LES ANIMALCULES MICROSCOPIQUES
Les animalcules qui composent le monde microscopique ont été longtemps désignés sous le nom Infusoires ; mais ce nom doit être abandonné, puisque beaucoup de ces êtres ne vivent pas dans les infusions, et, au contraire, habitent la mer ou les eaux douces. Il vaut mieux lui substituer les noms de Microzoaires ou de Protozoaires , dont le premier indique de petits animaux, le second, les plus obscurs débuts de l'organisation animale.
L'anatomie de ces êtres invisibles a longtemps paru un mystère impénétrable; on en désespérait. Le baron de Gleichen, ayant délayé du carmin dans de l'eau qui contenait quelquesuns de ces animaux, fut tout étonné de les voir se remplir de matière colorante; mais ce fait important passa inaperçu. Buffon et Lamarck n'en continuèrent pas moins à les considérer comme de simples parcelles de gélatine animée.
Un naturaliste français , Dujardin , échafauda toute une théorie sur de telles données. Le tissu des animalcules, selon lui, représentait une sorte de trame spongieuse susceptible de se creuser des vacuoles accidentelles, admettant les aliments et les expulsant ensuite par une issue qui se pratiquait, à cet effet, à la périphérie du corps. Étrange hypothèse, dans laquelle le Microzoaire se creusait ainsi des estomacs à volonté, dans sa propre substance !
Ce que l'on a peine à croire, c'est qu'une telle théorie régna encore longtemps en France après la publication du magnifique ouvrage d'Ehrenberg sur l'organisation des Infusoires. Dans cet ouvrage, le savant naturaliste prussien démontra, pour la première fois, que ces êtres, malgré leur infime petitesse, n'en avaient pas moins une organisation interne qui parfois présentait une surprenante complication.
Les figures contenues dans cette œuvre, qui suffirait seule pour donner à son auteur une impérissable renommée, sont exécutées avec une précision et un grandiose qui émerveillent tous ceux qui l'explorent attentivement. La transparence du
5 et 6. Protée ayant successivement changé de forme.
corps de tous les animalcules qu'Ehrenberg y a peint avec tant de naturel, permet d'en discerner l'organisation complexe; il semble qu'on les voit vivre et se remuer sous ses yeux. Cependant, quelques zoologistes français n'en persistèrent pas moins •pendant dix ans à soutenir qu'il n'y avait là que des animaux sans organes! Quelques microzoaires sont, il est vrai, dans ce cas; c'est ce qu'on voit sur ceux qui se trouvent figurés cidessus-, mais c'est une exception.
Leur forme est constamment déterminée; par exception seulement, quelques-uns en changent à volonté et prennent cent aspects divers sous les yeux étonnés de l'observateur : on ne les reconnaît plus à cinq minutes de distance. A un mo-
ment donné, ils sont globuleux ou triangulaires, et, un instant après, on les voit prendre l'apparence d'une étoile. Aussi ces êtres aux formes insaisissables ont-ils reçu le nom de Protée, cet enchanteur de Virgile, qui savait se soustraire à tous les regards par ses merveilleuses métamorphoses.
Quelques animalcules de la même tribu s'entourent de pieds
7. Lieberkuhnie de Wagener. Lieberkuhnia Wageneri, Claparède.
improvisés, semblables à de vivantes racines, dont on leur voit varier l'arrangement de mille manières. Parfois, ils les allongent démesurément ou les font totalement disparaître; d'autres fois, ils les éparpillent, les soudent ou les entortillent comme la chevelure d'une Gorgone.
Le monde microscopique a lui-même ses extrêmes. Il y a autant de distance entre la taille du plus exigu de ses repré-
sentants, la Monade crépusculaire, et celle de l'un de ses plus volumineux, le Kolpode à capuchon, qu'il y en a entre un Scarabée et un Éléphant.
Rien n'est plus merveilleux que l'organisation de ces êtres invisibles; et si d'attentives observations ne l'avaient mise hors de doute, on serait tenté de croire que les récits des naturalistes ne sont qu'une simple fiction ou qu'un audacieux mensonge.
Un Microzoaire ne pèse pour ainsi dire rien. Mis dans une de nos balances de précision, il ne lui imprimerait pas la moindre oscillation ; desbaleines acquièrent jusqu'à trente mètres de longueur, et leur poids peut s'élever à deux cents tonnes, poids que n'atteindrait pas une armée de trois mille hommes. Et cependant, le luxe des appareils vitaux des Microzoaires dépasse parfois ce qui existe dans ces grands animaux et dans beaucoup d'autres. Il en est qui possèdent de quinze à vingt estomacs, et, sur certaines espèces, on en compte même davantage. Bien plus, chez quelques Infusoires, à cette surabondance d'organes se joint un mécanisme curieux : l'un de ces estomacs est muni de dents d'une prodigieuse finesse, qu'on voit se mouvoir et broyer l'aliment à travers la transparence du corps.
Malgré l'extrême petitesse de ces êtres restés inconnus durant tant et tant de siècles, la nature ne les en a pas moins environnés de sa plus vive sollicitude. 11 en est dont le corps est protégé par une cuirasse calcaire ; et chez beaucoup même, la carapace protectrice est indestructible et de la nature de nos pierres à fusil : c'est de la silice qui la forme !
D'après Ehrenberg, quelques Infusoires ont même des yeux, et ceux-ci présentent parfois l'apparence de prunelles d'un rouge flamboyant. Or, si l'on pouvait admettre que des organes d'une pareille ténuité possédassent un champ visuel d'une étendue telle qu'il fût possible à ces animalcules de nous apercevoir avec les instruments qui nous servent à les obser-
ver, se figure-t-on quelle impression terrifiante serait la leur lorsqu'ils se verraient entre nos mains?
Enfin, souvent ces animalcules possèdent à l'intérieur du corps, de larges vacuoles se remplissant et se vidant sans cesse d'un fluide coloré. Celles-ci représentent le cœur des grands animaux, et leur liquide, le sang. Et ce système circulatoire aune telle ampleur relative, qu'on peut assurer, sans exagération, que certains êtres microscopiques ont proportionnellement le cœur cinquante fois plus volumineux et plus puissant que le Bœuf ou le Cheval.
Si l'infinie perfection organique de ces corpuscules vivants a dépassé toutes nos prévisions, leur perpétuelle activité n'a pas moins lieu de nous étonner. L'existence de tous les animaux se compose d'alternatives d'action et de repos : de mouvement qui dépense les forces, et de sommeil qui les répare. Les Infusoires ne connaissent rien de semblable : leur vie est l'emblème d'une incessante agitation. Ehrenberg, en les observant à toutes les heures de la nuit, les a constamment trouvés en mouvement, et il en conclut qu'ils n'ont jamais de repos, jamais de sommeil ! La plante elle-même s'endort à la fin de la journée, épuisée par sa vie interstitielle, inapparente, et l'animalcule point, malgré la prodigieuse activité de la sienne.
Frappé d'une telle observation, R. Owen a pensé que cette extraordinaire activité pourrait bien avoir sa source dans l'énorme développement qu'offre le système digestif des Infusoires. En effet, un Homme, un Lion, un Tigre n'ont qu'un seul estomac; un Bœuf ou un Chameau en présentent seulement quatre ou cinq, tandis que d'invisibles Microzoaires en possèdent parfois cent!...
A mesure que la science s'est perfectionnée, l'horizon de la vie s'est élargi, et un monde microscopique, plein d'animation, s'est' révélé dans tous les lieux où l'investigation a pu accéder. Les glaces polaires, les régions élevées de l'atmo-
sphère et les ténébreuses profondeurs de l'Océan sont peuplées d'organismes vivants; et partout leur prodigieuse concentration nous émerveille tout autant que l'infinie variété de leurs formes.
Si les belles découvertes d'Ehrenberg ne l'attestaient, qui pourrait croire que ces créatures infimes, dont la ténuité