Bombardier battant en retraite devant un Calosome
d'une véritable artillerie qu'ils épouvantent leurs ennemis. Ouand ils sont menacés, ces coléoptères exhalent subitement de leur intestin une vapeur blanchâtre, acide, qui sort en produisant un certain bruit, une petite détonation, capable de jeter le désarroi parmi leurs agresseurs. Cette explosion peut même
se répéter un certain nombre de fois. Aussi, lorsque l'un de ces Insectes est poursuivi par quelque ennemi, il fuit en faisant de nouvelles décharges de son artillerie. L'instinct de la défense est tellement inhérent à la tribu des Bombardiers, qu'au seul coup de canon d'alarme de l'un d'eux, tous les autres crépitent en même temps : c'est un feu roulant sur toute la ligne. Le bruit produit par ces Coléoptères a assez d'intensité pour effrayer ceux qui ne connaissent pas leur ruse. On voit souvent de jeunes personnes qui, ayant saisi l'un d'eux, le laissent subitement s'échapper de leurs doigts, étonnées de cette singulière attaque 30.
L'automatisme des Insectes n'a guère été soutenu que par ceux qui ne les ont jamais observés; les naturalistes, eux, qui les connaissent, leur accordent au contraire des facultés assez élevées.
Un hémiptère que ses ruses ont rendu célèbre, le Réduve masqué, se cache sous un déguisement tout aussi insidieux que celui du Criocère, mais qui a l'avantage d'être infiniment moins dégoûtant. Il se couvre d'une guenille de toile d'araignée et de poussière , afin de mieux se confondre avec celle-ci, au milieu de laquelle il se cache en attendant sa proie au passage.
Le baron de Geer, ce Réaumur de la Suède , a décrit d'une manière pittoresque la ruse de cet Insecte. « Cette Punaise , dit-il, a, sous la forme de nymphe, ou avant que ses ailes se soient développées, une figure tout à fait hideuse et révoltante. On la prendrait, au premier coup d'œil, pour une araignée des plus laides. Ce qui la rend si désagréable à la vue, c'est qu'elle est entièrement couverte et enveloppée d'une matière grisâtre, qui n'est autre chose que de la poussière qu'on voit dans les recoins des chambres mal balayées, et qui est ordinairement mêlée de sable et de parcelles de laine ou de soie, qui rendent les pattes de cet Insecte grosses et difformes et donnent à tout son corps un air fort singulier. »
Le Réduvc n'eu possède pas moins des formes fort sveltes, mais, pour en jouir, il faut lui donner un coup de brosse. Sous son déguisement, il marche très-lentement, comme surchargé par son accoutrement, pour surprendre insidieusement sa proie. Mais quand il a rejeté son froc et revêtu ses ailes, il de-
87. Réduves masqués, jeunes. L'un couvert de sa guenille de poussière et de toiles d'araignée; l'autre qu'on en a débarrassé en le brossant.
vient agile, et, comme le dit ingénieusement M. Figuier dans son excellent ouvrage sur les insectes, « on le voit alors gagner ouvertement sa vie. »
Lorsqu'un ennemi peu redoutable se faufile dans une ruche d'Abeilles , les premières sentinelles qui l'aperçoivent le percent de leur aiguillon, et, en un clin d'œil, en rejettent le cadavre hors de la demeure commune. Le travail n'en est nullement interrompu.
Mais il n'en est pas de même si l'agresseur est une forte et lourde Limace. Un frémissement général s'empare des travailleurs; chacun apprête ses armes, tourbillonne autour de l'envahisseur et le perce de son dard. Assailli avec furie , blessé de tous côtés, empoisonné par le venin, l'animal rampant meurt au milieu de violentes contorsions. Mais que faire d'un si pesant ennemi? Les petites pattes de toute la tribu ne suffiraient pas pour en ébranler le cadavre , et l'étroite porte de la ruche pour le laisser passer. Ses exhalaisons putrides vont cependant bientôt infecter la colonie et y développer le germe de quelque maladie. Comment sortir de cet embarras?
La république avise et prend une résolution subite. Comme si on y connaissait à fond l'art de l'ancienne Egypte, ainsi que sous les Pharaons on embaumait les cadavres des animaux, soit dans un but religieux, soit pour se préserver de leurs émanations pestilentielles , toutes les Abeilles se mettent immédiatement à l'œuvre et embaument le mort dont la présence les menace. A cet effet les Ouvrières se dispersent dans la campagne pour y recueillir la matière résineuse qui englue les bourgeons, car c'est elle qui remplace les essences etl'aloès des ensevelisseurs de la Thébaïde. Avec cette substance les Abeilles enveloppent étroitement le mort, en guise de bandelettes, et déposent tout autour de son corps une couche épaisse et solide qui le préserve de la putréfaction.
Après de si ingénieuses combinaisons, qui serait tenté, avec Mallebranche et tous les continuateurs de la scolastique , de considérer l'Insecte comme un automate fatalement destiné à n'accomplir qu'une série d'actes en rapport avec son mécanisme? Nous sommes ici bien loin du joueur de flûte de Vaucanson, ou de son fameux canard mécanique, qui mangeait et digérait ses aliments en présence des spectateurs.
Mais ces mêmes Abeilles développent sinon autant d'art, du moins plus de finesse encore dans d'autres circonstances. Si, au lieu d'une molle Limace, vulnérable de tous côtés, c'est un Escargot cuirassé qui viole l'asile de la république, tout se passe d'une autre manière. Quand l'essaim commence à l'attaquer, le Mollusque s'enfonce dans sa coquille, l'applique contre le sol et se trouve ainsi à l'abri de toute agression. Cependant, la présence d'un ennemi si bien retranché donnant de l'inquiétude, comme on ne peut le tuer, on l'enchaîne sur place. Les travailleurs déposent tout autour de sa carapace une solide bordure de substance résineuse qui la colle intimement à la ruche. Il faut alors que l'envahisseur meure dans son gîte, car tout mouvement, toute évasion lui sont désormais impossibles.
Réaumur surprit ainsi un Limaçon enchaîné sur le verre de l'une de ses ruches à* expériences, dans laquelle il avait imprudemment pénétré. J'ai eu l'occasion d'observer une fois un semblable prisonnier dans les mêmes circonstances.
De tels faits n'accusent-ils pas une certaine prévoyance? L'instinct aveugle pourrait-il les produire ? Oui oserait les rapporter à l'automatisme?
Certains Insectes ont une idée de l'ordre et de la stratégie. Quand ils vont à la curée ou à la bataille, comme nous le verrons dans un autre chapitre, leur armée s'avance avec un soin et une prudence qu'on serait loin de s'attendre à trouver chez d'aussi infimes animaux : elle a ses chefs, ses vedettes et ses éclaireurs.
Mais aucun acte de l'intelligence des Insectes n'égale celui par lequel les Abeilles se façonnent une Reine, quand celle-ci vient à leur manquer. Par une singulière anomalie, chez ces Insectes, ce sont les femelles qui, quoique plus délicates, se chargent de tous les travaux ; les mâles ne font absolument rien. Mais celles-ci n'ont aucun des attributs de leur sexe, ce sont de véritables neutres, chez lesquels les Nourrices ont fait sciemment avorter tout principe de fécondité. Ces travailleuses, jeunes, n'ont reçu leur pâtée que d'une main avare. Elles ont eu beau crier et se démener dans le fond de leur cellule, la marâtre a été inflexible. Et enfin, quand la nourrice juge que le moment est venu, elle emprisonne fatalement la larve, en lui disant : tu n'iras pas plus loin. Ainsi se trouve paralysé le développement organique.
Mais si quelque accident enlève la Reine d'une république d'Abeilles, celles-ci, o prodige ! connaissent assez les ressorts de la vie pour s'en créer une nouvelle. Les nourrices savent que c'est à leur égoïsme qu'est dû l'avortement de leurs semblables. Que font-elles? Immédiatement, pour se procurer une nouvelle souveraine, elles accomplissent de grands travaux. Sur le bord de l'un des gâteaux, on les voit amasser d'amples
matériaux et construire une vaste cellule royale, quarante ou cinquante fois plus grande et plus pesante que les autres. Ensuite, elles vont enlever une simple ouvrière à son étroit alvéole, et la placent dans ce véritable palais. Aussitôt que celle-ci se trouve installée dans sa somptueuse demeure, les Nourrices, devenues pleines de tendresse, lui prodiguent une pâtée plus suave et plus parfumée ; et sous l'influence de cette ambroisie, la larve qui n'était appelée qu'à la plus humble condition, voit apparaître ses organes de fécondité. C'est désormais une Reine ! Est-il possible de pousser plus loin la connaissance intime de son être, et l'art divin d'en modifier la nature !...
L'amour maternel fait aussi accomplir à l'Insecte des travaux, — j'allais dire herculéens, — mais il faut ajouter plus qu'herculéens. 11 y développe une persévérance prodigieuse, une puissance incompréhensible.
Linnée vit une de ces mouches qui attaquent les gros bestiaux, un Œstre, poursuivre, tout une journée, le Renne lancé au galop qui enlevait son traîneau sur la neige. La mouche menaçante volait presque continuellement à ses côtés, épiant le moment où elle pourrait introduire l'un de ses œufs sous la peau de l'animal !
Ces êtres si déshérités par la taille nous surprennent par leur ingénieuse tendresse : leur prévoyance maternelle est sans bornes. Quelques-uns imitent le Lapin, qui se dépouille tout le ventre pour former un moelleux coussin à sa nichée de petits. Ils vont même plus loin que le Mammifère : celui-ci ne s'enlève qu'une partie de sa laine, tandis que certains Papillons, pour abriter leur progéniture, s'arrachent tous les poils du corps, et expirent aussitôt que cet acte de dévouement est accompli. C'est ce que fait l'un des fléaux de nos forêts de Sapins, le Bombyce dissemblable, dont le nid se compose d'un double abri : d'un fin duvet, sur lequel reposent les œufs, et qui les recouvre immédiatement, et d'une couche
extérieure, formée de poils serrés et imbriqués, semblable à une toile imperméable. Ainsi la couvée se trouve doublement protégée et contre les rigueurs du froid de l'hiver, et contre ses pluies destructives.
Quelques Cochenilles, encore plus dévouées à leur progéniture, s'immolent fatalement pour la protéger. A mesure que l'Insecte, monstrueusement distendu, expulse ses œufs, ceux-ci sont entassés par lui en un petit monceau. Et quand
88. Bombyce dissemblable. Bombyx dispar, Fab. Chenille, Chrysalide, et Papillon mâle et femelle.
son corps s'en est totalement vidé et ne ressemble plus qu'à une vessie flasque, la femelle en recouvre sa lignée, attache ses bords tout autour d'elle, et meurt immédiatement après, en lui formant ainsi un toit convexe, solide, dont l'imperméabilité garantit sa ponte contre les injures de l'air et des orages. La mère a payé de la vie son enfantement, et c'est à l'abri de son cadavre momifié que naissent ses petits.
Certains Insectes sont autrement guidés par la prévoyance
maternelle. Au lieu de se sacrifier eux-mêmes, ils tuent d'autres animaux pour subvenir aux besoins de leur progéniture affamée. Chaque espèce exigeant une nourriture particulière, ce n'est qu'à l'aide de procédés variés que les parents parviennent à se la procurer.
Une proie vivante est impérieusement nécessaire à certaines larves; il la leur faut dès qu'elles naissent; et comme la mère ne peut l'enchaîner à leur berceau, elle l'empoisonne. Mais, plus habile que Locuste, elle ne lui administre seulement que ce qu'il faut de poison pour l'assoupir ou la paralyser, de manière qu'en sortant de l'œuf, le petit trouve toujours près de lui le moribond qu'il achève en le dévorant. Ce cas est celui de beaucoup de Sphex. La Mouche place l'un de ses œufs au fond d'un petit trou qu'elle fait dans la terre ; puis elle s'en va chasser jusqu'à ce qu'elle découvre quelque Araignée ou quelque Chenille. Aussitôt qu'elle en a rencontré une, elle la pique savamment et l'apporte toute paralysée dans son nid. Enfin, après avoir placé sa victime contre son œuf, le Sphex bouche l'entrée du souterrain avec une petite pierre, et s'envole pour ne plus s'en occuper; la tendresse maternelle ne peut rien faire de plus.
Quelques Ichneumons ou Mouches vibrantes sont beaucoup plus rapaces et plus courageux. Il en est dont les larves, quoique extrêmement petites, n'en attaquent pas moins de grosses chenilles, envahissent leurs corps et les rongent toutes vivantes, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Leur mère, à l'aide de sa tarière, en perce la peau pour introduire ses œufs au-dessous. Elle y en place un assez grand nombre, et lorsque les jeunes éclosent, protégés par le derme, ils commencent par manger la graisse ; et ce n'est que vers le terme de leur existence qu'ils entament les organes essentiels ; car, afin d'avoir toujours de la chair vivante à dévorer, ces anatomistes affamés se sont bien gardés de les disséquer d'abord. Alors la chenille meurt, puis les larves d'Ichneumons en sortent par des ouvertures
multiples, et se filent des cocons soyeux à la surface de son cadavre. Ces nymphes, emmaillottées de leur linceul de soie, sont parfois tellement nombreuses et si rapprochées, qu'elles cachent entièrement leur victime.
Cette particularité extraordinaire fut longtemps ignorée, même par les plus célèbres entomologistes. Ceux-ci avaient cru d'abord que ces petits cocons qui enveloppaient la che-
S!). Chenille dévorée par des larves d'Ichneumons, et chenille couverte de leurs cocons.
nille, n'en étaient que la progéniture soigneusement préservée du froid par la prévoyance maternelle. Mais il appartenait au père de la micrographie et à l'un des plus célèbres observateurs de l'Italie, à Leuwenhoeck et à Vallisneri, de jeter sur ce fait curieux les plus vives lumières, et de mettre la vérité en évidence.
Le Bousier sacré, qui a joué un rôle si important dans les théogonies des rives du Nil, accomplit aussi de grands travaux pour sauvegarder sa progéniture. Ce Coléoptère ne prodigue
ses soins qu'à un seul œuf à la fois, mais ils sont incessants. Aussitôt qu'il est pondu, le Scarabée se dirige vers une bouse d'excréments de mammifère herbivore et en enlève une petite masse au centre de laquelle cet œuf est soigneusement placé. Ensuite, il en forme une boule assez régulièrement sphérique, dont le volume dépasse celui de son propre corps. Quand elle est achevée, l'Insecte l'embrasse avec ses deux pattes de der-
90. Bousiers ou Scarabées sacrés confectionnant leurs boules.
rière, qui sont longues, arquées et appropriées à ce travail, et il la roule incessamment partout avec lui, en la poussant à reculons. A force de labourer le sable et la terre fine, cette boule d'excréments, qui est d'abord assez molle, devient de plus en plus dure et lisse à sa surface. Le Bousier poursuit son, œuvre avec une persévérance inouïe. Rien ne l'arrête, rien ne l'en détourne; c'est un instinct aveugle qui le guide. Si le lieu
qu'il parcourt est un coteau, une rampe inclinée, il y pousse sa boule de toutes ses forces. Mais souvent il culbute, et celle-ci s'échappe de ses jambes et roule au loin. Alors il la cherche partout avec inquiétude ; et si quelque voisin, sans ouvrage, s'en est emparé, ou si elle s'est égarée dans les hautes herbes sans qu'il puisse la retrouver, il en confectionne une autre et pond un nouvel œuf.
Lorsque la boule est totalement achevée, bien ronde, bien
91. Cartouches des temples de Philœ, représentant un Scarabée sacré et un Ibis sacré.
grosse et bien solidifiée, le Scarabée, qui a creusé un trou dans cette prévision, l'y pousse et l'abandonne à son destin. Ainsi se termine cette œuvre de longue haleine.
C'étaient ces remarquables travaux qui avaient attiré sur l'Insecte l'attention des anciens. Pour l'antique Égypte, émerveillée de ce soin prodigieux, le Scarabée sacré devint le symbole de la fécondité ; et la statuaire en multiplia à l'infini l'image sur tous les monuments des Pharaons, depuis l'embouchure du roi des fleuves jusqu'au fond de la Nubie. D'un autre côté, la persévérance avec laquelle le Bousier remonte sa boule, semblable au Sisyphe de la fable, avait paru aux prêtres offrir une réminiscence des travaux d'Isis et d'Osiris. Aussi le voit-on, à chaque instant, représenté sur le fronton de leurs temples, ayant sa boule, emblème du globe, placée entre ses jambes