LES RAVAGEURS DES FORETS
Sous un tel titre, on s'attend à voir entrer en scène des animaux dont la taille se proportionnera à leurs formidables dégâts. Eh bien, c'est tout le contraire. Ce n'est ni l'aurochs à la crinière hérissée, ni le cerf puissant, ni le sanglier, qui ravagent nos forêts ou les anéantissent, mais ce sont d'infimes Insectes qui en tuent les hôtes séculaires.
Lorsque la chaude haleine du printemps chasse les dernières rigueurs de l'hiver et ranime la campagne, si vous pénétrez dans quelques-unes des grandes forêts de Conifères de l'Allemagne, vous êtes tout surpris, au lieu du silence que vous alliez y chercher, du tumulte et de l'activité qui y régnent: tout est en mouvement.
Là, des masses de bûcherons, de forestiers et de verdiers manœuvrent par centaines, et s'étendent au loin, espacés à l'instar de colonnes de tirailleurs; c'est comme une véritable armée en bataille, qui se développe sur de grands espaces et dont on perd parfois les ailes dans les détours des chemins ou
la saillie des coteaux. Cette masse d'hommes évolue toujours en ordre, distribuée par escouades que commandent des chefs expérimentés. Tous sont pourvus de longs engins; de loin on dirait de lances.
Ailleurs, au contraire, c'est une longue file de pionniers régulièrement espacés, qui se perd dans le lointain ; tous, avec une fébrile activité, creusent le sol et font de longues tranchées de plusieurs lieues de circonvallation, qui suivent les chemins et tendent à isoler les uns des autres les cantons de la forêt.
Si votre excursion se fait la nuit, un autre spectacle vous attend. Toute la forêt paraît embrasée. Dans chaque district brûlent quelques grands arbres, debout et isolés, semblables à d'effrayantes torches, dont la flamme s'élève vers les nuages et éclaire sinistrement tout le site environnant. Quelques bûcherons, debout et silencieux, regardent les progrès de l'incendie et surveillent ses ravages. D'autres fois enfin, mais c'est la ressource suprême , la forêt entière est la proie de l'embrasement, et les tourbillons de l'incendie, menaçants et terribles, se répandent de tous côtés ; une région forestière, naguère fertile, est dévorée par le feu : d'un tel amas de richesses, il ne reste plus qu'une immense montagne de cendres et de charbon.
On se demande contre quel formidable ennemi on a rué une telle armée d'hommes ! Qui donc les uns vont-ils attaquer avec les bâtons qu'ils brandissent de toutes parts ? De quels agresseurs puissants les autres prétendent-ils arrêter la marche par les longs fossés qu'ils creusent? Pourquoi ces feux effrayants au milieu de la nuit? Pourquoi cet embrasement général?
L'ennemi formidable, ce n'est parfois qu'un seul Insecte. Mais celui-ci menace tout de sa dent meurtrière, et l'on aime mieux décimer la forêt que de la perdre totalement.
En effet, on est stupéfait en voyant que tant et tant d'efforts puissants ne sont absolument dirigés que contre la progéni-
119. Bombyce ou Fileuse du pin. Phalxna bombyx pini, Linnée. Larve, Cocons et Papillon.
D'après Ratzeburg.
ture d'un simple Papillon ; mais ses Chenilles se sont parfois tellement multipliées, que pour préserver de la ruine toute la foret il faut entièrement les exterminer. Là, les bûcherons et toutes leurs familles, qu'on lève en masse, ne sont occupés qu'à écraser sur les troncs des arbres cette funeste lignée. Ailleurs, les autres circonscrivent de fossés les districts empoisonnés, afin d'arrêter l'invasion des chenilles qui, lorsqu'elles ont tout dévoré dans un site, vont par bandes immenses envahir les parties saines.
Mais, malgré tant de labeur, l'homme est parfois vaincu par l'Insecte ; il ne lui reste qu'une ressource extrême, c'est de mettre le feu à la forêt et d'en brûler les envahisseurs.
Toute cette guerre d'extermination , dont nous venons de tracer le tableau succinct, n'est dirigée que contre un petit nombre de nos ennemis, car, pour la plupart, ils savent se soustraire à l'empire du cultivateur, et leur formidable armée défie notre impuissance.
Ces grands travaux sont surtout entrepris contre quelques Papillons de nuit, car ce sont de lourdes Phalènes qu'on doit ranger parmi les plus funestes Ravageurs des forêts.
On les attaque sous leurs trois états ; on écrase leurs chenilles sur les troncs des arbres, au moment où elles y montent.
Quand, après avoir dévoré tout un district de bois, celles-ci vont, en colonnes serrées envahir une région saine, elles tombent dans les fossés creusés par les pionniers; et lorsqu'elles les ont encombrés, on les y étouffe en masse en les recouvrant de terre. Les grands feux allumés dans les forêts sont dirigés contre les Phalènes nocturnes; leur lueur les attire, et bientôt elles se trouvent grillées par la flamme en voulant trop s'en approcher.
Le Bombyce du pin mérite la triste prérogative d'être cité au premier rang parmi les ennemis des forêts. C'est l'insecte le plus nuisible à l'arbre dont il porte le nom. Il attaque surtout les bois de soixante à quatre-vingts ans, et l'on connaît
maint exemple de forêts de cet âge qui ont été totalement dévastées par ses chenilles, que les agronomes allemands nomment Filet/ses du Pin, à cause des nombreux cocons dont elles tapissent les feuilles de ce végétal.
Les forestiers redoutent tout autant une autre Phalène qu'ils appellent vulgairement le Moine ou la Nonne, à cause de sa robe chamarrée de noir et de blanc, comme celle de certains religieux. Elle est d'autant plus funeste que sa chenille attaque non-seulement les forêts de Conifères, mais encore toutes celles de Bois feuillus, tels que les hêtres, les chênes et les bouleaux. Ses papillons se rencontrent à l'automne, et parfois en telle abondance que, dans le lointain, on croirait voir voltiger des flocons de neige. C'est aussi contre le Bombyce moine que l'on dirige les exterminations en règle dont il a été question plus haut.
Au nombre des Papillons dont la progéniture dévaste nos bois, il faut encore citer la^Phalène pinivore. Ses chenilles, qui se multiplient parfois extraordinairement, font alors de grands dégâts parmi les forêts de pins. Elles sont surtout redoutables parce qu'elles se montrent de très-bonne heure et dévorent les jeunes pousses. On les combat avec les mêmes moyens que les précédents; on en arrête l'invasion par des tranchées, et dans certains pays, l'homme s'adjoint comme auxiliaires des troupeaux de porcs qui en mangent des masses. A cet effet, on conduit ces porcs dans les forêts vers le mois d'août, moment où ils saisissent les chenilles, lorsqu'elles descendent des arbres pour aller hiverner sous la mousse ou la terre.
D'autres Insectes, au lieu d'attaquer les tiges ou les feuilles, s'en prennent aux bourgeons. L'un d'eux, en rongeant ceux des Pins, produit d'assez amples dégâts. Sa chenille, qui est toute petite, après s'être introduite sous les écailles du bourgeon, ronge une partie de celui-ci, de façon que la flèche, altérée dans son organe initial, perd sa direction rectiligne, se tord et devient tout à fait difforme. Lorsque ces ouvrières ont
envahi un district de forêt, on s'en aperçoit au loin par l'aspect étrange qu'offrent ses sommités. Toutes les pousses terminales sont plus ou moins gibbeuses et contournées, au lieu l'avoir leur direction normale. C'est à ce résultat que l'espèce