‹ L'Univers; histoire et description de tous les peuples (volume 2)Chapitre 19 sur 66 · SÉPULTURE · texte numérisé non relu

SÉPULTURE

La coutume de la plupart des Carolins est de jeter les cadavres des hommes ordinaires le plus loin qu'ils peuvent dans la mer, pour servir de pâture aux requins et aux baleines. Cependant s'il meurt une personne d'un rang distingué, ou qui leur soit chère, ses obsèques se font avec pompe et avec de grandes démonstrations de douleur.

Au moment que le malade expire , on lui peint tout le corps en jaune avec de la poudre de curcuma ; ses parents et se^ amis s'assemblent autour du icorps pour pleurer la perte commune.

Ceux qui veulent donner des marques

1>lus sensibles de douleur, se coupent ^ cheveux et la barbe, qu'ils jettent

sur le mort. Ils observent tout ce jourlà un jeûne rigoureux, dont ils ne manquent pas de se dédommager la nuit suivante. Il y en a qui renferment le corps d'un parent ou d'un ami dans un petit édifice de pierre au dedans de leur maison ; d'autres l'enterrent loin de leur habitation, et ils environnent la sépulture d'un mur de pierre. Ils mettent auprès du cadavre diverses sortes d'aliments, dans la persuasion que l'âme du déifunt les suce et s'en nourrit.

On enduit le corps du tamol ou chef, d'eyoug et d'huile de coco; ensuite on l'enveloppe de bandelettes . fines que l'on serre étroitement; puis on l'enterre dans une fosse. A Radak, on enterre tous les morts.

ÉTAT DE L'AHB APItÈS LA MORT.

Ils croient qu'il v a un lien où la gens de bien sont récompensés, et un auh% où les méchants sont punis : ils disent que les âmes ^i vont au ciel retournent le quatrième jour sur la terre , et demeurent invisibles au milieu de leurs parents. Il y a parmi eux des prétresses (|ui prétendent avoir des communications régulières avec.

les âmes des morts. Ce sont œs prétresses qui", de leur propre autorité, déclarent s'ils sont allés au ciel ou en enfer. On honore les premiers comme des esprits bienfaisants à qui on donoe le nom de toAu^, c'est-à^lire, patron. Chaque famille a son iahudq)^ > auquel on s'adresse dans le besoin : s'ils | sont malades , s'ils entreprennent un voyage, s'ils vont à la pèche , s'ils travaillent à la culture des terres, ils invoquent leur fahuiup; ils lui font des présents au'ils suspendent dans la maison de leurs tamols ou chefs , soit par intérêt, pour obtenir une grâce, soit par reconnaissance d'une uveur reçue.

RELIGION. DES HlBrTAMTS DE GOUAP.

Dans l'île de Gouap on rend une espèce de culte à un crocodile. Quelques Carolins font des enchantements avec

des nœads de feuilles de palmier : ils comptent ces nœuds, et leur nombre, pair oo impair, décide du bon ou du mauvais succès d'une entreprise, telle qu'une imTÎgation lointaine , etc. D'autres habitants de l'archipel adorent le requin.

Si nous possédions la signification des noms propres qui entrent dans ces traditions, pcut^tre pourrait-on expliquer le sens des fables religieuses des Carolins ; mais le P. Cantova , missionnaire espagnol, et les autres voyageurs anciens, les ont malheureusement négligés.

Voici une des prières des Carolins

rr chasser les tempêtes , telle que J. Ârago nous l'a transmise :

Léca chédégo, l^a cheldi lé^a , cbédégas Itfpa

Us« chcidi lég» tkéàtgu, lég« chédégM mottoo. Oraércn qaeom chéri ptt; oguéren qncnni chéri pérépci.

Ifous n'avons pu en trouver la signification.

REUGlOir n'CTALAn.

Sitel-Nazuenztap est la divinité des Ualanais. C'était un homme de la tribu des Pennemé (ou peut-être bien cette tribu descend de lui). Il avait deux femmes, Kajoua-Sin-Liaga et Kajoua- Sin-Nionfou, et guatre enfants, Rin, Aouriéri , Naitoaiolen et Seouapin.

Sitel-jNazuenziap n'a ni temples, ni moraïs, ni idoles. Dans chaque maison on dispose un endroit particulier dans lequâ une baguette longue de quatre à cinq pieds, pointue par un bout et cannelée par l'autre, représente leur pénate , auquel on h^accorde qu'une médiocre offrande, des branàiesetdes feuilles de la plante du séka. La trompette marine, qui est aussi déposée la comme sa propriété, pourrait faire supposer que c'était un guerrier; car le son de cette conque est le signal de la guerre dans toutes les lies de la mer du Sud.

A sa mort,* la guerre ayant cessé entièrement, cet instrument ne sert plus que dans les cérémonies relatives \ la religion. A travers le ruisseau

OCÉANIE. 18S

devantlequel estsituéle vîllagedeLual, Lûtke vit un fil tendu attaché sur chaque bord à un arbre et garni de petites fleurs rouges : c'était aussi un modeste hommage adressé à Sitd-Ifazuenziap. La boisson de séka fait indubitablement partie de leurs rites religieux ; car ils ont une telle vénération pour la plante même, qu'il leur était desagréable de la voir toucher par les ofQciers du Séniavine quand ils la rencontraient dans les plantations; elle est comme une oblation en l'honneur de I<i[azuenziap, et la prière qu'ils récitent en cette occasion, ei toujours avec respect, est vraisemblablement la formule de l'offrande; la voici :

Talaelem féka mai

Rin-séka.

Naltoaolen-séka.

Scoaapin-sêka. ,

Chiéchon-séka. (Tdn.)

Mananziaoaa-séka. (licheoghé.)

Kajona-sin-Ni<Hifoii'«éka. | ^ '

Olpat-séka.

Togoja*séka.

.Sitd-Kaxaensiap (PeniMBifé).

(Pennemé.)

Mai se dit d'un ton chantant, trèsallongé, Nionfou se prononce du nez.

Toute cette prière , à l'exception des trois premiers mots, dont j'ignore le véritsmle sens, se compose de noms propres , avec l'addition du nom de la plante du séka. Parmi ces noms se trouvent ceux des femmes et des trois fils de Sitel-Nazuenziap, et à la suite, celui de l'urosse actuel Togoja. Chacun de ces personnages est regardé comme appartenant à l'une des trois tribus dans lesquelles la nation est divisée, ainsi que nous Tavons déjà dit.

Voici ce que Lùtke nous apprend d'une cérémonie qui eut lieu dans la maison àmangerdeSipé : « L'homme qui y jouait le r^le principal était assis , les jambes repliées sous lui , sur le dos du baquet dans lequel ils apportent Teau quand ils boivent le seka. Il avait au cou un collier de rameaux de jeune cocotier, et tenait dans ses mains la baguette représentant Sitel-Nazuenziap, qu'il pressait continuellement contre ses genoux.

Ses yeux étaient troubles, il tournait la tête à chaque instant ; tantôt il sifflait

d*ane manière étrange, tantôt il avait le hoquet, et quelquefois i! râlait et crachait comme ils font lorsqu'ils boivent le sél(a; il prononçait des mots entrecoupés et inarticules, parmi lesquels on entendait quelquefois urosse L.itské (c'est ainsi qu'ils m'appelaient généralement). Le tout semblait être une imitation d'un homme ivre de séka, et je crus pendant un temps qu'il était effectivement dans cet état; il avait devant lui la corne de Triton. On chauffait , en attendant, les pierres sur le foyer; tout se préparait pour la cuisson aesj ifuits à pain , mais dans le calme et le silence convenables dans les occasions solennelles. Lorsque toutes ces grimaces se furent assez longtemps prolongées , Sipé prit la corne et la présenta respectueusement à l'officiant qui , après en avoir sonné un peu , la lui rendit, se leva bientôt après et s'enfuit de la maison par la porte de côté , en posant un pied , en passant , sur le foyer allumé. On nous dit qu'il avait été chez Togoja pour répéter la même comédie. Il courait dans là rue en agitant la baguette de tous cotés, et tout ce qui se trouvait sur son chemin se dispersait à toutes jambes. Au bout d'une demi-heure ou environ , il revint portant la baguette comme un fusil dans la charge à la baïonnette , entra dans la maison par la porte de côté , en se baissant et comme a la dérobée, et après avoir remis la baguette à sa place, vint s'asseoir parmi nous en parfaite santé et comme si rien ne s'était passé. Malgré les explications de Sipé et des autres , nous ne pûmes comprendre ce que signifiait précisément cette cérémonie. Peut-être que la représentation d'un honune en proie aux souffrances que peut occiisior^ier l'usage immodéré du séka a été établie dans le but moral de porter le peuple à s'abstenir de ce vice , et cela est d'autant plus vraisemblable que, pendant tout le temps de notre séjour , nous ne vîmes pas uif seul homme enivré de séka. Ce prêtre de la tribu de Lichenghé, et 1 un de nos assidus visiteurs dans notre tente , me raconta , par la suite y qu'il était seyalik de Sitel-Na-

zuenziap, me fit un long tédt des pi^ FOgues venant de la mer , etc. , etc. ; mais ce récit, ainsi que bien d'autres, ftit perdu pour nous. Il semblerait Qu'ils ont quelques idées sur l'état de rhotnme après la mort : ils revêtent leurs morts de tous let^rs plus beaux ornements, enveloppent le corps de tissus , posent ensemble les mains sur le bas-ventre , et les enfouissent dans la terre. Je vis une tombe récente dana le village de Ouégat; elle était à cdté de la maison d'un parent du défont, et se faisait remarquer par deux bananiers entiers posés tout le long ; en parlant à ce sujet, jls montraient souvent le ciel. »•

Indubitablement ces insulaires professent le dogme d'une autre vie; les soins qu'ils apportent à leurs sépultures prouvent qu'ils ont cette croyance consolatrice, les urosses, ces demi- - dieux de Ualan, sont enterrés dans un lieu consacré, où les insulaires ont mis toute la puissance de leur savoirfaire , par l'élévation des murailles qui les enclosent.

Les sépultures du peuple, moins recherchées , ont quelque cliose de bien touchant dans leur sauvage simplicité.

C'est ordinairement au milieu des cultures de cannes à sucre que se trouve l'asile des morts; et comme les plantations existent dans la plaine comme sur le revers des montagnes , il en résulte un effet qui annonce, de la part des naturels, un sentiment réflécni sur Tinfluence morale des tombeaux. Lorsque nous longions les côtes de l'île avec la corvette , dit un voyageur distingué, nos regards s'arrêtèrent fréquemment sur des toits de chaume , aont nous ignorions rusnge, qui s'élèvent du sem d'une fraîche verdure, non loin de la cime des montagnes. Le plus souvent, en effet, la sépulture d'un pauvre sauvage se trouve abritée par l'arbre à pain qui Ta nourri, au milieu des ti^es de la canne à sucre , près d'un ruisseau dont les ondes fugitives coulent du sommet de la montagne , en traversant des bosquets touffus d'orangers, d'ixoras , où le liseron flexible étale ses larges corolles pur-

OCÉÀNIE.

WT

ptirines.... CiiaqQé tombeau est proprement recouvert d'one petite cabane dont les parois latérales sont à jour.

Très-souvent on rencontre de petits villages aufourd'bui habités par des morts , car les naturels d'un même endroit se plaisent à réunir leurs proches dans le même espace déterre.

Des treilles recouvrent le sol de la cabane; quelques nattes y sont jetées, sans doute pour que le fils puisse venir y consulter les cendres de ses pères ; et on retrouve encore, sous quelquesuns de ces toits simples, mais élevés avec soin, les instruments dont se servait probablement le défunt sur la terre, une liache pour Thomme, et le métier à étoffe pour la mère de la famille. Chez les sauvages les plus bruts, ceux de l'Australie, par exemple, les tombeaux Sont respectés; il n'y a que l'homme dvilisé qui ait dérogé à ce principe sacré.

nous avons dit que, dans quelquesunes des fies Garolines occidentales et centrales, il ;^ a des maisons où on adore la Divinité ; mais l'expédition deKotzebûe n'en a pas vu à Ràdak ( Carolines orientales). Là est un temple qu'on ouvre tous les cinq mois; on Y reste un mois, et à la fin on y brûle des poissons et des fruits en rhonneur du dieu. Personne ne peut venir au temple hors le temps Qxé pour y entrer, car ce serait interrompre le repos du dieu. On ne lui donne aucune figure. Choris ayant un jour demandé a Kadou le nom de cecneu, il eut l'air d'un homme saisi d'un transport : il tremblait de crainte et de respect; il regarda autour de lui, se boucha les oreilles , et s'écria î « Ah ! ah! ce que nous ne voyons ni n'entendons se nomme Tautup. » Puis il lui montra le ciel comme le lieu où l'être suprême habitait.

Le mot de iabou^ usité dans la plupart des fies du grand Océan, est remplacé à Ouléa par celui de tapou , qui lui ressemble beaucoup; à Radak, var émo: et nous avons entendu un Carolio oe Gouap parler du tabou sous le nom de nuUemat. '

t OB Là UkK 6UB DBS HlBITAlTrS DB L'ÀB- ' CHIPEL DBS CAROUNBS. «

Le dialecte dX^alan est le plus doux de tous les dialectes de rarchipel des Carolines ; aucune autre langue ne renferme, selon Lûtke, à qui nous empruntons les principaux détails de ce chapitre, autant oe sons différents. Elle a, dit-il, Vbl russe pur, comme dans tainky petit enfant ;kiôettou russes ; VI dure, le * (Jertnou); Van français et le plus pur, comme, par exemple, dans ran , couleur jaune; Vu français, ù^e; l'ai français ou Td^ allemand; ydo portugais , comme fouâon . nez ; le iv et Vou anglais; Va douce oes Latins et Vx dure des Russes. La réunion des consonnes se rencontre trèsrarement dans la langue de ce peuple ,et ce n'étaitqu'avec difficulté qu ils pouvaient prononcer les mots russes dans lesquels se trouvait une pareille réunion. Ils ont cependant la réunion de consonnes la plus élrange de toutes :

le prz polonais dans le mot przoche, de mauvais ^oût, ainsi que le ng, qui est si diilicile à prononcer au commencement d*un mot, Comme nga, moi , je. Ils prononçaient diflicilemeut le t; final et le changeaient ordinairement en z; mais ce sont là des exceptions ; en général, ils prononçaient les mots russes avec plus ne netteté que ne pourrait certainement le faire aucun étranger, vivant même en Russie. Ils ne pouvaient prononcer le tch et le tz : ils changeaient le premier en ^, et le second en 5. Leur / est un son qu'ils forment en plaçant les lèvres comme-, on le fait orainairement pour soufQer, et non comme nous, en appuyant les dents supérieures à la lèvre miérieure.

Le ch tient le milieu entre notre ç et le ch. Ils ont beaucoup plus de sons nasillards que dans la langue française. Quelques-uns sont fort difliciles à prononcer; par exemple : ïnincia, mort.

Dans ce mot, in se prononce du nez; mais ri conserve le son primitif sans se changer en e , comme dans le français. L'accent se place indifféremment sur toutes les sjrllabes , mais plus souvent sur la dernière que sur les autres.

Cette langue paraît être assez riche ; du moins oiaque objet paraît avoir son nom particulier. Elle a des déclinaisons et des conjugaisons : homf^ ^ui signifie mer, fait Kouofo au vocatif; le soleil est allé dans la mer yfouon kouofo; sorti de la mer, out une kouof. A la maison à Lual iffÂnmezo iMoïo. La particule me ^ à la fin du mot, signiue de : d*Ualan, £/a/a;tme; de Lella, Lellaemme; de la maison, Jiiintnezame. Aller, fouaj; il va, fouyot Le pluriel est marqué quel-

Î|uerois par la particule ze^ et d'autres ois par la particule na; par exemple : étoile, i^^ pluriel Utuze; fourmi, maaky pluriel maahze : mogoul, matain, tcUyhy au pluriel mogoiUna, mataïnna, tak/kna.

La langue de Loi/gounor est déjà beaucoup plus dure* et beaucoup plus difficile a prononcer que celle d'Ualan, quoiqu'il ne s'y rencontre que rarement une réunion de consonnes. • En prononçant les noms des officiers et des savants composant l'expédition russe, les Lougounoriens plaçaient ordinairement une voyelle entre deux consonnes : lÂtehé ou lÂchekéy au lieu de litké; Mertenes, Potelis^ au lieu de MertenSj Postels. La langue de Pouïnlpet est la plus rude et la plus désagréable de rarchipel. Tous ces idiomes ont de la ressemblance entre eux; inais de Lougounor jusqu'à Oulévi, on parle une même langue radicale,

Suoique avec des modifications consiérables , surtout à cause de la différence de prononciation. Floyd , que l'expédition du Séniavine avait trouvé à Mourileu» et qui parlait couramment la langue de ce groupe, pouvait, en quelque sorte , converser avec les Ouféaîens; mais il ne comprenait rien à la langue des habitants d'OuIévi, et il prétendait que les habitants eux-mêmes des groupes voisins, par exemple de Mouriieu et de Sataoual, ne se comprennent pas d'abord entre eux.

Les Carolins, et surtout ceux de Lougounor, ont encore le rr qui est fort difficile à prononcer, ainsi que le th des Grecs et des Anglais. Dans les

croupes du nord , IV se prononce à la fin aes mots comme rch; exemple :

PicerarcA : on l'entend à peine au milieu. A Oulévi ce son se rapprodie du t pur. C'est ce qui explique la diversité d'orthographe dans tant de mots; par exemple : Lammourek, Namouttek, Lamonrsek; Rooua, Sooua, Tooua; Roug, Toug, Soug; LougouUos au lieu de Lougounor; Pizaras au lieu de Picerarch. On conifond dans tous les groupes les lettres / et n, ainsi que Vs et le t A Lougounor on dit quelquefois tamoly et dans les lies de l'ouest on prononce presque toujours samol.

Page 1