui, en compagnie des singes, vivent presque continuellement accrochées au milieu de son feuillage. Il leur offre des aliments, du vin, et même des cordes pour tresser les hamacs sur lesquels ils se suspendent pendant toute la durée des inondations53.
De tout temps on a recherché l'éclat et le parfum des fleurs, et elles sont devenues l'indispensable ornement des moindres fêtes. Les anciens avaient leurs plantes coronaires : elles étaient consacrées à Vénus, et dans les festins, la tête de chaque convive en était parée. Mais on doit aussi leur rendre cette justice, que, pour les douloureuses cérémonies de la mort, ils employaient un ample cortège de plantes funéraires : chacune avait sa mission ou sa signification spéciale 54.