Les spectres du Broksn, dans ie Hartz
tat des convulsions du globe. Leur origine ne peut être douteuse, et le premier coup d'œil révèle qu'elles proviennent du violent brisement des montagnes et de l'écartement de leurs fragments. On reconnaît parfaitement ces grandes fissures à la similitude qu'offrent leurs parois par rapport aux couches dont elles sont formées, et aussi à l'irrégularité de leurs anfractuosités, dans les profondeurs desquelles régnent l'ombre et la terreur. Nos superstitieux aïeux, dominés par l'effroi que leur inspiraient ces brèches obscures, leur donnèrent souvent des noms qui exprimaient toute leur épouvante : ceux de Vallées ou de Trous d enfer ou encore de Gorges du diable.
Dans toutes les hautes montagnes, telles que les Alpes et les Pyrénées, on en voit qui sont ainsi désignées. Mais assurément, une de ces anfractuosités les plus remarquables est le Val d'enfer qui se trouve dans la Forêt-Noire. Je l'ai franchi durant un grand hiver ; rien n'en égalait alors la sombre horreur. Des masses de neige se trouvaient suspendues sur ses contre-forts, et leur blancheur contrastait avec la ténébreuse entrée du précipice infernal. Ce portique du domaine de Pluton, quoique fort largement ouvert, n'en était pas moins d'une impénétrable noirceur vers son fond. La vieille forêt Hercynienne que nous venions de traverser était ensevelie sous un demi-mètre de frimas; il faisait un froid de 14 degrés au-dessous de zéro, et notre véhicule, malgré ses crampons qui faisaient jaillir de tous côtés d'amples gerbes de glace, nous entraînait avec une effrayante rapidité vers le précipice. C'était superbe : une véritable réminiscence des forêts glacées du nord.
Parfois, au contraire, les sommets des montagnes, en se déchirant, ont laissé debout de place en place de longs et étroits pans de rochers, qui, aperçus de loin, dans les vagues vapeurs de la nuit, semblent autant d'ombres fantastiques planant dans les nuages ; ce sont les Danses des sorcières des superstitieux habitants des forêts du Hartz.
Lorsque l'écartement des montagnes a acquis de grandes proportions et qu'il s'enfonce profondément dans leurs flancs, on en profite pour y tracer des routes désignées sous la dénomination de portes, parce qu'elles ouvrent des communications faciles entre les nations. Les Portes de fer de l'Algérie ont eu une certaine célébrité.
Il faut dire aussi que certaines gorges ne sont dues qu'à l'érosion des eaux, qui, en roulant sur leurs parois, les minent incessamment, et avec le temps forment même des vallées assez larges. Ces gorges d'érosion sont moins accidentées que celles de déchirement, les eaux, par le frottement des détritus qu'elles charrient et par leur propre mouvement, en ayant aplani les parois. Souvent encore, des rivières mugissent au fond de ces anfractuosités en sautant sur les cailloux ou en se précipitant de chute en chute au milieu des rochers.
Beaucoup de cascades qu'on rencontre dans les montagnes sortent de gorges d'érosion. Il en est qui, comme la cascade duTaurus, s'étalent en larges nappes à l'endroit de leur chute; d'autres se précipitent en simples filets d'eau des sommets les plus élevés et tombent dans de vastes bassins situés à leur pied, comme au Cirque de Gavarnie; quelques-unes s'étalent en filets multiples sur une pente légère, semblables à un écheveau de blanche soie, dont les fils argentés ondulent mollement sur la verdure des coteaux : de loin on dirait d'une chevelure agitée par un vent léger. Ce sont elles que les montagnards, dans leur langage pittoresque, appellent des Chevelures de la Madeleine.
Au lieu de ces cascades de nos montagnes, dont l'œil admire la variété, dont l'oreille se plaît à écouter le lointain murmure, lorsque de grands cours d'eau éprouvent des entraves dans leur trajet, il se produit des cataractes et des chutes du plus formidable aspect. Là, comme au Niagara, ce sont de larges nappes d'eau qui se précipitent au fond d'un immense gouffre avec un fracas qui semble ébranler tous les
280. Vue d'une vallée û'£t]fer dans les montagnes de l'Espagne (Alpujarras).
rochers environnants; ailleurs, comme aux chutes du Zambèse, le fleuve se divise en plusieurs masses et forme une sé-
281. Soulèvement moderne. Le Jorullo du Mexique, apparu en 1759.
rie de tourbillons de vapeurs qui, semblables à des colonnes onduleuses, s'élèvent vers les nuages et retombent en pluie fine.