LE PHÉNIX ET LA PALINGÉNÉSIE
Certains savants veulent absolument en rester au siècle dernier : il leur faut du merveilleux ! Ils acceptent, sans hésitation, les charmantes historiettes dont les physiologistes rhéteurs d'alors enjolivaient leur commerce épistolaire, où l'esprit et l'hyperbole s'escaladaient tour à tour. Quand la précision de nos instruments a centuplé l'exactitude des recherches, ces savants s'obstinent encore à nous reporter à une époque à laquelle l'expérimentation sortait à peine de ses langes.
Les uns, avec les abbés Spallanzani et Fontana, admettent que des momies peuvent ressusciter; monstrueuse hérésie scientifique! Pour d'autres, la légende du Phénix n'a pas cessé d'être une réalité ; ils croient que certains Infusoires sont incombustibles !
On fit un jour à Paris l'expérience qui suit. Un zoologiste plaça sur la boule d'un thermomètre du terreau contenant un certain nombre de petits animaux microscopiques nommés Tardigrades, à cause de l'extrême lenteur et de la maladresse de leur marche. L'instrument fut ensuite plongé dans une étuve; et lorsque le mercure s'y fut élevé de 145° à 153°, on le retira. Ensuite, à l'aide de précautions convenables, on ranima les animalcules qui se trouvaient sur sa boule.
Tous les assistants conclurent de cette expérience que les Tardigrades jouissaient presque de l'incombustibilité, et qu'ils résistaient à merveille à une température de 145° et même de 153° \
Le miracle de ces nouveaux enfants de la fournaise s'est amoindri à mesure qu'on l'a mieux étudié-, comme il en a été de la taille des Patagons, à mesure aussi qu'on les a plus fréquentés.
Les Tardigrades avaient, il est vrai, été plongés dans une étuve chauffée de 145° à 153°. Mais s'ils en étaient sortis vivants, c'est que jamais leur corps n'avait, en réalité, subi cette brûlante température, qui eût suffi pour coaguler leurs humeurs et tarir toutes les sources de la vie. Le thermomètre, d'une extrême sensibilité, avait acquis rapidement le degré du milieu dans lequel on l'avait plongé ; mais le terreau qui le recouvrait, étant mauvais conducteur de la chaleur, n'était pas arrivé, tant s'en faut, à cette température : ainsi s'expliquait le prétendu prodige.
Il n'y avait là qu'une trompeuse apparence. Nous voyons parfois, dans les foires, des saltimbanques incombustibles, mais personne ne se méprend sur notre résistance vitale rationnelle, Les physiologistes citent l'observation de M. Berger, qui a vu un homme rester sept minutes dans une étuve chauffée à 109°; c'est-à-dire qu'il endurait une température supérieure de 9° à celle qu'il eût soufferte s'il eût été plongé dans une cuve d'eau bouillante!,.. Une jeune fille, citée par un autre savant , résistait même dix minutes à une température de 11 2° du thermomètre de Réaumur. J'ai été témoin d'un fait encore bien plus extraordinaire. Dans un de mes voyages en Angleterre, j'ai vu un homme se promener plusieurs minutes dans une longue tonnelle de feu, représentant le plus formidable brasier flamboyant qu'on puisse imaginer °.
Le cas des Tardigrades incombustibles était le même dans la trop célèbre expérience. Ainsi que les personnes dont il vient
d'être question , s'ils sortirent encore vivants de leur étuve à 153°, c'est que jamais sa température ne les avait atteints, car elle les eût infailliblement brûlés.
Des vêtements liabilement confectionnés préservaient complètement les saltimbanques de la température mortelle qu'ils ne bravaient qu'en apparence ; chez les Tardigrades, le terreau remplaçait le vêtement. Gomme le dit avec beaucoup de
23. Animalcules considérés comme ressuscitants. A, Tardigrade; B, Rotifère; C, Anguillule.
raison le savant Ehrenberg, le sable et la mousse garantissent aussi bien les animalcules contre la dessiccation, qu'un épais manteau de laine garantit l'Arabe de la chaleur brûlante du soleil.
Ce court préambule suffit pour renverser nettement l'incombustibilité des Tardigrades : la raison la réprouve , l'expérience la condamne.
Mais on s'est beaucoup plus attaché aux résurrections; c'était, en effet, infiniment plus merveilleux.
Ce phénomène triplement erroné fit le charme et les délices de toute une époque ; nos pères s'en divertissaient, et les savants en amusaient leurs crédules élèves. Dans leur correspondance, Spallanzani et Bonnet y revenaient sans cesse. Le premier intitulait même un des chapitres de son important
ouvrage : Animaux qu'on peut tuer et ressusciter à son gré , titre qui ne manquait pas d'être attrayant pour les lecteurs, et de piquer au plus haut degré leur curiosité.
Cependant, parfois aussi, Spallanzani semblait avoir de sérieux scrupules au sujet de cette réviviscence , car il dit, dans un certain endroit de ses œuvres, qu'elle constitue la vérité la plus paradoxale que nous offre V histoire du règne animal, et qu'on ne saurait montrer trop de crainte et de défiance contre des vérités de cette nature. C'est fort sensé.
Cette étrange et brûlante question surexcita vivement les passions, et l'on peut dire que, depuis un siècle, elle a allumé une guerre acharnée au sein du monde savant. Des noms célèbres figurent dans les deux camps, et la paix n'est pas encore tout à fait signée.
11 y eut d'abord un grand engouement pour les résurrectionnistes. L'abbé Spallanzani, qui marcha résolument à leur tête, bravant le purgatoire et les foudres du Vatican, faisait de nombreux prosélytes et opérait devant qui que ce fût. Mais, au contraire, Fontana, l'un de ses adhérents, restait plus timoré, et, avec beaucoup de raison, reculait devant les conséquences qui découlent naturellement des résurrections. Il n'expérimentait que dans l'ombre et en cachette, avec des amis de confiance qui passaient à Florence. « Il n'ose point écrire sur ce sujet, nous dit le spirituel Dupaty ; il craint d'être excommunié. Tout le pouvoir du grand -duc ne le sauverait pas. »
En effet, derrière les résurrections se dresse le matérialisme. Rendre la vie à un être mort en l'imbibant d'un peu d'eau, n'est-ce pas en subordonner l'existence aux puissances chimico-physiques? N'est-ce pas le comble de la plus grande hérésie qu'il soit possible de professer?
Le révoltant paradoxe soutenu par le physiologiste de Pavie ne laissait pas toujours sa conscience tranquille ; et, en proie à des doutes et à des remords , il semblait avoir besoin de s'en
justifier: «Un animal qui ressuscite après sa mort, et qui rersuscite autant qu'on veut, est, disait-il, un phénomène aussi inouï qu'il paraît invraisemblable et paradoxal ; il confond toutes nos idées sur l'animalité. » L'illustre abbé n'a jamais parlé avec plus de raison.
La crédulité antique était plus sage que la science moderne. Pline disait que le Phénix ne ressuscitait qu'une seule fois, et nos palingénésistes d'aujourd'hui prétendent renouveler la réviviscence des Rotifères au gré de leurs désirs !
Trois animalcules ont principalement acquis de la célébrité dans les annales des résurrectionnistes : ce sont les Rotifères , en première ligne ; puis les Tardigrades et les Anguilules des toits.
Les premiers sont réellement de bien curieux animaux microscopiques. On les reconnaît, aussitôt qu'on les voit, à deux espèces de disques qu'ils étendent au-devant de leur corps , et dont les bords ciliés représentent fidèlement de petites roues dentelées en mouvement, ce qui les faisait vulgairement appeler porte-roues. Ils vivent en abondance dans le terreau des mousses qui se cramponnent sur les vieilles tuiles de nos toits. Leur existence souffre là une foule d'alternatives. Quand il fait humide, et que leur sol est détrempé d'eau attiédie par la chaleur, les Rotifères sont agiles, vivaces, et courent partout pour trouver leur nourriture . Mais si le soleil ardent échauffe la toiture et dessèche les mousses, pendant tout le temps que cela dure, ils se ratatinent, se contractent en boule, et restent dans cet état, absolument inanimés, jusqu'à ce que les pluies reviennent.
Ce genre de vie prédisposant ces animaux à passer un temps considérable contractés et immobiles , a fait croire qu'alors ils étaient morts. On y était d'autant plus trompé qu'aussitôt qu'on les met dans une goutte d'eau, ils se gonflent, se raniment et reprennent leur existence active. C'est ce fait très-simple que les palingénésistes ont pris pour une résurrection. Cette pré-
tendue réviviscence n'est cependant que le phénomène que nous montre le Limaçon que l'on place dans un endroit sec, et qui s'enfonce dans sa coquille jusqu'à ce que vous lui rendiez un peu d'humidité.
On prétendait que le Rotifère contracté était absolument sec, et par conséquent mort. Nullement. Si vous le faites réellement sécher , jamais il n'en revient.
C'était dans le laboratoire du muséum d'histoire naturelle de Rouen que devait s'évanouir le prestige des résurrections. Plusieurs de mes élèves ont concouru avec moi à ramener la science à des vues rationnelles. Le professeur Pennetier, dans des travaux remarquables, a démontré que les Anguillules ne ressuscitent pas. M. Tinel l'a fait pour les Tardigrades, et moi en ce qui concerne les Rotifères 7.
Cependant, si, devant des expériences sévères, le prestige de la palingénésie s'évanouit, nous devons convenir que les Rotifères possèdent réellement une résistance vitale extraordinaire, presque prodigieuse. Dans du terreau conservé pendant deux ou trois ans, nous les voyons encore s'allonger et se ranimer quand nous les mettons en contact avec quelques gouttes d'eau.
Plusieurs autres animaux présentent aussi une vitalité qui n'est pas moins remarquable que celle des Rotifères. Cependant, comme ils sont trop gros pour en imposer, on ne dit pas qu'eux ils ressuscitent, mais seulement qu'ils peuvent rester plusieurs années sans manger. Divers mollusques de la tribu des Limaçons se trouvent dans ce cas, à cause de la facilité avec laquelle ils s'enfoncent et s'abritent dans leur coquille.
Des Maillots qu'on avait oubliés dans une boîte y sont restés pendant quatre ans, appliqués sur ses parois et dans l'immobilité de la mort. La fraîcheur d'un peu de nourriture qu'on leur offrit les tira de leur torpeur et les rappela à la vie. Mais ces faits, dont on trouve un assez bon nombre dans les ouvrages des naturalistes, les résurrectionnistes se gardent
bien de les citer de peur de compromettre leur système ; c'est une faiblesse qu'on peut leur reprocher.
L'histoire de la résurrection des Rotifères est assurément la même. Si après un long jeûne ils se raniment, c'est qu'ils ne sont pas plus morts que les Mollusques dont il vient d'être question. Comme eux, enfermés sous leur enveloppe, et encore plus hermétiquement peut-être, leur vie, dans cet état de contraction, ne s'entretient que parce que leurs organes, loin d'être morts et desséchés, conservent encore assez de fluides pour que l'existence ne s'éteigne pas. Quand ils sont réellement secs et morts, aucun semblant de résurrection n'est possible. Ressusciter une momie est un triple non-sens physique , physiologique et métaphysique.
Physique, parce que tous ceux qui ont vu une momie ne supposeront jamais que des tissas tant dilacérés par la dessiccation puissent retrouver leur aspect et leurs propriétés sous l'influence de l'humectation ;
Physiologique, parce que des organes tellement altérés ne pourraient nullement reprendre leurs fonctions ;
Enfin, métaphysique , parce que si quelques parcelles d'eau pouvaient rendre à une momie tous les insaisissables ressorts de la pensée et de la vie , ce serait le comble du plus incom préhensible matérialisme : le Phénix n'a qu'une existence mythique, et à la voix d'Élie les morts ne sortent plus de leurs tombeaux.
Tout naturellement, les physiologistes qu'on vit, à l'exemple de Dujardin, assimiler les animalcules microscopiques à des morceaux de gélatine vivante, acclamèrent la palingénésie.
Au contraire, les hommes qui s'illustraient par d'immortels travaux micrographiques, réduisaient au néant cette inconcevable hypothèse : tels furent Ehrenberg et Diesing. Le premier, en m'écrivant, caractérisait, d'un seul trait, l'erreur des savants que nous combattons : ils ne ressuscitent, me disait-il, que des animaux qui ne sont pas morts.
Mais si le. prestige de la reviviscence a dû s'évanouir en présence du raisonnement et de l'expérimentation, il faut avouer qu'un concours de circonstances extraordinaires a pu facilement égarer les observateurs.
Quoique forcé aujourd'hui de biffer le charmant roman de la palingénésie , dont s'amusèrent tant nos devanciers, nous devons cependant dire que si les Rotifères ne ressuscitent pas quand ils sont bien morts, leur ténacité vitale est l'un des plus extraordinaires phénomènes de la physiologie. Leur résistance au froid est réellement merveilleuse; où s'arrête-t-elle ? on n'en sait rien. La température la plus basse que nous puissions obtenir dans nos laboratoires semble n'avoir sur eux aucun effet. J'ai vu ces animaux résister à un froid qui tuerait cent fois un homme. Des Rotifères plongés pendant trente minutes dans des appareils où la température était de 40° au-dessous de zéro en sortaient parfaitement vivants.
L'histoire des Rotifères est un étonnement d'un bout à l'autre. Parfois, je les enlevais brusquement de ces appareils de réfrigération et les jetais immédiatement dans une étuve chauffée à 80°. Quand ils sortaient de celle-ci, en les plongeant dans l'eau, on pouvait les voir se ranimer et courir pleins de vie. Dans cette double et si redoutable épreuve du passage du froid au chaud, ces microzoaires avaient brusquement franchi 120° du thermomètre centigrade, sans s'en trouver le moins du monde incommodés.
Un bœuf ne ferait pas impunément ce que font d'imperceptibles animalcules 8.