Retour des Fourmis amazones après la bataille
prodiguent les soins les plus empressés. Elles leur donnent à manger, les approprient et réchauffent leur corps glacé.
Dans les républiques esclavagistes, conquérants et esclaves finissent par changer de rôle. N'ayant rien de cette vieille féodalité dont l'armure pesait sans discontinuer sur les serfs, les premiers ne développent de courage qu'au moment de la conquête. Aussitôt après avoir déposé leur butin dans la fourmilière, les Amazones se délassent de leurs combats dans les délices de l'oisiveté. Mais bientôt énervés par ce genre de vie, les ravisseurs passent sous le joug de leur conquête. Leur dépendance est telle désormais, que si on leur enlève leurs esclaves, les privations et l'inaction détruisent bientôt la tribu.
Ces spoliateurs, si ardents à la curée, se révoltent contre tout travail intérieur ; ils ne s'entendent qu'à batailler. Incapables de construire leurs demeures ou de nourrir leur progéniture, ce sont les esclaves qui seules se chargent de ce double soin. Si la tribu est forcée d'abandonner une fourmilière trop ancienne ou trop exiguë, elles seules aussi en décident et en opèrent l'émigration. A ce moment, les Amazones semblent même éprouver une honteuse défaillance. Chaque esclave saisit avec ses mandibules un de ses maîtres dégénérés, et le transporte à la nouvelle habitation, comme une chatte porte à sa gueule le petit qu'on a ravi à son berceau.
L'ingénieux Huber voulut déterminer expérimentalement jusqu'à quel point allait la dépendance des deux catégories sociales. Il reconnut bientôt que les chefs, abandonnés à euxmêmes, étaient absolument dans l'impossibilité de subvenir à leurs besoins, même au milieu de l'abondance. Ce naturaliste ayant enfermé, avec une ample provision d'aliments, une trentaine d'Amazones, mais sans mettre avec elles aucune esclave, les vit tomber dans la plus profonde apathie, quoiqu'il eût placé à leurs côtés des larves et des nymphes, pour les stimuler au travail. Toute besogne cessa immédiatement, et les recluses se laissaient même périr de faim plutôt que de man-
ger seules. Déjà plusieurs avaient succombé, quand il vint à l'idée du savant genevois de leur rendre une esclave. Celle-ci se trouvait à peine au milieu des morts et des mourants, que déjà elle était à l'œuvre, donnant la pâture aux survivants, prodiguant ses soins aux jeunes larves et leur construisant des abris. Elle sauva la colonie.
Rien n'est plus incroyable que tous ces faits, et cependant ils ont été constatés avec le soin le plus scrupuleux, soit par le grand historien des Fourmis, soit, plus récemment, en Angleterre, par MM. F. Smith et Darwin.
Toutes les espèces de Fourmis ne se façonnent pas aussi facilement à l'esclavage. Il y en a de toutes petites, et telle est la Fourmi jaune, qui résistent aux Amazones, et, quoique beaucoup plus faibles qu'elles, les terrifient par leur aspect: le courage supplée à la force. Ainsi, la Fourmi sanguine, qui est une des plus esclavagistes que l'on connaisse, ne s'avise jamais d'aller piller la demeure de la Fourmi jaune, qui combat avec fureur pour défendre ses foyers, sa famille et sa liberté. Cela est si vrai, qu'à sa grande surprise, M. Smith rencontra une petite tribu de cette vaillante espèce qui habitait sous une pierre, tout près d'une fourmilière d'esclavagistes. Là, elle savait s'en faire respecter, et môme épouvantait l'autre par son attitude belliqueuse.
La conquête des ilotes n'occupe pas seule les tribus esclavagistes ; fréquemment aussi elles se répandent sur les plantes pour y enlever des Pucerons. C'est là leur bétail ; ce sont leurs vaches laitières, leurs chèvres : on n'eût jamais pensé que les Fourmis fussent des peuples pasteurs. Celles-ci sont extrêmement friandes d'une liqueur sucrée que distillent deux petits mamelons que les Pucerons portent vers l'extrémité de leur dos. Souvent on les surprend éparpillées à la surface des végétaux, suçant tour à tour ce fluide sur chaque individu qu'elles rencontrent. D'autres fois, en compagnie de leurs esclaves, elles enlèvent ces Hémiptères et les emprisonnent dans leur
habitation, pour les traire plus à leur aise; et là ils sont nourris comme de véritables bestiaux à l'étable. Une fourmilière,