‹ L'UniversChapitre 48 sur 348 · WANG · texte numérisé non relu

WANG

L’artiste, transporté de la pénétration et de l’intelligence de son élève, se prosterna devant lui, en lui disant : « Vous êtes un sage, vous n’avez plus « rien à apprendre de moi ; c’est moi « qui dois être votre disciple, et dès « ce moment je me reconnais pour b tel. »

Cette scène de dilettantisme chinois pourra faire sourire ceux qui regardent les anciens comme des barbares en fait d’arts et de sciences, partage exclusif de la civilisation moderne. Un tel préjugé ne serait pas plus fondé que beaucoup d’autres que notre vanité moderpe aime tant à entretenir sur toutes nos supériorités.

Après avoir puisé auprès du sage Siang les connaissances en plus d’un genre dont il avait besoin pour l’entière exécution du grand desseiii qu’il avait formé de se rendre utile aux hommes présents et à venir , Khoung-ïseu revint dans sa patrie , bien résolu à se fixer sur la carrière qu’il devait embrasser pour le reste ae ses jours. Il

L’ÜNiVËRS.

s'examina de nouveau mûrement ( il avait alors trente ans ) , fit un retour sur lui-même, pesa tous les avantages et les inconvénients qui accompagnent chaque état en particulier de la vie civile ; mais le profond amour qu’il portait à ses semblables ne lui permettant pas de rester indifférent sur leurs misères et sur les désordres en divers genres dans lesquels i! les voyait généralement plongés , il n’hésita plus sur le choix. 11 se chargea de la pénible et dangereuse mission de les rappeler tous à leurs devoirs , et de leur tracer les différentes routes qui mènent à la vertu. Aucun intérêt de famille, aucun intérêt personnel ne fut dès lors capable de l’arrêter; il sacrifia tout à l’intérêt public, qui devint pour lui une passion généreuse.

En vain ses parents et ses amis réitérèrent leurs représentations pour l'engager à rentrer dans la carrière des Sonneurs et des dignités. « Vous vous « efforcez inutilement , leur répondit- « il, de me faire changer de réso- « lution ; j’y resterai constamment .« fidèle. Je ine dois indifféremment à « tous les hommes, parce que je re- « garde les hommes comme ne com- « posant entre eux tous qu’une seule « et même famille, dont j’ai la mis- « sion d’être V instituteur. » Dès lors il ne se contenta plus de donner des conseils de sagesse à ceux qui avaient recours à lui , il changea sa maison en une espèce de lycée ou d’académie , comme celle d’Athènes, où tout le monde pouvait se rendre , et où tout le monde était bien reçu. Il n’était personne à qui il ne prodiguât, avec effusion de cœur, ses instructions et ses soins. Jeunes et vieux , pauvres et riches , magistrats et guerriers vinrent bientôt en foule, les uns avec assiduité, les autres par intervalles ou pour lui demander des règles de conduite dans l’exercice de leurs emplois respectifs, ou pour se faire instruire de ce qu’il y a de plus essentiel à pratiquer dans ce qu'impose la morale , de plus utile à savoir dans l’histoire , dans l’antiquité, ou enfin pour apprendre de lui la meilleure manière de se

rendre utile à la société, en tirant

fiarti de tout ce qu’ils avaient de taents.

La renommée du jeune philosophe s’étendit bientôt au-delà du royaume de Lou. Les rois des petits royaumes dont se composait alors la Chine , s’émurent ; celui de Tsi , dont les états confinaient à ceux de Lou , fut le premier à être instruit du mérite extraordinaire du descendant de Tching-thang , le fondateur de la seconde dynastie. Il envoya un de ses grands pour l’inviter a sè rendre auprès de sa personne, comme Denys invitait Platon, plus pour l’honneur de s’entretenir avec un sage que pour apprendre de lui à bien administrer son royaume. Quelque temps après, Khoung-tseu se rendit près du roi de Tsi , accompagné de plusieurs personnes qui s’étaient faites ses disciples. A peine était-il sorti de la ville qu’une foule de jeunes gens qui voulaient , disaient-ils , cultiver la sagesse, vinrent se joindre à lui. Il n’en repoussa aucun , persuadé qu’ils l’abandonneraient bientôt, s’ils avaient pour le suivre d’autres motifs que celui qu’ils alléguaient.

Nous ne pouvons nous empêcher de faire ici une remarque importante , mais non hostile : c’est le profond sentiment des devoirs sociaux que possédait le philosophe chinois. Jésus dit dans l’Évangile : « Vous abandon- « nerez tout , père , mère , frères , <• femme, enfants , pour me suivre. »

Voici l’occasiqn que saisit Khoüngtseu pour instruire ses nouveaux disciples de l’un des points fondamentaux de la sagesse , selon lui , et pour les rappeler à la pratique de leurs devoirs.

Étant arrivé sur les confins du royaume de Tsi , le philosophe et sa suite entendirent les cris d’une personne qui semblait rendre les derniers soupirs. Bientôt ils aperçurent un homme au pied d’un arbre, tenant une corde avec laquelle il s’el'forçait de s’étrangler; les disciples arrivés les premiers auprès de cet homme empêchèrent l’accomplissement de sa fatale

CHINE

résolution. Kbôung-tseu , descendu de son char , s’approcha du malheureux, et lui demunda avec bonté la cause de son désespoir. L’inconnu, ému de cette bienveillance, lui dit :

« Dans ma première jeunesse je n’eus pas de passion plus forte que celle d’étudier ; après avoir appris ce qu’on peut savoir à cet âge, le désir d’apprendre encore me fit naître l'envie de voyager. Je quittai la maison paternelle, et je parcourus l’un après l’autre tous les royaumes qui sont entre les quatre mers. Apres quelques années, je revins dans ma patrie , où je me mariai ; mais bientôt après, j’eus le malheur de perdre mon père et ma mère, sans avoir rien fait encore pour m’acquitter de ce que je leur devais. Premier sujet de chagrin.

« En commençant mes voyages, je m’étais proposé pour but d'acquérir la sagesse en étudiant les hommes. Je me persuadai qu’après avoir découvert les différentes sources d’où découlent leurs vertus et leurs vices , il me serait facile de choisir celle où je devais puiser pour atteindre plus sûrement ce qui faisait l’objet de mes désirs. A mon retour je me crus suffisamment instruit pour me conduire moi-méme et conduire les autres. Le temps de deuil prescrit fut à peine écoule, que j’allai offrir mes services au roi deTsi. Ce prince, plongé dans les délices d’une cour voluptueuse, ne faisait aucun cas de la vertu. Il ne voulut pas même m’écouter. Second sujet de chagrin.

« J’avais quelques amis dans ma patrie, et j’en avais fait d’autres dans les différents pays que j’avais parcourus.

Je me flattais qu’ils avaient conservé pour moi les sentiments que je leur avais crus ; j’allai les visiter l’un après l’autre, et je les trouvai tous changés. 1 Au lieu des témoignages d’attachement auxquels je m’attendais, ie ne reçus de leur part que de la froideur, de l’indifférence et du mépris. Troisième sujet de chagrin.

« J’arrive au plus récent et au plus cruel de tous. J’avais un fils de mon

mariage: cet indigne fils, au lieu d'être auprès de moi pour me soulager r pour me consoler dans mes disgrâces, court à présent le monde contre mon intention. Il va disant qu'il n’a plus de père, ni de mère; qu’ils ont péri en traversant une rivière...

« Cette nuit dernière, tous mes malheurs se sont représentés à mon esprit avec les couleurs les plus noires. Eh quoi ! disais-je en moi-même, avec le sentiment de la plus profonde douleur, je voulais être un sage; ie voulais apprendre aux autres l’art de devenir tels à leur tour; je croyais m’être élevé au-dessus des faiblesses de l'humanité, et je n’ai pas même rempli les devoirs ies plus ordinaires de l’homme. Je n’ai été ni bon fils, puisque j’ai abandonné mes parents , dans le temps peut-être qu’ils avaient besoin de mon secours, et que j’étais en état de les servir; ni bon citoyen, puisque je n’ai rien fait pour ma patrie , ni pour la société ; je n’ai pas été bon père de famille , puisque j’ai négligé l’éducation de mon fils, que je n’ai pas su gouverner, et que je ne lui ai pas meme inspiré les premiers sentiments qui sont communs à tous les hommes. L’idée affreuse que j’ai conçue de moi en me considérant sous ces différents points de vue, m’a rendu la vie odieuse, et je suis venu secrètement dans ce lieu écarté , avec le dessein de la terminer. »

Khoukg-tseu lui répondit avec attendrissement : « Quelque grands que soient les torts que l'on ait eus, le plus grand de tous est celui de succomber au désespoir. Tous les autres peuvent se réparer; celui-ci est irréparable. Vous vous êtes égaré dès les premiers pas que vous avez faits dans la vie : vous avez pris une fausse route en croyant suivre celle qui conduit à la sagesse. Il fallait commencer par être un homme ordinaire , avant que d’être un sage ; car l’on ne saurait parvenir à être un sage qu’après avoir rempli avec exactitude ce qui est un.

devoir imposé par la nature à tous les hommes. Aimer et servir ceux dont

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