LES TAPISSIERS ET LES CHARPENTIERS
Nonobstant son orgueilleuse prétention, combien aussi notre industrie n'est-elle pas abrupte, quand on la compare à celle des plus infimes créatures ! Le fil ourdi par l'homme est-il comparable à celui de l'Araignée? Cependant, le travail de l'Insecte nous offre une complication à laquelle nous sommes loin de nous attendre. Malgré son extrême ténuité, ce fil résulte de l'agglomération de beaucoup d'autres. Il est produit par quatre ou six mamelons situés à l'extrémité du ventre, et la substance soyeuse en sort elle-même par un crible dont les trous, selon Ronnet, sont au nombre de plus de mille sur chacun d'eux. A mesure que les filaments sont projetés au dehors, ils s'agglutinent ensemble, de façon que chaque fil est au moins composé de quatre mille autres, et quelquefois de six mille. Et, néanmoins, celui-ci offre encore une telle ténuité, que Leuwenhoeck prétendait qu'il en faudrait bien
quatre millions pour composer une soie de la grosseur d'un poil de sa barbe 34 .
Les fils de quelques espèces exotiques possèdent une résistance beaucoup plus considérable qu'on ne l'observe pour les nôtres. Les voyageurs rapportent que, dans les contrées équatoriales, on rencontre des toiles d'Araignées qui ont tant de force qu'elles arrêtent les Oiseaux-mouches, comme le ferait un filet; et l'on dit même que l'homme ne les rompt qu'avec difficulté.
La soie de nos Arachnides est constamment d'un gris sale; mais, dans les régions tropicales, sa coloration varie quelquefois. Plusieurs de ces Insectes y produisent des fils diversicolores qu'ils entrelacent avec un art admirable. Les uns sont rouges, les autres jaunes, d'autres sont noirs : ils forment un canevas tricolore.
L'industrie a fait de vaines tentatives pour utiliser la soie de l'Araignée. Chez nous, son peu de résistance n'a jamais permis d'en tirer aucun parti. Les entomologistes rapportent cependant que Louis XIV s'en fit confectionner un vêtement; mais le peu de solidité de cette étoffe de nouvelle invention le dégoûta bien vite de sa fantaisie. Cependant, il paraît que les toiles de quelques espèces de l'Amérique ont assez de résistance pour se prêter à cet emploi. AL d'Orbigny s'en fit faire un pantalon, qui lui dura fort longtemps.
Durant une magnifique matinée d'automne, je me promenais, il y a quelques années, dans de vastes prairies qui bordent la Seine; le ciel était d'azur et le soleil resplendissant; quel ne fut pas mon étonnement en reconnaissant qu'un réseau d'une miraculeuse finesse couvrait absolument toute la surface de l'herbe fraîchement tondue !
Les rayons lumineux, en miroitant obliquement sur cet immense voile blanchâtre, en irisaient toute l'étendue. Et l'harmonieuse régularité de cette nappe de soie qui s'étalait à perte de vue n'était interrompue que par les longues déchirures qu'y faisaient les vaches à la pâture, dont les jambes, couver-
tes de flocons soyeux, attestaient les larcins. Enfin, çà 'et là quelques-uns de ces filaments blancs, enlevés par la brise à la surface de la prairie, erraient dans l'atmosphère et tombaient sur nos vêtements.
J'avais ainsi surpris toutes les phases d'un phénomène dont les savants ont été longtemps sans pouvoir pénétrer le mystère. Ce tissu soyeux, répandu sur toutes les herbes, n'était que le tra- Vail de myriades de petites Araignées, secondé par la beauté du ciel. Et ces flocons, errant dans l'air, n'en représentaient que les débris, et n'étaient autre chose que ces filaments inexpliqués, que le vulgaire désigne sous le nom de fils de la Vierge.
En effet, ces flocons que l'on voit tomber de l'atmosphère durant les belles journées de l'automne, après avoir été consi-