LES GÉANTS DU RÈGNE VÉGÉTAL
Gomme les animaux, les plantes ont aussi leurs infiniment petits et leurs infiniment grands; les unes nous stupéfient par leurs colossales proportions, tandis que les autres, échappant à nos regards, nous sont seulement révélées par le microscope.
L'étude du développement diamétral des végétaux nous fournit déjà de curieuses oppositions.
Quelques plantes rudimentaires, telles que les Ascophores» moisissures qui envahissent si souvent le pain, et les Aspergillus, que l'on voit former dans nos boissons des membranes glaireuses qui répugnent, ne possèdent qu'une tige presque
invisible. Les végétaux ligneux, au contraire, nous étonnent souvent par l'énorme dimension de cet organe.
Les auteurs anciens qui ont décrit la Germanie disent qu'il
251. Fougères arborescentes des forêts «de la Nouvelle-Zélande.
y existait des arbres dont, avec un seul tronc, on faisait des barques qui portaient jusqu'à trente hommes.
Dès l'antiquité, on a aussi signalé la riche végétation des Platanes des rivages du Bosphore de la mer Noire. Et les sa-
vants de notre époque ont pu constater que ce qu'en avaient dit nos devanciers n'a rien d'exagéré.
On était presque tenté de douter du récit de Pline lorsqu'il raconte qu'il existait de son temps, en Lycie, un robuste et magnifique Platane, dans le tronc duquel se voyait une vaste grotte de quatre-vingt-un pieds de circonférence, dont tout le pourtour avait été tapissé par la nature d'une verte et veloulée tenture de mousse. Licinius Mutianus, gouverneur de la province, émerveillé de la délicieuse fraîcheur de cette salle agreste, y donna un souper à dix-huit convives de sa suite. Puis, après l'orgie, ceux-ci transformèrent le lieu de leur festin en une hôtellerie, et y passèrent commodément la nuit.
Ce fait a été pleinement confirmé par les voyageurs modernes. De Candolle rapporte, d'après l'un d'eux, que, dans les environs de Constantinople, il existe encore aujourd'hui un énorme Platane dont le tronc n'est pas moins volumineux que celui dont nous venons de parler. Il a cent cinquante pieds de circonférence et offre aussi une anfractuosité de quatre-vingts pieds de tour.
J. Rai, ministre anglais, qui a écrit un ouvrage important sur les plantes, y parle d'un chêne existant de son temps en Allemagne, et qui offrait de telles dimensions qu'on l'avait transformé en citadelle. En restant peut-être un peu plus dans le vrai, disons simplement que son intérieur servait de corps de garde, et mentionnons un autre arbre de la même espèce, végétant encore aujourd'hui en Normandie, et qui, au contraire, a été consacré à la piété. C'est le chêne-chapelle d'Allouville, dans lequel il existe un autel voué à la Vierge, où, à certains jours, on dit la messe. L'ample excavation de cet arbre fournit non-seulement l'oratoire, mais, au-dessus, on a pratiqué une chambre à coucher où il existe un lit, et à laquelle on monte par un escalier extérieur : on y trouve donc le logement d'un anachorète. Cet arbre, qui a peut-être abrité de son ombrage les compagnons du seigneur de Béthencourt
lorsqu'ils allaient s'embarquer pour la conquête des Canaries, est en grande vénération dans la contrée.
L'un de nos plus illustres botanistes philosophes, Marquis, si grand par le savoir et la dignité, en a mesuré le tronc et lui a trouvé trente pieds de contour près du sol.
J'ai vu aussi, sur les bords du Bosphore, des Platanes ayant des troncs creusés par d'énormes cavités. Aux environs de Smyrne, l'un de ces arbres est célèbre par sa taille et sa vétusté. Sa tige, tout à fait percée à jour, est extrêmement évasée à sa naissance, et représente trois colonnes qui convergent l'une vers l'autre en formant une sorte de portique à travers lequel passe facilement un homme à cheval101.
Cependant, le Baobab des bords du Niger surpasse encore tous les géants du Bosphore par sa splendide végétation. Il se fait surtout remarquer par son accroissement diamétral, qui contraste avec son peu d'élévation. C'est un colosse d'aspect peu gracieux. Presque toujours dépourvu de feuilles, et n'en portant que dans la saison des pluies, son tronc blanchâtre et conique, à peine haut de quinze à vingt pieds, offre plus de cent pieds de circonférence au niveau du sol. Il lui fallait ce court et robuste support pour soutenir son incroyable dôme de feuilles, dont l'ampleur est parfois telle que le Baobab, vu de loin, ressemble plutôt à une petite forêt qu'à un seul arbre. Ses grosses branches offrent de cinquante à soixante pieds de longueur. Lorsque le temps a creusé la tige de ce vigoureux végétal, les nègres en utilisent la cavité. Là, ils la transforment en un lieu d'agrément, en rustique boudoir, où ils viennent fumer le chibouk et prendre des rafraîchissements ; ailleurs, au contraire, ils en font une prison. On connaît l'un de ces arbres dont les Sénégambiens ont disposé l'intérieur en une salle de conseil ; l'entrée en est revêtue de sculptures qui indiquent sa sévère destination.
Mais la merveille végétale, par rapport à ses colossales dimensions, est assurément le Châtaignier fameux qui vit sur
les premières assises de l'Etna. Le comte de Borch, qui en a mesuré exactement le tronc, lui a donné cent soixante-dixhuit pieds de circonférence. Dans l'immense excavation qu'il offre, on a bâti une maison qui abrite un pâtre et son troupeau. Durant l'hiver, le bois de l'arbre suffit pour chauffer l'habitant de cette solitaire retraite, et ses fruits abondants le nourrissent l'été.
Ce colosse de nos forets, que l'on appelle le Châtaignier aux cent chevaux, doit son nom à la vaste étendue de son feuillage. Les habitants de la contrée racontèrent au peintre J. Houel « que Jeanne d'Aragon, allant d'Espagne à Naples, s'arrêta en Sicile et vint visiter l'Etna accompagnée de toute la noblesse de Catane. Elle était à cheval, ainsi que sa suite ; et un orage étant survenu, elle se réfugia sous cet arbre, dont le vaste feuillage suffit pour mettre à couvert de la pluie cette reine et tous ses cavaliers. C'est de cette mémorable aventure, ajoutèrent-ils, que le vieil arbre prit le nom de Châtaignier aux cent chevaux10'. »
Cependant, quel que soit l'étonnement que nous occasionnent les dimensions extraordinaires du tronc des végétaux, la hauteur à laquelle parviennent certains arbres nous frappe beaucoup plus encore que leur accroissement diamétral. Le roi de nos forêts, le Chêne, que la fiction poétique considère comme l'emblème de la force passive, soulève son dôme de feuillage jusqu'à cent pieds du sol.
Dans l'Orient, les imposants débris de l'antique forêt employée à la construction du temple de Jérusalem, les Cèdres du Liban, objet de tant de vénération, et que le pèlerin n'aborde qu'en entonnant des chants sacrés, étalent leurs sombres nappes de verdure à cent cinquante pieds au-dessus de la montagne.
Soutenu seulement par sa flexible colonne, qui s'incline el se courbe sous l'effort des tempêtes, dans les Andes, le Palmier à cire balance sa couronne ondoyante au sein des
nuages, à deux cents pieds au-dessus des gorges élevées qu'il habite.
Mais, aucun de ces arbres ne darde sa tête vers le ciel aussi audacieusement que le Cèdre gigantesque de la Californie, le JV^ ellingtonia gigantea. Un de ces colosses, aujourd'hui foudroyé et étendu sur le roc, présentait, quand il était debout et menaçant, plus de cent cinquante mètres de hauteur, ce qui fait à peu près huit fois l'élévation d'une maison à cinq étages, ïl avait quarante mètres de tour.
Le tronc de l'un de ces géants des forêts américaines a été en partie transporté au palais de Sydenham, dont il forme l'une des plus splendides merveilles. C'est une énorme colonne d'une quarantaine de mètres de hauteur, et qui, au niveau du sol, a près de dix mètres de diamètre. Je me suis trouvé à l'intérieur de cet arbre en compagnie d'une quinzaine de personnes. A San-Francisco, on a même installé un piano et donné un bal à plus de vingt personnes, dans le tronc d'un Wellingtonia qui y avait été apporté. L'âge du colosse correspond à ses dimensions. En comptant sur leur coupe transversale le nombre des zones annuelles, on reconnaît que ces monstrueux végétaux doivent être âgés de trois à quatre mille ans, de façon qu'ils semblent avoir été contemporains de la création biblique, et avoir dû ainsi assister debout et inébranlables à toutes les commotions du globe.
Près de ces géants renversés sur le sol, l'homme n'a l'air que d'un pygmée et sent sa petitesse. Il les appelle les Mammouths de la foret, pour indiquer que, semblables à ces effrayants animaux qui surpassaient tous les autres par leur taille, eux aussi dominent toute la végétation. L'un de ces Cèdres, creusé d'une profonde caverne, doit le nom & Ecole déquitation à ce qu'un homme à cheval peut s'enfoncer jusqu'à soixante- quinze pieds dans sa ténébreuse excavation.
Cependant, ces végétaux prodigieux ne semblent pas être
l'expression suprême de la puissance créatrice. En pénétrant dans des régions jusqu'alors absolument inconnues de l'Australie, des chercheurs d'or viennent de découvrir des Eucalyptus qui surpassent encore le gigantesque Wellingtonia. Le botaniste Ferdinand Mûller dit qu'ils ont rencontré, gisant sur la terre, des Eucalyptus amygdalina, qui mesuraient 480 pieds. Cela semble tout à fait confirmé par le récit de M. Georges Robin, qui a vu dans les montagnes de Bervvick un de ces arbres debout, offrant près du sol, une circonférence de 81 pieds, et dont il estima la hauteur à 500 pieds; de manière que cet Eucalyptus pourrait couvrir de son ombre la grande pyramide d'Egypte et la flèche de la cathédrale de Strasbourg, car la première n'a que 180 pieds de hauteur et la seconde 460. Ainsi ces végétaux détrônent tous ceux que l'on avait regardés jusqu'à ce jour comme les rois des forets de notre globe, et doivent être ajoutés à toutes les merveilles que nous fournit l'Australie.
Si de ces robustes végétaux, déchirant audacieusement les nuages, nous passons à ceux dont l'humble tige rampe sur le sol, nous voyons parfois aussi ces derniers acquérir une longueur qui tient du prodige.
Frappé de l'aspect des Vignes de l'Italie, dont les multiples guirlandes s'enlacent de branches en branches et disparaissent au milieu du feuillage des arbres, sans qu'on en voie ni le commencement ni la fin, Pline prétendait que celles-ci croissent indéfiniment : Vites sine fine crcscu/it, disait le naturaliste romain.
Mais nous avons sur la taille de divers autres végétaux des données précises. Ainsi, dans les forêts vierges de l'Inde, les Rotangs, qui grimpent sur les troncs séculaires, passent de l'un à l'autre et retombent sur la terre pour y remonter de nouveau, selon le voyageur Loureiro, acquièrent de quatre à cinq cents pieds de longueur.
Le Fucus gigantesque parvient encore à de bien plus ex-
traordinaires dimensions ; les vagues de l'Océan, à ce que rapporte de Humboldt, nous en fournissent des lanières qui ont jusqu'à quinze ou seize cents pieds de long.
Dans un curieux article de la Revue germanique, A. Boscowitz dit même qu'il a existé, au jardin botanique de Caracas, un Convolvulus qui, dans l'espace de six mois, atteignit l'incroyable longueur de six mille pieds. Il s'accroissait donc de plus d'un pied par heure ; on eût pu le voir pousser à vue d'œil !