LONGÉVITÉ VÉGÉTALE
Mais, si quelque chose a le droit de nous étonner dans la vie des plantes, c'est leur longévité ; il faut même dire plus, le principe d'éternité que recèlent évidemment plusieurs espèces, dont la fin semble plutôt dépendre de circonstances fortuites que du fait de l'âge.
La vie de l'animal est tout à fait éphémère, comparée à celle de nos arbres. De minutieuses investigations nous ont éclairé sur la chronologie de beaucoup de ceux-ci.
Les Pins et les Marronniers peuvent assurément prolonger leur existence jusqu'à quatre ou cinq cents ans. On retrouve dans l'île de Ténériffe beaucoup de vénérables Pins et d'énormes Marronniers, qui, selon toute probabilité, y ont été plantés par les Conquistadores, au commencement du quin-
254. Cèdre gigantesque de la Californie. iVellingtonia gigantea.
zième siècle, époque à laquelle remonte l'invasion de cette ile. Les premiers, Pinus Canarîensis, se reconnaissent parmi les autres, à ce que la piété des conquérants les décora presque tous d'une petite madone, que l'on y retrouve encore suspendue à leurs rameaux.
Le Tilleul de Morat, planté à Fribourg le jour de la célèbre bataille, est un des végétaux les plus âgés de l'Europe. Cette belle page de l'histoire de la Suisse s'étant produite en 1776, l'arbre vénéré, entouré d'une colonnade et dont les vieux rameaux sont soutenus par une charpente, doit donc avoir aujourd'hui près de 400 ans.
Les Sapins parviennent encore à un âge plus avancé. Dans l'une des plus anciennes forêts séculaires de l'Allemagne, située sur le sommet du Wurzelberg, dans la Thuringe, il en existe sur les troncs abattus desquels on a compté jusqu'à sept cents couches annuelles.
L'Olivier, tant révéré par l'ancienne Grèce et qui inspira de si beaux vers à Sophocle dans sa tragédie à' Œdipe, d'après le mythe antique, accumulait encore plus de siècles. Pline assurait même que l'on voyait de son temps, dans la citadelle d'Athènes, l'Olivier célèbre que la lance de Minerve fit jaillir du sol, lors de la fondation de la ville de Cécrops 103.
Les anciens peuples, frappés du noble aspect de nos Chênes, les ont de tout temps enveloppés des nébulosités de leurs légendes, en les faisant remonter à la plus haute antiquité. Telle était cette Yeuse robuste qui^ du temps de Pline, végétait dans l'enceinte de Rome, et sur le tronc de laquelle une inscription étrusque, en caractères d'airain, indiquait qu'avant l'existence de la ville éternelle elle était déjà l'objet de la vénération populaire. Le naturaliste romain assure aussi que dans le royaume de Pont, aux environs d'Héraclée, il était de tradition que deux Chênes qui ombrageaient les autels de Jupiter Stragius avaient été plantés par Hercule 10i.
On perdait encore dans un plus extrême lointain l'origine de certains arbres.
L'imposante terreur de la forêt Hercynienne a impressionné tous ceux qui ont décrit la Germanie, Pline et Tacite au premier rang. Les Chênes séculaires de ses sombres vallées, où erraient l'Élan et l'Aurochs, avaient surtout émerveillé le natu» raliste romain; il ne peut s'empêcher d'en parler dans les termes les plus pompeux. «La majestueuse grandeur du Chêne, dans cette forêt, dit-il, surpasse toutes les croyances imaginables; cet arbre n'y a jamais été frappé par la cognée, il est contemporain de la création du monde, et il semble être le symbole de l'immortalité ! »
Ne s'en tenant pas à cette splendide image, Pline y ajoute encore quelques détails : « Je veux passer sous silence, s'écriet-il, des choses extraordinaires qui seraient considérées comme fabuleuses; mais ce qui est incontestable, c'est que là où les racines se rencontrent, elles élèvent la terre en un monticule; et si le sol ne cède pas, les racines se pressent l'une contre l'autre et forment de hautes montagnes qui s'élèvent jusqu'aux branches ; elles s'entrelacent les unes dans les autres, de manière à former de véritables arcades, sous lesquelles peuvent chevaucher des escadrons entiers. »
Cette idée d'immortalité chez les arbres se retrouve souvent dans les œuvres des anciens. L'historien Josèphe rapporte, dans sa Guerre des Juifs, qu'il existait de son temps, aux environs de la ville d'Ébron, un Térébinthe qui remontait à l'époque d'Adam (liv. V, chap. xxxi).
C'était aux naturalistes modernes qu'il appartenait de démontrer que toutes ces assertions, malgré ce qu'elles ont d'extraordinaire, sont parfois rigoureusement vraies, et que plusieurs de nos arbres, en quelque sorte indestructibles, ont pu, en effet, assister aux scènes finales de la création, et, après avoir bravé l'action de tant et tant de siècles, se trouver encore debout et vivants aujourd'hui.
Il y a une centaine d'années que, par d'ingénieuses supputations, Adanson prouvait aux savants que de telles idées, quoique tenant du merveilleux, n'en sont pas moins des faits scrupuleusement exacts. Ce naturaliste, par un hasard heureux, trouva à l'intérieur du tronc d'un Baobab des îles du Cap-Vert une inscription qui y avait été tracée par des Anglais, trois cents ans auparavant. Celle-ci était alors recouverte de trois cents couches ligneuses, indiquant la végétation d'un pareil nombre d'années. Et en partant de cette donnée, et en comparant les diamètres des tiges de plusieurs de ces volumineux végétaux, le savant français était arrivé à établir que les plus vigoureux de ces primitifs habitants des forêts africaines pouvaient être âgés d'au moins cinq mille ans.
Un Cyprès chauve, vénérable doyen de la végétation, a peut-être traversé encore une plus longue suite de siècles ! Il se voit aujourd'hui sur la route de la Vera-Cruz à Mexico, et est célèbre pour avoir abrité, sous son vaste ombrage, toute l'armée de Fernand Cortez. Sa naissance, selon certains botanistes, semble remonter à une époque qu'il ne nous est pas permis de sonder. Comme son tronc, qui a cent dix-sept pieds de circonférence, dépasse celui des Baobabs, et que son accroissement est plus lent que le leur, de Candolle suppose que cet arbre n'a pas moins de six mille ans d'ancienneté, ce qui en recule l'origine jusqu'à des temps antérieurs à la création mosaïque 105 .
Maintenant, nous ne devons plus nous étonner de voir certains botanistes considérer les arbres comme autant d'êtres dont la vie n'a point de bornes, et dont beaucoup, nés sur les débris des derniers cataclysmes, végètent encore actuellement pleins de séve et de vigueur.
De Candolle, qui émet cette opinion, en acceptant l'hypothèse de Gaudichaud, considère les géants de nos forêts comme autant d'agrégats d'individus ou de bourgeons se succédant annuellement sur leur tige, qui représente un véritable sol
vivant. Et cette ample tige animée s'accroît séculairemeut, et ne succombe jamais que par accident, quand la foudre la frappe ou que le sol nourricier manque à ses nerveux suçoirs.
Ainsi donc, la science actuelle, nous le répétons, démontre ce que l'antiquité n'avait fait qu'entrevoir.
256. Dragonnier des Canaries, dans l'île de Ténérifle. Dracœna Draw, Linnée.
Un arbre, pour nous, n'est plus un simple individu; c'est une agglomération, une république d'êtres isolés, qui façonne ses branches comme le polype du corail construit ses rameaux, c'est un Polypier végétal.
La lenteur du développement de certains troncs d'arbres fait
257. Baobab gigantesque des forêts vierges d'Afrique. Adansonia digitata, Linnée.
LE RÈGNE VEGETAL, 507
immédiatement surgir la pensée de l'immobilité, de l'éternité; le Dragonnier des Canaries l'autorise.
Trois fois célèbre par son aspect étrange, par son volume et son ancienneté, ce Dragonnier ne l'est pas moins par l'état stagnant de son accroissement. Dans les récits légendaires de Ténériffe, il est dit que cet arbre singulier était adoré par les Guanches, ses primitifs habitants. On rapporte qu'au quinzième siècle, on célébra la messe dans l'intérieur de son tronc : fait qu'attestait, naguère encore, un petit autel dont on y voyait les vestiges. Ce végétal s'accroît si lentement qu'à un assez grand nombre d'années de distance on n'a pu constater aucun changement dans sa circonférence. Mesuré exactement en 1402 par les compagnons de Béthencourt, lorsqu'ils découvraient l'île, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de quatre cent soixante ans, il n'a nullement augmenté de diamètre. Le temps a été sans action sur sa masse! De Humboldt qui, en 1789, en faisant son ascension du pic de Ténériffe, le mesura un peu au-dessus du sol, lui trouva quarante-cinq pieds de circonférence.