CONQUÊTE DES PROVINCES MÉRIDIONALES RÉSISTANCES SUCCESSIVES
Les Tartares, se voyant maîtres des provinces septentrionales, tournèrent leurs armes vers les provinces méridionales pour les soumettre à leur domination. Les derniers soutiens de la dynastie des Ming avaient proclamé empereur à Nan-king, un neveu dtr treizième empereur de cette dynastie ; mais il fut bientôt pris et emmené à Péking , où il fut étranglé avec la corde d’un arc , à la vue des remparts de cette grande cité. LesTartares entrèrent ensuite dans la province du Tché-kiang et en assiégèrent la capitale. Lo-wang, qui en était vice-roi , avait refusé le titre d’empereur; mais voyant que la ville était enveloppée par les Tartares, et désirant sauver les habitants d’un massacre probable, il monta sur les murailles , se mit à genoux et s’adressant aux Tartares, il leur dit : «Faites de moi ce que vous voudrez, je m’offre en victime pour sauver la vie de mes sujets, » et sortant aussitôt de la ville, il alla se remettre entre les mains des assiégeants. Ce dévouement sauva la ville et ses habitants.
Dans la province de Fou-kien , un autre neveu du même empereur des Ming avait été proclamé empereur; mais il fut bientôt mis à mort. Toutes la province fut occupée en un instant par les troupes tartares, les Chinois ayant négligé de défendre et d’occuper les passages qui servent à pénétrer dans cette province , afin d’arrêter les eaue-
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mis. « Lorsque l’on veut entrer dans cette province par les montagnes, dit le P. Martini, il faut faire trois jours de chemin très-difficile; car d’un côté vous avez des collines d’une hauteur incroyable , de l’autre des vallées aussi profondes que des abîmes; et parmi tout cela des détroits qui ne sont pas moins horribles que les Thermopyles des Grecs, et les chemins de la cime du mont Taurus. Cent paysans eussent arrêté les Tartares, s'ils se fussent saisi des postes les plus avantageux, ou s’ils eussent rompu les chemins ; mais les Chinois avaient tant de peur de leurs ennemis que la seule ombre de leurs chevaux les mettait en fuite. » Les Tartares s’avancèrent jusque dans la province de Kouang-toung où ils n’éprouvèrent que peu "de résistance; et cette résistance vint principalement de l’obligation où les Tartares conuérants astreignaient les Chinois e couper leurs cheveux à leur manière. » Les Tartares, continue Martini (*), entrèrent dans Chao-king, la plus belle de toutes les villes de la Chine, les habitants n’ayant point fait de difficultés de les recevoir. Il est vrai que c’est la plus agréable et la pjus propre de tout le royaume, quoique plusieurs autres l’emportent par la grandeur. Car on voit dans l’enceinte des murailles et tout autour de grands canaux remplis d’eau douce, sur lesuels on peut aller en bateau. Il y a es places publiques larges et spacieuses, qui sont pavées de pierres de taille d’une blancheur admirable, et les quais des canaux qui passent au milieu, sont revêtus de meme sorte.
Grand nombre de ponts, d’arcs de triomphe magnifiques, et même les maisons, ce qui ne se voit point dans les autres villes de la Chine, sont bâtis pareillement de cette pierre. Cette ville s’était rendue de son plein gré, et les autres places de la province, qui tirent vers le midi, se fussent assurément soumises à leur puissance, s’ils n’eussent point fait publier un édit,
(*) Guerres des Tartares contre la Chine , traduction française de 1667.
par lequel ils ordonnaient aux vaincus de se raser à la tartare. Après la publication de cette ordonnance, le peuple prend les armes pour la défense de ses cheveux, chasse les ennemis hors de la ville, les poursuit jusqu’à la rivière de Tsian-thang, et les oblige à la repasser après en avoir tué un grand nombre. Il n’y a point de doute que s’ils eussent voulu passer le fleuve à la poursuite des fuyards , ils eussent repris la capitale de la province et recouvré les autres places que tenaient les Tartares ; mais ils étaient contents d’avoir conservé leurs cheveux, et se fortifièrent sur le rivage qui regarde le midi pour disputer le passage au conquérant. Ainsi le cours de? victoires des Tartares fut arrêté pour cette année. Les Chinois , voulant avoir un chef, choisirent, parmi ceux de la famille royale des Ming, un prince nommé Lou, afin de le déclarer empereur; mais lui , refusant ce titre, prit le nom de libérateur de l'empire . Les Tartares firent venir de nouvelles troupes de Péking pour passer la rivière de Tsianthang ; mais ce fut en vain ; car les Chinois les en empêchèrent avec beaucoup de courage. Ainsi les affaires de la Chine commencèrent à prendre un meilleur train, et les armées qu’elle avait sur pied lui pouvaient faire espérer de plus grands avantages, si la jalousie et l’ambition de régner n’eussent entièrement ruiné ses espérances.
Les soldats et les capitaines de la province de Fou-kien , qui s’étaient retirés en fuyant d u Tché-kiang, avaient amené avec eux un prince du sang, nommé Thang-ou. Celui-ci ayant été déclaré empereur, dans Ja province de Fou-kien , qui est frontière de celle de Tché-kiang, fit dire à son rival qu’il devait lui céder l’empire, parce qu’il avait moins de villes en son obéissance, et qu’il était après lui dans l’ordre des princes qui peuvent succéder à la couronne. L’autre , au contraire, lui représentait que le droit était de son côté, puisqu’il avait été décjaré le premier, et que la fortune avait confirmé son élection par le bon succès qu’elle avait donne aux armes
de la Chine, depuis qu’il avait eu la souveraine puissance. Les Tartares regardaient avec plaisir cette division des Chinois, qui lut si opiniâtre que jamais les deux princes ne voulurent se joindre, ni se céder l’un à l’autre pour résister à l’ennemi commun.
Cependant l’armée qui s’était rendue dans la province de Kouang-toung, en traversant les provinces centrales de l’empire, se jeta sur celle de Kouang-si. Ce fut ià que les armes de ces conquérants , dont le seul nom faisait trembler les Chinois (*) , rencontrèrent un obstacle qui arrêta le cours de leurs victoires, lorsqu’ils pensaient ne trouver plus que des palmes à cueillir. Le vice-roi de cette province était Thomas Khieou , Chinois converti au christianisme; le chef de la milice était Lucas Tching, sorti d’une famille qui comptait cinq générations.
Ceux - ci , ayant assemble toutes les troupes qui s’étaient retirées des autres provinces, montrèrent que l’on pouvait surmonter les ennemis , lorsqu’on unissait les forces communes pour les combattre. Car les Tartares ayant fait quelques conquêtes dans la province, ils furent vaincus dans une grande bataille, chassés au delà des frontières, et poursuivis par les Chinois qui entrèrent dans la province de Kouang-toung, et recouvrèrent les places qui sont vers l’occident.
«Les Chinois ne reprirent pas seulement courage dans la province de Kouang-si , mais encore dans celle de Fo-kien. Car les troupes qui l’avaient conquise étant retournées à Pékin" , un certain prëtredes idoles, nommé / angou, qui avait autrefois commandé dans les armées , sortant des montagnes , lit une sédition avec des gens ramassés ; et, ayant surpris et tué les garnisons du conquérant, se saisit de Kien-ning qui est une très-belle ville, et de plusieurs autres moins considérables.
(*) Nous continuons d'emprunter le récit du P. Martin Martini , qui fut le témoin oculaire de celle grande conquête, parce que nous pensons qu’il serait diflicile de trouver un meilleur guide.
Beaucoup d’autres personnes sortirent à son exemple des montagnes où ils étaient cachés , et se rendirent maîtres de diverses places. Mais le général tartare, qui commandait les deux provinces du Tché-kiang et de Fo-kten , s’empressa d’accourir à la hâte pour combattre le soulèvement. La crainte qu’il avait que les Chinois ne s’emparassent des détroits qui sont dans les montagnes , et dont il a été parlé cidessus, le fit accélérer sa marche.
Ayant trouvé que personne ne défeddàitces passages, il s’écria que la victoire était à lui, et que les rebelles étaient perdus. Il vint aussitôt mettre le siège devant Kien-ning, où lang-ou s'était retiré. Le siège dura plusieurs mois, sans que la place ptlt être emportée par la force. Mais des secours étant arrivés de Péking au général tartare , celui-ci pressa le siège plus vivement; et, ayant fait venir du canon par les chemins des montagnes , où des portefaix les conduisaienTavec une invention admirable, et avant abattu toutes les défenses de la ville, les soldats passèrent au fil de l’épée tous ceux qui y étaient, sans distinction d'âge ni de sexe. Dans le sac de cette place , le général tartare fit périr trois cent mille personnes , selon le rapport que nos Peres (les jésuites) m’en ont fait; et puis le feu ayant été mis aux maisons, elles furent toutes consumées, aussi bien que l'église que no're compagnie y avait , dont la structure était très-magnifique (*). »
La résistance à la conquête tartare se manifestait dans plusieurs autres
Ïirovinces; et, s’il s’était trouvé un îomme de génie pour organiser cette résistance et pour rallier à lui toutes les volontés, nul doute que les Tartares ne seraient pas venus à bout de conquérir la Chine. Tandis que les provinces méridionales résistaient à l'ennemi , ou secouaient le joug qu’il leur avait imposé, le vice-roi de ia provinee de Kiang-si se souleva aussi , et délit les Tartares dans plusieurs combats.
Les provinces septentrionales se ré-
(*) Martini, lieu cité.
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veillèrent également. Deux généraux , l'un nommé Ho, et l’autre nommé ftiang, avaient rassemblé chacun une forte armée. Le premier s’empara de plusieurs villes de la province du Chensi. Le second entra dans la même province avec cent quarante mille hommes de cavalerie , et avec une infanterie encore plus nombreuse. Ils délirent les Tartares en deux combats , et jetèrent parmi eux une telle épouvante, qu’ils n’osèrent plus paraître en rase campagne. Cependant, en trois ou quatre ans, soit par ruse ou artifices, soit par des libéralités et des promesses, soit enfin par la division qui se mit entre les deux chefs, les Tartares réussirent à les vaincre, et à recouvrer toutes les villes qu'ils avaient perdues.
Le récit de ce qui se passa à Si-nganfou, capitale de la province du Chen-si, pendant le soulèvement des Chinois, lait voir avec quelle rigueur les chefs tartares traitaient les vaincus , et quels moyens ils employaient pour conserver leurs conquêtes. “ Le chef de l’armée tartare qui était dans Si-gan, dit Martini, n’eut pas plutôt appris que les rebelles se mettaient en campagne, qu’il jeta promptement dans sa place toutes les munitions de guerre et de bouche nécessaires pour la défendre, et toutes les troupes qu’il put ramasser, en attendant le secours des Tartares. De plus, ayant su que les Chinois livraient eux-mêmes les villes aux rebelles , afin d’empêcher que ceux de Si-gan ne le fissent à l’exemple des autres , il résolut de faire mourir tous ceux qui étaient dans cette capitale. Ce fut en vain que plusieurs personnes tâchèrent, par leurs prières, de le détourner d’une si étrange résolution ; il n’y eut que le seul vice-roi de toute la province , qui lui püt persuader de surseoir l’exécution d’un dessein si barbare, lui promettant que les habitants seraient fidèles. Cependant il ordonna que tous se feraient raser à latartare, sinon qu’il les traiterait comme criminels de lèse-majesté. Il avait fait ce règlement afin de pouvoir reconnaître les Chinois qui viendraient dans la Ville. Car,eucoreque l’empereur Chun-
Tcm eût fait publier, à son avènement à la couronne, l’édit par lequel il commandait aux vaincus de couper leurs cheveux à la mode des conquérants, toutefois les peuples de la Chine ont une si étrange passion pour leur chevelure, qu’ils n’en coupaient qu’une partie auprès des tempes. Outre cela, le gouverneur avait donné, ordre à ses soldats de tuer sans rémission tous ceux qu’on verrait assemblés dans l’enceinte des murailles, s’ils étaient plus de deux. Il défendit encore que pas un ne montât sur le rempart ; que , durant la nuit, personne n’allât par les rues , n’allumat chez soi du feu ou de la chandelle, n’eüt des armes dans son logis ; et condamna à la mort ceux qui contreviendraient à ces ordres, et toutes les personnes de leur famille.
Ln autre événement faillit de renverser encore la domination naissante des Tartares. Le gouverneur chinois pour les Tartares de la ville de Taïtoung, place très-forte sur la frontière de la province du Chen-si , reçut une injure de la part d’un prince tartare, dont les gens avaient enlevé une jeune fille de bonne maison, en passant dans la ville où il résidait, et qu’il ne voulut pas lui faire rendre. Le gouverneur militaire chercha à venger cet affront.
Il déclara aussitôt qu’il ne reconnaissait plus l’autorité de l’empereur tartare , et leva l’étendard de la révolte. Il invita tous les Chinois mécontents à venir le joindre , afin de délivrer leur patrie de l’oppression des Tartares. Il rassembla ainsi des forces imposantes.
Il battit à plusieurs reprises , principalement avec une nombreuse artillerie, les troupes que les Tartares envoyèrent contre lui de Péking. Ses succès produisirent dans cette dernière ville une grande consternation; car le chef des révoltés avait déjà rassemblé une armée de quatre cent mille hommes d’infanterie, et de cent quarante mille hommes de cavalerie.
Àmavavg, l’oncle de Chun-tchi , auquel la conquête de la Chine était entièrement due, et qui voyait que la puissance de son neveu était sur le penchant de sa ruine, et qu’il allait
perdre en même temps le fruit de ses conquêtes , réunit tous ses efforts pour faire face à ce nouveau et plus grand danger. Il résolut de marcher luimême en personne contre le puissant chef des révoltés , afin de tenter laf fortune pour la dernière fois (*). Il commanda donc aux huit drapeaux (ou bannières ) de se tenir prêts pour partir, c’est-à-dire à toutes les forces que les Tartares avaient alors dans Péking.
Car il faut remarquer que tous les soldats , soit Chinois , soit Tartares , qui sont à la solde de l’empereur, ou à Péking ou dans les provinces, sont tous rangés sous huit enseignes. Le premier drapeau, qui est celui de l’empereur, est blanc; le second est de couleur rouge; le troisième est noir, et le quatrième jaune ; et ce sont les oncles de l’empereur qui commandent aux troupes rangées sous ces quatre drapeaux. La couleur des quatre dernières enseignes se fait du mélange des quatre premières ; de sorte qu’il est radie à chaque soldat de savoir sous quel drapeau il doit se ranger, et en quel quartier il doit se rendre, étant toujours dans la ville, prêt à monter à cheval , afin de.se mettre en campagne.
Au reste , lorsqu’il est besoin de faire marcher une armée , ou quelqu’un de ces huit coVps dont nous avons décrit les étendards , tout est préparé en une demi-heure, car ils sonnent à cheval avec un cor de la figure de ceux que les peintres donnent aux Tritons; et, selon le lieu et la façon dont ils jouent , on reconnaît quels' sont les soldats et les chefs qui doivent partir , et le nombre de ceux qu’on appelle. Si bien que vous les voyez tous assemblés en fort peu de temps , suivre le drapeau qui est attaché au dos d’un cavalier qui marche en tête, sans que personne sache où l’on va , ni pourquoi , excepté le général et celui qui porte la cornette ; car on ne dit au soldat ce qu’il faut faire que lorsqu’il est question de combattre. Cette coutume que les Tartares observent , de tenir les desseins de guerre fort cachés, a toujours gran-
(*) Martini , lieu cité.
dement étonné les Chinois, et a tenu l’esprit des généraux en suspens. Car ils remarquaient' que , lorsque leurs ennemis faisaient mine d’aller d’un côté, ils se rendaient tout d’un coup en un autre. 11 y a encore une chose admirable dans là milice des Tartares, c’est qu’ils ne traînent point après leur armée cet embarras d’attirail et de bagages, qui incommode plus qu’il ne sert, et qu’ils ne se mettent point en peine de vivres, se contentant de la première viande qu’ils trouvent, sans se soucier beaucoup si c’est de la chair cuite ou demi-crue, et celle de leurs chevaux et de leurs chameaux leur étant bonne, lorsqu’ils n’en ont point d’autre. Quand iis ont le loisir, ils ne laissent pas d’aller quelquefois à la chasse , se disposant en rond autour d’une grande montagne, ou d’une plaine ; et puis s’approchant du centre peu à peu , ils poussent les bêtes au milieu , et les enveloppent de tous côtés , si bien qu’ils ont à choisir. Ils nourrissent pour la même raison des chiens de chasse et des oiseaux, qu’ils savent dresser en perfection. Ils couchent à plate terre , excepté qu’ils la couvrent de la housse de leurs chevaux, et dressent leurs tentes et les abattent avec tant de vitesse, que le temps qu’ils emploient ne retarde point la marche des troupes. La beauté de leurs avillons (tentes) qui sont très-magniques, est cause qu’ils ne se logent point dans les maisons; et, lorsqu’ils sont obligés de le faire, ils en abattent toutes les murailles , ne laissant que le toit et les colonnes qui le soutiennent. C'est ainsi qu’ils s’endurcissent aux travaux et à la fatigue.
Amavang prit donc les meilleures troupes qui étaient sous ces enseignes , et tira des trois armées qu’on avait destinées pour envoyer vers le midi, les gens d’élite. Apres tous ces préparatifs, Amavang ne voulut jamais risquer l’empire de son neveu dans un combat. Kian, le général en chef des troupes chinoises , qui avait su mettre dans un si grand péril l’empire naissant des Mantchous , se voyant abanbonné par les Tartares occidentaux
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qui lui avaient promis des secours, eut l’imprudence de s’enfermer dans sa place forte , où le chef tartare l’investit. Se voyant ensuite réduit à se rendre , faute de vivres , il préféra vendre chèrement sa vie dans une sortie qu'il fit avec toutes ses troupes. Il trouva la mort dans la mêlée; et son armée, privée de son chef, se rendit aux Tartares. La ville de Taï-toung fut livrée au pillage; les autres, qui résistaient encore, se rendirent. Les Tartares retournèrent triomphants à Péking, chargés de dépouilles. « J’étais pour lors dans cette cour, dit Martini , et je vis entrer dans la ville les chefs les plus considérables, et ceux qui amenaient le butin le plus riche. »
S1ÉGKET PRISE DEKOCANO-TCHfîOü (CANTON) PAR LES TARTARES.
Après avoir assuré la conquête des provinces septentrionales, le régent du nouveau gouvernement tartare , Amavang, envoya trois vice-rois avec des corps d’armée , pour gouverner et administrer les provinces méridionales au nom de l’empereur. Ces trois vicerois , ayant traversé avec leurs armées les provinces de Nan-king et de Kiangsi , se rendirent dans celle de Kouangtoung ( Canton ) pour y combattre Young-li, l’un des membres de la famille des Ming, qui y avait été nommé empereur par ses partisans. Le seul bruit de la marche de trois armées tartares fit rendre d’abord beaucoup de places; mais la capitale (Canton) se décida à la résistance.
« Kouang - tcheou (Canton), dit Martini, est une ville très -grande et très-riche , entourée d’eau de toutes parts , excepté du côté du septentrion , où il y a une porte qui joint la terre ferme ; si bien qu’on ne saurait en approcher que sur des vaisseaux , si on ne passe par cet endroit. Le Gis du fameux pirate (*) , se vengeant des Tar-
(*) Ce pirate, qui était parvenu à se former une flotte de trois mille vaisseaux et à se rendre maître de tout le commerce de la Chine avec les Indes et les négociants européens espagnols et hollandais, avait étéameni
tares qui avaient pris son père en trahison , se tenait à l’ancre près de la ville , avec une puissante armée navale ; la garnison était nombreuse , et composée en partie de soldats qui étaient sortis de Macao pour servir Young-li, parce qu’ils étaient mieux payés de cet empereur; de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si la ville résista un an , les assiégés étant maîtres de la mer, et mal menant les Tartares qui y firent de grandes pertes , jusque - là qu’ils furent repoussés dans trois assauts qu’ils donnèrent à la ville. Mais enfin, le 26 novembre de l’an 1650, les Tartares dressèrent une furieuse batterie de gros canons ; et , ayant fait brèche à la muraille, se rendirent maîtres de la place , assistés d’un officier chinois qui trahit la ville ; ce qu’on a cru de lui, à cause que les victorieux l’ont laissé dans l’exercice de sa charge. Le lendemain, ils commencèrent à la mettre au pillage, lequel ils continuèrent jusqu'au cinq décembre , avec un massacre horrible , dans lequel on ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe. Car on n’entendait retentir dans les rues que cette voix impitoyable : Main basse, main basse su r ces rebelles ; et l’on ne donna la vie qu’aux plus habiles ouvriers , afin d’entretenir les arts , et à ceux qui paraissaient les plus robustes et les plus capables de servir aux victorieux pour porter les dépouilles. Enfin, plus de cent mille personnes ayant été massacrées durant le saccagement , le sixième de décembre, le général des troupes fit publier un édit par lequel il commandait que l’on cessât de piller. Ce fut alors que toutes les villes des environs lui ayant envoyé des députés pour implorer sa miséricorde, il leur accorda le pardon qu’elles demandaient, étant gagné par les présents dont elles avaient accompagné leurs prières. »