Vue de l'Himalaya. Pic du Kaurisankar
8840 mètres de hauteur, on fut forcé de le saluer comme Roi des montagnes.
Cependant, malgré cette hauteur absolue, cette masse immense fait à peine une aspérité sensible à la surface du globe. On prétendait donner une idée de ce fait en répétant, dans les ouvrages de géologie , que les hautes montagnes de la terre y produisaient des saillies assimilables aux rugosités d'une orange. C'est là une comparaison beaucoup trop forcée, car les chaînes les plus élevées du globe ne font réellement à sa surface que des saillies proportionnelles à celles d'un grain de sable ou d'un demi-millimètre, sur une sphère de six pieds de diamètre.
En se reportant aux grandes scènes de désordre qui ont présidé au soulèvement des montagnes, et aussi à la constitution géologique de celles-ci, on se persuade immédiatement que leurs hautes cimes doivent offrir des aspects fort variés. C'est ce qui a lieu. Certaines chaînes de montagnes, comme celles de la Calabre, ont leurs crêtes dentelées comme des lames de scie ; d'autres ressemblent à des cristaux aigus, ainsi qu'on l'observe en Savoie où à cause de cela ces sommets portent le nom à'aiguilles. Souvent ces sommets sont arrondis et forment une succession de mamelons ; d'autres fois enfin, et tels sont les pics de la Terre de Feu, ces aspérités du globe sont exactement coniques, effilées et pointues, et ressemblent à autant de gigantesques pains de sucre.
L'exploration des hautes montagnes n'est pas toujours sans danger. Mais les déplorables accidents dont elles deviennent le théâtre, sont souvent dus à l'imprudence des voyageurs peu attentifs aux conseils de leurs guides. Un bon guide tient dans ses mains la vie de ceux qu'il accompagne ; il faut le choisir avec soin et le traiter affectueusement. Je m'en suis toujours bien trouvé. Aussi en ai-je rencontré de dévoués, et qui, à de longues années de date, conservaient encore le souvenir de mon passage.
Lorsqu'on est parvenu à une altitude un peu considérable, l'ascension des montagnes se transforme en un rude labeur. Les mouvements et la respiration deviennent extrêmement difficiles, à mesure que l'on s'élève. Il arrive même un moment où, ainsi que le fait remarquer de Saussure, on est obligé de se reposer tous les cinquante pas, accablé par une inexplicable fatigue. Puis, la raréfaction de l'air rend l'oppression de plus en plus forte, et le cœur bondit comme s'il voulait se précipiter hors de la poitrine: le voyageur se sent défaillira chaque instant. A deux reprises, le baron de Mùller, abandonné de ses guides et de ses compagnons, s'évanouit complètement sur les bords du cratère de l'Orizaba, tandis que des flots de sang sortaient de sa poitrine.
Après de longues marches dans les neiges, dominé par le froid et la lassitude, le voyageur éprouve une insurmontable envie de dormir ; et cependant, pour rien au monde, il ne faudrait se livrer au sommeil, car celui-ci conduit à une mort inévitable : tous les voyageurs le savent.
Sur les rivages glacés de la Terre de Feu, Solander, égaré dans les montagnes, disait impérieusement à ses compagnons d'infortune : « Quiconque s'assied s'endort ; et quiconque s'endort ne se réveille plus ! » Cependant, cette tendance au sommeil est tellement impérieuse, absolue, que plusieurs de ses hommes y succombèrent ; et que Solander lui-même, quelques instants après, s'affaissa sur la neige, où son ami, l'illustre J. Bank, eut toutes les peines du monde à le réveiller.
Parvenu au sommet des montagnes, la splendeur du spectacle fait bientôt oublier la fatigue de l'ascension. Ce fut ce que j'éprouvai encore dernièrement, lorsque j'eus atteint le bord du cratère de l'Etna.
Là, sur ce trône fulgurant, on domine le ciel et la mer. Derrière soi, les grondements du tonnerre rugissent au fond du gouffre immense, entrée de l'empire de Plutou d'après la théogonie antique , mais que le rustique montagnard ne désigne
'278 Vue de la Terre de Feu. — Pics coniques du détroit de l'Amirauté.
plus que sous le nom de Casa di Diavolo, Maison du Diable. Debout sur ces cendres qui brûlaient mes pieds et dont les vapeurs sulfureuses me suffoquaient, je voyais s'étaler devant moi splendide spectacle de la création. L'aurore commençait à poindre, et ses pâles clartés effaçaient peu à peu le vacillant éclat des étoiles. Puis, bientôt après, le soleil apparaissant avec toute sa pompe orientale, sortit de son lit d'opale, le front ceint de pourpre et d'or.
De cette prodigieuse élévation, l'œil embrasse tout le périple de la Trinacrie, se dessinant comme une ceinture chaude et lumineuse sur les flots bleus qui baignent ses rivages, et rappelant par ses promontoires avancés, les trois jambes qui symbolisent la Sicile sur ses anciennes médailles. Dans le lointain, les vagues de la mer d'Ionie se confondent avec l'azur du ciel. Et d'un autre côté, les montagnes de la Calabre, avec leurs âpres crénelures, circonscrivent ce panorama d'une inexprimable magnificence, où Malte apparaît comme un point obscur sur les confins d'un horizon de trois cents lieues de circonférence.
Près de la Sicile, et comme autant de petites saillies noires ! contrastant avec le rivage brillant, surgissent au milieu de la mer les rochers des Cyclopes. Vestiges des plus terribles commotions des éléments, leurs masses basaltiques, produites durant les convulsions du volcan, remontent au delà des époques historiques.
C'était sur le plus élevé de ces écueils que l'affreux Polyphème, peigné avec un râteau, se complaisait à jouer de la flûte pour charmer Galatée, la plus blanche des Néréides. C'est avec le rocher voisin que le Cyclope furieux écrasa Acis, son rival préféré Les autres, il les lançait sur les vaisseaux des compagnons d'Ulysse, au moment où ils lui échappaient. Plus loin, on aperçoit le petit port où Homère fait aborder la flotte du roi d'Ithaque. Tout ici est empreint de poésie.
Lorsque les regards s'abaissent sur les flancs du géant, on y
découvre son horrible progéniture, une véritable poussinière de trente-cinq à quarante petits volcans. De là leurs cratères se dessinent comme autant de bourrelets circulaires, larges et déprimés, ou aigus et saillants, et couronnant des cônes en pains de sucre. Vus ainsi à vol d'oiseau, tous ces volcans ressemblent absolument à ceux de la lune, et il semble que l'on ait sous les yeux quelque pan amplifié de notre satellite. Je ne sache pas que l'on ait jamais fait ce rapprochement, il est cependant d'une extrême fidélité. L'ascension de l'Etna pourrait être utile sous ce rapport à beaucoup d'astronomes.
A ce splendide tableau des vallées et des monts se déroulant devant les yeux et s'évanouissant dans les vapeurs de l'horizon, viennent parfois se joindre quelques phénomènes remarquables. Il existe certains pics élevés où, au lever du soleil, lorsqu'une personne se place sur un tertre saillant, sa silhouette va se tracer sur les nuages du lointain avec de singulières et gigantesques proportions. C'est ce qu'on a souvent l'occasion d'observer au sommet du Broken, l'une des montagnes les plus élevées du Hartz ; et c'est ce curieux phénomène qu'on désigne sous le nom de Spectres du Drohen.
Mais durant les voyages à travers les montagnes, les éblouissantes perspectives de leurs sommets ne sont pas les seules choses qui suscitent d'émouvantes impressions, et les vallées qu'on a vues dans le lointain comme d'insignifiantes lignes accidentées, nous offrent, sinon d'aussi vastes horizons, au moins des aspects inattendus et merveilleux. De place en place, on y trouve de profondes et étroites gorges; immenses abîmes dont l'œil ne peut sonder la sombre excavation, et dans le fond desquels roule souvent quelque torrent furieux, dont les échos centuplent les mugissements. Tout menace l'audacieux voyageur qui ose se plonger dans leurs gouffres; là, l'avalanche est suspendue sur sa tête, et ailleurs, de moment en moment, des fragments de rochers s'écroulent et vont l'écraser.
Presque toutes ces gorges imposantes ne sont que le résul-