LES GÉANTS ET LES PYGMÉES
La nature nous offre partout les plus extrêmes oppositions. Les Oiseaux ont aussi leurs pygmées et leurs géants; leurs paresseux et leurs infatigables travailleurs. Leurs mœurs présentent, côte à côte, l'imbécillité et l'intelligence, la solitude et la vie de famille.
Souvent, dans les régions tropicales, là où le soleil darde ses plus ardents rayons, vous voyez voltiger sur les fleurs de brillants oiseaux, qui passent rapides comme l'étincelle d'une topaze ou d'un rubis : ce sont les Colibris, véritables diamants vivants, plus frêles que certains insectes, et qui deviennent fréquemment la pâture des grosses Araignées.
Le géant de ce groupe atteint à peine la taille d'un Moineau, et le plus petit ne dépasse guère la grosseur d'un Bourdon. Aussi, pour ces Oiseaux-mouches, comme le vulgaire les nomme, chaque parcelle de la création est un monde. Une simple feuille suffit aux ébats de toute une famille; une fleur devient la couche parfumée sur laquelle s'accomplit l'hyménée ; et les
134. Dinornis gigantesque restitué. Dinornis giganteus, R. Owen.
pétales de sa corolle s'épanouissent en dais velouté qui voile leurs chastes amours.
Si vous compariez la taille des Oiseaux entre eux, vous arriveriez à des chiffres prodigieux. Lacépède, qui sans doute ne se piquait pas de l'exactitude d'Archimède, avait suppute qu'il faudrait mille millions de Musaraignes pour équivaloir au poids d'une baleine. Si cela était vrai, il faudrait aussi entasser quelques millions d'Oiseaux- mouches pour contre-balancer la pesante Autruche !
Nous venons déparier de l'Autruche, mais celle-ci n'est elle même qu'une assez faible créature comparée aux deux merveilles de l'ornithologie, dont on a dû la récente révélation à d'illustres zoologistes, R. Owen et Isidore Geoffroy Saint- Hilaire.
L'une d'elles, le Dinornis gigantesque de la Nouvelle-Zélande, dont le Muséum des chirurgiens de Londres possède une partie du squelette, devait avoir environ quinze pieds de hauteur. L'os de la jambe d'un homme n'est qu'un grêle fuseau près de celui de cet oiseau colossal.
La disparition de ce monstrueux animal date d'une époque assez rapprochée de nous, et tout atteste que les premiers habitants de la Nouvelle-Zélande l'ont parfaitement connu. Les anciennes légendes de cette île nous révèlent que, lors de sa découverte, on la trouva remplie par des Oiseaux d'une taille effrayante. Là, il existe aussi de vieilles poésies dans lesquelles le père apprend à son fils comment on chasse le Moa, nom que portait primitivement l'espèce ; on décrit dans ces poésies le cérémonial que l'on observait aux repas qui avaient lieu après qu'on l'avait tué. On en mangeait la chair et les œufs; les plumes servaient à orner les armes des vainqueurs. Certaines collines sont encore jonchées d'ossements de Dinornis, débris de ces grands festins des chasseurs.
L'autre oiseau colossal, l'Épiornis, qui vivait naguère à Madagascar, a dû être encore d'une taille plus élevée. L'un de
ses œufs, qui est aujourd'hui au Muséum de Paris, est six fois plus volumineux que celui de l'Autruche; et l'on a calculé que, pour en combler la cavité, il faudrait douze mille œufs
135. Dimensions comparées d'œufs d'oiseaux. 1. Épiornis. 2. Autruche. 3. Poule. 4. Oiseau-mouche.
d'Oiseau-mouche. Sa coque, épaisse de deux millimètres, ne peut être brisée qu'à coups de marteau. Quelle puissance fallait-il donc qu'eût le bec du jeune petit pour parvenir à la trouer!
Quelles différences aussi dans les forces ne trouve-t-on pas chez l'oiseau?
En fuyant devant le chasseur, dont le coursier arabe la serre de plus en plus, l'Autruche effrayée et furieuse déchire le sol du désert en s'y cramponnant, et imprime de profondes traces sous chacun de ses pas, en lançant au loin un nuage de sable et de cailloux. Au contraire, lorsque, attirée par les fleurs de la royale Victoria, épanouies et flottantes, une couvée de Colibris se joue et scintille tout autour, comme un écrin de topazes et de rubis frappé par les rayons du soleil, ni la nappe unie du lac, ni les belles fleurs n'en sont troublées. Et lorsque l'un de ces diamants ailés se pose sur quelque pétale de leur virginale corolle, il ne l'ébranlé seulement pas. Puis, quand le
136. Aigle enlevant Marie Delex, dans les Alpes, en 1838. (Voir noie 39.)
frêle Oiseau s'envole, sa toute petite griffe n'en offense même nullement le moelleux velouté : il eût pu s'abattre sur l'un des rameaux d'une pudique Sensitive sans qu'elle s'en fût alarmée.
Au contraire, doué d'une suprême vigueur, un grand ra-