La plante au Tapioka. Manihol utilissima, Pohl
Là s'épanouissent des fleurs amies, dont les replis ne distillent qu'un nectar parfumé que l'abeille transforme en miel; ailleurs, de sombres corolles, ainsi que celles de l'Impériale et de quelques Azalées, n'exsudent que des sucs vénéneux. Mal-
heur à l'insecte qui s'en nourrit, car il ne donne plus que de funestes produits. On se rappelle l'accident qui frappa l'armée de Xénophon aux environs de Trébizonde, lors de la fameuse retraite des dix mille Grecs. Ses soldats, exténués de faim et de fatigue, s'étant jetés sur du miel qu'ils rencontrèrent près de la mer, tous jonchaient le sol quelques instants après, gravement empoisonnés. Tournefort, avec raison, attribue cet accident à ce que les Abeilles de la contrée avaient pompé les sucs que recèlent les calices de l'Azalée pontique, qu'il reconnut être vénéneux.
La main de la Providence puise amplement dans le règne végétal, pour satisfaire nos plaisirs et nos besoins.
Les Roses, les Jasmins et les Tubéreuses ont leurs pétales imbibés d'essences précieuses , qui parfument l'air tout alentour, et que l'art leur ravit en masses pour les raffinements du luxe 73 .
D'autres plantes d'une apparence plus modeste, telles que les Menthes, les Romarins, les Mélisses et les Lavandes, sont mieux dotées sous ce rapport, car leurs huiles odoriférantes s'exhalent de tous leurs tissus, et elles les épanchent encore plus généreusement. Les espèces qui les recèlent se trahissent parfois au loin en embaumant l'air à de grandes distances. Bartholin assure que les émanations du Romarin font reconnaître les côtes d'Espagne à plus de dix lieues en mer; et le vieil historien Diodore de Sicile raconte quelque chose d'analogue relativement à l'Arabie.
La Canne à sucre, Saccharum officinarum, originaire de l'Inde et de l'Arabie Heureuse, imbibe sa moelle de la substance alimentaire qu'on en extrait depuis tant de siècles.
En parlant des productions de ces deux pays, Strabon, dans sa Géographie, et Dioscoride, dans son grand Répertoire de matière médicale, mentionnent évidemment cette Graminée. C'est un Roseau qui donne du miel, dit le premier de ces écrivains. Dioscoride est encore plus explicite. Selon lui, les Ro-
seaux de l'Inde et de l'Arabie fournissent un miel congelé et figé, dur comme du sel, qui se brise entre les dents et qu'on appelle sucre. D'après les érudits, les Chinois, dès la plus haute antiquité, ont connu la culture de la Canne et l'art d'en extraire le produit.
Belon dit même que cette plante est indiquée dans une foule d'ouvrages indiens et arabes; et de Humboldt semble confirmer tout cela en attestant qu'elle se trouve figurée sur les plus anciennes porcelaines de la Chine.
Ainsi donc, il ne peut y avoir de doute, la Canne à sucre est indigène de l'ancien continent, et sa culture y remonte à une époque fort reculée.
Mais ce fut vers le treizième siècle, que les marchands qui imitèrent Marc Paul, en rapportant par terre des produits de l'Inde en Europe, introduisirent ce végétal en Nubie et en Egypte; d'où, au quatorzième siècle, on le propagea en Sicile, en Syrie et à Madère. De là, il fut enfin transporté en Amérique, peu de temps après sa découverte.
Une autre Gramiaée, le Mais, contient aussi du sucre dans sa tige ; mais c'est moins à cause de cela que par rapport à sa beauté et à son emploi alimentaire, que cette plante était devenue presque sacrée chez les anciens peuples de l'Amérique. Les vierges péruviennes, consacrées au culte du soleil, en faisaient elles-mêmes du pain que les Incas offraient en sacrifice. Et quand la plante révérée manquait dans leurs jardins, on y en substituait d'or et d'argent, que l'art avait imitées 74 .
La Manne, précieuse aussi sous tant de rapports, est le sucre qu'un arbre fournit tout préparé. Elle coule et se concrète sur le tronc et les branches du Frêne à fleur, que l'on cultive en Sicile, où l'on en recueille les stalactites blanches et sucrées, à l'aide d'un couteau de bois 75 .
Quelques végétaux curieux ont, au contraire, leur tronc ou leurs fruits tout couverts d'une épaisse couche de Cire, absolument analogue à celle de l'Abeille, et qui la remplace
pour l'éclairage et tous ses autres usages. Tel est le Palmier à Cire qui habite les Andes et dont le stipe est tout enduit de cette substance, que les sauvages enlèvent en le grattant pen-
226. L'arbre à la manne et sa récolte en Sicile, d'après Houel. Fraxinus ornus, Linnée,
dant qu'ils y grimpent. Tel est aussi le Myrica cerifera; mais chez lui ce sont les fruits qui exsudent la précieuse matière, et on l'en extrait en les faisant simplement bouillir; elle surnage bientôt au-dessus de l'eau.
Ailleurs, des sucs obscurément sécrétés dans la profondeur
possible d'oublier un bel arbre de la famille des Sapotilliers, naguère considéré comme inutile, et qui nous fournit actuellement une substance des plus précieuses, la gutta-percha. Répandu sur les côtes de Sumatra et de Java, c'est seulement de-
228. Combustion des vapeurs de la Fraxinelle. Dictamnus fraxinella, Persoon.
puis une vingtaine d'années que l'on y exploite avantageusement ses produits. Ce végétal, comme l'or de la Californie, a causé de grandes perturbations sociales dans les pays où il croît.
Dans les Caracas de l'Amérique s'élève l'Arbre à la vache, qui, par la simple blessure de son tronc, fournit un lait abon-
dant, dont le voyageur peut s'abreuver avec confiance, car il réunit toutes les qualités du lait de notre animal domestique, qu'il remplace presque absolument dans quelques contrées de l'Amérique.
Un des végétaux qui aujourd'hui rend à la vie intérieure des services tout aussi importants que l'espèce précédente, est l'Arbre à beurre. Il fournit aux nègres des rives du Niger une sécrétion qu'ils substituent à l'ingrédient de nos cuisines, et avec laquelle ils apprêtent tous leurs aliments. On la vend en abondance sur leurs marchés où elle est connue sous le nom de beurre de Shéa1% .
La nature nous offre à profusion les plus extrêmes oppositions. Là, d'une main généreuse et bienfaisante, elle nous prodigue des aliments ou des substances médicinales ; ailleurs, comme dans le laboratoire de Médée, elle ne distille que des poisons.
Ici, l'Opium, ainsi qu'une rosée de lait, suinte des têtes de nos pavots, et devient si indispensable à l'art médical, que Sydenham, l'Hippocrate des temps modernes, y eût renoncé, disait-il, si on lui eût enlevé cet énergique calmant. Ailleurs, les poisons de la Belladone, du Datura et de la Jusquiame nous sont tour à tour utiles ou funestes.
Mais aucun végétal n'élabore dans ses invisibles laboratoires d'aussi précieux cristaux que les Quinquinas ; aucun médicament aussi héroïque ne nous est offert par la nature. Le Quinquina seul arrête, dans leur marche fatale, les ravages des fièvres pernicieuses ; sans lui, beaucoup de contrées seraient inhabitables, beaucoup de voyages impossibles. Aussi, dans leur enthousiasme pour sa merveilleuse puissance, divers médecins , à l'imitation de Torti , le décorent-ils du surnom & Antidote herculéen 70 !
D'autres arbres, au lieu d'avoir leurs écorces imbibées de sucs médicinaux, sécrètent dans celles-ci des aromates extrêmement recherchés : c'est le cas des Cannelliers, qui sont un