‹ L'UniversChapitre 49 sur 348 · LT .N IV ER · texte numérisé non relu

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vous tenez la vie , était la plus essentielle de vos obligations : vous l’avez négligée, et c’est de cette négligence que sont venus tous vos malheurs.

« Pie croyez pas cependant que tout soit perdu pour vous : reprenez courage, et tachez de vous convaincre d’une vérité que l’expérience de tous les siècles a rendue incontestable.

Voici cette vérité; inculquez-la dans votre esprit , de manière à ce qu’elle n’en puisse jamais sortir: Tant qu’un homme jouit de la vie, rien n’est à désespérer pour lui. Il peut passer tout a coup de la plus grande peine à la plus grande joie; du plus grand malheur à la plus haute félicité. Reprenez courage; retournez chez vous, et comme si vous commenciez dès aujourd’hui à connaître le prix de la vie, travaillez à en mettre à profit tous les instants. Vous pouvez encore devenir sage. » Ensuite le philosophe adressant la parole à ceux qui le suivaient , il leur dit : « Ce que vous ve- « nez d’entendre de la bouche de cet « homme, est une excellente leçon « pour vous; réfléchissez-y sérieuse- « ment chacun em votre particulier. »

Après ce discours , il remonte dans son char , et poursuit sa route. Il avait à peine fait un li ( la 10' partie d’une lieue ) que plusieurs jeunes gens de la troupe se présentèrent à la portière , le saluèrent profondément et prirent congé de lui. A ceux-ci en succédèrent d’autres ; et quand il fut arrivé au terme de son voyage , il se trouva que treize de ceux qui s’étaient mis à sa suite l’avaient quitté pour aller servir leurs parents et remplir auprès d’eux les devoirs de la piété filiale.

Le principe qui vient d’être exposé d’une manière si dramatique et si frappante, est le principe fondamental de la philosophie confucéenne et de la société chinoise : c’est, comme s’expriment les Chinois, la racine ou la base. Il en résulte que la société formée sur ce principe ne peut jamais rompre les liens d’ordre et de subordination qui la rattachent continuellement an passé ; mais cette même société doit être nécessairement dépour-

vue de presque toute spontanéité < de toute inspiration individuelle. Cependant , si c’était à cette condition que les destinées providentielles des nations fussent attachées , il faudrait s’y sou • mettre. Quoique la gloire des grands hommes se rellète sur toute l’uuinanité, si ces grands hommes ne devaient être tels qu’aux dépeus de la tranquillité et du bonheur des peuples, nul doute que les premiers ne dussent être rejetés dans la foule et replacés sous l'universel et inflexible niveau de la nécessité. Mais le principe confucéen ne comporte pas ces conséquences.

Khoung-tseu arrive près du roi de Tsi , qui le reçoit avec beaucoup de considération. Mais ce fut là tout ce que ce prince léger lit d’abord pour s’instruire dans la sagesse. Il y avait une année que le philosophe était à la cour du roi aeTsi, sans quecelui-ci pensât à réformer l’administration de ses états. Il croyait qu’en traitant royalement le sage , c’était tout ce que' l’on pouvait attendre de lui. Il lui offrit même la possession d’une ville de troisième ordre, que Khoumg-tsei; refusa d’accepter, en disant qu’il n'avait rendu aucun service qui méritât cette récompense. Quelque temps après le roi insista, le philosophe refusa encore. Ses disciples en furent surpris , et quelques-uns se permirent de lui dire :

«■ Maitre , ce refus opiniâtre de votre part n’auraU-iï pas sa source dans C orgueil ? » Le maître leur répondit ’ qu’ils étaient dans l’erreur ; qu’ils ne le connaissaient point , ni le roi de Tsi , et qu’il n’était pas venu près de ce dernier par intérêt personnel. Tous ses disciples baissèrent les yeux , et aucun n’osa répliquer.

A cette époque des troubles eurent lieu dans le royaume suzerain des Tchéou. Le roi King-wang mourut après avoir désigné le plus jeune de ses fils pour lui succéder. Celui-ci fut détrôné , et mis à mort quelques jours après par l’un de ses freres ainés, qui prit aussitôt sa place ( 519 av. J.-.C.). Cet événement empêcha K.houng-tsed de se rendre chez les Tchéou , comme il en avait conçu le dessein. 11 resta

donc dans le royaume de Tsi. Le nombre de ses disciples s’accrut tellement, que le roi lui assigna une demeure plus spacieuse, afin qu’il pût les recevoir tous. « J’ai appris avec plaisir, lui dit ce prince, que l’on venait de tous côtés vous consulter , et s’instruire auprès de vous. Il vous faut une demeure plus commode et plus vaste que celle que vous occupez; on vous donnera, de ma part , une des maisons royales , où vous pourrez demeurer et recevoir tous ceux qui viendront vous visiter. »

Un jour qu’ils s’entretenaient familièrement ensemble, on vint remettre au roi les dépêches de l’envoyé qu’il entretenait à la cour du roidesTchéou.

Cet envoyé lui faisait savoir que le feu dn ciel avait consumé une des salles des ancêtres de sa majesté imériale , et que tout le monde en était ans la consternation. L’envoyé n’ayant point fait connaître quel était celui des anciens rois suzerains • dont la saHe avait été consumée par le feu du ciel, il demanda au philosophe laquelle ce pouvait être : « II n’y a pas à douter, répondit celui-ci , que ce ne soit la salle particulière de Lt-wang. — Pourquoi cela? reprit le roi. — Voici mes raisons, répondit le philosophe.

Tant que les maîtres de la terre sont en état de faire du mal , un respect mal entendu et une crainte servile ferment toutes les bouches sur leurs défauts ; mais le ciel donne tôt ou tard des marques de son indignation contre les infractions de ses lois. Li- ■wang ( dont le règne commença l’année 878 av. J.-C. ) était un méchant prince ; il abolit la plupart des sages établissements de Wen-wano. Il est le premier des empereurs qui ait osé porter des habits de couleur jaune, richement ornés ; le premier qui se soit construit des palais vastes, elevés

et d’une brillante architecture; le premier qui ait orné ses appartements de meubles précieux, qui ait eu des chars sculptés , traînés par des clievaux caparaçonnés avec magnificence ; le premier, en un mot, qui ait introduit a la cour des empereurs un luxe dont les

sages princes de la vertueuse antiquité auraient rougi de honte.

« En faisant tomber le tonnerre sur le lieu destiné à faire les cérémonies respectueuses' en l’honneur de Lixv ang , le ciel a voulu faire connaître aux hommes qu’un tel souverain n’était pas digne des hommages qu’on lui rendait; il a encore voulu faire rentrer en eux-mêmes tous les autres souverains qui pourraient être, tentés de l’imiter. »

Le roi ne répliqua rien et parla d’autre chose; mais après avoir congédié le philosophe, il dépêcha secrètement un courrier , pour s’informer sur les lieux de la réalité du fait. Il rapporta la nouvelle qu’effectivement c’était la salle de Li-vvakg qui avait été- consumée par le feu du cieL En entendant ces mots, le roi parut plongé dans la réflexion ; puis il dit à ceux qui l’entouraient : « Félicitez- « moi de l’acquisition que j’ai faite « d’un trésor inestimable. Je possède « dans la personne de Khouno-tseu « le plus grand homme qui soit dans « tout l'empire. Ce n’est pas un homme « ordinaire , c’est un philosophe par- « venu au comble de la sagesse ; c’est « un véritable saint. Il voit les choses « qui se passent loin de lui , comme « si elles arrivaient sous ses yeux. »

Le fils d’un grand du royaume de Lou était venu, sur l’avis de son père , qui le lui avait recommandé avant de mourir, se faire disciple de Khoungtseü. Ayant su que son maître avait envie d'aller voir les monuments de la capitale de l’empire , il se chargea d’obtenir , à cet effet , l'agrément des rois de Tsi et de Lou. Ce dernier lui écrivit : « Pour contribuer en quelque chose de ma part à ce que vous voyagiez plus commodément, vous et votre maître, je vous envoie un de mes officiers pour être à vos ordres , et l’uu de mes chars , attelé de deux clievaux, pour vous servir de transport. Portezvous bien. » Ils montèrent donc sur le char envoyé par le roi de Lou , et partirent accompagnés de l’officier qui.

leur avait été donné pour escorte.

Arrivés dans la capitale de l’empire,

ils firent la rencontre du sage Tch anghouî'i’g , musicien philosophe, qui voulut les loger dans sa maison. Il conduisit ensuite Khoung-tseu à la cour, et le présenta à un ancien ministre d’état. Celui-ci le reçut très-bien , et l’interrogea sur sa doctrine et sa manière d’enseigner.

« Ma doctrine, lui répondit Khoungtseu , est celle que tous les hommes doivent suivre; c’est la doctrine de Yao et de Chun. Quant à ma manière d’enseigner, elle est toute simple : je cite en exemple la conduite des anciens ; je conseille la lecture des livres sacrés ( king ) , et j’exige qu’on ! 6’accoutume à réfléchir sur les maximes qu’on y trouve. »

En effet, voilà la doctrine et la méthode du philosophe chinois , formulées de la manière la plus nette et la plus concise. Celles du philosophe Laotseu sont, comme on l’a vu précédemment , tout opposées.

Le ministre d’etat demanda à Khoung-tseu : Par où faut-il commencer pour acquérir la sagesse 1 Dites-moi quelque chose que je puisse pratiquer et retenir aisément.

« Vous me demandez beaucoup, répondit le philosophe. Retenez bien les quatre propositions que je vais poser; vous aurez peut-être occasion d’en faire votre profit.

« On brise l’acier, quelque dur qu’il soit ; ce qui paraît le plus solidement établi , est souvent ce qu’il est le plus facile de détruire. L’homme orgueilleux se place au-dessus des autres, et croit que tout lui est dû; les autres, au contraire , le mettent au dernier rang, et ne lui accordent rien. L’homme trop complaisant accorde tout pour tout avoir , il est la dupe de sa facilité. Ces maximes , toutes triviales qu’elles paraissent, peuvent conduire au plus haut degré de sagesse ceux qui , après en avoir pénétré le sens , se conduisent selon ce qu’elles indiquent. »

Il y avait alors à la cour de Kingvvang un personnage distingué , connu sous le nom de LiF.oy-WENkoung. Ce personnage s’informa au-

près de l’hôte de Khoung-tseu, quel était ce philosophe nouvellement arrivé, dont on disait tant de bien.

« C’est un homme, lui répondit Tchang-houng , auquel nul homme de nos jours ne saurait être comparé- Sa physionomie dénote la plus haute sagesse; ses yeux sont comme deux fleuves de lumière ; sa taille est de six pieds sept pouces ; ses bras sont longs; il est voûte, et son corps est un peu courbé. Ses paroles ne tendent qu’à inspirer la vertu. Il ressemble aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne pas de s’instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins éclairés que lui ; il profite de tout ce qu’on lui dit ; il tâche de ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l’admiration de tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus partait sur lequel il soit possible de se former.

— Mais , interrompit Lieou-wenkoüiN’g , cet homme si parfait , selon vous, que laissera-t-il de lui qui puisse faire l’admiration de la postérité?

— Si les belles instructions de Yao et de Chun , répondit Tchang-houng, viennent à se perdre; si les sages réglements des premiers fondateurs de notre empire viennent à être oubliés ; si .les cérémonies et la musique ; viennent à être négligées ou corrompues; si, enfin, les nommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que laissera Khoung-tseu les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseiné et pratiqué de plus utile et de plus igné d'être conservé. »

On rapporta à Khoüng-tsed le magnifique éloge que Tchang-houng avait fait de lui. « Cet éloge est outré, répondit le philosophe , et je ne le mérite nullement. On pouvait se contenter-de dire que je sais un peu de musique, et que je tâche de ne manquer à aucun des rites. »

Khoung-tseu se trouvant dans la capitale de l’empire, désira visiter ces lieux augustes destinés spécialement

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à honorer le ciel et à rendre hommage aux ancêtres de la famille qui occupait alors le trône impérial. Il se fit conduire au Temple de la lumière ( Ming-tang ) (*). Là, il examina tout avec l’attention la plus scrupuleuse; il voulut assister aux cérémonies , pour comparer ce qui se pratiquait alors avec ce qui se pratiquait dans les anciens temps.

Une des choses qui le frappèrent le plus en entrant dans le Temple de la lumière, fut la représentation en peinture des anciens rois et empereurs. Sur les murs de côté étaient placés indifféremment les portraits des bons et des mauvais princes. En les voyant ainsi confondus, KitousG-TSEupoussa

(*) Voyez la />/. a 5 , représentant le Mingtang ou Temple de la lumière, sous les trois premières dynasties : les Hia , les Chang et les Tchéou. Ce Temple de la lumière, dit le P. Amiot , était le lieu des sacrifices. On le nommait Chi-chi , ou Temple des générations, sous les Hia, et Tchoung , ou Temple renouvelé, sous les Chang. Dans celui des Hia (Jig. i ) étaicfft cinq salles séparées , qui avaient chacune leur usage particulier. Le dedans était sans aucune peinture ni ornements. On n’y voyait que les quatre murailles avec les fenêtres pour donner du jour. Les escaliers de la principale entrée étaient composés de neuf degrés. Celui des Chang (Jig. 2 ) servait aux mêmes usages , mais il était plus brillant. Les cinq salles particulières étaient soutenues par des colonnes et surmontées par d’autres colonnes qui soutenaient un second toit. Celui des Tchéou rappelle la simplicité antique. Cette dynastie crut rétablir le culte dans toute sa pureté en suivant l'exemple des anciens. Le temple qu’elle construisit (Jig. 3) n’eut ni colonnes ni toits élégamment construits. Les cinq appartements n’y furent séparés que par de simples murailles. L’appartement a était celui où i’on offrait les sacrifices ; les autres b , c, d , e, étaient destinés aux choses qui concernaient le sacrifice. Il y avait quatre portes f, g, h, i, et ces portes étaient couvertes d’une mousse fine qui représentait les branchages dont on formait l’enceinte de l'ancien lieu des sacrifices. On avait creusé autour de l’enceinte du temple un canal que l’on remplissait d’eau pour le temps où l'on devait offrir les sacrifices.

un profond soupir, et se tournant vers ceux de ses disciples qui l’avaient suivi, il leur dit : « Voilà les portraits de YAoet de Chun dans le même lieu que ceux de Kie et de Cheou : les uns et les autres ont été empereurs.; c’est le seul trait de ressemblance "qu’il y ait entre eux. Les premiers ont été les favoris du ciel , et ont fait les délices des hommes ; les seconds , au contraire, ont été odieux au ciel et en horreur aux hommes. Pourquoi cela ?

parce que les premiers ont respecté le ciel, ont instruit et rendu heureux les hommes , et que les seconds ont méprisé le ciel et fait aux hommes tout le mal qu’ils ont pu. »

Khoung-tseu voulut voir encore la salle particulière dans laquelle on rendait hommage à Heou-tsi , reconnu pour le chef de la race des Tchéou , ou le premier de leurs ancêtres (*)• Il en demanda la permission , qui lui fut accordée aussitôt. A l'un des côtés de la salle, dans la cour qui y conduisait, était une statue d’or, "de figure humaine, posée sur un piédestal (voy.

la planche.). Sa bouche était fermée par trois aiguilles, qui perçaient, en même temps, "les deux lèvres, pour les tenir toujours closes. Son dos était couvert de caractères chinois, qui signifiaient ce qui suit :

« Anciennement les hommes étaient très-circonspects dans leurs discours ; il faut les imiter. Ne parlez pas trop; car, lorsqu’on parle beaucoup, on dit presque toujours quelque chose qu’il ne faudrait pas dire.

« Ne vous chargez pas de trop d’af-

(*) Voyez la pl. 26. C'est la salle extérieure qui , dans le Thsing-miao, ou Temple des purifications , élevé par Tcheou-xouhg, conduisait à la salle de Heou-tsi, ou du premier ancêtre de la dynastie des Tchéou. C’est là que les princes de la famille royale qui avaientdes principautés en apanage, venaient faire les cérémonies respectueuses en l’honneur de leurs ancêtres communs , toutes les fois qu'ils se trouvaient à la cour. On ne donne pas cette gravure comme représentant exactement la salle qui existait du temps de Khouisg-tsiu ; elle a été dessinée sur le modèle des salles des temples d'aujourd'hui.

faires ; beaucoup d’affaires entraînent avec elles beaucoup de chagrins, ou tout au moins des soucis sans nombre.

Ne vous embarrassez que de celles qui sont de votre indispensable devoir.

« Ne cherchez pas à vous procurer trop de joie, ni une trop grande tranquillité ; la recherche que vous en feriez est elle-même une peine et un obstacle au repos.

« Gardez-vous de jamais rien faire dont tôt ou tard vous puissiez avoir sujet de vous repentir.

« Ne négligez pas de remédier au mal, quelque petit qu’il vous paraisse ; un petit mal négligé s’accroît peu à peu, et devient très-grand.

« Si vous, ne tâchez d’éviter qu’on ne vous fasse de petites injustices , vous serez bientôt dans le cas d’employer tout votre savoir-faire pourvous mettre à couvert des plus grands torts.

a En parlant ou en agissant, ne pensez pas, quoique vous soyez seul, que vous n’étes ni vu , ni entendu :

les esprits sont témoins de tout.

« Un feu long -temps caché devient un incendie difficile a éteindre.' Un feu dont la flamme paraît s’éteint aisément. Plusieurs ruisseaux réunis forment une rivière; plusieurs 01s joints ensemble forment une corde qu’on ne peut rompre qu’avec peine.

« Un jeune arbre qui n’a point encore de profondes racines peut s'arracher aisément; il faut employer la hache si on le laisse devenir gros".

« Il peut sortir de la bouche des traits aigus qui blessent , un feu brillant qui dévore : une vigilance extrême peut mettre obstacle aux traits et au feu, et empêcher qu’ils ne nuisent. Ne vous persuadez point qu’un homme qui a la force en partage puisse , sans risquer sa vie , s’exposer à tous les dangers : un fort trouve un plus fort qui le terrasse.

« C’est ressembler à des brigands que de haïr ses maîtres légitimes; c’est se mettre au niveau de la vile populace que de murmurer contre ceux qui gouvernent justement. On ne résiste au souverain que lorsqu’il

exige trop; on lui obéit sans peine lorsqu’il se contente de peu.

« Les hommes du commun, et même le commun des hommes , ne sont pas des premiers à faire ce qui ne s’est pas encore fait, ni à former des projets pour une entreprise; ils ne font que ce qu’ils voient faire : il leur faut des modèles. En voyant souvent des hommes circonspects et respectueux , des hommes vertueux et instruits, ils deviendront eux-mêmes tels , et seront à leur tour imités par d’autres.

« J’ai la bouche fermée, je ne puis parler; c’est en vain qu’on me proposerait des doutes, je ne les résoudrais point. De mon côté , je n’ar rien à demander. Ma science, quoique cachée, n’en est pas moins reelle.

Quoique je sois dans un état élevé, les hommes ne sauraient me nuire :

qui de vous peut en dire autant?

» Le ciel n’a point de parents; il traite également tous les hommes.

« Quelque pleins que soient les fleuves et la mer, ils reçoivent les autres eaux et ne débordent point.

« Ce que vous venez de lire mérite de votre part les plus sérieuses réflexions. »

Khoung-tseu avait lu à haute voix cette antique inscription; il en fut charmé. « Je regarde les instructions <> qu’elle renferme, » dit-il à ceux qui l’entouraient , « comme un précis (*) de « tout ce qu'on peut dire de plus utile ;

« et je suis persuadé que quiconque » mettra en pratique ce quelles en- « seignent, ne sera pas loin de la » perfection. Je tâcherai d’en faire « mon profit : que chacun en fasse de « même. »

Khoung-tseu voulait voir tout ce qui concernait l’antiquité dans la capitale de l’empire. Désirant s’instruire, des rites qui se pratiquaient chez les

(*) Cette ancienne inscription morale renferme effectivement un précis de l'ancienne sagesse chinoise. L'érection du temple et de la statue d'or remontant an premier règne de la dvnastie Tchéou , il en résulte que cette inscription est d'environ noo an»

avant notre ère.

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Tchéou , et observer par lui-même à quel point on s’était écarté des anciennes institutions, il se fit introduire dans la salle où les rois des Tchéou rendaient hommage à leurs ancêtres.

Les mandarins préposés à la garde de ces lieux respectables, l’invitèrent à s’asseoir dans la salle extérieure sur le siège le plus honorable, dû à sa qualité d’étranger (voy. la pl. 27, où l’on voit les mandarins assis vis-à-vis du philosophe sur des sièges plus bas

3ue le sien). Khoung-tseu leur fit es questions, et les étonna par la connaissance profonde qu’il montra des anciennes traditions , et par la sagesse de ses discours.

Le philosophe de Lou continua à rendre des leçons de musique de son ôte, renomme dans cet art. Il était chez les Tchéou depuis plus d’une année sans avoir pu y voir encore cet homme célèbre que la renommée annonçait partout comme un homme extraordinaire , dont la conduite et les maximes étaient d’un tout autre genre que ce que l’on avait vu ou entendu jusqu’alors : c’était le fameux Lao - TSEU , dont nous avons rapporté précédemment l'entrevue avec Khoung-tseu. Ce philosophe, fondateur de la secte du Tao , n’était point dans la capitale. Il s’était retiré dans la solitude, où Khoung-tseu alla le trouver, accompagné de plusieurs de ses disciples.

On a vu l’entretien des deux philosophes. Celui de Lou en conserva un long souvenir. Un jour, ses disciples le surprirent à contempler profondément le cours d’une riviere; ils ne purent s’empêcher de lui en témoigner leur surprise : « Maître, lui dit Tseu-koüng , quel avantage peuton retirer de la contemplation du cours des eaux ? N’ est-ce pas une chose toute naturelle? — Vous dites bien, lui répondit Khoung-tseu, l’écoulement des eaux dans le lit que la nature ou la main des hommes leur ont creusé , est en effet une chose très-simple , et tout le monde peut en connaître la raison; mais ce que tout le monde ne connaît pas, c’est le rapport de

comparaison qu’il y a entre les eaux et la doctrine ( Lao-tseu a établi, dans la 8' section de son livre, un long parallèle entre l’eau et la vertu ) ; c’est uniquement de cette comparaison que je m’occupais. Les eaux , me disais-je en moi-même, coulent sans cesse:

elles coulent le jour, elles coulent la nuit , jusqu’à ce qu’elles se soient réunies à toutes les autres, dans le sein de la vaste mer. Depuis Yàg et Chun, la saine doctrine a coulé sans interruption jusqu’à nous ; faisons-la couler à notre tour pour ki transmettre à ceux qui viendront après nous, lesquels, à notre exemple , la transmettront à nos descendants, et ainsi de suite jusqu’à la fin des siècles. N’imitons point ces hommes isolés qui ne sont sages que pour eux-mêmes. Voilà quelques-unes des réflexions que je faisais en regardant les eaux couler; ne trouvez-vous pas qu’on puisse en tirer quelque avantage? Pensez-y sérieusement. »

Cette manière indirecte d’instruireses disciples était familière à Khoungtseu, et il ne manquait pas d’en faire usage toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion. Il était persuadé que des leçons données sans qu’il parût vouloir en donner, étaient toujours mieux reçues et plus profitables que celles

3u’il donnait dans l’appareil d’un ogme, d’un commandement, parce qu’elles entraient dans l’esprit par les sens. Ce fut ainsi , en expliquant l’usage d’un simple seau à puiser l'eau dans un puits, placé auprès du trône, -qu’il expliqua le système du droit milieu qu’il faut tenir en toutes choses, et tout ce qu’il y a de plus élevé dans la morale. Voici ce qui y donna lieu. Avant de quitter le royaume des Tchéou , il voulait voir en détail cequ’on y conservait encore de la vertueuse'antiquité.-

Il y avait dans la salle du trône, à côté du trône même- ( voy. pl. 28), um seau qui servait à puiser de l’eau dans un puits. Khoung-tseu , qui savait parfaitement à quel usage on employait ce seau dans les temps reculés de la monarchie, doutait qu’on en fît encore le même usage dans le temps présent.

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Il s’adressa donc aux mandarins qui étaient préposés à la garde de tout ce qui se conservait dans ce lieu respectable, et leur demanda à quelle fin on plaçait ce seau auprès du trône.

L’un dès officiers , qui se croyait plus au fait de l’antiquité que les autres , donna une explication qui fit sourire le philosophe. (îelui-ci s’avançant alors vers le puits , dit à celui qui tenait en main le seau, de l’y glisser doucement ; mais comme le seau était très-léger, étant fait de jonc ou d’osier, il ne se remplit point et flotta sur la surface de l’eau. Il fut retiré à sec. Khodngtseu ordonna néanmoins qu’on le vidât. Les spectateurs surpris lui répondirent qu’il était vide. — Cela étant, reprit le philosophe, il faut jeter le seau dans le puits d'une autre manière. L'un des assistants le prit et le jeta du haut de la margelle. Il s’emplit aussitôt et alla au fond. Khouxgtseu regarde dans le puits, et cherche des yeux le seau : « Je ne le vois point, dit-il ; où est-il donc? — L’eau est profonde, lui répondit-on, et c'est en vain que vous vous fatigueriez la vue pour découvrir ce qu’il y a au fond. — Vous dites vrai , répliqua le philosophe ; je vais prendre le seau et m'en servir pour faire moi-même la plus importante de toutes les expériences. » Il le prit en effet , et , après l’avoir vidé , il le plongea dans Peau ni trop faiblement, ni avec trop de force, et, l’agitant modérément, il vint à bout, sans peine, de le remplir assez pour qu'il se tint en équilibre à moitié plongé dans l’eau. « Voilà, dit-il , en adressant la parole à tous ceux qui étaient autour de lui , et qui attendaient avec impatience le dénodment de cette scène, voilà l’image du bon gouvernement et du vrai milieu qu’il faut tenir en toutes choses.

Trop de faiblesse ou trop de violence nuisent; il faut unir la fermeté à la modération... Anciennement, dans le commencement de chaque règne , on faisait une fois, en présence du souverain, l’expérience dont nous venons d’être témoins; et cette utile leçon se gravait dans son esprit en caractères

ineffaçables , parce que le seau , placé à côté' du trône, lui en rappelait constamment le souvenir. »

Khoung-tseu, après avoir vu tout ce qu’il désirait voir à la cour des Tchéou , résolut de retourner près du roi de Tsi. Lorsqu’il fut arrivé à sa cour, et qu’on l’introduisit au palais, ce prince assistait à un concert dans lequel on exécutait une pièce de musique composée du temps même de Chun , et dont l’antiquité remontait par conséquent à plus de mille sept cent trente années. On l’appelait Chao-yo , ou musique qui dissipe les ténèbres de l’entemement, et qui affermit le cœur dans P amour du devoir.

Cette musique fit une si grande impression sur le philosophe , qu’il ne put penser à autre chose pendant plus de trois mois, et que les me’ts les plus exquis avaient perdu pour lui toute leur saveur. Voyant ensuite qu'il ne pouvait parvenir à rétablir à la cour du roi de Tsi les bonnes doctrines, il résolut de retourner dans le royaume de Lou, sa patrie, en laissant dans celui de Tsi quelques-uns de ses disciples pour continuer son œuvre. Le roi de Lou le revit avec plaisir, mais ses ministres craignirent l’influence que le sage pouvait reprendre sur leur maître, et ils s’efforcèrent aussitôt de la prévenir. Ils imaginèrent de le tenir éloigné de la cour en lui offrant un mandarinat subalterne, ou d' expectative. Plusieurs d'entre ses disciples , indignés de l’injure que l’on faisait à leur maître, voulurent lui persuader de refuser. « Je m'en garderai bien, leur répondit KnounG-TSEii ; mon refus passerait pour avoir son principe dans l’orgueil. Puisque nous voulons montrer aux autres le chemin qui conduit à la vertu, commençons par y entrer nous-mêmes, et oii nous y suivra. » Le philosophe eut bientôt occasion de donner d'autres leçons à ses disciples. Étant sortis ensemble de la ville pour prendre le plaisir de la promenade, ils rencontrèrent près du grand chemin un oiseleur, qui , après avoir ramassé ses filets, distribuait en différentes cages les oiseaux qu’il avait

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pris : Khocng-tsed parut le plus attentif de tous à examiner les vains efforts que faisaient les captifs pour recouvrer leur liberté. Le philosophe, voyant ses disciples préoccupés ae ce qu’il allait faire, dit a l’oiseleur: «Je ne vois là que de jeunes oiseaux, où avez -vous mis les vieux? — Les vieux, répondit l’oiseleur, sont trop défiants pour se laisser prendre; ils font attention à tout; ils examinent tout avant de s’approcherdes appeaux, et s’ils découvrent les filets ou les cages , loin de tomber dans le piège, ils l’évitent, fuient et ne reviennent plus. Ceux d’entre les jeunes qui vont encore de compagnie avec eux en font de même. Je ne prends que ceux qui se séparent de la bande. Si , par hasard , quelque vieux se trouve pris, c’est qu’il a suivi les jeunes. »

«Vous l'avez entendu, dit Khoungtseu, en se, tournant vers ses disciples. Les paroles de l’oiseleur sont pour nous un ample sujet d’instruction. Je me bornerai à quelques réflexions. Les jeunes oiseaux évitent les pièges qu’on leur tend, quand ils ne se séparent pas des vieux ; les vieux se prennent dans les filets quand ils suivent les jeunes : il en est ainsi des hommes. La présomption, la hardiesse, le défaut de prévoyance , le peu d’attention sur soi-même, sont les principales causes des écarts que font les jeunes gens. Enflés de leur petit mérite, à peine ont-ils quelques teintes des sciences, qu’ils croient déjà tout savoir; à peine ont-ils fait quelques actes de vertus les plus communes, u’ils croient être parvenus au sommet e la plus haute sagesse. Dans cette persuasion, ils ne doutent de rien, ils n’hésitent sur rien ; ils entreprennent témérairement sans consulter les sages , les vieillards ; ils s’engagent dans une fausse route, ils la suivent avec sécurité et sans la moindre défiance ; ils s’égarent, ils échouent, ils tombent dans le premier piège qu’on leur tend.

« Parmi les vieillards ou les personnes d'un Age mûr, il s’en trouve quelques-uns qui, se laissant éblouir

par quelques étincelles qui éclatent parfois dans les discours ou dans la conduite des jeunes gens .leur donnent imprudemment leur confiance ; ils pensent , parlent comme eux ; ils les suivent et s’égarent avec eux. N’oubliez pas ce que vous venez d’entendre. »

Dans une autre occasion, se trouvant encore dans la campagne avec ses disciples, ils aperçurent des hommes armés qui s’avancaient de leur côté.

« Ce sont des chasseurs, dit Khousgtseü , je veux me joindre à eux pour me mettre au fait de cet exercice , de manière à pouvoir chasser moi-même quand il le faudra. — Notre maître y pense-t-il ? interrompit brusquement un de ses disciples, et la chasse est-elle digne de l’attention du sage? Le temps que l’on emploie à s’en occuper, est, pour le moins , un temps perdu pour l’acquisition des sciences et pour l’avancement de la vertu.

— Tout est digne de l’attention dusage, répondit Khoung-tseu , et il n’est rien dont le sage ne puisse ou ne doive s’occuper. La chasse a été l’une des premières occupations des hommes ; c’est par elle qu’ils ont d& fendu le terrain dont ils tiraient leur subsistance, et qu’ils l’ont soustrait à la voracité des animaux de toute espèce qui le ravageaient ; c’est par elle que les plus illustres souverains de la haute antiquité se délassaient , par intervalles, des pénibles soins du gouvernement; c’est par elle que le sage peut donner quelque relâche à son esprit fatigué par les méditations profondes dont il s’est occupé, et reprendre de nouvelles forces pour continuer avec fruit ses pénibles études; c’est par elle enfin , que tout le monde peut se procurer le précieux avantage d’offrir aux ancêtres, dans la salle destinée à les honorer, des animaux qu’il aura tués lui- même, ainsi qu’il est prescrit dans l’ancien cérémonial. » •

Pendant qu’il parlait ainsi, les chasseurs arrivèrent près de lui ; il se joignit à eux , apres en avoir demandé et obtenu l’agrement.

Pour bien comprendre les paroles du philosophe, il faut se rappeler que

140ii

dans les premiers temps de l'empire chinois , et même sous Y ko et Ch un, immédiatement après la grande inorir dation diluvienne, il y avait tant de bêtes sauvages et d’oiseaux de toute espèce, que l’homme dut leur faire une guerre continuelle pour se rendre maître du soi qu’il habitait, et en tirer sa subsistance. Il fut long-temps à partager arec les animaux, qui étaient les premiers occupants, ce domaine inculte iju’il devait plus tard transformer si complètement et posséder seul ou presque seul. Cette nécessité primi-, tive lit porter une loi par laquelle on obligeait les habitants ae la campagne à faire, une ou deux fois l’année, une ou deux chasses en commun (vov* pL 10 * et 11). Les souverains furent les premiers à donner l’exemple, et ils créèrent des charges qui avaient rapport à cet objet. Mais pour donner plus d'étendue et plus d'efficacité- à cette loi, qui, dans les premiers temps , exigeait la plus grande exactitude dans son observance, on la sanctionna par la religion, en déclarant dans le cérémonial que la meilleure manière d’honorer les ancêtres par les offrandes , était de leur offrir le gibier que l’on avait tué de sa propre main. C’est là le principal motif qui avait engagé Khoung-tseu à réhabiliter la chasse aux yeux de ses contemporains, quoique ceux qui l’avaient fait recommander primitivement eussent cessé d’exister.

Après dix ou quinze jours de chasse, notre philosophe reprit ses études ordinaires. Il avait entrepris le remaniement des King, ou Livres sacrés :

opération qui a eu lieu chez les anciens peuples , quand les progrès de la civilisation et des mœurs exigèrent que les anciens monuments quiavaient formé la période organique des sociétés , fussent revus et mis >en harmonie avec les lumières nouvelles et les besoins nouveaux. Mais ce travail fut plutôt une révision qu’une correction ; c’est-àdire que les sages qui accomplirent cet œuvre se bornèrent plutôt a retrancher ce qui était devenu inutile, ou ne s’accordait plus avec le progrès de la civilisation., qu’a ajouter des prescrip-

tions nouvelles. L’histoire même et la tradition nous apprennent ces réductions progressives. Khoung-tseu réduisit le Chou-fcing, ou Livre des Annales, de cent chapitres à cinquante ; le Chi-king , ou Livre des vers, de trois miile odes à trois cent onze. Les lois de Manou, qui régissent encore actuellement les grandes populations de l’ Inde, furent d’abord revelées en deux cent mille vers; elles furent ensuite réduites à douze mille , puis à quatre mille , et enfin à leur rédaction actuelle, qui n’en comprend que deux mille six cent quatre-vingt-cinq. Khoung-tseu mit donc en ordre les King chinois.

Le Y-Kiiig, ou Livre des changements, fut celui auquel il donna le plus de soin , et auquel il attachait le plus d’importance.

Le roi de Lou étant venu à mourir, et son. successeur s’étant laissé ouverner par des ministres perfies, Khoung-tseu donna sa démission du petit mandarinat qu’il avait accepté. Cette démission du sage fit une grande sensation dans le public; elle inquiéta les. trois ministres qui tyrannisaient le peuple. Ils résolurentde se rattacher un homme qui était si universellement estimé; mais ils ne parvinrent pas à leur but. Lephilosor plie continua de se livrer assidûment a l’étude. Il se levait de. grand matin, et se couchait fort tard ; et, à l’exception d’une heure ou deux de repos qu’il prenait vers le milieu du jour, il donnait tout le reste de son temps au travail solitaire du cabinet et à l’instruction de sesdiscip!es,dontlenoinbreaugmentait considérablement. Il y avait déjà plusieurs années que Khoung-tseu était de retour dans sa patrie, lorsqu'il résolut de visiter les différents royaumes qui composaient alors l’empire , pour juger des progrès que pouvait y avoir faits la saine doctrine des anciens, qu’il voulait faire revivre. Il commença par l’état de Tcben, situé sur les confins du Ho-nan actuel, et par conséquent voisin du royaume de Lou. Arrivé, dans ce petit état, on ne Ut point attention à lui ; il n’y eut que les personnes de sa connaissance qui lui témoi-

CHINE

ÇTrèrent la satisfaction qu’ils éprouvaient de le voir. Ils l’introduisirent partout où il leur fut permis de pénétrer ; il y fut témoin du faste des grands, de la misère du peuple et du mécontentement universel. L’usage des anciens rites était presque complètement aboli ; les mœurs y étaient îies plus corrompues, et l’égoïsme y était dans toute sa vigueur. 11 ne lui en fallut pas davantage pour le déterminer à revenir sur ses pas. Le royaume de Tsi , qu’il s’était proposé de visiter aussi , n’était pas en meilleur état : tout y était dans le plus grand désordre. Le roi était si éloigné de vouloir être instruit des affaires, qu’il ne pouvait souffrir qu’on lui en fit, disait-il , l’ennuyeux détail. Le philosophe eut beau lui rappeler des exemples de sagesse et de vertu : tout fut inutile. Alors il continua d’étudier et d’enseigner la sagesse à quelques disciples. IJn jour qu’ils étaient sortis dans la campagne , ils aperçurent des villageois qui s’exercaient à tirer de l’arc. Khoung-tseu s’arrêta quelque temps à les considérer, puis, se tournant vers ceux qui le suivaient, il leur dit: « Ce n’était pas à de pareils jeux que les gens de la campagne s’exercaient du temps des sages princes de la haute antiquité. Aujourd’hui tout le monde veut paraître guerrier. On n’en fait pas mieux la guerre pour cela, et l’on cultive plus mal les champs. Cependant, ajouta-t-il , il fout qu’il y ait des guerriers; c’est un mal qui devient chaque jour plus nécessaire. A l’occasion de ce que nous voyons, je me rappelle ces deux beaux vers du Chi- Jting :

u L’on n'atteint le bot qu’autant qu’on vise d/oit ;

« Ce n’est qa’après avoir atteiut le but qu'on reçoit

le prix. »»

Le roi de Tsi , qui était venu dans le royaume de Lou, était retourné dans ses états. Comme il avait déjà atteint un certain âge , Khoung-tseu crut, qu’en faisant de nouvelles tentatives, il parviendrait à lui faire réformer son administration. Il résolut donc de se rendre de nouveau à sa

cour. Il partit avec quelques uns de ses disciples, en prenant son chemin par la célébré montagne Tat-chan , où il retrouva la plupart des moeurs antiques encore en vigueur; ce qui le combla de joie. Il arriva ensuite au terme de son voyage, sans s’être aperçu des fatigues du trajet.

Après un ou deux jours de repos, Khoung-tseu ayant fait tout ce qu’exigeait l’étiquette du temps pour avoir une audience du roi, il se présenta pour être admis en sa présence. Il fut étonné de trouver le roi , s’avançant vers l’entrée extérieure de son palais, environné de ses gardes et avec tout l’appareil de sa grandeur. Il fut étonné encore quand le roi , prenant la parole, lui dit : « J’ai su que vous étiez venu de votre illustre royaume dans mes petits états , avec le dessein de me voir et dem’être utile ; j’allais au-devant de vous pour vous en témoigner ma reconnaissance. Cet empressement de ma part doit vous prouver beaucoup mieux que tout ce que je pourrais vous dire, la joie que j’éprouve de vous posséder. Venez, respectable étranger, venez me donner quelques leçons de sagesse. » En prononçant ces* derniers mots , il faisait signé au philosophe de marcher le premier. Khoung-tseu recula de quelques pas, et, d’un ton modeste, mois plein de gravité, il dit au roi qu’il manquait à ce qu’exigeait de lui la dignité suprême, et qu’il ne devait point s’abaisser ainsi. « Je ne m'abaisse point, répliqua le roi de Tsi , en honorant un sage: lesageest supérieur aux rois. — Ce que vous dites, reprit Khoung-tseU , et le cas que vous paraissez faire de la sagesse , vous placent vous-même bien au-dessus du rang que vous occupez : mais, seigneur, il y a des règles de bienséance pour tout le monde. Les rois, ainsi que les autres hommes, ont les leurs. Vous manqueriez à votre devoir, et je m’écarterais du mien , si nous renversions l’un et l’autre l’ordre qui est établi. La préférence vous est due partout où vous êtes; c’est une des prérogatives inséparables de votre dignité. »

îoogle

L’tJfilVERS.

Le roi se rendit à de si bonnes raisons et n’insista pas davantage à vouloir que Khoung-tseu prît le pas sur lui. Ils allèrent ensemble dans un appartement intérieur et s’entretinrent long- temps. Leur conversation roula en partie sur la manière dont il fallait tirer parti des hommes dans un état bien réglé. Le roi fut si satisfait des vues du philosophe , qu’il lui promit de l’employer dans le gouvernement et de lui donner une des premières places dans le ministère. En attendant, il lui accorda pour demeure un hôtel destiné aux ambassadeurs des royaumes voisins , quand ils venaieut dans ses états.

Khoung-tseu apprit bientôt combien il fallait peu compter sur la faveur des rois. Un ministre, craignant de le voir arriver au pouvoir pour réformer les nombreux abus dont lui et les siens profitaient , le fit envisager au roi de Tsi comme une calamité dans les hautes fonctions dont il se disposait à le revêtir, et il obtint de lui retirer sa parole. En apprenant ce changement , le philosophe se contenta de plaindre un roi qui voulait le bien, mais qui n’avait pas la force de le faire ,

• parce qu’il était dans la dépendance - absolue de ceux qui gouvernaient en

son nom. Il se mit en route le lendemain

• pour retourner dans sa patrie. Il passa de nouveau par l’état de Tchen , dont il vit le roi. De retourdans le royaume de Lou, sa patrie, undes ministres, qui l’attendait avec impatience, l’invita à se rendre au palais. L’année avait été mauvaise, et presque toutes les récoltes ayant manqué , les différents produits du tribut imposé sur elles manquèrent aussi. On savait que, pendant l’inspection de Khoung-tseu sur les cultivateurs, les terres avaient été portées à

' tous les degrés de fertilité dont elles étaient susceptibles. Le ministre voulait savoir comment il s’y était pris alors , et comment il fallait s’y prendre ‘ encore pour arriver au même résul- ■ tat. Khoung-tseu se rendit à son

• invitation, mais, ayant pénétré les ■ -* secrètes intentions du ministre , il ne

donna à toutes ses questions que des

réponses vagues et générâtes. Lë ministre fit semblant d’en être satisfait; mais ceux des disciples qui avaient suivi leur maître , et assiste à la conférence , en furent fort surpris et presque humiliés.» Maître, dirent-ilsà Khoungtseu, vous qui êtes si bienfaisant, et qui ne cessez de nous exhorter à la charité, pourquoi, connaissant tant de moyens de faire valoir les terres , avez-vous refusé à l’homme en place les éclaircissements qu’il vous demandait? Vous ne lui avez dit que ce que tout le monde sait. Vos lumières se seraient-elles éteintes, ou, plutôt, ne seriez-vous pas dégoûté des hommes?

L’ingratitudeque vous éprouvez de leur part aurait-elle opéré quelque changement dans votre cœur? II nous semble que vous avez manqué une belle occasion de leur faire du bien... Nous ne comprenons pas le motif de votre conduite.

— Vous me faites plaisir, répondit Khoung-tseu , de m’ouvrir ainsi votre cœur. Je vais vous ouvrir le mien avec la même franchise. Le 'ministre Ki-sun est un avare; il |>ossède des terres considérables, et ne pense qu’à en retirer un grand profit. Il perçoit le tribut imposé sur les denrées , et son unique souci est d'augmenter ce tribut. Ne vous imaginez pas que, touché de la misère du peuple, il veuille employer ses soins à la faire disparaître ou à la soulager; il ne pense, au contraire, qu’à trouver de nouveaux moyens de l’augmenter , en tirant du peuple tout ce qu’il est possible d’en tirer. Connaissant ses intentions, je n’ai eu garde de répondre conformément à ses désirs et aux captieuses interrogations qu’il m’a faites.

11 ne se serait servi des lumières que j’aurais pu lui donner que pour grossir ses trésors aux dépens des cultivateurs et de tout le public. Trouvezvous que j’aie mal fait et que je cesse d’aimer lés liommes pour n’avoir pas voulu contribuer à ce qu’on ajoutât de nouvelles peines et de nouvelles opressions à toutes celles qui les accalent déjà ? »

Ses disciples baissèrent les yeux et

g le

chiné,

applaudirent à sa conduite, tin parent du précédent ministre, ministre luiméme , rechercha aussi les bonnes grâces du philosophe , et ne négligeait aucune circonstance de lui donner des témoignages publics de sa haute estime.

A l’occasion du renchérissement desvivres auquel le manque de récolte, presque général, avait donné lieu, il lui envoya en présent mille mesures de riz. Khoung-tseu ne refusa pas ce. don; mais en l’acceptant, il se conduisit comme s’il n’avait reçu que la simple valeur d’une dette dont on s’acquittait à son égard. Pas un mot de remercîment , pas une parole obligeante pour être rendue a son prétendu bienfaiteur en signe de reconnaissance. Ses disciples en furent d’abord dans une surprise extrême; mais ils ne surent plus que penser , quand ils virent leur maître faire transporter ce riz dans un des tin/j ruraux (pavillons élevés en grand nombre dans les campagnes ) des environs de la ville, et, sans s’en réserver une seule mesure, le distribuer en entier aux gens de la campagne et à tous «eux qui se présentaient.

Khoung-tseu répondit à leurs représentations, en disant : « Sachez que dans ce que j’ai fait, je n’ai manqué en rien de ce qui était de mon devoir ; mais qu’au contraire, j’ai rempli en entier les intentions du prétendu bienfaiteur ; que je lui ai témoigné toute la reconnaissance qu’il était en droit d’exiger de moi , et que de plus je lui ai fait une leçon pour son avantage japrticulier , et’pour l’avantage du pu-

« Il m’a fait présent de mille mesures de riz ; je les ai reçues , voilà mon remercîment ; et ce remercîment vaut mieux, dans son esprit, que les plus belles paroles dont j’aurais pu t’accompagner, si j’avais voulu remercier en paroles.

« Je n’ai pas rejeté avec dédain un don qui m’était fait par un homme mal famé , quoique je susse très-bien que ce don ne m’était pas offert par motif de bienfaisance, mais uniquement par ostentation ou par orgueil.

Ne l’avoir pas renvoyé avec mépris, c'est plus que d’avoir témoigné mai reconnaissance par des discours qud mon cœur et la vérité auraient également démentis. Je n’ai rien gardé de ce qu’il m’a donné pour mon usage propre, mais j’ai distribué le tout à ceux qui avaient un plus grand besoin que moi d’un pareil secours. En me conduisant ainsi , je lui ai fait comprendre comment il se devait conduire lui-même, et l’usage qu’il devait faire de ses richesses; y a-t-il là du mépris? »

Nous ne pouvons rapporter ici tous les traits de ce genre par lesquels le philosophe instruisait ses disciples des choses de la vie , et des motifs de sa conduite, qu’ils étaient portés à juger comme le commun des hommes. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de citer le trait suivant, qui , tout simple qu’il est en lui-même, renferme toutefois une utile leçon.

Khoung-tseu et ses disciples étaient allés un jour se promener hors de la ville , jusqu’au bourg nommé ftouyu, où l’on exécutait les danses qui avaient lieu lors des sacrifices que l’on offrait pour obtenir de la pluie. Quand ils furent à l’entrée du bourg, Khoungtseu proposa à ses disciples d’aller voir comment on exécutait les danses.

Cette proposition scandalisa ses disciples. L’un d’eux, nommé Fan-tché, prit la parole et dit : « Maître , que doit faire celui qui veut être vertueux et sage , qui veut jouir de la réputation a’être tel , si elle lui est due, et qui veut éviter tout ce qui pourrait servir de matière à faire naître des soupçons peu favorables ou désavantageux? »

Après avoir réfléchi un moment, Khoung-tseu lui répondit : « Vous demandez bien des choses en peu de mots. Je devine votre motif; il est très-louable en lui-même , et ne peut avoir sa source que dans un cœur animé de l’amour de la vertu. Je vais répondre à tout ce que vous venez de me proposer : Faites le bien en tout temps, en tout lieu, dans toutes les circonstances où vous pourrez le faire,

.tous serez, n’en doutez pas, vertueux :et sages.

« Faites le bien pour lui -même, sans aucun motif d’intérêt personnel ; on vous rendra la justice que vous méritez , et vous jouirez , sans contestation, de la réputation de vertu et de sagesse qui se fait d’elle-même en faveur de ceux qui se conduisent ainsi sans paraître l’ambitionner.

« So\ ez sévères envers vous-mêmes quand 11 s’agira de vos propres défauts, mais indulgents envers les défauts des autres; ne dites jamais du mal de personne , et ne faites point cas du mal qu’on pourra dire de vous; gardezvous bien surtout de rechercher ou de mépriser l’approbation des hommes , mais recevez les louanges et les mépris avec une égale indifférence. Si vous ne contentez pas tout le monde, personne du moins ne vous haïra. Je n’ai pas d’autres réponses à vous faire pour le moment. Allons à IVou-yu ; il suffit que deux ou trois d’entre vous me suivent; à mon retour, je dirai aux autres de quoi il s'agit. »

Le philosophe trouva les danses bien différentes des anciennes, qui inspiraient l’honnêteté et la vertu , tandis que celles dont il fut témoin n’exprimaient que l’indécence et la lubricité. Il en gémit amèrement devant ses disciples. « Le sage doit les voir une fois ; cela suffit pour les apprécier ce qu’elles valent et etre en droit d’en parler avec mépris. » Le philosophe n’ignorait pas la nature de ces danses; mais il voulut prouver par l’exemple de sa propre conduite qu’il est des circonstances où celui qui est véritablement sage , peut se. mettre au-dessus des règles ordinaires , s’il en résulte un avantage réel pour soi-même, ou pour les autres ; il voulut leur apprendre encore que c’est s’écarter de la règle immuable du vrai milieu que de faire dépendre de l'opinion des hommes la moralité de ses actions. Il est du bon ordre , leur disait-il quelquefois, d'avoir égard au préjugé commun ; mais il ne faut pas s’y conformer en tout: Ü est des cas où l'on doit même le heurter de front.

Le trait suivant fera connaître combien le philosophe aimait la sincérité dans les plus petites choses. Un jour qu’il était plus fatigué qu’à l’ordinaire, et que- pour se distraire il s’amusait à jouer du sse, dans le salon qui était immédiatement après la cour a’entrée, on vint lui annoncer qu’un nommé Jou-peï désirait avoir un entretien avec lui pour s’instruire de quelques articles relatifs au cérémonial. « Je ne puis le voir, dit Khouno-tsf.u. Allez, Yen-hokï, lui faire mes excuses. Que lui direz-vous? — Je lui dirai que vous jouez actuellement du sse pour vous délasser de vos fatigues d’aujourd’hui. J’ajouterai qu’on ne saurait, sans une grande indiscrétion , interrompre votre distraction pour vous engager à parler de choses sérieuses.

— Allez, répliqua Khoung-tskü, faites comme vous l’entendez. O l’homme candide ! continua-t-il à voix basse; il ne saurait dire les choses autrement qu’elles sont : voilà la vraie vertu. »

Dans ces temps de corruption où les anciens usages étaient presque tous abolis ou altérés, on avait encore conservé celui d’aller prier et offrir des sacrifices sur les montagnes. Pour s’acquitter de ce pieux devoir, Khoungtseu se transporta sur la montagne nommée Noung, suivi seulement de Tseu-lou, de Tseu-koung et de Yenhoeï. Après avoir atteint le but de son voyage, il s’arrêta quelque temps à considérer du haut de la montagne, le pays des quatre points cardinaux du monde; il leva ensuite les yeux vers le ciel , poussa un profond "soupir , et descendit de la montagne portant sur son visage l’empreinte de la plus vive affliction. Ses disciples en furent surpris , et lui en demandèrent la cause. Le philosophe répondit :

« En regardant du haut de la montagne les quatre parties du monde, je me suis représenté les peuples qui nous environnent, occupés à se tendre des pièges, à se nuire mutuellement, à s’entre-détruire les uns les autres , et sur le point de venir fondre sur nous pour tâcher de nous détruire

CHINE

aussi : cela ne suffît-il pas pour inspirer la tristesse? Ce qu’il y a de plus triste encore, c’est de ne pouvoir remédier aux maux présents, ni détourner les maux à venir. Voyons ensemble ; cherchons si nous ne'trouverions

Ças quelques moyens d'en venir à bout.

sku-lou, parlez le premier; ditesmoi ce que vous pensez là-dessus. »

Après avoir réfléchi quelques instants, Tseu-lou répondit : « Je pense que j'en viendrais aisément à bout avec une bonne armée qu’on me donnerait à commander. Avant de me mettre en campagne, j’assemblerais en particulier et j’exercerais séparément les différents corps dont elle serait composée ; je leur assignerais la place qu’ils devraient occuper dans la réunion générale, et je les mènerais droit à l'ennemi. Quand nous serions en présence, je ferais déployer les drapeaux et les étendards , et je voudrais qu’ils fussent tels qu’ils répandissent un éclat semblable à celui dont brillent le soleil et la lune. Je ferais battre les tambours et les instruments d’airain, et je voudrais que leur bruit fût égal au bruit du tonnerre, lorsqu’il gronde avec fracas ; alors je donnerais tête baissée contre tout ce que j’aurais en face. Je ferais couper la tête aux principaux d'entre ceux qui tomberaient en mon pouvoir; et toutes ces têtes coupées , je les exposerais publiquement pour servir d’épouvantail aux méchants, et d'exemple à tous ceux qui seraient tentés de le devenir. Après ma victoire , je me retirerais dans ma capitale, si j’étais roi, et je me servirais de mes deux compagnons que voilà pour faire observer lés lois et revivre les anciens usages.

— Vous êtes un brave , répondit Khoung-tseu.

— Pour moi, dit Tseu - koung , je m’y prendrais autrement. Les royaumes de Tsi et de Tsou sont prêts à en venir à une rupture ouverte; les hostilités commencent déjà de part et d'autre sur les frontières ; on rassemble des troupes de tous côtés; les royaumes voisins se disposent à tout événement; je croirais pouvoir leur

10' Livraison. ( Chine. )

faire mettre bas. les armes, et les engager à vivre en paix. J’attendrais pour cela que les armées fussent en présence et sur le point d’en venir aux mains alors, revêtu de mes habits de deuil ’ je nie présenterais entre ces deux armées; je supplierais les chefs de faire faire silence, de me laisser parler et cl écouter üycc Httcntion. Alors je fcrais un discours des plus pathétiques, dans lequel je développerais tous les avantages de la paix, et tous les inconvénients de la guerre. Je leur mettrais devant les yeux l’ignominie et la mort, ainsi que les malheurs qui fondraient inévitablement sur leurs femmes,, leurs enfants et toute leur race. Il n’est pas douteux que, touchés démon discours, ils ne missent bas les armes ; et si j’étais roi , je me servirais de Tseu-lou 'pour ministre de là guerre, et de Yen -hoeï pour ministre de l’intérieur.

— V ous êtes éloquent, •> répondit Kiioung-tseu.

Yen -hoeï gardait le silence, et n osait , par modestie , dire ce qu’il pensait. « Parlez , lui dit Khoungtseu ; que pourrait-on faire pour remédier à ces maux? » Après quelques efforts pour surmonter son excès de modestie, Yen-hoeï dit:

« Si j’avais quelque souhait à former pour pouvoir travailler efficacement au bonheur des hommes, ce ne serait pas celui d’être roi; mes vues ne portent pas si haut que celles de mes condisciples. Je désirerais seulement vivre sous un roi qui fût vertueux et éclairé; je souhaiterais que ce roi vertueux et éclairé jetât les veux sur moi pour tirer parti de mes faibles talents, et m'engager à concourir avec lui à la bonne administration du royaume.

« Les plantes hiun et yeou (la plus odorante et la plus fétide des plantes), lui dirais-je, ne peuvent croître dans un même champ : Yao et Kie n’auraient pas pu gouverner ensemble.

Commençons donc par écarter loin de nous les flatteurs et les hommes vicieux , et substituons-leur des hommes sincères et pleins de vertu; chargeons ces hommes vertueux et sincères d’in-

struire le peuple des cinq devoirs capitaux ( l’ humanité, la justice, V amour de r ordre , la fidélité, la bonne foi), et de lui apprendre à les remplir. Après cela, n’ayant plus d’ennemisa craindre, nous n’aurons pas besoin d’avoir des troupes sur pied, ni de fortilier nos villes par des remparts etdes fossés. Nous sèmerons des grains dans nos fossés; les matériaux de nos remparts serviront pour élever des édifices à l’usage des citoyens, et les armes seront employées . 5 faire des instruments aratoires. La science militaire et la valeur de Tseulou nous devenant inutiles, je lui conseillerais de ne plus penser aux exploits militaires, et de s’en tenir à la pratique exacte et constante de toutes les vertus civiles. N’ayant pas besoin d’user d’artifice pour persuader de faire le bien et d’éviter le mal , l’art oratoire de Tseu-koung nous sera pareillement inutile, et je lui conseillerais de ne plus s’occuper d’éloquence et de se contenter de persuader, par son exemple, ce qu’il aurait envie de persuader par ses discours. Voilà ce qui me parait le plus propre à procurer aux hommes le plus grand bonheur dont ils puissent jouir. Si je suis dans l’erreur , je prie notre maître de m’en tirer.

— Vous êtes un sage , » répondit Khodng-tseu.

Outre la salle d’étude dans laquelle s’assemblaient ceux qui fréquentaient assidûment la maison de Khoungtseu, outre le cabinet et la bibliothèque , il y avait encore une salle d’honneur destinée à recevoir les étrangers et ceux qui venaient seulement pour s'éclaircir de quelque point particulier d’histoire, de morale, et ue science concernant l’antiquité. Cette salle portait le nom de Tirig; aujourd’hui même il y a encore de ces salles dans les palais des princes, dans les hôtels des grands et dans les maisons des hommes en place ou d’un rang au-dessus du vulgaire.

Khoüng-tsetj sortant un jour de son Ting , rencontra Rhoung-li , son fils, qui s’y rendait pour consulter quelques-uns des livres qui y étaient exposés.

— « Hé bien, mon fils, lui dit-il, êtes-vous bien avancé dans l’étude de la poésie?

— « Je ne m'y adonne pas , répondit Khoung-i.i.

— Si vous n'apprenez pas la poésie, reprit Khoung-tseu , si vous ne vous exercez pas à faire des vers, vous ne saurez jamais bien parler. »

Le jeune homme réfléchit sur ces paroles de son père, s’appliqua à fa poésie, fit des vers, y réussit passablement; mais il apprit à connaître parfaitement sa langue, à saisir le vrai sens de chaque mot, et à en faire dans le discours une application toujours sûre.

Les leçons de Khoung-tseu étaient souvent moins indirectes. Sa morale est résumée dans les lignes suivantes : k Rien de si naturel, rien de si simple, disait-il, que les principes de cette morale dont je tache de vous inculquer les salutaires maximes. Tout ce que je vous dis, nos anciens sages font pratiqué avant nous; et cette pratique qui, dans les temps reculés, était universellement adoptée, se réduit à l’observation des trois lois fondamentales de. relation entre les souverains et les sujets, entre les pères et les enfants, entre l’époux et l’épouse, et la pratique exacte des cinq vertus capitales qu’il suffit de nommer pour vous faire comprendre leur excellence et la nécessité de les exercer : c’est l’ humanité , c’està-dire cette charité universelle entre tous ceux de notre espèce, sans distinction; c’est la justice, qui donne à chaque individu ce qui lui est dû, sans favoriser l’un plutôt que l’autre; c’est la conformité aux rites prescrits et aux usages établis , afin que ceux qui forment la société aient une même manière de vivre et participent aux mêmes avantages comme aux mêmes incommodités; c’est la droiture , c’està-dire, cette rectitude d’esprit et de cœur qui fait qu’on cherche en tout le vrai et qu’on le désire , sans vouloir se donner le change à soi-même , ni le donner aux autres; c’est enfin la sincérité ou la bonne foi , c’est-à-dire, cette franchise, cette ouverture de

cœur, mêlée de confiance , qui excluent toute feinte et tout déguisement , tant dans la conduite que dans le discours.

Voilà ce qui a rendu nos premiers instituteurs respectables pendant leur vie, et ce qui a immortalisé leurs noms après leur mort. Prenons-les pour modèles ; faisons tous nos efforts pour les imiter. »

Telle est , véritablement , en substance toute la morale du philosophe.

Le développement que les écrivains chinois donnent aux maximes de leur maître, maximes éternelles, disent-ils, maximes invariables, que la nature elle-même a gravées dans le cœur de tous les hommes, est trop importante pour que nous l'omettions ici. Voici comment le P. Amiot, dont nous continuons d'emprunter la traduction, expose ces doctrines morales :

« L’homme étant un être raisonnable, est fait pour vivre en société :

nulle société sans gouvernement, nul gouvernement Sans subordination , nulle subordination sans supériorité.

La légitime supériorité , cette supériorité antérieure à l’établissement des conditions, n’est accordée qu’à la naissance ou au mérite: à la naissance, c’est la différence d’âgequi la donne ; au mérite, ou, pour mieux dire, au talent, c’est l'art de gagner les cœurs. Ainsi le père et la mère régnent naturellement sur les enfants, les aînés sur les cadets , et, dans la réunion des hommes entre eux, celui qui saura gagner ses semblables, au point de s’en faire obéir : talent rare, science sublime, que l’on croirait d’abord n’étre que l’apanage d’un petit nombre d’êtres privilégiés, et qui l’est cependant de toute l’espèce en général , puisque c'est l 'humanité, et que l'humanité n’est autre chose que l 'homme lui-même (*).

(*) En chinois , jin tchè : jin yl : mot à mot : humanisas quœ , Itomo quidam. Comme daus beaucoup u autres langues, le mot humanité, jin , est dérivé du mol jin , homme. Le premier signe n’a de plus que le groupe deux, qui marque le rapport cir deux hommes entre eux. Pour faite comprendre combien Tlutmanitêou la bienveillance , la charité universelle était recommandée par Knotnto-

Avoir plus d'humanité que ses semblables, c’est être plus homme qu'eux; c’est mériter de leu r commander. Uhuvianité est donc le fondement de tout ; c’est la première, c’est la plus noble de toutes les vertus. Aimer l'homme, c’est avoir de l’ humanité , c’est avoir la vertu que le mot jin comporte. Il faut donc s’aimer soi- même; il faut donc aimer les autres. Dans cet amour que l’on doit avoir pour soi et pour les autres, il y a nécessairement une mesure, une différence, une règle immuable gui assigne à chacun ce qui lui est légitimement dd ; et cette règle, cette différence , cette mesure , c’est la justice (f).

« 1.' humanité et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce qu’elles sont , indépendamment de notre volonté; mais, pour pouvoir les mettre en pratique, et pour en faire une seule application, il faut qu’il y ait des lois établies, des usages consacrés, des cérémonies déterminées. L’observation de ces lois, la conformité à ces usages, la pratiquedecescérémonics, font la troisième de ees vertus capitales, celle qui assigne à chacun ses devoirs particuliers (fi), c’est-à-dire :

l 'ordre.

« Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'économie de l 'ordre, il faut savoir connaître, il faut savoir distinguer , il faut savoir appliquer à propos cette connaissance sûre, ce sage discernement : cette juste application, c’est cette droiture d’esprit et de cœur [tchi ), cette prudence , rette sagesse qui fait qu’on examine tout sans préoccupation, dans leseuldessein de connaître le vrai , et qu’on s'attache à ce vrai pour le faire valoir ou pour se conduire conformément à ce qu’il indique. L 'humanité, la justice , Vor-

tsïc, il suffit de dire que le mot qui l’exprime est répété plus de eent fois dans un de ses ouvrages , le Ltin-yù. F.t l’on prétend avec autant de légèreté que d'ignorance que ce grand principe de charité universelle pour les hommes n’a été révélé au monde que cinq cents ans après le philosophe ebinou, daus un petit coin de l'Asie ! quelle pitié !

dre , la droiture même peuvent s’égarer à chaquepas;il leur faut une compagne fidèle , qui ne les abandonne jamais ; il leur faut un rempart contre l’amourpropre, l’intérêt personnel et toute cette foule d’ennemis qui les attaquent sans cesse. Cette compagne fidèle , ce rempart assuré, c’est la sincérité ou la bonne foi ( sin ). La sincérité donne le prix à nos actions ; elle fait tout leur mérite.Sans la sincérité, cequi paraît vertu n’est qu’hypocrisie ; ce qui brille avec le plus d' éclat, cequi nous éblouit, n’est qu'une lumière passagère, qui n’attend pour s’éteindre qu’un petit souffle de la plus légère passion.

« Ces cinq vertus, comme on le voit, dérivent l’une de l’autre; elles se soutiennent mutuellement; elles forment une chaîne qui lie tous les hommes entre eux , qui tait leur sûreté réciproque , leur bonheur, et qu’on ne saurait rom-

Ïire sans briser en même temps les iens de la société. »

Khoung-tseu continuait ainsi 5 enseigner la sagesse et à prendre un grand intérêt à la chose publique. Le roi de Lou , frappé des services que le philosophe avait rendus indirectement a sa patrie , voulut enfin l’avoir pour ministre. Il le fit donc appeler et lui fit part des vues qu’il avait sur lui. Khoung-tseu , qui ne cherchait qu’à se rendre utile en ramenant les hommes à la pratique de leurs devoirs respectifs, accepta, sans délibération, le pénible fardeau dont ce roi voulut le charger. Il commença par remplir les fonctions de gouverneu * du peuple (titre équivalent à celui de maire et de préfet) dans la ville même où le roi tenait sa cour, à la quarante-septième année de son âge.

En entrant en fonction , le premier de ses soins fut de se rendre agréable au grand nombre, par sa bienfaisance envers tous ceux des rangs inférieurs.

Il leur parlait souvent, et tâchait de se mettre à leur niveau; il semblait même les consulter; et, parcemoven, il leur insinuait adroitement Inconvenance et la nécessité de ce qu’il avait résolu de faire. Lorsqu'il les avait persuadés , ou que , par leurs dispositions,

il jugeait qu’il pouvait entreprendre ses réformes, sans risquer de se compromettre ou d’avilir l’autorité, il publiait des ordonnances, et les faisait exécuter à la rigueur. Après trois mois d’exercice , il eut la satisfaction de voir que tout avait changé de face. Ting-kol \g, charmé d’un tel changement , si glorieux pour son règne , en remercia très-sincèrement celui qui en était l’auteur. « Le royaume de Lou, dit- « il à Khoung-tseu , est dans l’état « le plus ilorissant; mes sujets sont « devenus soumis, dociles et laborieux.

« C’est là votre ouvrage. Mais il n’est « pas encore parfait; j’espère qu’il le « sera dans peu. »

Son espérance ne fut pas vaine; le nouveau magistrat tourna ses vues du côté des cultivateurs : cette classe d’hommes , la plus utile de toutes , lui parut mériter des attentions particulières, et il les lui donna. Il envoya d’habiles experts pour visiter les terres, et il leur enjoignit d’en prendre une connaissance exacte, afin de ne rien faire ou établir qui pût tourner au préjudice de quelqu’un. A leur retour, il profita des lumières qu’ils lui donnèrent pour faire des réglements analogues aux qualités des différents terrains, qu’il rangea sous cinq classes générales. Sous la première classe étaient compris les terrains élevés et arides ; sous la seconde, les terrains humides et bas; sous la troisième, les terrains sablonneux et presque stériles; sous la quatrième, les terrains compactes , gras , mais presque argileux ; sous la cinquième, enfin, les terrains qui, par une culture plus ou moins soignée, pouvaient être portés à tous les degrés de fertilité. Il laissa à l’intelligence des cultivateurs le soin déranger les espèces de terrains dont il ne faisait aucune mention, sous quelqu’une des cinq classes qu’il assignait.

11 détermina de plus, pour chaque classe, le genre de denrées qiron devait lui confier; il fixa le temps où l’on devait semer et planter , et celui où l’on devait recueillir, afin que chaque denrée fût au point de maturité convenable. Ces reglements, exacte-

CHINE

ment observés , procurèrent une nourriture abondante et saine ; et les riches comme les pauvres , les propriétaires et les cultivateurs y trouvèrent également leur profit.

Les agents qu'il avait envoyés pour examiner la nature des terrains, lui rapportèrent aussi que les personnes riches , sous le prétexte d’honorer les morts , leur élevaient à grands frais des sépultures qui occupaient de vastes emplacements dans les lieux où les terres pouvaient être d’un grand produit. — « C'est un abus , dit Khoungtseu , et un abus auquel je tâcherai de remédier incessamment. » En effet, il travailla efficacement à le détruire, sans employer pour cela la force ou l’autorité. « Les sépultures, dit-il à cette occasion , ne doivent pas ressembler à des jardins de plaisance et de divertissement; ce sont des lieux de sanglots et de pleurs : c’est ainsi que les anciens les envisageaient. Faire de somptueux et magniliques repas dans des appartements où tout ne respire que le luxe et la joie, près des tombeaux qui renferment les cendres de ceux à qui l’on doit la vie, c’est une espèce d'insulte que l’on fait aux morts. Les lieux élevés et les moins propres à la culture sont les plus convenables pour servir de séjour aux morts; il ne faut point les entourer de murailles; il ne faut point les décorer de rangées d’arbres alignées avec symétrie. Dénués de ces ornements frivoles, les hommages qu’on s’empressera d’y rendre à ceux qui ont cessé de vivre , seront des hommages sincères et purs. Il faut donc, si l'on veut pratiquer les rites dans le véritable esprit de leur établissement, s’en tenir à ce qui avait été fixé par les sages de la haute antiquité. C'est sur le royaume de Lou que les autres royaumes se modèlent aujourd’hui:

faisons en sorte qu’en nous imitant, ils ne pratiquent que ce qui nous a été transmis par le grand Tcheoukoung. »

Ce moyen réussit parfaitement. On n’enterra plus les morts que dans des terrains qui n’étaient pas propres a la culture , et sur des hauteurs , autant

que les circonstances pouvaient le permettre.

Le roi de Lou, plus satisfait de jour en jour de la conduite de Khoungtseu, le fit appeler pour l’entretenir en particulier et lui offrir la charge de Sse-keou , ou Chef delà magistrature , tant civile que criminelle, de tout le royaume, qui lui donnait une autorité seulement inférieure «à celle du roi lui-même. Khoung-tseu , âgé alors de 50 ans , hésita quelques moments avant de donner sa réponse. Le roi crut qu’il allait refuser, et, sans attendre qu’il s’expliquât , « décompté sur vous , lui dit-il , pour la bonne administration delà justice. Réformez ce qui a besoin d’être réformé; établissez ce qui vous paraîtra convenable et utile : j’approuve d’avance tout ce que vous ferez.

— Soyez assuré, répondit Khoungtseu , que je mettrai tous mes soins à me rendre digne des bontés que vous avez pour moi, et des marques de confiance que vous voulez bien me donner. Mais j’ai à prévenir Votre Majesté que je commencerai l'exercice de mes nouvelles fonctions par l’exécution la plus éclatante , mais la plus nécessaire qu’il y ait eu depuis longtemps dans votre royaume. L’un de vos principaux officiers s’est rendu coupable d’une multitude de crimes, dont un seul suffirait pour être condamné à perdre la vie ignominieusement. Le misérable dont je parle est le plus riche et le plus accrédité de vos Taii-fou ( grands-fonctionnaires ) ; c’est Chao-tcheng-mao.I1 faut qu’il meure, et que son supplice serve à effrayer les méchants. Si vous le laissez vivre, le peuple continuera à gémir sous le poids de sa tyrannie , et il mettra votre trône même en danger. C’est lui qui est le principal auteur de tous les maux qui ont affligé précédemment le royaume de Lou. Il a soufflé le feu de la discorde; il n’a rien oublié pour inspirer l’esprit de rébellion. Il faut qu’il meure. Vous y opposerez-vous si tous ses crimes sont prouvés de manière à l'en faire convenir luimême?

Après quelques observations , « Faites , répliqua le roi , ce que la justice , la fidélité à mon service et l’exacte probité exigeront de vous ; je n’y mettrai aucun obstacle. »

Sur cette promesse Khoung-tseu entra en possession de son nouvel emploi , et il commença ses fonctions par des informations juridiques sur la conduite du grand-dignitaire. Le procès fut bientôt instruit ; car, sept jours après avoir été installé dans son emploi de la magistrature, ou de grandjuge, Kroung-tseu condamna le criminel à avoir publiquement la tête tranchée avec le sabre déposé dans la salle des ancêtres. Cette exécution fit trembler les plus audacieux, ceux d’entre les grands en particulier qui avaient quelgues crimes à se reprocher. Les disciples mêmes du philosophe en furent dans un étonnement dont ils avaient peine à revenir. Tseukoung lui fit des représentations respectueuses , en lui rappelant les qualités que possédait le condamné, et en lui demandant s’il n’y avait pas un peu de précipitation dans son jugement.

« Je suis charmé, lui répond itKnoiJNGtseu , de votre manière de penser. Ce que vous venez de dire mérite une réponse de ma part, et une réponse qui puisse vous satisfaire. Je n’ignore aucune des qualités, tant bonnes que mauvaises, réunies dans la personnede Chao-tcheng-mao; et, malgré cette connaissance, j’ai jugéqu’on ne pouvait pas le laisservivre. Je ne vous parlerai pas de ses rapines, de ses brigandages, de ses vexations, et des crimes qu’on pouvait lui reprocher; je vous dirai seulement qu’il est cinq sortes de délits qui sont impardonnables. Retenez bien ce que vous allez entendre, afin de pouvoir y réfléchir à loisir. Il est bon qu’avant d’exercer un emploi qui met souvent l’homme le plus porté à la douceur dans le cas de punir avec la sévérité la plus rigoureuse, on soit convaincu que c'est une nécessité indispensable, et que ce serait ne nas aimer l’homme, ne pas avoir A'hurnanitê , que d'en agir autrement.

« Le premier des délits qui ne méri-

tent aucun pardon , est celui d’un scélérat qui médite secrètement les crimes , et qui les exécute sous le masque de la vertu.

« Le second, est une incorrigibilité reconnue et souvent éprouvée dans des cas graves et contraires au bien général de la société.

« Le troisième , est le mensonge calomnieux, revêtu du manteau delà . vérité, pour tromper, en matière importante, ceux qui influent en quelque chose sur le bonheur ou le malheur du peuple.

« Le quatrième, est la vengeance cruellement exercée, après que la haine qui l’a suggérée s’est long-temps cachée sous l’apparence de l’amitié.

" Le cinquième, enfin, est de dire le blanc et le noir , le pour et le contre sur le même objet, suivant l’intérêt qu’on trouve à dire l’un ou l’autre. Il n’est aucun de ces cinq genres de crimes qui ne mérite, en particulier, une punition exemplaire. Chao-tcheivgmao s’est rendu coupable de tous les cinq à la fois ; et c’était un coupable d’habitude , un coupable qui ne voulait pas se corriger, et qui ne tendait à rien moins qu’à bouleverser l’état : jugez si j’ai dû, si j’ai pu lui faire grâce. »

Cet exposé du philosophe n’avait pas pleinement satisfait ses disciples. Tandis que la plus saine partie de la cour et de la ville applaudissait à la justice et à la fermete de Khoiing-tseu , et que le peuple ne voyait plus en lui qu’un protecteur éclairé contre les vexations qu’il pourrait essuyer de la part des personnes en place’, quelques-uns de ses disciples cherchaient à lever tous les scrupules qu’ils conservaient par rapport à cette justice exemplaire de leur maître. Ils lui rappelèrent l’ancienne doctrine établissant que ceux d’entre les grands qui étaient décorés du titre de Taï-fou , grands-dignitaires, n’étaient pas soumis aux lois pénales que l’on appliquait aux autres criminels, et que cependant il avait fait exécuter le Taï-fou Chao-tcheng-mao, comme un criminel ordinaire, et plus rigoureusement encore.

CHINE

b Je veux bien vous satisfaire, répondit Khoung-tsf.u , et vous expliquer le vrai sens de cette ancienne loi dont il paraît que vous ne connaissez que les mots.

« Pour ce qui concerne les Taï-fou, dit la loi , il ne convient pas qu'ils subissent les supplices comme les autres ; il suffit de leur représenter leurs crimes , de leur apprendre à en rougir, le de leur abandonner à eux-mêmes le soin du châtiment. Par ces paroles la loi n’exempte pas du supplice les Taï-fou qui se sont rendus coupables des différents crimes pour lesquels le commun des hommes est puni ; elle veut qu’on croie que des hommes qui, en vertu de la dignité, dont ils sont revêtus, sont obligés de veiller à ce qu’il ne se commette pas de crimes , n’en commettent point eux - mêmes.

« Elle veut aussi que, dans le cas où ils auraient eu le malheur d'en commettre, ils soient punis irrémissiblement, mais de manière que leur dignité ne soit point avilie. L’esprit de la loi est d’honorer la dignité dans la personne même du coupable; et c’est par cette raison qu’on ne parlait jamais clairement des crimes commis par un Taï-fou. Si l’on était forcé d’en parler, on le faisait par allégorie, lorsque, par exemple, un Taï-fou méritait d’être châtié pour ses débauches criminelles, on disait dans le public, que les vases et ustensiles qui servaient aux sacrifices étaient dans un état d'indécence et de malpropreté à faire horreur. S’il devait etre puni pour s’être souillé d’autres crimes indignes de son rang , on se contentait de dire que les tentes qui servent de pavillon dans le lieu oit Ton sacrifie étaient déchirées et pleines de taches.

Les Taï-fou coupables étaient punis selon la grièvete de leurs crimes; mais ces crimes n’étaient pas énoncés clairement , et ils prononçaient euxmêmes l’arrêt de leur propre condamnation , dont ils étaient les seuls exécuteurs , personne ne pouvant mettre la main sur eux. Voici comment cela se pratiquait :

« Ln Taï-fou (grand-dignitaire), con-

vaincu par des preuves évidentes et sans réplique, de quelques-uns de ces crimes qui méritent la mort , se citait devant les juges ou commissaires nommés par le souverain ; il s’accusait de ce dont il était coupable, concluait qu’il ne méritait pas ac vivre, et sup-

filiait instamment qu’on obtînt pour ui la permission de se donner la mort. Les juges lui disaient en forme d’exhortation tout ce qui était propre à lui inspirer la honte .et le repentir, et allaient prendre l’ordre du souverain.

A leur retour , le Taï-fou criminel se couvrait la tête d’un bonnet blanc, prenait l’habit de deuil , et se rendait a la porte du palais , portant entre ses mains le sabre qu’il avait lavé luimême avec de l’eau pure dans le bassin du lieu des sacrifices. Aussitôt qu’il était arrivé, il se mettait à genoux, le visage tourné du côté du nord, et attendait qu’on lui intimât la permission qu’on avait sollicitée. « Notre maitre commun, lui disait l’un des commissaires , a bien voulu avoir égard à votre prière; faites ce qui convient. » Le criminel levait alors le sabre et se donnait la mort.

« II y a long-temps que cette sage loi n’est plus en vigueur parmi nous. Les Tai-fou commettent leurs crimes trop à découvert pour qu'on puisse les désigner par d’autres noms que par ceux qu’on leur donne communément. Ce serait en vain qu’on ne voudrait en parler que sous le voile de l’allégorie, je peuple ne s’y laisserait pas tromper. Témoin du luxe, de l’orgueil et des vices honteux auxquels se livrent ces grands dignitaires; victimede leurs vexations et de leur avarice , comment pourrait-il se persuader qu’ils ne se sont rendus coupables que de quelques négligences dans l’exercice de leur emploi ? La simplicité de nos mœurs primitive permettait aux anciens a’en agir comme on le faisait alors. Tout a changé depuis; et si aujourd’hui on observait à la lettre l’ancienne loi que vous m’avez rappelée , on agirait contre l’esprit de cette même loi , en rendant méprisable ce que dans son in-

stitution elle a eu dessein d’honorer. En faisant subir publiquement et avec ignominie à Chao-tchekg-mao ta peine de mort , fai réparé en quelque sorte , par cet exemple de justice, le mauvais exempte d'impunité qui est donné trop souvent par les personnes de haut rang. Les crimes en deviendront plus rares dans les<personnes de tendes les classes , quand on sera convaincu qu'il n'est aucun état qui puisse mettre à l'abri d'une punition méritée.

<> Du reste, soyez persuadés que j'ai usé de beaucoup d’indulgence en ne condamnant à la mort que le seul coupable; c’est la moindre des peines que j’aie pu lui infliger. En suivant à la, rigueur ce que prescrivent les lois, peutetre que toute sa race aurait dû disparaître de dessus la surface de la terre. La loi dit : On exterminera jusqu’à la cinquième génération, pour le crime de rébellion contre le ciel et la terre ; jusqu’à la quatrième génération, pour le crime de rébellion contre les supérieurs et les magistrats ; jusqu’à la troisième, pour V habitude des crimes contre la loi naturelle ; jusqu’à la seconde , pour l'abolissement du culte des esprits supérieurs et inférieurs ( chin et kouei ), et l'on fera mourir, irrémissiblement, quiconque aura tué quelqu’un , ou lui aura causé la mort d’une manière injuste. »

Cette loi fatale que Khoung-tseu ne mit pas a exécution, parce qu’il en reconnut, sans doute, la pénalité injuste et excessivement disproportionnée aux délits, est cependant encore en vigueur en Chine dans beaucoup de circonstances. On dirait que c’est un reste traditionnel de cet antique dogme de la souillure ineffaçable, transmise à toute une race par son chef, et qui s'est perpétué jusqu’à nous, sinon dans la pénalité physique , au moins dans la pénalité morale , qui s’attache aux descendants d’un criminel ; car , malgré la protection de nos lois, le fils d’un supplicié pour crimes sera encore poursuivi moralement, dans notre société, de la criminalité fatale du père , comme si toute sa race en

était solidaire , et cela même jusqu’à la cinquième ou sixième génération.

Pendant le temps oue Khoung-tseu fut ministre du roi ae Lou, il ne s’occupa qu’à réformer les abus , à soutenir dignement les intérêts de son gouvernement et l’honneur de son pays.

Il demanda donc au roi de Tsi la restitution de trois villes frontières, dont ses ministres s'étaient emparés , et qui avaient appartenu aux rois de Lou.

On lui répondit que pour arranger cette affaire à la satisfaction des deux cours, il était convenable que les deux rois se rendissent en personne sur les frontières. Le roi de Lou , sur l’avis de ses ministres, y consentit; mais Khoung-tseu, qui avait une grande connaissance des hommes et des choses , lui conseilla de ne s’y rendre que sous bonne garde. « J’ai toujours entendu dire nue , dans un état bien gouverné , les lettres n’allaient jamais sans les armes, ni les armes sans les lettres, pour se procurer un mutuel secours. Lorsque les anciens rois se rendaient dans les états voisins, ou seulement sur les frontières, ils étaient suivis par.des sages et des guerriers. » Le roi de Lou approuva et suivit ce conseil. Tout étant disposé pour le départ , Khoung-tseu fit prendre les devants à un Taï-fou ou grand-dignitaire, à la tête de trois cents enars armés (voy. les pi. 5,7 et 35) ; il partit lui-même avec le roi peu de jours après ; et les deux autres Taï-fou , à la tête de leurs troupes, les suivirent à quelque distance. Arrivé sur les confins ae ses états , le roi lit camper les deux généraux, et leur ordonna de ne faire aucun mouvement, sans de nouveaux ordres , ou sans avoir vu le signa! qu’on leur ferait de venir à son secours , si sa personne se trouvait en danger. Le lendemain , le roi de Lou et son cortège s’avancèrent jusqu’à l’endroit désigné pour l’entrevue des deux rois ( à A ia-kou ). Celui de Tsi y était arrivé depuis quelque temps , et avait déjà fait tous les préparatifs avec une magnificence extraordinaire.

Sur un tertre qui dominait toute la campagne , il avait fait construire un

CHISE.

édifice qui ressemblait plus à un palais qu’à une tente dressée pour quelques jours (voy . la pi. 29 ). On y montait par trois rangs de degrés : l’un à droite, l’autre à gauche, et le troisième au milieu. Il y avait deux trônes en face l’un de l’autre ; celui où devait s’asseoir le roi de Lou était à gauche de celui du roi de Tsi , et par conséquent à la place d’honneur, parce que le royaume de Lou avait été érigé par Wou-wang, en faveur de son frere Tchéou-koung, l’habile ministre, dont nous avons parlé précédemment ( voy.

pag. 84), et que celui de Tsi n’était que l’apanage de l’un de ses généraux qui avait aidé ce roi célèbre à fonder sa dynastie sur les ruines de celle des Chang. Khoung-tseu fut satisfait de ces dispositions ; mais comme on lui rapporta que le roi de Tsi avait un cortège très-nombreux, et qu’en outre on voyait des hommes de guerre arriver chaque jour sur les confins de ses états , il entra en défiance, et voulut, de son côté, prendre toutes les précautions qui dépendaient de lui. Il fit ordonner aux deux Tai-fou, qui commandaient dix mille chars armés, de s’avancer le plus près possible du lieu de la conférence , afin d'être à portée de voir tous les signaux, et de secourir leur souverain s’il en était besoin, et il plaça le troisième Tai-fou avec tous ses’hommes de guerre aux environs du tertre sur lequel les deux rois devaient s’aboucher.

Ces mesures prudentes n’étaient pas inutiles ; un des Tai-fou du roi de Tsi avait entraîné son maître à tendre des embûches au roi de Lou , et à le surprendre pour le forcer de souscrire à tout ce qu’ils auraient exigé de lui ; mais le sage et pénétrant Kiioungtseu déjoua tous leurs desseins. La nuit qui précéda l’entrevue, le Tai-fou du roi de Tsi avait tout disposé pour exécuter ses projets. Les deux rois s’étant rendus avec leur suite à l’endroit qu’on leur avait préparé, montèrent en même temps sur le tertre, chacun parla rampe d’escalier qui conduisait à son trône. Khoung-tseu assistait le roi de Lou , en qualité de son premier

ministre ; et Yen-ying, premier ministre du roi de Tsi, assistait son maître. Les deux ministres s’avancèrent jusqu'au milieu du tertre, s’inclinèrent profondément l’un vers l’autre , se prirent les mains en signe d’amitié, puis se retirèrent chacun de son côté. Les deux rois , debout devant leur trône, se saluèrent, et le roi de Lou, prenant la parole, dit : « Je suis « descendantdugrandTcHÉou-KouNG, « et vous, vous descendez de l’illustre « Taï-koung , son instituteur et son « maître; il faut que nous soyons unis « entre nous , comme nos ancêtres l’é- « taient entre eux.

— « C’est là, lui répondit le roi de « Tsi , ce qui fait le plus cher objet « de nos désirs. » Et là-dessus, il fit présent au roi de Lou de quelques curiosités qu’il avait apportées de son royaume. Le roi de Lou en fit autant de son côté. Et après les compliments d’usage , « J’ai amené , dit le roi de Tsi , des musiciens et des danseuses, qui exécutent à merveille la musique et les danses des quatre parties du monde; je veux vous donner le plaisir de les voir et de les entendre. » Et, sans attendre la réponse du roi de Lou, il fit donner le signal dont il était convenu avec ses geïis. A l’instant, beaucoup de tambours se font entendre, et les instruments de musique commencent l’air des danses des barbares Laï-y. Les danseurs, au nombre de trois cents , les uns portant des étendards chamarrés de toutes les couleurs, et les autres des sabres, des piques , et des armes de différentes espèces, commencent des évolutions frénétiques. Ils montent les degrés pêle-mêle, et s’avancent, en s’agitant de mille manières, vers les deux rois.

A l’aspect d’un spectacle si inattendu, Khoung-tseu put à peine contenir son indignation ; mais la prudence l’obligea à dissimuler. Il s’approcha du roi de Tsi, et lui dit : « Votre Majesté et le roi mon souverain se sont rendus dans ces lieux, non pour y être témoins de ce que savent faire de vils baladins , mais pour y traiter des affaires importantes de leurs royaumes.

et conclure une paix qui puisse se per-

Ëtuer jusgu’aux temps les plus recui. Vous êtes Chinois l’un et l’autre , pourquoi ne pas faire exécuter une musique et des danses chinoises, dans lesquelles il n’est rien de contraire à la aécence? Ordonnez, je vous prie, à ces impudents baladins de Laï-y de se retirer au plus tôt. La manière dont ils s’avancent tumultueusement vers nous peut avoir de mauvaises suites.

Le premier ministre du roi de Tsi, non moins choqué que Khouivg-tseu, joignit ses instances à celles du philosophe, et les baladins furent honteusement renvoyés. Le perfide Taïfou du roi de Tsi , voyant son coup manqué, ne se déconcerta point; il alla hardiment conseiller à son roi de

Îiersévérer, pendant qu’il emploierait es comédiens. De retour au bas du tertre, il dit à la troupe qui était déjà toute prête, et qui n’attendait plus que ses derniers ordres : « N’oubliez pas ce dont nous sommes convenus. Allez, et faites votre possible pour tâcher d’émouvoir le roi de Lou, par les attraits de la volupté ou en provoquant sa colère. Surpassez-vous en particulier , lorsque vous chanterez la scène Pi-chun-tchi-chi : je vous récompenserai au-delà de ce que vous pouvez espérer. »

La scène désignée ci-dessus était une description des débauches et des infamies de Wen-kiang , l’une des reines de Lou, laquelle se trouvant veuve très-jeune encore, et possédant l’autorité souveraine , jusqu'à ce que son fils fût en âge de régner, s’abandonna à toutes sortes d’excès.

Quand tous les acteurs furent prêts, le roi de Tsi dit à celui de Lou :

« La comédie qu’on va jouer n’a rien d’étranger; elle est purement chinoise; j’espère que vous en serez content. »

Les comédiens se présentèrent alors , et commencèrent à jouer ( voy. la pi.

29 ). Ils étaient au nombre de’ plus de vingt , tant hommes que femmes , magnifiquement vêtus et parés de la manière la plus brillante. Leurs regards, leurs gestes, leurs attitudes, toutes leurs paroles ne respiraient que la mol-

lesse et la volupté. Le roi de Lou fut enchanté du début ; mais son sage ministre Khoüng-tsf.ü, saisi d’indignation, engagea son souverain à ne pas laisser continuer. Le roi de Lou fit semblant de ne pas l’entendre. Quand les acteurs en vinrent à la scène Pichun-tchi-chi , alors seulement la honte fit changer le roi de couleur, et K hoüngtseu, ne pouvant plus retenir les mouvements de sa colère, s’approcha du roi de Tsi , le regarda fixement, et lui dit : « Vous avez assuré tantôt que vous vouliez vivre avec le roi mon maître, comme deux frères vivent entre eux; cela étant, quiconque insulte l’un de vous deux , insulte l’un et l’autre. D’après cela , nos généraux et les troupes qu’ils commandent sont au service du roi de Tsi ; je vais les appeler pour qu’ils aient à exécuter les ordres que je leur intimerai de Votre art. » Puis, d’ifti ton de voix terrible, ont tous les acteurs et les deux rois même furent épouvantés , il appela la garde qui était au bas du tertre , du côté du roi de Lou.

Deux Tal-fou , le sabre à la main , se présentèrent à l’instant à la tête de quelques soldats. « Taï-fou, leur dit Khoung-tseu, en leur montrant les deux principaux acteurs qui déclamaient la scène licencieuse, ces vils histrions viennent d'insulter en face les deux, rois; leur crime ne peut être lavé que dans leur sang ; ils ne méritent pas de vivre désormais ; mettez-les à mort. Les Taï-fou obéirent, et tranchèrent la tête aux deux acteurs qui leur avaient été désignés.

Les autres comédiens prirent aussitôt la fuite, et les deux rois furent, pendant quelques moments, comme étrillés ae la résolution prompte et ardie du philosophe ministre ; et ils ne donnèrent aucun ordre. Khoungtseu profita de la circonstance pour faire retirer son souverain et se retirer lui-même dans le corps d’armée qu’il avait eu la précaution de faire camper non loin du lieu de l’entrevue.

Les projets perfides du Taï-fou de Tsi furent encore une fois déjoués par la fermeté de Khoung-tseu. Le roi

de Tsi fut obligé d’envoyer faire des excuses publiques au roi’ de Lou. Il lui restitua aussi les trois villes usurpées avec leurs dépendances, et la paix fut conservée entre les deux royaumes.

Un autre trait de fermeté de la part du ministre Khouixg-tseu , et qui le rapproche, sous ce rapport seulement , du fameux ministre cardinal Richelieu, est l’abaissement des Tai-fou, pour relever la puissance royale. Ces grands-officiers ae la couronne s'étaient rendus redoutables à leur maître, et odieux au peuple par leur orgueil et leurs vexations. A l’exemple des grands vassaux de l’empire chinois, qui s’étaient faits rois, ils s’étaient rendus comme indépendants dans les villes de leurs apanages. Trois d’entre eux en avaient fait des places fortes , tant par l’épaisseur et la hauteur des murailles que par des ouvrages avancés qui les défendaient.

Khoung-tseu représenta au roi que des sujets qui prennent de pareilles précautions ne sont pas loin de la révolte ouverte. « Il faut, lui dit-il, faire rentrer dans le devoir ceux qui s’en sont écartés ; il faut, en particulier, que les Tai-fou n’usurpent pas une plus grande autorité que celle qui leur est accordée. Nos lois ont fixé la hauteur des murailles qui entourent les villes des différents ordres; sans aucun respect pour ccs lois, trois Taï-fou ont rendu leurs villes tout-à-fait semblables aux villes royales : de hautes murailles avec des créneaux et flanquées de tours les font prendre pour le séjour d’autant de rois. Ordonnez que l’on rase le surplus de ces murailles, et que. l’on abatte ces tours; j’irai , s’il le faut , exécuter moi-méme vos ordres. »

Le roi ne se fit pas presser davantage. Alors Khousg-tseu appela Tseu-lou, son disciple si plein de bravoure, habile dans l’art militaire, et qui occupait une place distinguée parmi les officiers du roi. Il lui donna un corps de troupes à commander, et l’envoya chez les trois Tai-fou, pour leur ordonner, de la part de leur sou-

verain, de rentrer dans les bornes légitimes de leur autorité. Le brave disciple du philosophe s’empressa d’accomplir sa périlleuse mission, et l’exécuta avec succès auprès de deux des trois Tai-fou en état de suspicion. Le troisième se soumit plus tard.

Ce n’était pas seulement sur les abus existants dans les hautes classes que Khoung-tseu porta son attention.

Tous ceux qu’il découvrait, et qui avaient de funestes conséquences pour le grand nombre , étaient aussitôt attaqués par lui et détruits sans rémission. L'exemple suivant en fournira la preuve, et il serait à souhaiter qu’il filt souvent imité. Un riche particulier avait trouvé le moyen de s’emparer du droitexclusifde vendre de la viande; ses richesses le mettant en état de payer exactement, et même de faire des avances; il achetait à bon marché, et revendait ensuite fort cher. Il s’était approprié peu à peu tout le bétail des environs; tous les pâtres et les bergers étaient à son service, et tous les terrains propres aux pâturages dans les environs de la ville, lui étaientacquis. Quoique le riz cuit à l’eau, et quelques herbes salées pour servir d’assaisonnement, fussent les aliments les plus ordinaires du peuple de Lou, ainsi que du peuple du reste de la Chine, il était cependant dans les hahitiidesdu paysque, en decertaines circonstances , les pauvres mêmes de la classe inférieure ne pouvaient se dispenser de donner des festins; et dans ces festins, il fallait de la viande.

Acheter de la viande un peu plus ou un peu moins cher, trois ou quatre fois par an, était peu de chose pour chaque particulier; mais ce peu de chose, multiplié par le nombre des habitants, était d’un produit immense pour le monopoleur. Khoung-tseu s’informa exactement de la conduite de cet homme; il le fit appeler et lui dit : « J’ai appris que vous étiez l’un des plus riches citoyens de la ville : je souhaiterais que ces richesses fussent le fruit de votre travail , ou d’une honnête industrie ; je m’en réjouirais avec vous; mais il n’est malheureuse-

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ment que trop vrai que la fortune dont vous jouissez n’est due qu'à un monopole dont vous devriez être sévèrement puni. Je vous fais grâce, à condition néanmoins que vous vous corrigerez et que vous restituerez au public ce qui a été volé par vous au public.

La manière dont je veux que cette restitution se fasse mettra votre honneur à couvert. De toutes vos richesses, ne réservez pour vous que ce qu’il faut pour vivre dans une honnête aisance; vous laisserez le surplus à ma disposition pour les besoins de l’état. N’entreprenez pas de vouloir vous justifier, encore moins de me donner le change ou de me tromper. Vous n’y réussiriez pas. Je vous donne quelques jours pour faire vos dispositions; pensez sérieusement à ce que vous ferez ; je n’ai pas autre chose a vous dire': retirezvous. »

Le monopoleur qui, jusqu’alors, avait eu le secret d'empêcher qu’on ne le traversât dans son commerce illicite , en se conciliant l’impunité de la part des hommes en place , comprit , par ce discours et par le ton dont il fut prononcé, qu’il lui serait impossible de réussir de même auprès d’un ministre dont l’incorruptibilité était à toute épreuve. Il se résigna à faire ce qui lui était prescrit. Khoung-tseu, satisfait de la manière exacte dont il lui rendit ses comptes , ne lui en demanda pas davantage, et le laissa vivre en paix avec ce qu’il s’était réservé pour son entretien.

Dans ses fonctions de chef de la justice, Khoung-tseu eut plus d’une fois occasion de faire briller sa sagesse. Ifavaitdéterminécertainsjoursdumois pour connaître par lui-mëme des procès que l’on portait à son tribuna£suprême. Un de ces jours d’audience publique, un homme se présenta à fui , en accusant son propre fils de lui avoir manqué essentiellement, et le supplia de le juger selon toute la rigueur des lois.

Khoung-tseu, au lieu de condamner aussitôt le fils sur la dénonciation du père , lit arrêter le père et le fils , et il les retint trois mois en prison. Au

bout de ce temps , il les fit venir tous deux devant lui , et il demanda au père de quel crime il accusait son lils. Le père répondit aussitôt que son fils n’était pas coupable; que c’était lui qui avait à se reprocher d’être venu auprès de lui se plaindre eu colère, et que, s’il y avait un coupable, c’était lui.

— Je m’en étais douté , reprit Khoung-tseu avec bonté ; allez , instruisez votre fils de ses devoirs. Et vous , jeune homme , n’oubliez pas que la piété liliale est la première de vos obligations. »

Ce jugement fit grand bruit dans la ville, ou il trouva, comme de coutume, beaucoup de partisans et non moins d’adversaires. Un ancien disciple de Khoung-tseu, devenu Taï-fou , ou grand- officier, fut , parmi les derniers, un des plus ardents. « Mon maître m’a trompé, disait-il; la première instruction qu’il me donna , lorsque j’entrai en charge , fut d’être très-attentif à faire observer tout ce que prescrit la piété filiale, parce que c'est sur F observation des devoirs qui sont Unposés par la piété filiale , que repose tout l'édifice du gouvernement. Tout fis, me disait-il, qui manque essentiellement à son père, mérite la mort (*) : cette doctrine nous a été transmise par les sages empereurs de l’antiquité; il ne faut rien oublier pour la faire revivre , et tâcher de la remettre en vigueur; et voilà qu’au mépris de cette doctrine il fait grâce à un fils criminel. »

On doit bien penser que le philosophe ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier sa conduite en cette circonstance. Il répondit qu’il avait eu en vue , en agissant ainsi, de donner une leçon à trois sortes de personnes : aux enfants qui n'ont pas pour leurs père et mère tout le respect qui leur est dû ; aux pères et mères qui n’ont

(*) Celte loi est encore observée actuellement en Chine dans les cas graves , qui ne vont pas cependant jusqu'au parricide. Frapper son père ou sa mère suffit pour être condamné à mort.

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I pas soin d’instruire de leurs obligations ceux à qui ils ont donné le jour , et , enfin , à ceux qui remplissent les fonctions de juges, pour qu’ils ne se pressent pas de porter leur jugement sur des accusations dictées par la colère ou par toute autre passion. En suspendant ainsi son jugement, il avait rendu tout le monde attentif : les enfants et les pères et mères avaient eu le temps de réfléchir sur leurs devoirs respectifs. S’il avait jugé sur l’accusation du

Îtère, il aurait puni ce fils selon la oi , et , en le punissant ainsi , il aurait fait le malheur du père et celui de toute la famille.

« Un juge, » dit le philosophe à son ancien disciple, « un juge qui punirait indistinctement tous ceux qui paraissent avoir violé la loi, ne serait pas moins cruel qu’un général d’armée qui passerait au fil de l’épée tous les habitants d’une ville prise d'assaut.

Parmi ceux des rangs inférieurs, ou de la dernière classe du peuple, tel qui manque à ses devoirs n’est souvent coupable qu’à demi; quelquefois même il n’est pas coupable du tout, parce

3u’il ignore ses obligations : le punir, , ans ce cas, ce serait punir un innocent. Ceux qui méritent punition, une punition sévère, ce sont les grands, quand ils donnent de mauvais exemples ; ce sont les magistrats supérieurs qui n’ont pas exigé deJcurs subalternes qu’ils instruisissent le peuple; ce sera vous, ce sera moi, si, uans le poste que nous occupons, nous manquons a nos devoirs ; si nous n’exigeons pas de ceux qui sont en place l’accomplissement rigoureux de leurs devoirs respectifs. User <£ indulgence envers ceux-ci , et agir avec rigueur envers ceux de la classe inférieure du peuple, c’est être injuste ; c’est aller directement contre la droite raison. Punissez , dit l’ancien Livre, mettez à mort ceux qw le méritent ; mais n’oubliez pas que personne ne mérite des châtiments , encore moins la mort , qu’il n’ait commis des fautes ou des crimes volontaires , et les sachant tels. Commencez donc par instruire, et punissez ensuite ceux qui , au mépris des ensei-

gnements qu’ils ont reçus, auront manqué à leurs devoirs. » *

Ces paroles, d’une si haute raison, mériteraient d’être méditées profondément de nos jours.

La sage administration de Khoungtseu rendait le royaume de Lou de plus en plus florissant. King-koung, roi, ou plutôt prince (*), de Lou, voulut avoir alors de nombreux entretiens avec son ministre philosophe. Malgré l’étendue peu commune que nous avons déjà accordée à la vie de Khoungtseu dans cet ouvrage, nous pensons que les lecteurs ne nous reprocheront pas de leur faire connaître une vie si pleine, si grande et si utile au bonheur de cette portion du genre humain, qui, depuis deux mille quatre cents ans, est gouvernée par ses maximes. D’ailleurs, comme ce grand philosophe a eu occasion de s’expliquer sur les principales questions qui intéressaient et qui intéressent encore l’humanité dans ses relations sociales et privées , c’est un devoir pour nous de faire connaître les solutions qu’il leur a données et dont nos lumières modernes peuvent encore profiter.

Un jour que le roi de Lou et son ministre étaient à discourir sur certains usages de la haute antiquité , le roi lui demanda pourquoi les empereurs avaient établi l’usage de joihdre les ancêtres au ciel dans les sacrifices qu’ils avaient coutume d’offrir.

« Le ciel , lui répondit Khoungtseu, est le principe universel; il est la source féconde de laquelle toutes choses ont découlé. Les ancêtres, sortis de cette source féconde, sont eux-mêmes la source des générations qui les suivent. Donner au ciel des témoignages de sa reconnaissance, est le premier des devoirs de l’homme; se montrer reconnaissant envers les

(*) Les historiens chinois ne donnent le titre de Roi ( Wang ) , sous la dynastie féodale des Tchéou, qu’aux princes régnants de cette dynastie; les chefs des étals feudataire» portant le titre de royaumes (koue), n’ont chez ces mêmes historiens que le titre de princes ou ducs ( koung ).

ancêtres, en est le second. Pour s'acquitter de ce double devoir, et en inculquer l’obligation aux générations futures, le saint homme Foü-hi (voy. page 24) établit des cérémonies en l’honneur du ciel et des ancêtres: il détermina qu’immédiatement après avoir sacrifié au Souverain suprême (Chang-ti), on rendrait hommage aux ancêtres; mais comme le Changti et les ancêtres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il imagina de chercher dans le ciel , qui se voit, des emblèmes pour les désigner et les représenter.

— Avant que vous alliez plus loin , interrompit Ting-koung, dites-moi, je vous prie , pourquoi l’on n’honore pas le Chang-ti partout de la même manière (*).

— Par la raison , répondit le philosophe, qu’il faut que dans le cérémonial qui s’observe, il y ait une. différence marquée entre le fils du ciel (l’empereur ou roi suzerain) et les autres souverains. Le 01s du ciel, en sacriflant au Chang-ti , représente le corps entierde la nation; il lui adresse ses prières au nom et pour les besoins de toute la nation. Les autres souverains, ne représentant chacun que cette portion particulière de la nation

(*) Le P. Àmiot ajoute ici eu note : « Par le contenu des réponses de Khoobg-tssu , il parait évideut, i° que les expressions CW et Chang-ti sont quelquefois synonymes et désignent cet Être qui est supérieur à tout ; a° que le mot Ci ri est pris aussi quelquefois dans un sens purement naturel , et qu’il ne signifie alors que ce que nous appelons firmament ; 3° que les sacrifices offerts en apparence au Ciel, au Soleil , à la Lune , à la Terre, etc., sont réellement offerts au Chang-ti, en reconnaissance des bienfaits dont il comble les hommes , au moyen du ciel matériel , du soleil , de la lune , de la terre, etc. ; 4* que ce que l’on appelle quelquefois du nom de Sacrifice aux séncètres, n’est au fond qu’un témoignage extérieur de reconnaissance et de respect envers ceux de qui l’on tient la vie. Je n’en dis pas davantage ; le lecteur intelligent qui sera sans préjugés , tirera lui-même toutes les conséquences. •

qui a été confiée à leurs soins, ne prient le Ciiang-ti qu’au nom et pour les besoins de ceux qu’ils représentent. Je reviens à ce que je vous disais.

Le CnANG-Ti est représenté sous l’emblème général du ciel visible : on le représente aussi sous les emblèmes particuliers du soleil, de la terre, parce que c’est par leur moyen que les hommes jouissent des bienfaits du Chang-ti, pour l’entretien, l’utilité et les agréments de la vie.

« Par sa chaleur bienfaisante, le soleil donne l’ame à tout, vivifie tout. Il est , à nos yeux, ce qu’il y a déplus brillant dans le ciel; il nous éclaire pendant le jour, et, pendant la nuit, il nous fait éclairer par la lune. En observant leur cours, et en les comparant l’un avec l’autre, les hommes sont parvenus à distinguer les temps pour les différentes opérations de la vie civile, et à fixer les saisons, pour ne pas confondre l’ordre des cultures qu’ils doivent à la terre.

« Dans l’intention de témoigner leur reconnaissance d’une manière qui eût quelque analogie avec les bienfaits, et qui fut propre à en rappeler le souvenir, les anciens, en établissant l’usage des offrandes au Chang-ti, déterminèrent le jour du solstice d'hiver, parce que c’est alors que le soleil, après avoir parcouru lesdouzepalaisque leCHANGti semble lui avoir assignés pour sa demeure annuelle, recommence de nouveau sa carrière, pour recommencer aussi à distribuer ses bienfaits.

« Après avoir satisfait en quelque sorte à leurs obligations envers le Chang-ti, auquel, comme au principe universel de tout ce qui existe, ils étaient redevables de leur propre existence et de ce qui sert àvl’entretenir, leurs cœurs se tournèrent, comme d eux-mêmes, vers ceux qui , par voie de génération , leur avaient transmis successivement la vie. Ils fixèrent en leur honneur des cérémonies respectueuses, pour être comme le complément du sacrifice offert solennellement au Chang-ti, et c’est par là que se terminait cet acte auguste de la religionde nos premiers pères. Les Tchérn

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jugèrent à propos d’ajouter quelque chose à ce cérémonial; ils instituèrent un sacrifice qui devait être offert solennellement au Chang-ti dans la saison du printemps, pour le remercier en particulier des dons qu’il fait aux hommes par le moyen de la terre; pour le prier d’empêcher que les insectes , qui commencent alors à chercher leur nourriture, ne nuisissent à la fécondité de la mère commune.

Ces deux sacrifices ne peuvent être offerts dans le Kiao avec solennité que par le fils du ciel (l’empereur ou roi suzerain ) : le roi de Lou ne doit ni ne peut les offrir. C’est par cette prérogative, attachée à sa dignité, que le fils du ciel diffère des autres souverains. »

Le roi demanda alors des détails sur le Kiao , le fan , les victimes, les ustensiles et autres objets qui servent au fils du ciel dans les grands sacrifices.

« Ce qu’on appelle Kiao, répondit Khoung-tseü, est aujourd'hui un édifice entouré de murailles , dans l’enceinte duquel est une élévation ou tertre qui porte le nom de Tan.

On a choisi pour la construction de cet édifice, un endroit hors des murs de la ville, du côté du sud, parce ne le Chang-ti est représenté sous emb terne du soleil , et que le soleil se montre, pour commencer son cours, dans cette partie du ciel. On a dressé dans l’enceinte de cet édifice le Tan, et on lui a donné une forme ronde, pour faire entendre que les opérations du ciel et de la terre, dirigées par le Ch ang-ti pour l'avantage de tout ce qui existe , étaient sans fin, se suivant et se succédant sans interruption, recommençant ensuite pour se suivre et se succéder encore avec la même régularité.

« Quant au grand sacrifice que le fils du ciel offre à l'époque du solstice d'hiver, un jeune taureau , dont les cornes commencent seulement à pousser, qui soit sans aucun défaut extérieur et d’une couleur tirant sur le rouge, est la seule victime qu'on doit immoler, après qu’elle aura été nourrie pendant

l'espace de trois mois dans l’enceinte du Kiao. Un bœuf, quel qu'il soit, suffit pour le sacrifice moins solennel ue, depuis les Tchéou seulement, le Is du ciel offre au Chang-ti dans la saison du printemps. Ainsi donc, sous quelque dénomination qu'on rende le culte , quel qu’en soit l’objet apparent, et de quelque nature qu'en soient les cérémonies extérieures , c’est toujours au Chang-ti qu’on le rend.

« L’usage de rendre hommage aux ancêtres dans l’enceinte même du Kiao est de temps immémorial. On a eu en vue, en l’établissant, de prendre à témoin ceux à qui l’on était redevable de la vie et de ce que l’on était dans l’ordre civil , qu’on n’avait rien changé à leurs sages institutions. Avant le sacrifice , on les avertit de ce que l’on va faire; après le sacrifice, on leur annonce ce que l’on a fait.

«Anciennement, à ce que nous apprend la tradition , lorsque le fils du ciel devait offrir le grand sacrifice , il se rendait d’abord dans celui des appartements où les ancêtres en commun sont censés avoir fixé leur séjour; il les instruisait du motif de sa visite, et demandait leurs ordres; de là, il passait à l’appartement particulier de celui à qui il devait immédiatement la vie, et le priait de vouloir bien fixer lui-même le jour et l'heure du sacrifice. Mais , comme les portraits ou tahlettes du père des ancêtres du fils du ciel n’avaient pas de voix pour se faire entendre, on avait imaginé de lire leur volonté sur l’écaille d’une tortue, à laquelle on mettait le feu. Tout cela n’etait que pour leur témoigner la plus respectueuse déférence. Muni de leur consentement et de leurs ordres, le fils du ciel se transportait seul dans le Tseu-koung , c’est-à-dire, dans ce pavillon secret, entouré d’un canal rempli d’eau , dont l’entrée était interdite à tout le monde, excepté au sacrificateur. Là, modestement debout, il se recueillait pendant quelque temps, comme pour écouter les dernières instructions qu’on allait lui donner; il s’avançait ensuitejusqu’à l’enaroit où ces instructions étaient déposées par écrit, les

prenait ; puis , revenant sur ses pas,

il les portait gravement à deux mains; et quand il était près du seuil de la porte, en dedans, il les montrait aux grands, aux mandarins et aux officiers de sa suite. Cela fait, il les reportait à l’endroit où il les avait prises , et se retirait dans son appartement. L'heure du sacrifice étant arrivée, il mettait sur sa tête le bonnet pi-pien, et les mandarins annonçaient au peuple que le fils du ciel, par ordre des ancêtres , allait offrir le sacrifice au Chang-ti pour l’avantage commun et au nom de tous. Il l’exhortait à une respectueuse attention, pour ne rien faire qui pdt être désagréable à celui dont on attendait les plus abondantes faveurs.

« Ce jour-là personne ne paraissait en habit de deuil : eilt-on perdu son père ou sa mère, on ne les pleurait pas comme on a coutume de le faire dans les autres temps. Ceux qui , pour ■vaquer à leurs affaires , étaient obligés de sortir de leurs maisons, ne se montraient dans les rues qu’avec la plus respectueuse décence. Quoiqu’il n’y eût aucun officier de police préposé pourles y contraindre, ils s’y portaient d’euxmêmes par attachement à leurs devoirs, et dans la vue de concourir, autant qu’il dépendait d’eux , à la majesté du culte.

« Avantde sortir de son appartement pour se rendre à l’endroit propre du sacrifice , le fils du ciel se revêtait de la robe ta-kieoti (faite de peau de mouton, dont la laine était noire, et doublée de peau de renard blanc, l’une et l’autre peau avant le poil en dehors) ; sur la robe ta-kieou il mettait le surtout nommé kouen, sur lequel étaient représentés le dragon, le soleil, la lune et les étoiles. Ainsi habillé, il montait dans un char qui était sans couleur, uni et dénué de tou t ornement. Ce char était précédé de douze étendards, sur lesquels étaient représentés le soleil et la lune , pour être le symbole de ce qui se passe dans le ciel visible durant le cours d’une année, c’est-à-dire, durant cet espacede temps ue le soleil emploie à parcourir ses ouze demeures pour revenir au point

d'où il était parti : ce qui était plus

expressément désigné encore par les douze cordons, formés avec des perles ou avec des pierreries, qui pendent à chacun des deux côtés du bonnet de cérémonie, sur lequel le soleil et la lune étaient également représentés en couleur. Le chemin par où passait ce religieux cortège , depuis l’appartement du souverain jusqu’au pied du Tan, ou du monceau de terre orbiculairement élevé sur lequel le sacrifice devait être offert , était préparé avec le plus grand soin. » ( Kia-yu. )

Le roi de Lou étant venu à mourir, son successeur, Ngai-kodng, négligea les instructions deKnouNG-TSEti, qu'il ne regardait que comme un savant et un philosophe dont le principal mérite était la connaissance des livres et un zèle outré pour les mœurs antiques.

Le philosophe n’ayant .plus d’emploi dans sa patrie, se retira dans le royaume ae Weï. Il fut bientôt rappelé , et Khoung-tseu revint dans sa

fatrie. Le prince alla en personne attendre à l'une des demeures royales à peu de distance de la ville , et l’v reçut avec les mêmes honneurs qu’il eût accordés à l’ambassadeur d’un grand souverain. Il lui fit quantité d’interrogations puériles, auxquelles le philosophe ne dédaigna pas de répondre. « Maître, lui dit ce prince, les philosophes doivent-ils s’habiller différemment des autres hommes?

Quel est le vêtement qui leur convient le mieux, et auquel on puisse les distinguer ?

— Prince, lui répondit Khoungtseu, je n’ai pas encore appris comment les philosophes doivent s’habiller. Ce que je sais, c’est que de quelque manière qu’ils s’habillent, leur principal objet est l'acquisition de la sagesse : il me paraît, d’ailleurs, qu’ils doivent s’habiller comme on s'habille dans le pays où ils font leur séjour.

Quant à moi, qui suis du royaume de Lou, j'ai porté dans mon enfance la robe founç), ainsi que la portaient les autres enfants. Devenu grand , j’allai dans le royaume de Soung , et j’y pris le bonnet ÿang-fou, parce que dans ce

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pays-là il était porté par ceux de mon âge. Si j’allais ailleurs...

— J’entends, interrompit le roi, il n'y a rien de déterminé pour l’habillcmentdes philosophes. Mais en estil de même pour leur manière de vivre ? ■>

Khoung-tsf.u voulut s'excuser sur les longs détails dans lesquels il lui faudrait entrer pour satisfaire la curiosité du roi. Mais celui-ci l'engageant à s’asseoir, le pria de lui dire sommairement ce qu'il pensait là-dessus.

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