‹ L'UniversChapitre 285 sur 348 · REMONSTRANCB DU PRÉSIDENT DU CONSEIL DE GUERRE AU ROT · texte numérisé non relu

REMONSTRANCB DU PRÉSIDENT DU CONSEIL DE GUERRE AU ROT

« Cette année , qui est la quarantesixième de vôtre règne, en la sixième lune (ce fut l’année 1618, au mois d’aoust), le président du conseil de guerre vous présente cette requeste, comme à nostre roy et seigneur, à l’occasion que les Tartares ont forcé les murailles du costé du nort, par laquelle il supplie humblement Vôtre Majesté de considérer diligemment l’importance de cette affaire, et d’ouvrir au plutost ses coffres au secours de la guerre, et pour trouver des soldats et des munitions; car il est très-certain que j’ay reçu ce mois nouvelles des capitaines qui sont logés dans la province des murailles du nort, m’advertissant que dans cette province on ne voit de tous côtez que des placards affichés, qui portent que les Tartares se sont assemblés à dessein de ravager ce grand monde de la Chine; ils m'ont de^ plus cotté le jour que les ennemis ont donné la bataille avecdes forces et des troupes sans nombre, et comme ayant passé les murailles; ils ont pris de nos gens pour les sacrifier , comme effectivement ils les ont sacrifiés le jour du combat, avec des cris de joie à l'honneur de leur prince, qu’ils ont déjà proclamé roy de Péquim (Péking); ils conduisent plusieurs centaines de milliers d’hom-

CHINÉ

tnes , qui portent avec eux diverses sortes d’armes. Les nostres, qui se sont joints pour aller à l’encontre et pour les arrêter, ont esté deux généraux, nonante-six capitaines ordinaires, et trois cent mille hommes de guerre.

On est venu à la bataille; et, dès le premier choq, trente-huit capitaines ont esté mis hors de combat, et parmy eux un de nos généraux : le nombre des morts ne peut se compter, non plus que celuy des prisonniers , et plus de mille de nos soldats se retirant en désordre, sans se connoître, se sont entre-tués; les habitants des cités et des villes ont pris la fuite, et les Tartares ont emporté trois cités le propre jour de la bataille.

« Sur les advis qui nous ont esté donnés, nous avons assemblé le conseil avec le calao (premier ministre), et les autres mandarins de cette cour, pour trouver quelque expédient avantageux dans une affaire ae telle conséquence; et, pour ne rien dissimuler, le ciel a fait assez paroître qu’il favorise les armes de nos ennemis, n’estant pas possible autrement de faire un tel carnage de nos soldats en un seul jour, et de prendre trois grandes villes, et pareillement qu’il est courroucé contre nous, comme nous le font voir plus clairement tant de prodiges que nous avonsaperçeus en peu detemps. L’année dernière, il ne tomba pas une goutte de pluie dans la province de Péquim, où les vivants estoient comme des morts; la disette et la famine fut si cruelle en celle de Xaukim (Chan-si) que les hommes s’entre-mangeaient les uns les autres; une multitude prodigieuse de souris passa par Nanquim, sans qu’on ait pu découvrir d’où nous venait ce fléau ; des cinq parts des palais de Vôtre Majesté, le feu en brûla deux, et le vent renversa cinq tours de cette ville; nous avons vu deux soleils à la fois qui se sont éclipsés l’un avec l’autre : tous ces présages ne nous promettent rien de bon ; mais surtout nous avons veu un homme entrer dans le palais royal à dessein de tuer le prince; ce qu’il aurait exécuté si on ne l’en eût empêché (ceci arriva lorsqu» le roy

voulut faire son second fils héritier et successeur du royaume, qui estoit puissant par le moyen des eunuques : un homme se jeta dans le palais pour assassiner l’aisné; mais la peur le retint, et les dames vindrent au secours du prince; puis il poursuit:) Le pis est qu’un mandarin pour avoir parlé librement et tesmoigné sa fidélité à vôtre service, Vôtre Majesté de fidelie le fit passer pour rebelle et mettre prisonnier; et, nonobstant toutes les poursuites et toutes les remontrances que nous fismes pour faire voir son innocence, nous ne fusmes jamais ouys (cet emprisonnement fut quand le roy, présentant aux mandarins son fils aisné dans la salle de son palais, qu’ils vouloient pour l’héritier du royaume, contre la volonté de son père, un des mandarins entreprit de parler pour le

Îirince, ce qui luy valut la prison par e commandement du roy).

«Les mandarins, adjoute-t-il , ont souvent présenté des mémoires à Vôtre Majesté pour luy remontrer les misères du peuple, et la prier de vouloir diminuer les gabelles et les impôts, qui est une chose digne de considération ; elle n’en a tenu compte. Les mandarins de cette cour l’ont souvent suppliée de sortir en public pouf donner audience à l’exemple de ses prédécesseurs, afin que son gouvernement soit conforme à celuy du ciel, comme il est raisonnable; tantost elle a répondu qu’elle se trouvoit mal, tantost que le temps estoit fâcheux et froid, et qu’on eust à s’assembler un autre jour. Nous avons attendu le printemps, nous avons pris à ce dessein le commencement del’esté:

non-seulement elle n’a point répondu à la seconde requeste; au contraire, elle l’a fait brûler, et , de cette façon , elle se tient retirée dans son palais, sans se soucier des plus importantes affaires : de là viennent les calamités qui nous attaquent et les guerres qui nous poursuivent. La paix. nous manque et nous manquera, puisque nous avons veu des rivières ae sang couler dans leur canal, et qu’on raconte qu’en la troisième lune passée un homme parut dans la province de Xensi vêtu de

jaune, avec un bonnet vert en teste êt un éventail de plumes à la main, qui disoit : «Vamhe (fVan-lie, nom des années de règne de Chin-tsoung , sous lequel nom les empereurs chinois sont connus de leur vivant) ne gouverne

Îioint son Estât, quoiqu’il y ait déjà ongtemps qu’il le possède; il doit continuellement veiller; le royaume est pour se perdre; les peuples mourront de faim , et les capitaines seront percés de lances. » Ayant dit cela, il disparut incontinent. Les mandarins furent bien estonnés, et le vice-roy fit toutes les diligences possibles pour sçavoir qui estait cet nomme, sans qu’on pût jamais le trouver. Les misères, la faim, les guerres et les autres calamités que ce royaume souffre, nous font bien connoistre que c’estoient des présages de l’estât présent; ce qui nous oblige derechef a supplier Vôtre Majesté qu’elle veuille ouvrir ses trésors pour lever une nouvelle armée et remédier à ces désordres (*). »

Kouang-tsoung (1620). Cet empereur, fils du précédent , ne régna quvm mois, et mourut, dit-on, par suite de l’ignorance de son médecin. Son fils Hi-tsoung lui succède.

Hi-tsoung (1621-1627). Cet empereur était d’un naturel timide, et il eut trop de confiance dans les eunuques, au nombre de douze mille. Son premier soin , en arrivant au pouvoir, fut d’appelerde nouveaux secours de toutes les provinces de l’empire. Il envoya des présents au roi de la Corée, en le remerciant des troupes auxiliaires qu’il avait envoyées à son grand-père, et en en demandant de nouvelles et de plus nombreuses. Parmi les secours qui lui arrivèrent fut celui d’une amazone chinoise, venue, à la tête de quelques milliers d’hommes, de la province du Sse-tchouan , en place de son jeune fils , qu’elle avait laissé dans son propre royaume, défendu par une ceinture de montagnes. Une flotte maritime fut aussi préparée pour tenir la mer.

(*) Ouvrage cité, p. 147 et suiv.

C4K0NWIEBS PORTUGAIS APPELÉS A PÉtlKO POU H COMBATTRE LES TARTARES.

Ce fut dans ces circonstances »

dit Couplet, que les docteurs Paul et Michaël (probablement deux Chinois convertis) persuadèrent à l’empereur de faire venir de Macao des Portugais propres à servir l’artillerie, dans laquelle les Chinois ne paraissaient pas très-habiles. Mais avant qu’ils arrivassent , les Tartares furent chassés de la province du Liao-tsoung; et on reprit la capitale dont ils s’étaient rendus maîtres.

Voici comment le P. Alvarez Semedo, témoin oculaire, raconte ces faits:

« Peu de temps après cette action (un combat entre les Tartares et les Chinois, dans lequel ces derniers restèrent victorieux ) , un Portugais , nommé Gonzalve Texera, vint à la cour de Pequim , avec une ambassade et des présents de la part de la cité de Macao, laquelle considérant l’insolence des Tartares et la crainte des Chinois, et croyant d’ailleurs rendre quelque service au roy de Portugal et obliger le roy de la Chine à leur être favorable, offrir aux mandarins le secours de quelques Portugais contre les Tartares. Les mandarins agréèrent son offre, et dressèrent une requeste au roy, qui fut favorablement reçue , et les provisions promptement expédiées.

Le conseil de guerre dépêcha un père de la compagnie à Macao, lequel avoit déjà fait le chemin en la compagnie des ambassadeurs pour moyenner ce secours , avec plusieurs ordres aux officiers de Canton qui fournirent libéralement tout çe qui estait nécessaire à cette entreprise, et fournirent à nos soldats toutes les- commodités qu’on pouvoit souhaiter.

<> Quatre cents hommes s’ enrollèrent à Macao, sçavoir deux cents soldats, parmy lesquels il y avoit quelques Portugais; les autres estaient naturels du pays, étant nés à Macao, et par conséquent Chinois, mais qui d’ailleurs ayant esté nourris parmy les Portugais, estaient des leurs, tous bons soldats et grands arquebusiers.

CHINE

Chaque soldat avoit un jeune garçon pour le servir, payé des deniers "du roy, et de plus ae leur solde ils s’habillèrent superbement et se pourvurent d'armes, et avec cela ils demeurèrent encore assez riches.

« Cette petite armée partit de Macao sous la conduite de deux capitaines; l’un se nonnnoit Pierre Cordier, et l’autre Antoine Kodriguez del Capo, avec leurs altieres et autres officiers. Estant arrivés à Canton , ils tirent l’exercice avec tant de gentillesse, et tant de salves de mousquets que les Chinois en furent estonnés.

« Ils eurent des vaisseaux pour passer la rivière, si bien qu’ils parcoururent toute la province par eau , et furent régalés des magistrats dans toutes les villes et villages où ils abordoient, qui leur envovoient à l’envy des rafraîchissements de volailles , de chair, de fruits, de vin, de riz, etc.

« Ils traversèrent à cheval, eux et leurs valets, la montagne qui sépare la province de Canton et celle du Éiamsi ( Kiang-si ), et qui a pour le moins une journée de chemin jusqucs à l’autre rivière. Ils s’embarquèrent derechef de ce côté, et à la faveur de ce fleuve traversèrent de la même façon presque toute la province de Kiainsi , jusques à la capitale, dans la quelle je fesois pour lors ina résidence, avec un grand nombre de chrestiens. Ils s’y arrêtèrent quelques temps, non pour autre raison que pour voir la ville, et pour être aussi veus. Quantité de seigneurs les invitèrent |iour considérer la façon de leurs habits et d’autres particularités étrangères : et les traitèrent avec de grandes civilités, approuvant et louant tout en eux, excepté la taille et le corps de leurs habits, ne pouvant pas comprendre qu’un drap entier se doive tailler en plusieurs pièces pour la beauté d’un habit. Tous ces gens s’en retournèrent après avoir veu la ville, sans autre effet que beaucoup de dépenses et une grande perte de Chinois , qui leur fut causée parles Tartares en diverses rencontres, faute de ce secours.

« La cause de leur retour fut que

les Chinois, gui trafiquent à Canton avec les Portugais , et qui répondent pour eux en leurs affaires, dont ils retirent un gros profit, donnèrent avis qu’il seroit facile aux Portugais ensuite de cette entreprise, qui sans doute leur succéderoit glorieusement , d’obtenir la permission d’entrer dans le royaume, et de négocier par eux-mêmes leurs affaires et leurs commerces, de sorte qu’ils viendroient à être privés du gain qu’ils faisoient avec eux.

Pour ce sujet , avant que les Portugais

fiartissent de Macao, ils firent tous eurs efforts pour les détourner, produisant en justice plusieurs cédules contre eux; et comme le magistrat répondant à la dernière, leur eut représenté que la chose ne pouvoit désormais se faire autrement, l’argent du roy estant déjà distribué, et la paye tant ordinaire qu’extraordinaire faite par avance, ils s’offrirent de rembourser le roy de leurs propres deniers.

Enfin, comme ils virent qu’ils ne pouvoient rien gagner de ce côté, on dit qu’ils portèrent à la cour l’argent qu’ils vouloient donner, et qu’en ayant fait présent aux mandarins, ils firent en sorte que ceux-là mêmes, qui avoient proposé les Portugais au roy pour luy donner secours, par une nouvelle remontrance luy représentèrent qu’il n’estoient plus nécessaires.

« Le roy fit la réponse que j’ai veue. Ce que vous m’avez proposé que ces gens entrassent dans mon royaume, m’assistassent de. leurs secours contre les Tartares , n’est pas fort considérable, puisque déjà vous me dites qu’ils ne sont point nécessaires. Quand cyaprès vous aurez quelque chose à me proposer, pensez-y mieux. Cependant s’ils ne sont point nécessaires, qu’ils s’en retournent.

«Telle fut l’issue de cette armée, sans aucun profit du royaume, mais non pas des soldats : outré qu’ils virent une grande partie de la Chine (*). »

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