CONQUÊTE DE LA TARTARIE ORIENTALE
Un petit-fils de Tchinggis-khàn , nomme Nayen, que Marco-Polo dit avoir été chrétien , régnait sur la Tartarie orientale, qu’il avait agrandie par des conquêtes, et était devenu très-
Î «tissant. Il résolut de pousser plus oin ses succès, et d’attaquer l’armée de Hou-pi-lie , son neveu. Mais il fut surpris et défait avec son armée, l’an 1287 de notre ère. Voici comment Marco-Polo raconte cet événement :
« Adonc le grant Kaan con toutes ses jens se mist à la vie et ala tant que en vingt jors vindrent en une grant plaingne, là où Naian estoit con toutes ses jens que bien estoient quatre
cent mille homes à chevalz. Il hi vindrent un jor moût maitin et ce fu en tel mainère que ses ennimis ne seuvent rien , por ce que le grant Kaan avoit fait prendre si toutes les voies, que nulz ne pooit aler ne venir que ne fust pris. Et voz di que quant cesti hi vinrent , Naian estoit en sa tente con sa feme en lit et se solaizoit avec li , car il le voloit moût grant bien.
« Et que vos en diroie? quant l’aure dou jor de la bataille fu venu, adonc apariit le grant Kaan sor un tertre, qui estoit en la plaingne. Là Naian estoit atendés... Le grant Kaan estoit sor le tertre, que je voz ai contés, sor une bertresche (tour de bois mobile) ordrèe (disposée) sor quatre léo/ans (*).
Il avoit sor lui sa seingne (enseigne , étendard ) si haut que bien pooit estre veue de toutes pars. Ses jens estoit tuit eschiert (éloignés, retranchés) à trente mille, et environent tout le camp en un moment , et avec chascun home à cheval avoit un home à pié derère à la crope dou cheval con lance en main. En tel mainère con voz avez hoï estoit le grant Kaan con ses jens , atiré con sez esceles environ le canp de Naian por conbatre con elz. Et quant Naian et ses homes ont veu le grant Kaan con ses jens environ lor canp, il en furent tuit esbaïs. Il corent as armes... Endementier que andeus partes estoient aparoillés, que ne avoient que dou ferir, adonc put on veoir et oîr soner maint estroment et maintes channes et chanter à autes vois ; car sachiez que les uzances des
Tartares sunt tielz Et que vos en
diroie? Il commancent la meslée moût cruele et felonest; or pouvoit on veoir voler sagites (flèches); car toit l’air en estoit plein corne se il fust pluie. Or poit bien veoir chevaliers et ehevaus mort caoir (choir, tomber) à la terre ; il hi estoit si grant la grie et
(*) Yoy. la pi. 67, tirée d’un ouvrage intitulé : Historical Rrsrarchcs on t/ie wars and sports of the Mongols and Romans, etc., by Jh. Ranking. London, 1826, in-;. Elle a été composée d’après la description de Marco-Polo et d'autres ccrivaius.
CHINE. 361
remonte (cris , gémissements) que l’en ne out (entendre) le dieu tonnant.
Et sachiés que Naian estoit cristienz bateigienz (baptisé) ; et à ceste bataille avoit-il la croix de Crist sor la enseingne ; et por coi voz feroi-je long conte? Sachiez tout voirement que cela fu la plus périlieuse bataille et la plus douteuse que jamès fu veue, ne à notre tens ne furent tantes jens en un canp à bataille et proprement homes à chevaus. Il hi morurent tant homes et d’une part et d’autre, que ce estoit niorveilleà voir. Elledura ceste meslée dou maintin jusqu’à midi, mès au demeurant vainqui la bataille le grant Kaan... (*) »
LB GÉNÉRAL PKTEN.
Il faudrait écrire des volumes pour faire le récit de toutes les conquêtes de Khoubilaï-kiian , qu’il dut pour la plupart à l’habileté de ses généraux, à la tête desquels on doit placer Peyen. Ce général était né dans la Tartarie occidentale, et il avait servi en Perse et en Syrie dans l’armée delloulagou. C’est ce grand homme de guerre qui fit presque à lui seul toute la con- ' quête de la Chine , conquête dans laquelle il montra autant d’humanité, de sobriété et de désintéressement (**) que de science militaire. On ditqu’un jour, ayant reçu l’ordrede remettre son commandement à un fils de l’empereur, ce prince lui ayant demandé des conseils pour se diriger, Pe-yen lui répondit :
« N’aimez ni le vin, ni les femmes, et tout vous réussira. »
(*) Édition citée, pag. 83.
(**) Userait trop long dé citer ici tous les traits d'humanité qui lui sont attribués par les historiens. Nous n’en rapporterons qu’un ici ; Après avoir pris la ville de N an- kit t g (1274), il lit de grandes largesses aux pauvres , envoya des médecins dans les bourgs et villages où il y avait des maladies contagieuses, et défendit sous peine de la vie le moindre pillage. Cependant il fil passer au lil de l’épée les habitants de la ville de Tchang tcfiéou , qui s’était vaillamment défendue contre ses troupes. C’est la seule qu’il traita aiusi selon les terribles usages de la guerre.