RIENS
La taille des Lougounorieos parut au savant navigateur que nous venons de dter, gén&alement au-dessus de la moyenne; leur structure forte et bien prise; la couleur de leur corps châtaine. Ils ont Je visage plat, le nez aplati par le haut et relevé par le bout, les lèvres épaisses, les dents unies et saines, les yeux grands, noirs, saillants, quelquefois auimés, mais la plupart sans expression. La barbe , cliez quelques-uns , est passablement longue, mais rare; leurs cheveux noirs , longs et épais , un ^u crépus , sont rasseinblés quelquefois en paquets sur la nuque et attachés avec la fronde. Ils enfoncent dans ce chignon un peigne à trois dents, sur le haut duquel flottent deux ou trojs
eûmes de la queue du phaétoo ; d'aues fois la chevelure reste éparse et forme une énorme frisure, comme chez les habitants de la Kouvelle-Guinée.
Leur ceiiiture , qu'on appelle tolcomme à Ualan , t \t Liitke, est un morceau de tissu d'environ six pouces de large', passant de derrièrepar devant entre les cuisses , et qui di tfère de celui des Ualanais en ce qu'il n'a point de sachet.
Ils jettent siir leurs épaules une espèce de manteau, semblable au puncho
Je TAmérique du Sud ou à la cnasuble 'un prêtre catholique, comme les habitants des tles Séniavine. Cette pièce de tissu , teinteordinairement en jaune , longue de trois archines(*) et large d'une archine et demie, est cousue ae deux lés en longueur, avec une ouverr ture au milieu pour passer Ja tête. Ils
(') L'archine est d« 0,17x1» d'aune en niit finuDiçui.
portent des chapeaux de forme coni-
aue, très-artistement faits de feuilles e vaquois, qui les mettent parfciftement a l'abri du soleil et de ta pîuic. C'est à ces commencements de bêtement qu'il faut rapporter le vif pIai^ir qu'ils éprouvaient a recevoir des chemises des Russes et à s'en parer continuellement, tandis qu'au contraire It^ Ualanais n'y attachaient aucun pri.Y.
tatouàgb.
Les Lougounoriens emotoieot pour se tatouer une espèce dnermintUe, dont le tranchant est dentelé; ils l' appuient sur le corps et frappent dessus doucement avec un petit maillet , ju!^qu'à ce qu'ils aient percé l'épidemif , qu'ils frottent ensuite avec le suc d'rr.e plante (car6era ou calophiUurn) ou a\ cir du charbon. Les jambes et la poitrine sont couvertes de longues lignes noires, ce qui donne aux premières l'apparence de bas rayés (voy. pi. 100 et 102). Ils tracent sur leurs mains plusieurs petits poissons , longs d*un pouce environ. II est remarquable qite ces figures portent les noHis de diverses îles. •
«Uii naturel nommé Peseng, dit Lûtkè, avait sur la cuisse gaud)e, audessus du genou', un certain nombre de poissons et de crochets, qui sîgniliaient Lougounor et les groupes Voisins; ensuite cliaque ligne sur la jambe et sur la main avait le nom d'une fie , à partir de Faounoupel jus<(u'à PelU .
Quand il eut compté toutes ces tles /il restait encore quelques traits, qu'il appela Mardna (Manila), Ouon^ Saîpariy etc.; et comme cela ne suffisait pas, il se mit à nommer en riant Ingrèsy Raussiala. Peut-^e que cet usage a été introduit pour conserver
filus facilement dans la mémoire les les de leur archipel. C'est une espèce de chapelet géographique. Quelquesuns d'entre nous concluaient de là que les insulaires sont dans l'habitude de tracer des lisnes pour chacune des fies où il leur plaît d'aborder, et qu'ils donnent à ces signes les noms de ces mêmes fies. Ils nous assurèrent que le$
OCEâNIE.
femmes se tatouent avec beaucoup de salée, mais les pigeons et les poulej goât dans les endroits qui sont cou- étaient fort de leur goût. Il nya que verts par le toi. Ils portent au cou des *des oigeons sauvages dans Tile; mais eoUiers de fibres de coco, ou des petits les habitants apprivoisent les poules anneaux faits de cosses de coco ou de autour de leurs maisons , quoiqu'ils coquillages , et quelquefois de morceaux d'écaîQe. Ils mettent des fleurs dans les larges trous du bout de leurs oreilles, et qudquefois des morceaux de bds de deux pouces en travers, teints en jaune ou en noir. Quelques tamols, à Vinstar des petits maîtres chinois, iafsseot croître les ongles des gros doigts.
a Us rendent encore plus désagréable la couleur de leur visage, natur<îllement basané, en le frottant d'une poudre de couleur orangée , qu'ils tirent de la racine d'une plante appartenant au genre des casius. Ils emploient cette poudre exactement comme les Kaioches se servent de l'ocre et de la suie; quelques-uns ne s'en frottent que le fit>nt, d'autres tout le visage, ou seulement les sourcils. Les tamols ne se teignent que la pume des mains; mais, en général, ils ont sur eux une telle quantité de cette teinture, au'il suffit d'une demi-heure passée dans leur société pour que les mains, les habits et le linee en soient .salis. On ne saurait attendre de la propreté d'un l>euple qui se barbouille le corps au lieu de le laver. »
Leurs cheveux sont remplis de vermine; aussi M. Lùtke ajoute qu'il n'ose assurer s'ils s'en régalent, mais, qu'à en juger d'après certains gestes, il j)ense ^, s*ils ne sont pas d'aussi déterminés phthiropbages que les Uaiariais, du moins ce régal ne leur est pas entièrement étranger.
IffDUSnUS ET USAGES.
On trouve beaucoup d'arbres à pain dans ce groupe. Les habitants en font cuire les fruits et les préparent pour la durée , en les faisant fermenter dans des trous. La fermentation \fss change en une pâte £étide , qu'on ap- Eiro ou hauro. Les Russes ne
\^ virent point manger les fruits du vaquois. ifs n'aimaient pas la viande
ne paraissent pas en nourrir. On a trouvé chez eux des chiens et des chats.' Us appellent ces derniers catOy d*où il suit évidemment, ou quMls les ont apportés eux-mêmes des îles Mariannes, ou que les Espagnols les leur ont apportés. Us appellent le chien co/àA, mot qui ressemble à celui de galàgo^ nom malai de cet animal , d'où l'on doit conclure qu'il est passé ici de l'ouest, ensemble avec l'homme, quoiqu'un gros chien vu par les Russes leur parût être de la race européenne.
On n'a trouvé dans ce groupe d'autres armes que la fronde , qu'ils tressent proprement et avec goût des fibres du coco, ce qui semble prouver que la guerre est rare ou même inconnue parmi ces insulaires. Us prenaient avec avidité toutes sortes d'objets en fer, mais de préférence à tout les haches.
Les briquets et les pierres à feu, ainsi que les aiguilles, leur font le plus grand plaisir, ainsi que les pierres à aiguiser. Les verroteries et autres ba-
Satelles de ce çenre n'étaient presque 'aucun prix a leurs yeux, ce qui prouve qu'ils prêtèrent l'utile à Tagréable.
Le métier sur lequel ils travaillent les tissus en fibre ue bananier et de cocotier est presque tout à fait semblable à celui des Ualanais. Leurs instruments de pêche et leurs filets sont fort ingénieux, et quelques-uns ont quelques rapports avec ceux des Européens.
Les habitants de Lougounor sont les plus orientaux des Carolins voya geurs.
Leurs courses les conduisent naturel lement à l'observation dfes astres; qu» seuls peuvent les guider en Tabsence de la boussole. Ils ont des nonts poiir toutes les principales étoiles, pour le» diverses époques du cours journahei du soleil , pour chaque jour du mois lunaire. Ils divisent rhorizon en vingt, huit points, ^p. qui certainement est k
moyen le plus naturel et le plus sûr pour celui qui n'a point à effectuer de, grands changements de latitude, et pour qui, par conséquent, les amplitudes des étoiles changent peu. Tel est le cas pour les Carolins, dont l'archipel s'étend principalement dans le sens des parallèles.
On doit en dire autant des habitants d'Ualan. Cette conformité prouve que les Ualanais , aujourd'hui sédentaires , appartiennent à cette même race voyageuse; mais, jetés sur une petite Ile éloignée de toutes les autres, et qui leur fournit abondamment tous les besoins de la vie, ils ont perdu l'habitude des voyages, à tel point qu'ils ont même oublié l'usage aes voiles. Certes les Lougounoriens sont plus habiles.
Lûtke nous apprend que Talîaour, le Tycho-Brahé lougounorien, recula jusqu'au delà de nie Peliy (Palaos) Penciroit où il faut ramper sous le ciel , si l'on veut aller plus lom ; et que les Ualanais , seulement à quatre lieues de leur île, s'il arrivait par hasard à quelqu'un d'entre eux d*être transporté à cette distance, délieraient bien vite leur chignon , dans la crainte d'être suspendus , comme Absalon, non aux branches d'un arbre, mais aux cornes de la lune.
LANQUB ET ARrriniÉTIQÏÏS.
La langue des Lougounoriens est beaucoup plus difiQciie à prononcer oue Tualanaise, et n'est pas aussi agréable à l'oreille.
Malgré la peine que prirent les officiers du SerUaviney ils ne purent recueillir que peu de mots, et dans ce petit nombre, il se trouve jusqu'à vingt expressions relatives aux idées ou aux choses les plus ordinaires, qui sont ou absolument les mêmes, ou pour le moins très-ressemblantes chez les deux peuples, et prouvent une même origine.
La moitié des nombres fondamentaux du système décimal sont pareils.
Il est peut-être plus difficile, après cela , d'expliquer la différence qui existe entre les deux langues, dans certains nombres, dans les noms des étoiles,
des époques du jour, du soleil, de la lune, de l'homme, de la femme, de presque toutes les parties du corps , etc.
AVIS ATJX NAVIGATEURS.
Lougounor n'offre pas plus de res> sources au navigateur que toutes les autres îles basses. L'approvisionnement d'eau douce dépena de l'abondance ou de la rareté des pluies. H n'y a point de bois. On peut espérer d'y faire une bonne provision de non de coco. Si on n'y trouve des fruits à pùn que dans certains temps, en revanéhe on n'y manque pas de poules, et il y a une grande quantité de pigeons.
kegurts des nvoiGèinss au départ dth
NAVIGATEUR SAGE ET HUBfAOT.
L'espace oocupé par Tarcfaipel des Carolines propres a été reconnu par le capitaine Lùtke, depuisl'tled'Ualan jusqu'au groupe d'Ouluthv ( îles Makenzie ou d'Égoy); il en a découvert douze, et il a décrit en tout vinet-six groupes ou îles détachées. L'arcnipel des Carolines , considéré iusque-là comme très-dangereux pour la navigation, sera désormais aussi sûr que les parages les plus connus du glone.
Dans son séjour dans ces ties et surtout à Lougounor, Lûtke sut mériter la bienveillance des habitants.
La veille de son départ de Lougounor, il parcourut cette fie, accompagné de son ami Peseng. Dans sa partie nord-est, ils rencontrèrent au milieu d'un bois épais un mur en pierre de deux pieds de hauteur, formant un cercle d'environ sept pas de diamètre, avec une ouverture d'un cété; tout le sol àans l'intérieur était jonché de feuilles de cocotier. Ce mur s'appelle Séfaiou , et l'espace compris dans l'enceinte , Enen, Peseng fit en> tendre que c'était un lieu de repos pour les gens fatigués; et s'étendant de tout son long , il lui conseilla d'en faire autant. Les jeunes insulaires de leur suite se mirent à cueillir là des noix de coco ; il paraît qu'il est exclusivement réservé pour les chefs.
OCÉAN I£
car perseime de la troupe ne prit la liberté de dépasser Teoceinte pour mettre le pied dans rintérieur^ pas même pour nous présenter les cocos , et les matelots qui l'accompagnaient lui serriient d'intermédiaires.
« Ils montent ici sur les cocotiers, ait Lîitke« eiactementde la même manière qu'àUahn, en s*emj)étrant les jambes avec une vieille feuille de vaquois; par ce mo]^en ils escaladent, comme arec une échelle , des troncs (i'arbn par&itement droits et lisses , et de quatre-vingts pieds de haut : mes matelots, les plus résolus d*ailleurs des enfants de lïeptune , avouaient qu'ils ne pourraient lutter avec eux. Pour to>sser la noix , ils enfoncent en terre un pieu pointu , sur lequel ils la fraj)- |)ent pour déchirer l'enveloppe extérieure. L'un et l'autre de ces moyens sont un rafQnement inconnu dans les autres fies de la Polynésie , et notamment aux lies de Sandwich. Là , les insulaires montent sans rien sur les arbres les plus élevés , et enlèvent à coups de dent la cosse et la noix.
• Je rôdai jusqu'à la (in de la soirée autour des habitations des insulaires, rencontrant partout le même accueil caressant. Quoique l'insupportable Farak-Farak ne cessât de nous poursuivre dès que nous approchions d'un endroit où étaient enfermées des femmes , la sévérité de la réclusion semblait être un peu relâchée; je rencontrai, le soir, sur la porte d'une maison, une vieille, mii ne songeait pas à m'éviter , mais a laquelle , par dépit , je ne fis aucune attention ; je vis ensuite deux jeunes filles qui me firent le compliment d'usage : Tamoly mamàl.
L'heure avancée ne me permit pas, à mon grand regret, de prolonger Tentrevue aussi longtemps que je l'aurais désiré; je n'eus que le temps de leur donner quelques bagatelles , qu'elles reçurent avec joie, et de voir qu'elles étaient très-gentilles et qu'elles ne différaient presque point des filles ualanaises , soit par la figure ou par l'accoutrement ; leur toi paraissait être seulement de deux ou trois pouces de largeur.
« Lorsque je fis connaître aux chefe mon intention de mettre en mer le lendemain , ils en [)arurent attristés.
Peseng me déclara très-intelligiblement que , restant à Lougounor , il pleurerait, et que lorsque nous serions déjà en Russie, il penserait souvent à ce que disait le capitaine Lûtke.
Cela passerait chez nous pour un vain compliment ; mais dans la bouche de ce qu'on appelle un sauvage, ces mots étaient l'expression d'un cœur véritablement boa. L'annonce de mon dé* part fit naître daus l'Ile une confusion générale; tous s'empressaient de mettre à profit , autant que possible , le peu de temps que nous avions à rester; ils apportaient tous des poules, des C09S, que chacun avait ; ils demandaient oes clous, des couteaux, etc., et je m'en retournai a\ec une assez bonne provision de toutes sortes de petits objets. Par un semblable calcul , l'invitai a mon tour Seien et Peseng a venir coucher à bord , désirant profiter encore de leur société. Entre autres renseignements, j'ai>pris d'eux les noms qu'ils donnent ici à plusieurs principales étoiles : ils passèrent une grande partie de la nuit à causer ensemble , sans seulement s'embarrasser s'ils m'empêchaient par là de reposer ; mais venant même m'éveiller toutes les fois qu'une nouvelle étoile remarquable se montrait à Técoutille.
« Rien ne nous retenait plus; nous commençâmes dès le point du jour à nous préparer à mettre en mer. Le groupe avait été reconnu en détail sur les embarcations, les chronomètres étaient vérifiés, et nous avions fait un grand nombre d'observations lunaires; je reçus beaucoup de visites d'adieu ; je fis présent à mes amis de divers instruments en fer, sans oublier les bagatelles pour les femmes, et je pris congé en recevant l'assurance qu'ils me pleureraient beaucoup, ^ous sortîmes du port vers les onze heures , en perdant à l'appareillage notre ancre de touée (la quatrième en moins d'un an) , qui s'était probablement accrochée à quelque roche; car tous les efforts de nos gens n'abouti*
rent qu'à casser le grelin sans pouvoir remuer l'ancre. »
PBOOIGIfiDSB MULTIPLICATION DBS POIS- SONS.
Les poissons fourmillent et multiplient d'une manière épouvantable dans cette partie de la Polynésie. A ce sujet nous allons donner quelques détails sur la prodigieuse multiplication des poissons (*). Les profonds abîmes de rOoéan sont peuplés d'une multitude d'animaux; et la profusion des germes, la multiplication des indivius, l'étonuante variété des espèces et des races, surpassent peut-être tout ce que les airs et la terre peuvent produire ensemble. La moindre goutte d'eau est un monde entier d'animalcules microscopiques ; quels milliards sont donc contenus dans le royaume des mers I Le lit des eaux est couvert de coudies épaisses de coquillages entassés et pourris depuis des milliers d'années ; la vase fourmille dlnnombrables vermisseaux qui pullulent sans cesse; et les rochers, les profondeurs, les rivages , les gouffres ,' les vallées , les montagnes sous-marines, sont des asiles où vivent, meurent, engendrent et s'entre-détruisent d'énormes multitudes d'animaux. La mer est un théâtre éternel de naissances et de destructions ; la matière y semble vivante et plus jeune ; tout s'y engendre pour s'y détruire et s'y reformer de nouveau.
L'on pourra juger de Firamense production opérée dans le sein des mers , par les détails suivants. Un hareng , de médiocre grandeur , produit dix mille œufs. On a vu des poissons pesant une demi-livre , contenir cent mille œufs. Une carpe, de quatorze pouces de lon£;ueiir, en avait deux cent soixante-àeux milJe, deux cent vingt-quatre, suivant Petit, et une autre , longue de s^ize pouces , trois cent quaranteKleux mille cent quarantequatre. Une perche contenait deux cent quatre-vingt-un mille œufs; une
(•) Voyw le Journal de» vo^aç».
autre trois cent quatre -vingt mille sir œot Quarante {perça btcùjperca^ Linn.). une femelle à^esturgmiL produit neuf cent dlxriieuf livres pesant d'œufs; et, comme sept de ces oeufs pesaient un grain , le tout pouvait être évalué à sept millions six cent cinquante trois mille deux cents œufs.
Leuwenhoek a trouvé jusqu'à neuf millions trois cent quarante- quat<« mille œufs dans une seule mante. Si l'on calcule combien de miUîons de morues en pondent autant chvpie année , si l'on ajoute une multinlicalion analogue pour chaque femelle ae toutes les espèces de pcdssons qui peuplent les mers, on sera effrayé deVioépuisable fécondité de la nature. Quelle ricliesse ! quelle profusion incroyable ! et si tout pouvait naître, qui sufDrait à la nourriture de ces légions innombrables? Mais les poissons dévorent eux-mêmes ces œiifs pour la plupart; les hommes , les oiseaux , les animaux aquatiques, les sécheresses qui les laissent sur le sajble aride des nvai;es, les dispersions causées par les courants , les tempêtes , etc. , détruisent des quantités innombrables de ces œufs, dont le nombre aurait bientôt encombré l'univers.
Si tous les œufs du hareng étaient fécondés , il ne faudrait pas plus de huit ans à l'espèce pour combler tout le bassin de l'Océan , car diaque individu en porte des milliers qu'il dépose à l'époque du frai. Si nous admettons que le nombre en est deux mille, qui produisent autant de harengs , moitié mâles , moitié femelles , dans la seconde année il y aura deux cent mille œufs, dans la troisième année deux cents millions, la quatrième année deux cents billions, etc., et dans la huitième année deux septiUions de harengs. Or , comme la terre contient à peine autant de pouces cubes , il s'ensuit que, si tout le globe était couvert d eau , il ne suffirait pas encore pour tous les harengs qui exis« teraient.
OCÉANIE
GBOUPB DES ILES SÉHI AVINE.
«OM« soavBS rA» &s« batu^bxs a cm »»v<-
KBVTBS IISS.
Après ayoir passé la nuit entre <|eiix bas groopes, te Séniai^ne ffagnait le côtéoocuiental de la grande Ile, quand il apen^ quatre pirocaes se dirigeant ^ers sa frég;ate, et Fabor^ant après Je
préitminahre indispensable du chant, ae /a daMt et des signes ^vec le chiffon Touge. Oéiaient des hommes du coaIt mon, qai n'avaient d*autres choses h eux qa^un peu d'eau dans des feuilles d'un arum, et même, peut-être pour cela, plus réservés et plus intelligents que les autres. On s'assura par eux que le nom de la grande fie est Pouynipet, Ils dirent avec assurance que le plus mérkiionaJ des bas groupes s'appelle Aiidemaj et avec moins de certitude que le plus au nord porte le nom de Paghenema. Les Russes apprirent de ces naturels les noms des petites lies, mais pas assez clairement pour pouvoir les porter surla carte.Voici ces non^s : Aïr, A p , Kouroubouraë , Paîti , Pingouiap , Ouneap, Aroé. II paraît que ce sont celtes qui sont près de Pouynipet. Meaîra, Avada, Mo, Ouaragalama, sont vraisemblablement celles qui forment le groupe Andema. Le groupe du nord se compose des îlesKapenoar, Ta , K.atelma, Tagaîk. Ils mentionnèrent encore l'Ile Ranteneraô, mais l'éqmpage ne pût comprendre où elle est située.
Toutes ces îles ensemble reçurent la dénomination d'îles de Séniavine, eii llionneur du célèbre amiral de ce nom.
Après s'être séparés des insulaires , les Russes gouvernèrent au nord et dirent adieu à leur découverte, regrettant fortemoit de n'avoir pu mieux connaître une terre qui semblait promettre aux navigateurs plus de ressources que toutes les autres îles de cet archipel.
Les îles Séniavine sont situées entre e^ 43' et 7« 6' de latitude septentrionale, et 201» i et 2020 de longitude occidentale du méridien de Greenwich.
ILE PODTKIPET.
Dans nie principale, Pouynipet, on reconnaît Faloupet du P* Cantovat
Pouloupa, dont les habitants des îled Ougaî parièrent au capitaine Duperrey, et Fanopé, dont il est question dans les récits de Kadou, ou mieu:^ encore Faounoupeî, nom qu'elle porte dans toutes les fies Caroh'nes occidentales , ainsi que nous-méme nous 1 avons entendu nommer.
Pouynipet a jusqu'à cinquante mil- Tes de tour; son point culminant, Id Hfontagne-Sainte;, ainsi nommée par les Russes, en mémoire de la victoire navale remportée sur les Turcs par Tamiral Séniavine, est de quatre cent cinquante-huit toises (deux mille neuf cent trente pieds anglais) au-dessus du niveau de la mer; son sommet assez uni ne permettrait pas de croire, au premier abord , qu'elle soit de près de mille pieds plus haute qu'Ualan.
. Sur sa partie nord-ouest est un endroit entièrement plat, d'où la terre s'abaisse rapidement vers la pointe nord-ouest de l'île (le cap Zavalicnine) , reraar«juable par un rocher d'environ mille pieds de hauteur, presque tout Ji fait à pic et qui paraît être de basalte; dans les autres directions, la terre s'abaisse Insensiblement du sommet au rivage. Il y a sur la côte méridionale une masse de basalte isolée et trèsdistincte , qui , vue de l'est et de l'ouest , ressemble a. une espèce de phare.
«Autant qu'on peut en juger pair l'ettérieur, la formation principale de Fîle, cotiime toutes les autres hautes ties de cette mer, est ïe basalte ; elle est, comme elles, entourée d'un re*cif de corail, sur lequel sont dispersées des îles de différentes grandeurs également de corail ; mais dans le port du Mouvant-Accueîl, et un peu plus loin, vers l'est, il V a même près du rivage des îles élevœs. Pouynipet est toute couverte de verdure, mais elle semble moins épaisse que sur l'Ile d'Ualan , sous le vent, c'est-à-dire, des côtés du sud et de l'ouest ; des mangliers et autres arbustes, poussant dans Peau, forment une bordure impénétrab're(voy.p/. 106).
Ou ne voit du côté du rivage que très-peu d'habitations, dont la plupart sont cachées [jar les bois ; mais la fumée qui s'élève de plusieurs endroit! et i$
grands bosquets de cocotiers témoignent de la nombreuse population de Pile, surtout dans ia partie du nord.
Celle du sud-ouest paraît moins peuplée. Les Russes y virent, en différentes occasions, environ cinq cents hommes faits. La population entière de rtle, y compris les femmes et les en&nts, leur parut s*élever à environ deux mille âmes. Ils virent aussi des hommes sur le groupe Paghenema, mais sans pouvoir déciaer s'ils y ont un domicile fixe ou s'ils y viennent seulement pour un temps. Dans tous les cas, le nombre eu est très-borné.
Les maisons sont entièrement différentes de celles d'Ualan; elles n'ont pas, comme celles-ci, le toit élevé aux extrémités, et elles ressemblent plutôt aux huttes des habitants des tles Carolînes basses. Les Pouynipètes diffèrent d'une manière frappante tant des Ualanais que des Garoiins; ils se rapprochent beaucoup plus, à l'extérieur, de la race des Éndamènes, c'està-dire , des habitants premiers de la Mélanésie, et, à en juger par le portrait suivant, tracé par Lûtke, il a tort de les comparer aux Papous.
« Les Pouynipètes ont le visage large et plat, le nez large et écrasé, les lèvres épaisses , les cheveux crépus ; chez quelques-uns de grands yeux saillants ex- (Nrimant la défiance et la férocité; leur joie est de l'emportement et de l'extra- Tagance; un riresardoniquecontinud , et leurs yeux errants en même temps de tous cotés, sont loin de leur prêter de l'agrément. Je ne vis pas un seul visage d'une gaieté paisible; s'ils prennent quelque cliose dans leurs mains, c'est avec un certain mouvement convulsif , et dans la ferme intention de ne pas lâcher prise tant qu'il y aura possibilité de résister. La couleur de la peau deces hommes turbulents est d'une nuance entre la châtaine et Tolive; ils sont d'une taille moyenne et bien faits ; ils paraissent être forts; chacun de leurs mouvements annonce la résolution et l'agilité. Leur vêtement consiste en un court tablier bigarre, fait d'herbes ou de lames d'écorce de banauier séchée, qui, s'attachant à la
ceinture , descend jusqu'à moitiécuisse , comme chez les habitants de Radak.* Ils jettent sur leurs épaules un morceau de tissu d'écorce de mûrier {mons papyrifera)^ et d'écorce de l'arbre à pam, selon M. le docteur Mertens; mais nous nous rangeons à l'opinion de M. Lûtke; car c'est avec le morus pànvHfera qu'on Êiitces tissas àXaîti et a Houaî. il y a quelquefois une fente dans le milieu par laquelle passe la tête, absolument comme dans le puocho de r Amérique du Sud, et dans les manteaux que nous avons vus dans tes Ues Carolines occidentales.
Nous avons combattu l'opinion de M. Lûtke, qui les fait venir des Papous de la Nouvelle-Guinée; nous les croyons Endamènes et originaires de la Nouvelle-Irlande, qui n'est éloignée d'eux que d'environ deux cent trente lieues, distance beaucoup plus courte que celle à laquelle leshabitants des basses tles Carolines étendent ordinairement leurs courses.
L'expédition russe ne put observer les productions de l'île Pouynipet; mais probablement elles diffèrent peu de celles d'Ualan, et le climat doit v être aussi humide que dans cette dernière tle.
CHIEN SàDVàOE.
Les Russes trouvèrent à Pouynipet le chien dont on niait l'existence dans l'archipel des tles Carolines, et Lutke pense qu'il est venu d'une autre contrée avec les habitants. Celui qu'il put obtenir des indigènes était d'une race tout à fait différente de toutes les races de chiens européens ; il était de la taille d'un chien danois et lui ressemblait
8 lus qu'à tout autre; un front large, es oreilles pointues , une longue queue presque toujours pendante, lui donnaient le même caractère de sauvagerie et de défiance qui distinguait ses maîtres; il avait le poil court, rude, blanc, tacheté de noir; et quoiqu'il ne parût pas avoir plus de trois semaines, il était si sauvage, dit Lûtke, qu'il ne sortit pas.de quelques jours de dessous un afftlt de canon, etqu^il grognait continuellement. U s'accou-
OCÉANIE
tama plus tard à Téquipage, mais 0 ne se défit point de son artificieuse méchanceté , et lorsqu'il voyait quelqu'un qui lui était étranger, il cherebait à se glisser derrière lui et à le mordre aux jambes; il n'aboyait jamais, mais il hurlait quelquefois. Au port deLloyd, dans Tarchipel de Mounin-Sima , ou l'emmena un lour à terre , et il se mit aussitôt à fuir dans le bois , et mordit à la main l'homme qui chercfaai't à le prendre. A l'arrivée du Seniavine à Cronstadt, près de Pétersboarg, il saisit aussi la première occasion de s'^uir, et on ne le revit plus.
XXnJCÀTION nu phénomène de Là PHOS- PBOaESCEHCB DE L'OCÉAN POLYNÉSIEN.
Nulle part sans doute la phosphorescence de l'Océan n*est plus grande S 'au centre de l'immense archipel des rolines. Ce phénomène est un de ceux qui ont le plus divisé les savants. Nous en donnerons ici l'explication qui nous a paru la plus naturelle , dont nous extrairons la première partie d'un écrit de M. le docteur Coates, Américain, voyageur distingué dans l'Inde, et la seconde du savant M. B. de Saint-Vincent.
Les mollusques et d'autres animaux marins, dit M. Coates , sont doués de phosphorescence comme le ver luisant et la luciole; mais cette faculté est exercée par eux sur une bien plus grande éâielle.
Lorsque pendant la nuit l'on observe attentivement la vague qui vient expirer sur la grève, on remarque qu'au Qioment de sa chute elle iette une lueur légère, et que, lorsqu'elle se retire pour faire place à une autre, le sable est un instant couvert d'étincelles, qui ne font que scintiller et disparaître. Ces lueurs peuvent donner une idée de ce que l'on entend par la phosphorescence de l'Océan.
Dans tous les temps, et presque dans toutes les situations, l'écume soulevée par la proue d'un vaisseau est parsemée de petites étoiles argentées qui «e roulent sur les flots et s'évanouissent dans le sillage. Ces parcelles brillantes sont de telles minicules qiroj
a peine à les isoler du liquide qui les contient. D'ailleurs, une fois hors de leur élément, elles perdent immédiatement leur radiation, qui cesse avec la vie de l'animal. Le petit nombre de celles que j'ai pu examiner étaient des mollusques gélatineux et des crevettes microscopiques; les premiers étaient lumineux dans toute leur substance, et les autres, comme le ver luisant, tiraient une lueur intermittente d'un foyer placé sur leur queue.
C'est principalement dans les régions tropicales, dans l'océan Indien et dans le grand Océan que ce spectacle se déploie dans toute sa splendeur ; le vaisseau laisse derrière lui une trace de feu , et quelquefois l'on voit rouler sous la quille ues globes enflammés,
?|ui passent à plusieurs toises de proondeur. Ces globes ont généralement la grosseur d'une barrique; mais Péron et Lesueur en ont vu dont le diamètre était d'environ vingt pieds. Alors la crête de la vague ressemble à une ligne de phosphore; chaque coup de rame, chaque plongeon du sceau produisent un éclair et éparpillent des scintillations. Les poissons un peu gros se trahissent par la queue cométaire qu'ils laissent après eux , et cette clarté suffit souvent pour \e& harponner avec sûreté.
La mer ressemble quelquefois à un champ de neige , et Péron assure qu'elle se teint aussi de couleurs prismaiiques qui varient à chaque instant; mais ces phénomènes sont rares.
Un des cas les plus remarquables de la phosphorescence de TOcéan a été signalé par un navire qui se trouvait dans les parages de Tristan (V Acunha, La nuit était sombre et humide, et la brise trop-faible pour enfler les voiles; le navire roulait lourdement; un rideau de brouillard, qui s'était montré au nord au coucher du soleil , s'avançait sur lui comme une immense muraille, et menaçait de l'engloutir. En ce moment, un éclair s'étendit sur toute la surface de la mer, qu'il illumina complètement. Il se renouvela cinq ou six fois de suite, à des intervalles de quelques secondes, et le
brouillard s'abattit sur le navire. La brise s'éleva aussitôt : on tendit les voiles, et le bâtiment reprit sa course. On n'eut pas le temps ae reconnaître quel animal avait produit les éclairs; mais le vaisseau traversa dans la nuit plusieurs bancs d'insectes aquatiques, et c'est d'eux sans doute que provenaient de si grandes lumières.
Quelques savants ont vu dans ce phénomène l'effet de Télectricité occasionnée parla friction des vagues ; d'autres le résultat d'une sorte de fermentation locale produite sous certaines conditions. Un grand nombre d'entre oiix l'ont attribué à la phosphorescence bien connue du poisson corrompu, ou à la décomposition de ses débris ; mais la véritable cause paraît être l'illumination volontaire ue certaines espèces d'animaux marins, presque tous du ^rcnre des mollusques ^ et quelques-uns du genre des crustacés.
L'hypothèse de Télectricité est la moins soutenabie; car, lors même q'i'on accorderait la possibiHté d'obtenir dans un fluide agité, qui n'est pas un conducteur parfait, une lueur électrique semblable à celle que donne l'attrition du sucre blanc et du verre «.'ans l'obscurité, la loi physique, qui veut que des causes semblables produisent des effets semblables, donnerait droit d'attendre une diffusion uniforme de la phosphorescence sur une grande étendue d'eau placée sous le même méridien, et il n'en est pas ainsi; un vaisseau est parfois entouré d'une clarté suffisante pour qu'on puisse lire sur le pont, et l'instant d'après il est plongé dans l'obscurité la plus profonde. En outre , félectricité se dégage surtout dans une atmosphère froide et sèche, tandis que la phosphorescence de l'Océan est plus forte dans les climats des tropiques , et n'est point arrêtée par la pluie ni l'orage. La supposition d'une fermentation de la snrface de l'eau n'est pas plus satisfaisante; car un tel procède entraînerait une égale expansion de la lumière sur tout l'espace sur lequel il agirait : mais la matière lumineuse est presque toujours visible sous la forme de masses ou de
S articules distinctes , et le petit nombre 'exceptions à cette règle ne suffit pas pour admettre une explication selon les lois connues de la termentation. La lumière radiée par le poisson en état de corruption est une théorie plus spécieuse; mais elle ne résiste pas à râ>jection de l'étendue immense de Pillumination. On a démontré dans qudle proportion incalculable se reprôidui^ sent les animaux océaniques ; leur mort arrive dans la même proportion; M^âfS fair et l'eau abondent en dépurateurs qui se nourrissent de tout ce qui meu^Et à la surface ou au fond des eaux. L'albatros, l'oiseau des tempêtes, le pi*> geon du Cap, les mouettes, et autres volatiles qui planent par milliers sur l'Océan, saisissent tout ce qui s'o^e à leur voracité. Ils suivent les vaisseaux pendant des jours entiers, pour guetter les débris de la cuisine du bord , et on les prend souvent à l'aide d'uue ligne et d^in hameçon garni de viande.
Lorsqu'ils meurent, ils sont à leur tour dévorés par les poissons, et 1^ débris du repas de ceux-ci deviennent la nourriture des mollusques. Les eaux sont ainsi tenues dans un état continuel de pureté, et il n'y a peut-être pas dans une lieue cubique d'eau assez de matière en putréraction pour rendre un pied cube lumineux. On ferait quelquefois le tour du monde sans rencontrer un animal en putréfaction flottant à la surface de la mer.
Quant au but dans lequel s'exerce la phosphorescence des mollusques, le diamp des conjectures est ouvert è cet égard; mais lorsqu'on réfléchit que le poisson est attire par la lumière, et que des testacés sortent de leur élément naturel pour venir ramper autour d'un feu allumé sur la grève, on est bien tenté de croire que des animaux qui ont peu de moyens de locomotion ont été doués de cette faculté lumineuse, afln d'attirer facilement leur proie à leur portée (*).
Nul doute qu'il n'existe dans l'Océan beaucoup d'animalcules, des crus-
(*) Le reste de cet article est extrait d'un article »ur la mer par M. de SAtut-Yinoent,
OCÉANIE
tacés et même beaucoup d'animaux très-pbosphoresceots, qui contribuent à son éclat nocturne, comme il existe des lampyres et des taupins qui brillent sur la terre et dans les airs, en contribuant à la beauté des nuits de nos campagnes, sans que néanmoins ces petites bétes soient les causes du dair de lune. Npus ne reproduirons conséquemment pas ce qui a été précédemment établi, en nous bornant à remarquer qu'en dépit de tout ce que nous aFons pu dire, il se trouve encore des naturalistes qui répètent textuellement les mauvais raisonnements que nous avons attaqués, et qui cherchent toujours la cause unique de la phosphorescence des mers dans les animalcules invisibles. Ils appellent éternellement à leur aide le noctUuca miliaris, Suriray, zélé naturaliste du Havre, ayant observé des myriades de ces animaux, et les ayant trouvés lumineux, les regardait comme la cause principale du phénomène. S'ensuit-il que les mers des régions antipodes , où ne se trouvent pas de noctuuca miliaris ^ ne scintillent que par elles? Une erreur matérielle, lorsqu'elle obtient possession d'état dans la science, à l'aide de quelques déclamations prises pour du style ouffonien, est une chose terriblement difOcile à ruiner!
Dans toutes les régions de l'Océan , dès que le jour disparaît, une nouvelle lomtôre semble jaillir du sein des eaux , comme pour tempérer la lugubre tristessedont se frappe l'immense étendue.
Aux crêtes des vasues qui retombent sur elles-mêmes; dans le remous continuel opéré autour du gouvernail des grandes comme des moindres embarcations; dans les lames qii'entr'ouvre la proue du vaisseau; enfin, dans les flots tumultueux qui se brisent sans interruption sur les rochers et les rédfe, ou se déroulent sur de longues plages, les parties écumeuses ou agitées des eaux brillent d'une multitude de points scintillants. Ces points, quoicfue éblouissants, sont souvent presque imperceptibles; d'autres fois ou dirait les éclairs précurseurs de la foudre.
Coudant, un vaisseau poussé par les
vents impétueux au sein des mers et de la nuit, laisse au loin derrière lui une trace éclatante qui s'efface avec lenteur. Des rivages sablonneux baignés par l'onde amère, des algues ou autres productions de l'Océan qu'on vient d en retirer, paraissent tout à coup lumineuses dans l'obscurité, pour peu qu'on les toudie ou qu'on les agite ; de sorte que le pied ou la main de l'homme, posés sur l'arène, y impriment des vestiges oui brillent d'une lueur semblable à celle des lampvres.
Il existe des parages, et particulièrement ceux des pays chauds et de la ligne, où de telles muettes sans nombre produisent un éclat très -remarquable a l'extérieur même de l'Océan. Un baguet d'eau de mer puisé pendant le jour, et dans lequel on s'est assuré, par le secours d'un verre grossissant, ou'il n'existe aucun être animé, produit de même l'obscurité; quand on le remue, des points lumineux, et laisse jusque sur les corps qu'on y plonge des indices de phosphorescence. Si l'on garde cette eau^ si on la laisse se corrompre, elle perd sa qualité étincelante.
Outre ces étincelles lumineuses dont il vient d'être parlé, les grandes eaux sont remplies par une multitude d'êtres qui répandent des lueurs inhérentes à leur organisât ion.Un animal chez lequel cette propriété est éminente est le monophora noctiluca^ N. , pyrosoma de Péron . Ces êtres lucifères appartiennent tous à la classe des vers diaphanes et gélatineux , tels que les méduses , les béroës et les bipnores , flottants dans le vaste sein des mers. Ils paraissent maîtres d'une lueur dont, à leur gré, ils augmentent ou diminuent l'intensité, et qu'ils font cesser totalement quand ils paraissent le vouloir. S'il n'était pas démontré que de tels animaux sont dépourvus du sexe , on pourrait présumer qu'en leur donnant le pouvoir de manifester leur existence au moyen d'une lumière qui leur est propre, la nîiture permit qu'ils pussent faire de cette lumière un signal d'amour, et ou'un sexe se servît de ses feux pour allumer les feux de l'autre. Il semble d'abord que
L'UKIVERS.
des êtres à peine organisés, jetés sans défense et sans moyen d*écnapper au sein d'un élément dont les chocs sont -terribles, d'un élément habité par des créatures voraces et monstrueuses, auxquelles une immense quantité de nourriture sans choix est nécessaire pour alimenter leur masse bizarre; il semble, disons-nous, que ces êtres n'ont reçu de la nature une organisation diaphane qu'afin que, confondus par leur transparence avec les fluides où ils vivent , tes ennemis qu'ils ont à i^outer ne puissent profiter de leur inertie pour en détruire les races entières. Cependant par quelle vue, en apparence contradictoire, la nature leur a-t-elle donné.une qualité opposée à celle qui leur permet de se confondre avec ce qui les environne? pourquoi dans le silence et durant les ténèbres les voit-on, en quelque sorte, s'élancer hors d'eux-mêmes, et répandre au loin les indices de leur fragile existence?
Il y a plus , c'est à l'instant même où se présente un péril que les animaux phosphoriques répandent leurs lumières humides; ils semblent avertir par leur émission qu'ils sont là; et loin que le timide sentiment de leur extrême faiblesse les porte à se tenir obscurément épars dans les flots qui les balancent confondus, ils brillent au milieu des dangers. En effet, ce n'est que lorsqu'on tourmente des animaux pareils qu'ils lancent leurs feux dans l'obscurité , et c'est seulement entre les vagues qui les froissent en se heurtant, ou par le choc d'un corps résistant, ou bien au sillage d'un vaisseau dont le remous les fatigue, qu'on voit tout à coup scintiller leur masse incandescente.
L'analogie des vers mollusques, qui forment une famille naturelle tresremarquable, et des microscopiques, appelés provisoirement infusoires , est SI marquée, qu'on a cru pouvoir en conclure que , comme les mollusques gélatineux, les myriades d'animaux imperceptibles que contiennent les eaux de la mer ont la faculté de briller également à volonté, qu*ils déploient de même cette faculté dans •
les mêmes circonstances, et que c'est à cette phosphorescence des microscopiques marins qu'il faut attribuer cdie de l'Océan. Le plus grand nombre d'étincelles phosphoriques, dans les anm d'algues qui servent de retraite à on plus grand nombre d'infusoires, serait une présomption en faveur de cette opinion à peu près reçue. Mais pour-
guoi les paramaecies, les cylides, les ursaires et les vorticelles d'eaa dooce ne sont-elles pas aussi phospborigaes?
pourquoi dans les grands mrais, où le microscope nous montre une aussi grande quantité d'animalcules imperceptibles à l'œil désarmé que d'eau marécageuse, ne voyons-nous rien de semblable, même en diminutif, m lueurs jaillissantes de la mer immense, cependant non moins peuplée?
Avouons-fe franchement, on n'a encore publié aucune observation microscopique dont on puisse appuyer l'opinion de ceux qui expliquent la phosphorescence de la mer par les microscopiques dont elle est remplie. Ce n'«st que sur l'analogie, souvent tronh peuse , qu'on a bâti ce système et brodé des canevas à déclamations. Personne n'a jamais dit avoir vu de ses veux briller un mollusque invisible à Vœil nu, pas plus qu'un inflisoire. Quanta nous , qui durant notre voyage dans un autre hémisphère avons scruté toutes les eaux , nous n'avons que par hasard trouvé quelques microscopiques dans celles qui scmtillaient, et ils n'y scintillaient pas. ^ous avons d'autres fois éteint la lampe astrale, dont Féclat nous servait pendant des nuits entières à éclairer le |K)rte-objet de notre microscope, quand son champ embrassait des milliers de petits animalcules dans une goutte d'eau de mer, et nous avons cesse alors de distinguer quoi que ce soit. Pour peu que les microscopiques mis en expérience eussent été lumineux, ils fussent demeurés visibles.
Il nous est conséquemment démontré que les animalcules marins sont pour rien ou pour peu de chose dans un phénomène ou'on leur attribue cependant aujoura'hui, par analogie, uun commun accord , et principalement sur
OCfiANiK,
J^aatorité de ^éron; ce qui conGrine cette maxime da grand Bacon : « Que Tanalogie et le consentement unanime des hommes ne sont pas toujours des preuves suffisantes de la certitude des choses.»
lie passage que nous Tenons de transcrire nous a valu quelques observations criUqoes de la part d'un naturaliste dontplasieurs découvertes portent un grand earactère d'exactitude, à Vopinion duquel le bon usage qu'il fait habituellement du microscope, sur les bords de la mer qu'il habite, donnerait un grand poids, s'il restait le moindre doute au sujet de la participation, comme cause ttni^t^ 9 des animaux marins dans la phosphorescence. Cet oi)servateur, qui paraît tenir fermement à ce que cette phosphorescence vienne sans exception d'animalcules lumineux , mais gui ne nous dit pas avoir trouvé de véntable microscopique brillant dans les ténèbres sur son porte-objet, nous alloue les observations d'un naturaliste qui découvrit naguère des crustacés marins presque imperceptibles et phosphoriques sur les rivages de la Martmique. Nous n'avons garde de douter au fait : personne n'ignore que Banks {Trans. phU., 1810, part. 3) observa en pleine mer le cancer fuigens y qui, selon l'expression de ce savant, répandrait des flammes trèsvives. Des le milieu du siècle dernier, on connaissait un autre petit crustacé du Malabar, appartenant au genre lyihceux* qui, s'agitant dans l'eau, y brillait d'une teinte bleue; et déjà Ûiville (J^fém. des savants étrangers, t. III) pensait qu'une sorte d'huile lumineuse , provenue de semblables animaux , causait la phosphorescence de l'Océan.
Pui.squ*il existe d'ailleurs tant de médusaires grands ou infiniment petits, doués de la faculté de briller, il peut fort bien exister des crustacés à qui cette faculté soit également départie, en plus grand nombre encore que ne le suppose notre correspondant qui parait n'en connaître qu'un. Ces crustacés, qui se multiplient en tels ou tels parages, comme les daphnies et autres entomostracés le font par myriades dans
nos citernes ou dans certains marais, produisent , nous n'en saurions douter, un effet resplendissant, comme le font des pyrosomés, des béroës et des biphores. Les observations de Gaimard ne laissent d'ailleurs aucun doute à ce sujet, et Lesson, analysant dans le Bulletin des sciences ^naturelles et géologigues (septembre 1825, n. 9, p. 130), les travaux de son jeune ami, dit : c( Nous-mêmes dans les mers des régions chaudes, nous vîmes souvent des points d'azur, jouissant de l'éclat des pierres précieuses, s'agiter avec une rapidité extrême, et jamais nous n'eussions pu nous douter que cet effet était produit par une extrêmement petite crevette bleue, que nous saisîmes avec une étamine, et que nous ne distinguâmes qu'avec une très-forte loupe, » Quoy et Gaimard, en s'occupant de la phosphorescence de la mer, rapportent à ce sujet des choses fort dignes d'être annotées. Ils racontent {j4nn. des sciences naturelles, t. IV, p. 12) qu'étant mouillés dans la petite lie de Rawak , directement placée sous réquateur, ils virent un soir sur l'eau des lignes d'une blancheur éclatante.
En les traversant avec leur canot, ils voulurent en enlever une partie; mais ils ne trouvèrent qu^un fluide dont la lueur disparut entre leurs doigts. Peu de temps après, pendant la nuit, et la mer étant calme, on vit près du navire beaucoup de ces zones blandies et fixes-, en les examinant, on reconnut qu'elles étaient produites par des zoo • phytes d'une petitesse extrême, et qui renfermaient en eux un principe de phosphorescence si subtil et tellement susceptible d'expansion, qu'en nageant avec vitesse et en zigzag, ils laissaient sur la mer des tramées éblouissantes, d'abord larges d'un pouce, qui allaient ensuite jusqu'à deux ou trois par le mouvement des ondes. Leur longueur était quelquefois de plusieurs brasses. Générateurs de ce fluide, ces animaux l'émettaient à volonté. Un bocal, qu'on mit à la surface de la mer, reçut deux de ces animalcules, qui rendirent immédiatement Veau toute lumineuse. I^es observateurs de
qui nous Tenons d'emprunter ces faits conviennent qu'ils n^ont jamais pu distinguer sumsamment ces animalcules générateurs d'un fluide si phosphorescent. Ils ajoutent que le calme, la chaleur, et surtout une surabondance d'électricité dans l'atmosphère , accroissent l'intensité de la phosphorescence.
Ils ont remarqué, après avoir manié des masses d'animaux lumineux, et cette viscosité brillante qu'ils supposent en être formée, mais où la transparence ne permet pas d'en apercevoir, que leur odorat a toujours éprouvé une sensation pareille à celle que produit une grande quantité d'électricité accumulée sur le plateau d'une machine éieetrique. Telle est la funeste autorité de l'habitude et des déclamations de certains voyageurs amphigouriques, que leurs admirateurs sont parvenus à ériger en oracles, qu'après avoir expose d'une manière élégante et lucide les faits si importants que nous venons de reproduire, nos deux savants voyageurs repoussent toute idée de coopération électrique dans la phosphorescence, ne veulent pas que la mucosité de la mer y concoure, proclament comme causes uniques de toute phosphorescence les animalcules invisibles, et déclarent enfin oiseux de rappeler des systèmes que la seule observation devrait renverser. INous n'avons jamais entendu établir de système sur la phosphorescence de la mer, et loin gue l'observation renverse ce que nous en avons imprimé il y a vingt-cinq ans environ, ce qui vient d'être rapporté confirme au contraire notre manière de voir, cependant diamétralement opposée à celle de Quoy et de Gaimard. Ces voyageurs ne s'etant jamais servis de microscope, comment peuvent-ils décider aue la viscosité marine soit pénétrée d'animalcules capables seuls de lui donner la faculté d'étinceler? Reconnaissant dans les corps phosphorescents une odeur particulière à Télectricitéf comment prononcent-ils que l'électricité ne peut entrer pour rien dans la phosphorescence? Enfin, si de petits zoopnytes imperceptibles laissent des traînées lumineuses de plusieurs bras-
ses de lonfueaîf et rannlissent des vases considérables d'une lumière bamide, la matière phosphorique, ànanée de leur corps presque sans dimeosion, est-elle un composé d'autres animalcules, et les microscopi([oes, qui en élaborent et répandent une qnaih tité tellement supérieure à leur masse, sont-ils autre chose que les préparateurs d'une substance brillante par ellemême, alors qu'elle est émise? Nous le répétons; ne ce que des animaai marins §^nds ou petits sontpbospboriques , il ne s'ensuit pas (pie toute phosphorescence marine doive être nécessairement attribuée à de tels animaux. L'avancer, le soutenir, traiter d'absurde, comme le fît Péron, et comme le font ceux qui se sont égarés sur ses traces, toute autre eicplication de la phosphorescence, que celle mi'oR peut emprunter des polypes invisibles, de médusaires et de crustacés, ne nous semble pas admissible en bonne logique. S'il nous était donné d'apercevoir le globe terrestre d'un point de cet espace' à travers lequel remporte sa rotation diurne, et que, dans l'obscurité de l'une de ses nuits, nous pussions discerner, volant à travers les campagnes, les lampyres, les fulgores etl« taupins, dont 1 éclat est souvent si vit, expliquerions-nous par la phospborfscence des insectes les aurores boréales qui viendraient en même temps que ces insectes embellir la nuit? N'est-»
donc dans l'étendue des mers d'autres corps lumineux que ceux dont il vient d'être parlé? Pérou lui-même rapporte (voy. aux Terres austr. , t. IV, p. I^o)
a n'ayant fait draguer dans les parages u cap Leuwin, par quatre-vingwi^ou cent brasses, non-seulement des zoophytes divers , « mais des fucus et des uives en grand nombre étaient phospbori' ques , et ce spectacle était d'autant plus agréable que la pêche se faisait dans les ténèbres. » Notre voyageur qu".
dans la suite de son mémoire (p. l^^.u établit que la mer diminuant de chaleur à mesure qu'on s'y enfonce, doit enfin demeurer dans un état de con^' UUUm étemelle dans ses abîmes, note ici que, par une assez grande proton-
OCÉANIE
deur, les productions qu'on ramenait, sans en excepter les fîicus et les ul?es , n^étaient ps seulement lumineuses, mais ou^elles étaient plus chaudes de trois degrés au moins que la surface de l'Océan. Sans relever cette contradiction, nous rappellerons les observations de Leroy, professeur à l'École de médecine dé Montpellier, et les conséquences qu'on peut tirer des expériences fort bien faites par ce physicien (Savants étrang. , t. III, p. 143). Il remarqua, tout comme nous, « que l'eau de mer n'était lumineuse que lorsou'elle était agitée, et qu'elle rcpanaait d'autant plus de lumière oue ragitation était plus forte; que si 1 on iTieUait de cette eau dans un vaisseau découvert, elle cessait absolument d'être lumineuse après un certain temps, quelque fortement qu'on l'agitât; que si au contraire elle était contenue dans un vase bien clos, elle conservait plus longtemps sa propriété phospborique, ce qui eût été le contraire si la phosphorescence eût été produite par des animalcules qui meurent ou ne se développent pas dans les Tases fermés. » Leroy rendit au contraire de l'eau de mer nbosphorique sans l'intervention de nul être vivant.
II mit dans de Teau , qui était peu ou point lumineuse, différents poissons morts, tels que des harengs et des merlans; dès que la substance de ces poissons éprouva un commencement de putréfaction, ce qui arriva au bout de Tîngt^uatre heures, la surface de l'eau mise en expérience devint entièrement lumineuse, et quand on la voyait Je jour, elle paraissait couverte d'une matière grasse : cette phosphorescence , comme artificielle , subsistait pendant six ou sept jours. On a répété l'expérience avec de l'eau douce, dans laquelle on avait fait dissoudre du sel
il y a déjà bien longtemps van Helmont, que la seule matière huileuse, donnée par les poissons corrompus, modifiée par du sel marin, suffisait pour proouire le phénomène qui nous
occupe. On observa encore que Teau devenue phosphorescente le paraissait plus ou moins , selon la nature du corps avec lequel on Tagitait; de sorte que le mouvement déterminé avec un instrument de fer y produisait plus de bluettes que celui qu'on y donnait avec la main, et que celui (]u'on y donnait avec la main en produisait encore plus Que l'agitation causée par un morceau ae bois. Ces derniers essais prouvèrent que réiectricité pouvait entrer pour quelque chose dans la phosphorescence.
Cependant Leroy ne proclama point qu'il avait surpris un secret de la nature, et ne traita pas d'absurdes les naturalistes qui ne voyaient pas comme lui. Ses travaux passèrent presque inaperçus, et l'on s'en tient encore généralement aux erreurs anciennes, adoptées et pompeusement reproduites dans la relation du Voyage aux terres australes, ainsi que dans la compilation qui commence le tome XXI du Dictionnaire d'histoire naturelle publié par le libraire Déterville.
L'illustre Forster (Reinhold) avait déjà soupçonné que le phosphore devait aussi entrer pour sa part dans une merveille que, d un commun accord, tout le monde désignait sous le nom significatif et si pittoresque de phosphorescence. Nous développâmes cette idée dans notre voyage aux quatre îles des mers d'Afrique, en décrivant sans boursouflure le spectacle que présente une mer étincelante; croyant que plusieurs autres causes pouvaient y joindre leur action, nous disions (t. I, p. 113), dès l'an XIII de la république : « Plusieurs naturalistes nient que ce soient les animalcules qui produisent les scintillations de reau salée, scintillations bien différentesdes lueurs que répandent les animaux lucifères visibles. Ces naturalistes croient que la mer, peuplée d'êtres innombrables qui , de même que ceux de l'air et de la terre, naissent pour mourir, doit avoir vu se corrompre dans son sein des mjnriades d'animaux huileux, dont la plupart furent d'un volume considé- • rable; et que cette corruption, jjui est continuelle depuis tarit de milliers de
siècles 9 est Ift source d'un phosphore maritime dont l'éclat jaillit au moindre choc. En effet, il n en n'est pas de rOcéan toujours agité comme de la terre relativement immobile. A mesure que les êtres nourris par cette dernière cessent de vivre et se décomposent à sa surface, l'eau du ciel, pénétrant dans son sein nar infiltration, les pesanteurs spécinques, les attractions proprés aux molécules dont se composaient les êtres dissous, le temps et la stabilité, ou d'autres causes inconnues , suffisent pour que les éléments des corps détruits se mélangent tranquillement les uns aux autres selon certaines lois de la nature . et reparaissent à la surface du sol en êtres nouveaux, ou dans son intérieur en substances, à la formation desquelles concourt la dissolution de toutes lés autres. Dans la mer, au contraire, l'impulsion permanente d'orient en occident qu'on lui attribue , capable de rouler au hasard toutes les molécules internes qui s'y rencontrent, l'action des marées, celle d'impétueux courants qui se côtoient ou qui se contrarient, le heurtement perpétuel des vagues poussées en tous sens par les vents décliaînés; enfin, mille autres causes de mobilité éternelle, ne permettent guère ces juxtapositions nécessaires pour la prompte recomposition des corps. Les débris de tout ce qui s'y désorganise, promenés par la force des courants, battus et mêlés par les tourmentes, se pénètrent, se confondent, et finissent par s'amalgamer à l'eau qiui les tient en suspension au milieu de son agitation terrible. De là ce principe onctueux et gras de l'eau de mer; de là encore cette amertume affreuse et cette mucosité remarquable, quand on écarte avec précaution l'extrémité des doigts qu'on a mouillés pour la reconnaître. La salure de rOcéim n'a peut-être pas d'autres raisons ; et alors il est naturel de chercher dans le phosphore, qui a dû provenir de tant de putréfactions et de mélanges, l'une des causes de la phosphorescence de la mer. Au reste, comme beaucoup d*autres causes tendent à décomposer les eaux , en opérant
la diminution de leur masse liquide, et que ces causes n'acissent pas auss?
directement sur les suostances queceg eaux tiennent dissoutes dans leur éUt de fluidité, il se pourrait trèsèieo que la mer diminuant à mesure que le globe vieillit, le sel, le principe muqueux, l'amertume et la phosphorescence augmentassent de jour en jour. > De teUes idées fondées sur l'observation, émises avec réserve, et déduites de ce m'avalent dit avant nous d'habiles poj^i' ciens , ne devaient pas être tentées arec un superbe dédam par qui n'arait observe la nature ç[u'à travers le prisme romanti^e déjà mtroduit chez quelques écrivains qui traitaient des sdenr ces physiques vers l'époque où les débris de 1 expédition Baudin rerireot l'Europe. Ce n'était point une hérésie chimique que d'admettre dans l'eau de la mer, au milieu d'une mucosité gui le pouvait mettre à l'abri du contact de l'air atmosphérique, un phosphore liquéfié, qui , venant à se dégager de sa Ï>rison en se mettant en contact avec 'oxygène dont la mer est aussi remplie , répandait sa vive lumière au moment du dégagement. Ne connaît-on pas les belles expériences de Fourcroy et de Yauquelin (Ann. du mus, , t. X, p. 169), qui prouvent que les sels
f>hosphoriques abondent dans toutes es humeurs des {>oissons?Ils sont surtout dans leur laite.
Qui n'a observé ces traînées glaireuses que les bancs de harengs laissent fréquemment sur leur passage, nommées grésins par les pêcheurs, et qui, durant la nuit, paraissent aussi toutes brillantes? S'est-on jamais imaginé que leur éclat vînt de ce qu'elles étaient pénétrées de néréides uoctiluques, de méduses étincelantes, de beroest\.^t cancer fulgensy ou autres aniniaiw lumineux? Qu'on cesse donc d'attribuer le phénomène qui vient de nous occuper à une cause unique. Fourcrov voyait dans la phosphorescence un effet de la lumière s'engageant dans les intestins des corps, et Fourcroy avait certainement raison. Une multitude d'autres causes la déterminent et Taugmentent; et si tant d'animaux marins
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fivants'ou morts, en font jaillir en effet à nos ?eux, c'est plutôt qu'en ayant absorbé les éléments, ils les rendent à la masse commune, quand nous les ▼oyons étinceler.
ILB QàLAH. BTHONOUALAR. DESCRIPTION GiOGEAnUQUB. UEOtf ES. COUTUMES.
Ualan est certainement la même tie que vit, en 1804, rAméricain Grozer qui la nomma Sirong, Désignée sous ki nom à^HùpCy en 1807, elle figure aussi dans quelques cartes sous celui de Tetfva. Le premier qui la visita fut M. Dunerrey , en 1824 , et le capitaine Lutke Texploraavecle plus grand soin en 1828. Elle est au nombre des lies hautes, telles que Yap, Hogoleu et Pouynipet. Ualan est une des terres les plus intéressantes de Fimmense archipeldes Carolines. La civilisation y est assez avancée; ses habitants sedistinguent par la douceur , la réserve , la modestie et la chasteté conjugale , chose remarquable dans la Polynésie. Elle possédé de bons ports , et elle a 24 milles de tour. Son centre est situé par 5*19^ de lat. nord et par 161" environ de longit. ouest du méridien de Greenwich, et le havre de la Coquille, qui a reçu ce nom de M. Duperrey, par 5* 21' 26'' de latitude nord et 160*40' 42^ de longitude est du méridien de Paris.
Dans la description de cette île importante, nous insérerons quelques récits dès voyageurs les plus distingués, en suivant Tordre chronologique. Rien, sans doute, ne nous serait plus facile que de les mutiler et de faire de grandes phrases, et ce n'est point par paresse que nous ne remplacerons pas leurs expressions par les nôtres.
Mais nous trouvons le plus grand charme à citer textuellement ces récits de voyageurs ou de navigateurs distingués, sans toucher à leur style. Outre qu'il serait souvent difficile de dire mieux qu'eux , nous considérons leur style comme une peinture locale , et en ce sens il doit être sacré. D'ailleurs nos lecteurs ne seront pas fâchés de retrouver un peu plus de variété dans cet ouvrage , où, après avoir donné le résultat de nos voyages et de nos dé-
S$* livraison, (Océanie.) i. ii.
couvertes , principalement dans la Malaisie, nous leur donnerons les mor* oeaux les plus précieux et les plus intéressants, extraits de plusieurs centaines de voyaees et autres ouvrages anciens et modernes, fort rares, ou dont l'acquisition est extrêmement coûteuse. En recevant ce cadeau , la plupart des lecteurs méconnaîtront les peines, les dépenses et les soins que ces extraits nous ont coûté. Us ignoreront peut-être la difficulté qu'il y a à faire 1 analyse critique et consciendeuse de ces voyages , et des cartes correctes ou non qui les accompagnent, à comparer leurs auteurs entre eux, et à ne choisir que des faits dont l'exactitude soit démontrée.
Voici d'abord le récit de M. Duperrey, commandant la corvette la Coqtûlle, Nous regrettons que ce document soit le seul que ce savant ait publié jusqu'à ce jour sur cette lie.
« Nous apprîmes que les principaux chefs habitaient la petite lie Lélé, située au vent de llle. Nous nous y rendîmes , M. Lejeune et moi, dans la journée du 8. La distance n'est que de cinq milles; mais au départ comme à l'arrivée , le sol est noyé ou coupé par des rivières, qu'il faut traverser o(U suivre quelquerois pendant un temps considérable. Le chemin n'est pas beaucoup plus facile sur des terrains élevés, car ce n'est qu'en gravissant des rochers sur lesquels se précipitent de nombreux torrents, q^ueTon parvient à les franchir.
Toutefois, cette disposition hydrologique tempère singulièrement l'ardeur du climat, et présente à l'imagination une fraîcheur et une variété de tableaux bien capables de faire surmonter les inconvénients d'une semblable course.
< Parvenus au sommet de la colline qui sépare les deux vallées opposées, nous trouvâmes sur une petite plaine plusieurs habitations, dont les dépendances étaient entourées d'une légère palissade. Les naturels sortirent de leurs cases avec empressement , pour nous offrir quelques-uns des produits de leur sol , et, lorsque nous nous remîmes en marche, plusieurs d'entre
fin se joignirent à Oeux qui nous es* oortaient déjà, pour porter devaal nous les fruits que le temps ne nous afait pas permis de consommer sur les lieux. Otte plaine fournit abondamment à la subsistance des habitants, ef paraît avoir été aussi choisie pour être leur dernier asile; car nous re* marquâmes, parmi les plantations dont elle était couverte, une foule de petits han^rs, que Ton nous dit être des lieux 4e sépulture.
« En descendant la vallée de Test, nous reprimes le cours des rivières Jusqu'au havre Chabrol, et nous nous rendîmes dans Tîle Lélé, en nous fraj^apt une route sur un banc de corail eutièrement submergé, qui lie la partie uord de cette lie au rivage d'Ouaisn.
. « L1le Lélé n'a qu'un mille d'étenjdue de l'est à Touest sur deux tiers de mille de largeur. Sa partie orientale présente un morne conique assez élevé; le reste est très-bas, et serait probablement envahi fjxr la mer, si les naturels , qui ont choisi cette localité pour y établir leur principale résidence, n'avaient pas eu la précaution d'en éle* ver le sol a quinze ou vingt pieds audessus du niveau des eaux , et d'envelopper nie entière d*une ceinture de murailles , capable d'offrir une digue insurmontable aux phénomènes périodiques des marées.
« Le village ainsi garanti des inondations par l'industrie des habitants, est traversé, dans divers sens, par des canaux que les pirogues peuvent facilement parcourir lorsque la mer est haute ; les murs qui encaissent ces canaux , ainsi que ceux qui contournent riie , sont composés de fragments de basalte, de coraux taillés avec art, et placés sans aucun ciment les uns sur les autres. Les naturels les construisent en employant des cordes et des leviers d*une grande dimension, et ils leur donnent un talus assez considérable, pour qu'ils soient en état de résister à la poussée des terres qu^ils sont destinés à soutenir.
« Motre arrivée à Lélé répandit une joU extiême. Uonuues , fenunes et en-
fants se précipitèrent en fouk sur soi pas. Leur étonnement se portait plus particulièrement sur la couleur de oo* tre peau , qu'ils touchaient soit avec la maiiis , soit avec le visage, en laissao^ échapper à chaque instant de nouveaux cris o'adminition. C'est ainsi qu'ili nous ont escortés jusqu'à l'urosse-ton, ou chef principal, devant lequel ils s'accroupirent, en gardant un sikm bien capable de ûxer nos idées sur ie respect qu'ils ont pour sa persoooe.
« Ce dief, atl'aissé sous kpoidides ans , était couché entre deuxoatt<»au fond d*une petite case élégante et d'une extrême propreté; sa feimne et quelques domestiques seuleiiient éiaie&t auprès de lui. Le plus grand silence régnait dans cette enceinte, isolée de la voie publique par des mursoonstruits en jonc et en feuilles de canne à sucre. Informé de notre arrivée , il ût des efforts pour venir au-devant de nous, Kous ren dispensâmes, en nous as; seyant prompteinent sur une natte qui était auprès de la sienne, et dans celte situation il nous adressa un long discours que nous eussions bien voulu comprendre, maiis auquel nous ne pûmes répondre qu'en offrant quelques présents.
« Nous avons visité plusieurs autres chefs , et notamment felui qui gouverne immédiatement après l'urosse-ton.
Celui-ci paraissait diarué de la police générale : c'était un nomme «cl^i quoique âgé, d'une taille avantag^u^ et d'une Ggure à laquelle une longue barbe blanche donnait un air veu^ rable.
« Cette charmante peuplade porte sur sa physionomie la dout^eur des mceursqui la distinguent, et ses qualités se font éffalement remanjuer d.«n5 sa moralité. Les femmes étaieiït libres lorsque les hommes étaient en nssrz grai.d nombre pour nous résister ; "'^'^ on avait la préc^aution de les cacher partout où no ts étions les plus fort5-
« Les hommes sont d^une Uwt moyenne, d'une couleur peu fom^^' d'un aboixi aisé et agréable. Les fr»^ mes sont gracieuses et bien faites ; eU^ brillent d^aiileurs par la blancheur di
OCÉÀNIB.
\gan dnts , la vlvadté ée leurs yeax, it plus encore oar cette pudeur non «fifedée qui les «oignait de nous toi»* tes les fow gœ oosrâations devenaient trop familières.-
. Dans rexanwfi des conditions sociales qui appartiennent à cette peu* plaik, M. Uuperrpy crut reconnaître que les 900O individus qui la composent etaiestdinB^ en six classes : les tone , kspettfiCflié, leslésigué, les néas, les metkoê et Jes memata ; que le titre iturosse était le synonyme de chef, et qœ^ quoiqu'il puisse appartenir aux quatre premières classes , il est plus particolièrenacnt affecté aux deux premières. M. Duperrey pense que le chef supériear , étant toujours de la classe des tooe, camoleces deux titres auxquels il ajoute le mot lealen, ce qui sifftti&e droit, lui seul ayant le pririi^ de se tenir debout dans les visites cotnme dans les convocations.
Voyons ce que dit M. Lesson de Hle Ualan et dr ses habitants :
«LeSîutii 1824, à peine toro^//!e était moaillée dans le liavre qui |)orte son noiD, que nous nous finies débarquer, M. de Blossevilte et moi ; et comme personne n'avait encore mis pied à terre, noos résolûmes de connaître enfin m ces naturels qui couvraient le rira^ étaient doués de mccurs bienvcâllantes ei hospitalières ; nous désiriots d'ailleurs noua rendre au grand village , situé dans la partie orientale de rSe « et que nous avions vu do bord sa lon^^eant le rivage.
« Nous è^ons encore assez loin de laeôte,lorsqQeiotre petit canot, nagé po* on de nos domestiques, ne put avancer ptug fcna. Nous nous jetâmes anssfCdC a Teso, et nous attérlmes devant une grande cabane , où plus de eent naturels étaient accroupis et prenaient leur repas. A notre vue, ils ponssèrent tous un bou-ai-ai prolongé dont le bruit nous assourdit, et dont nous ne savions guère la signification.
HoM ne tardâmes pas à savoir que c'est ainsi qu'ils expriment leur étonoemeni. I^es naturels nous pressèrent de nou» asseoir au milieu d'eux. Là, d'eux vînt satisfaire sa curio-
sité. L*un cherduift avoir si ta couleur blanche de notre peau n'était pas l'ei^ fet d'une peinture; mais tous manifes* tèrent Tétonnement le plus singulier lorsqu'ils nous virent enlever noti% eliapeau et nos souliers ou dter notre veste. Ces bonnes gens imaginaient peut-être que ces objets faisaient partis de notre organisme. '(k)mme cette dt" constance se reproduisit dans toutee les cabanes où nous ailâmes, et de la part de tous les naturels que nous rencontrâmes, il noussufDra dédire, une Ibis pour toutes, oue le bou-ai-ai éternel , accompagné oe mille contorsions et de mille grimaces plus singulières les unes que les autres, suivit nos moindres gestes pendant tout le jour.
L'un des indigènes s'empressa dks nous apporter des cocos et des fruits à pain, amsi qu'une noix pleine de schiaka, dont je goûtai seulement. Nous récompensâmes leurs soins par Quelques bagatelles qui les rendirent heureux , et nous leur demandâmes alors des guides pour nous accompagner au grand village en traversant rite. Ils comprirent parfaitement nos signes : trois d'entre eux se détaclièrent en avant. L'un s'empara de ma boite à herborisation, et la porta soigneusement jusqu'au village, en me parlant avec volubilité, guoique je n'entendisse pas un mot des jolies choses qu1l me débitait sans doute. Le chemin que nous primes sa dirige d*abord à travers des fondrières marécageuses couvertes de mangliers, puis, sur une colline médiocre eh toneeant à Test , le sol devenait très-fertile, couvert de cabanes et de plantations de cannes à sucre ou de bananiers bien entretenues. De beaux arbres uni»
aux citronniers, aux arbres à pain y formaient des massifs délieieux sur les tombeaux des habitants que recouvrent des cabanes légères. Nous jouissions en silence de la scène neuve qui s'offrait à nos regards, ensuivant notre guide, dont l'empressement à nous être ag[réable nous charmait. Nous parcourions la riante vallée du centre de Tile , ayant à notre droite le pic le plus élevé et la montagne aux deux pitons. Dans toutes les cabanes noos recevions l'hospitalité
la plus empressée , les prévenances les plus simples. Notre vue , en produisant la surprise, portait aussi la frayeur dans râroe des femmes et des jeunes filles ; bientôt nos guides et nos procédés les rassuraient, et la confiance s'établissait d'une manière solide. Dans une cabane, une jeune femme dérangea ma chemise et entrevit ma poitrine Qu'elle recouvrait] Elle parut si frappée de cette vue qu'elle voulait absolument me dépouiller de tout vêtement pour mieux juger , sans doute , si nous appartenions à une race d'hommes formés sur un type différent du leur. Je ne crus pas devoir pousser la complaisance jusqu'à ce point. Ces jeunes femmes avaient les plus beaux yeux du monde , une bouche magnifiquement meublée, des traits assez réguliers; mais, du reste, elles étaient mal faites. Une étroite bande d'étoffe était le seul voile qui couvrit leurs charmes. Elles ne tarissaient point en paroles, et, quoique nous ne pussions nous exprimer autrement que par des gestes, et souvent sans nous faire comprendre, elles ne cessèrent point de parler, et nous prouvèrent que partout, civilisé ou sauvage , le sexe féminin aime à babiller. Près d'elles étaient leurs jolis métiers pour fabriquer les toiles em- (doyées en maro. Après nous être reposés quelques instants, nous continuâmes notre route. Nous suivîmes d'autres guides , les premiers ne voulant pas aller plus loin ; car ils nous dissuadaient depuis quelques instants d'avancer davantage vers l'intérieur.
Nous suivîmes le lit d'une rivière, dont l'eau fraîche, sous les sombres voâtes d'arbres séculaires, m'occasionna un rhumatisme à la jambe qui me mit presque dans l'impossibilité de me rendre à bord. Cette eau coule sur un lit de gravier formé de petites cascades , en descendant une haute colline, et se rend au rivage , après un mille de cours. Là, elle coule au milieu des mangliers, et ses rives sont formées d'un épais limon. Nous y trouvâmes une grande pirogue que les naturels mirent à flot , et sur laquelle nous nous plaçâmes. Bientôt nous na-
viguâmes dans la baie de Paoè« à M partie orientale de l'île, ayant devant nous la petite île de Lélé , sur laquetfe réside le roi de Ualan et la majeure partie de la population. Cette petite île tient à la grande terre par un plateau de récifs sur lequel on peut marcha, n'ayant de l'eau que jusqu^à la ceinture. On nous débarqua sur la grève comme en triomphe : nos guides paraissaient enorgueillis de conduire devant leurs chefs des objets aussi curieux que nous paraissions l'être à leurs yeux. Nous traversâmes un grand nombre de rues tortueuses, bordées de larges murs en grosses pierres de corail et p&dnes d'eau. Nous observâmes avec etonnement une muraille composée de blocs, de forme vraiment colossale, et nous cherchâmes à concevoir comment et dans quel but on avait élevé ces masses à quinze pieds de hauteur. Les cabanes élégantes de ces insulaires bordent les rues sur des tertres élevés , car toute la partie déclive de Lélé parait être recouverte par les eaux de la mer , et c'est pour cela, sans doute , qu'elle est enveloppée entièrement d'une ceinture de murailles. De toutes parts une population empressée sortait de ces demeures , et hommes , femmes et enfants se précipitaient sur nos pas avec Iq même empressement que les Européens civilisés manifestent pour un appareil de supplice. Leur curiosité, ici, avait heureusement un but plus honorable.Toutes les fois que nous nous arrêtions, nos guides paraissaient s^impatienter. Sans doute que nous manquions à l'étiquette ; car ils nous détendaient même de |»arler a ceux qui nous formaient une suite si nombreuse.
C'est avec ce cortège que nous arrivâmes à une grande maison commune, autour de laquelle la population entière était assise en rond et par terre.
« Lorsque nous traversâmes l'assemblée pour nous rendre devant les che£^ nous fûmes salués d'un bou-ai-ai général : rébahissement le plus complet était peint sur toutes les pnysiononues. Un chef vint nous prendre pour nous introduire; nos guides alors parurent rentrer dans le néant, en se traînant
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sur tes genoux et sur les mains , au milieu de plus de trois cents hommes.
Les femmes étaient à part, au nombre d'environ deux cents, sans y comprendre les enfants. Sous la grande cabane publique , sans murailles, étaient assis sur des nattes séparées et distantes cinq chefs &gés, n^ayant aucune marque distinctive, et nus comme les autres insulaires, ou , comme eux, n'ayant qu*un étroit maro autour des reins.
Les scènes très-réjouissantes de surprise se renouvelèrent , et les présents que nous leur fîmes achevèrent de nous mériter les applaudissements universels. Plus de mille yeux suivaient nos moindres mouvements , et notre position sur des nattes , au milieu de cette douce population , près de chefs âgés et Yénéraoles, dans des cabanes pacieusement construites, ressemblait assez à queiques-uns des tableaux des Mille et une Muits. La circonstance dans laquelle nous nous trouvions était si nouvelle qu'on peut la sentir, mais difficilement la peindre. Enûn , un chef vint nous prenare par la main et nous conduisit aans une cabane attenante, ayant une varangue de joncs. C'était la demeure du roi de l'île , ou , coi^pie ils rappelaient, de l'urosse-tône. Nous le trouvâmes couché sur une natte, et il se couvrit la tête à notre approche. Nous lui fîmes des présents qui le rassurèrent, cair on n'aborde pas ces monarques sauvages sans avoir les mains pleines. Nous remarquâmes que tous tes dons que nous avions déjà faits aux chefs lui avaient été remis , et que ma boîte de fer-blanc, pleine déplantes et d'autres objets d'histoire naturelle, qu'un Indien portait a^ec tant de précaution , avait déjà été offerte au roi. C'est en vain que je la réclamai : il parait que ce qui entre à la cour n'en sort plus. J'en fis le sacrifice, et je recrettai seulement ce qu'elle contenait.
Cet urosse était un vieillard sur le bord de la tomfaiet accablé par le poids des ans, dont l'œil mourant semblait nous dire avant de se fermer : « Quelle singulière et bizarre espèce d^iommes ! » Car la couleur de notre peau et nos Tétements opposés à leur ma-
nière d'être doivent, sans doute, leur paraître bien étranges. Pendant que nous nous reposions, les chefs seuls revinrent s'asseoir auprès de nous, et le peuple ne quitta point la place. Les femmes paraissaient jouir d'une liberté plus étendue, car efles formèrent un cercle à une faible distance de nous, sans qu'on les en fît retirer. Le deuxiè^ me urosse était un vieillard plein de vigueur, très-jovial, dont les traits sereins et calmes respiraient une douce autorité. Sa chevelure et sa longue barbe blanche ondoyant sur sa poitrine lui donnaient une physionomie vénérable. Le respect que leur portent les habitants est entièrement servile.»
Le récit que MM. de Blosseville et Lesson firent à leurs collèges les engagea, dès le lendemain, a se rendre a Lélé, où déjà les naturels, revenus de leur première émotion, se montrèrent moins curieux; et a quelques visites qui suivirent, leur étonnement était complètement éteint.
Voici maintenant comment le savant et intrépide capitaine d'Urville raconte l'excursion qu'il fit à Lélé le jour suivant :
« Retenu à bord pour les devoirs de mon grade, je n'avais pu, dès lepremiei: jour, satisfaire la curiosité aue j'éprouvais de visiter le chef-lieu oe la population d'Ualan, que les insulaires nous disaient être Leilei (*), situé sur la bande opposée de Tîle. M. Lesson, auquel la nature de ses fonctions laissait plus de liberté , avait employé la journée du 6 à faire cette excursion avec l'élève de Blosseville. Il était revenu fort tard dans la soirée, tout à fait sur les dents : il assurait avoir marché pendant plus de dix milles pour se rendre à Leilei , et le double au moins pour en revenir , sans parler des difUcultés inouïes du voyage. Cela m'étonnait; car, par les relèvements oui avaient été pris , je savais déjà que rile entière avait à peine vingt milles de circuit, et la distance de notre mouillage à Leilei faisait à peine le tiers de la cir-
n C'est la petite île Lelia de Lûtke «1 Leilé de Duperrejr.
confértmee. Mais je savais aussi , par plus d*une ex|)énence ; cjue notre confrère I^sson était un bien triste ^)iéton ; la fatigue avait sans doute triplé les distances pour lui, et je réussis à déterminer i nraccompagner quelques ofiieiers qu'avaient effrayés d*ai>ord les doléances du naturaliste.
« En conséquence, le 7 juin, à six heures du matin , accompagné de MM. Jacquinot, Bérard, Lottin et Gabert. Je m*embarquai dans un canot; deux novices portaient nos provisions et une belle nache bien aiguisée que nous devions offrir à Turosse-ton, ou premier chef de file. Longtemps avant Q^accostcr un rivage. Peau se trouva ai basse qu*il fallut nous jeter tous à la mer et renvoyer le canot. Puis nous parvînmes au village de Lual en suivant Tembouchure d*un petit ruisseau où nous eûmes souvent de Peau jusqu'à la ceinture. Dans ces circonstances, nous eussions volontiers échangé nos îucommodes vêtements pour la ceinture légère des Ualanais , qu^un rayon de soleil séchait au s rtir de Teau.
« A Lual , nous filmes reçus dans une grande case publique, qui servait en même temps d'atelier de construction , earj*y remarquai une grande piropue que façonnaient deux ou trois ouvriers arec leurs herminettes en fragments de tridacne acérés. Je m'étais toujours imaginé qu'il fallait un temps immense À ces sauvages pour terminer de semblables travaux avec des outils aussi imparfaits ; mais je vis qu'ils allaient encore assez vite : chaque coup de leur hache de coquille faisait voler des copeaux de bois assez gros , et je remarquai même que leurs lames, par leur lorme, convenaient beaucoup mieux à leurs travaux que celles de nos instruments d'acier. Aussi le maître de cet atetier , tout en admirant la hache que nous portions à l'urosse et surtout le pouvoir prodigieux de son tranchant , essaya un moment de s'en servir; puis il nous là remit en disant qu*elle coupait beaucoup trop.
« Ayant demandé un guide pour nous conduire à Leilei, ce ne fut pas aussi facile d'en obtenir un que nous
Vavions imaginé. A|}rèsnneden>i-beiire depourparler, l'affaire en était tomourt au même point; et il me parut que la visite de la veille avait déjà éveillé les craintes des potentats de Leilei , et
3ue les naturels de Lual avaient peur e se compromettre en conduisant de nouveaux étrangers dans la capitale.
Déjà mes compagnons étaient indécis sur ce qu'ils allaient faire, quand je lis comprendre aux insulaires que je roulais absolument voir l'urosse-ton, et que, si personne ne voulait m'acconH pairner, malgré la récompense que j'offrais , j'allais me mettre en route et saurais bien trouver le chemin seul. Puis je commençai à m'achemiuer. \Ln me voyant si bien déterminé , un naturel, jugeant, sans doute, qu'il valait mieux pour lui gagner la récompense promise, s'otfrit de bon cœur pour j^uide, et ne demanda oye quelques mstants pour faire sa toilette, qui fut aussi simple qu'ex péditive. En effet, elle se borna à rattacher ses cheveux sur le haut de sa tête, à passeur autour de ses reins une^ceinture neuve, et à
Slac«r sur la lèvre iiàférieure une valve e Vénus.
« Eiilin, vers sept heures, nous partîmes et suivîmes longtemps un sentier étroit et fangeux qui traverse un grand nombre de plantations. Là sont cultivés des taros, des bananiers et des cannes à sucre ; celles-ci sont l'objet des soins tes plus assidus, chaque touffe est rattachée le long d'un pieu, et les es|)aces intermédiaires sont tout à fait dégages de mauvaises herbes.
Les palissades qui les environnent sont formées avec des tiges élégantes de dratœna terminalis^ traversées par des baguettes de canne proprement * ajustées. Ces jolis enclos contiennent la plupart des sépultures de Pile, qui portent le nom de lomsi. Ce sont tout simplement de petites cases de six ou huit pieds de long sur quatre de large.
« Sur la route, on traverse plusieurs courants d'une eau fraîche et limpide.
Une vodte presque continuelle d'arbres majestueux en ferait une promenade délicieuse, si les naturels avaient seo*
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lement Tattention de placer de temps eo teiïiDS de grosses pierres pour poser lesDieos « au lieu des fondrières ou Ton enfoDce quelquefois jusqu'à nii-jnmbe.
Au bout de trois quarts dMieure nous fîmes halte dans un petit village où la population, rasseniDJée au nombre de quarante personnes environ de tout âge et de tout sexe, nous attendait paisiblement; ils avaient eu Tattention de nous préparer des fruits à pain , des cocos et des bananes. Tous ces sauvages nous examinaient avec une avide curiosité, et chacune de nos actions excitait de leur part des cris d'admiration. Pourtant leur curiosité, d'ailleurs si naturelle, ne se trahissait par aucune démarche importune et indiscrète. Seulement , de temps en temps, un homme ou une femme s'approchait tout doucement de l'un de nous et semblait solliciter, par ses regards, la permission de considérer et de toucher notre peau. Si cette faveur lui était accordée, alors il la pipait doucement, la flairait et semblait y trou- Ter be^iueoup de plaisir. De toutes les merveilles que nous étalâmes aux yeux des sauvages, la blancheur et Todeur de notre peau me parurent être ce qui les llatta le plus agréablement.
« Au bout d*une demi-heure de balte, nous primes congé de nos hôtes, ravis de la m.igni licence avec laquelle nous avions jugé convenable de répondre à leurs attentions, et pourtant nos largesses s'éUiient bornées à quelques bijoux en verroteries, à quelque clous et couteaux de vil prix. Notre suite $ était bien accrue, et trente sauvages nuus accompagnaient quand nous quittâmes notre première station. Le sentier s*élève durant quelques lieues sur la croupe de la montagne centrale; mais je ne pense pas qu il aille à plus décent mètres de hauteur. Li, je trouvai une végétation semblable h celle que J avais déjà observée à Waigiou , danb la Papouasie, mais bien plus burnée sous le rapport de la variété des espèces. La 'faune entomologique cit d une extrême pauvreté, et se Lorne à quelques ppiilons. Les oiseaux terrestres ne sont que de eloq ou
de six espèces. Un seul petit grim»
pereau d*un rouge éclatant flatte ùsiréih blement la vue, et souvent rcebaboaé croirait voir une fleur de pourpre se balancer sur une branche oe verdure.
Sur le revers opposé du coteau, la route suit longtemps le lit d'un tor^ rent délicieux qui tombe par casca« telles , et qu'ombragent sans cesse les plus beaux arbres du monde. C'est ainsi qu'on arrive dans la vallée cen* traie, située entre les deux pics, et occupée en majeure partie par de florissantes plantations de cannes à sucre, à travers lesquelles serpentent plusieurs ruisseaux qui y entretiennent une ferti- . lité inépuisable. Les sites du plus grand sont fort remarquables ( vov. plA04), Au milieu de cette riante plaine, nous fîmes une seconde halte dans une grande cabane où nous attendaient une soixantaine de naturels; là nous trouvâmes la même hospitalité, la même réserve, le même ravissement de nous voir , de nous entendre et de nous > toucher. Les deux novices qui portaient nos présents et nos bagages de- . vinrent particulièrement l'objet d'une cour assidue et d'égards empressés de la part de plusieurs naturels plus inté* ressés, dans l'espoir d'obtenir d'eux quelques-uns des objets rares dont ces nommes étaient porteurs.
*•■ Une demi-heure seulement fut consacrée à cette halte, puis nous ()oursuivlmes notre course par un chemin beaucoup meilleur que celui d'auparavant , si nien qu'à neuf heures et aemie environ nous nous trouvâmes sur les bords d'un ruisse^iu considérable, dont le lit était contenu sur les deux bords par deux rtiurailles en pierres sèches assez bien établies. Nous fîmes environ cent pas dans le lit de cette rivière avec de Teau jusqu'à la cc'nture, et eette nouvelle manière de cheminer commençait à nous incomn)oder beau-»
coup avec nos vêtements, quand nous décx)uvrîmes tout à coup deux fort Jolies pirogues qui occupaient entièrement le canal. Les beaux palpais (sorte de chapeaux chinois faits avec de petites coquilles blanches) qui les déco* Talent annonçaient assez qu'elles ap*
partenaicnt à des urosses distingués.
Notre arrivée avait été annoncée à Leilei , et œs pirogues avaient été envoyées pour nous recevoir, comme on nous l'expliqua. Nous nous y embarquâmes, et DÎentôt nous quittâmes la rivière pour donner dans le havre de Leilei. Alors je fus aussi étonné que ravi de voir notre excursion si facilement et si promptement terminée.
J^avais bien compte sur un peu d'exagération dans le récit de notre confrère Lesson , mais je n'avais pas imaginé que cet effrayant voyage dût se réduire à une petite promenade de deux heures et demie environ.
« Du reste, mon attention fut bientôt entièrement absorbée par le spectacle admirable qui s'offrit à nos regards. Nous flottions paisiblement au milieu d'un spacieux bassin que ceignaient, dans les trois quarts de son pourtour, les verdoyantes forêts du rivage. Derrière nous s'élevaient, à droite et à gauche, les hautes sommités de nie, couvertes , dans toute leur étendue, de tapis épais de verdure, au-dessus desquels se balançaient çà et là les tiges souples et mobiles des cocotiers. Devant nous surgissait, au milieu des flots , la petite tle de Leilei , entourée des jolies cabanes des insulaires, et couronnée par un monticule de verdure; et, à quelque distance de Leilei, apparaissaient encore deux Ilots plus petits occupés par de belles habitations ; qu'on joigne à cela une journée magnifique, une température délicieuse, eu égard à la brise du large qui arrivait jusqu'à nous , les cris de joie et d'admiration de nos compagnons sauvages, et l'on pourra se faire une idée des sentiments qui devaient remplir nos âmes dans cette sorte de marche triomphale, au milieu d'un peuple simple, paisible et généreux. (Voy.
pL US,)
« En approchant des rives de Leilei , une nouvelle scène de détail se présente à nos regards; de belles cases entourées de hautes murailles , des rues bien pavées, et sur la plage la population entière de Leilei , au nombre de huit cents personnes au moins, ras-
semblée^ pour assister à notre débarquement. Ce qui était surtout digne de notre admiration , c*étaît l'ordre et le silence parfaits que gardait cette foule composée d'individus de tout âge.
Les hommes étaient rangés d'un côté, les femmes de l'autre, tous entièrement nus, et n'ayant pour vêtement que l'étroite ceinture qui couvre leurs reins, et qui porte le nom de toi.
Quand nos piro^es accostèrent la plage , deux ou trois urosses sedétacbèrent de la foule, et nous conduisirent gravement et en silence à cent pas du rivage, dans une case immense, qui me paratt destinée aux cérémonies publiques. Elle était ouverte de toutes parts, et un petit coin seulement, pourvu d'une cloison, semblait réservé pour la station du chef principal. Nous fûmes conduits dans cet appartement, où l'on nous laissa seuls, tandis que la foule entière se tint accroupie sur les genoux en dehors de la case, gardant le silence le plus profond. Ln chef seul resta près de nous, sur le seuil de notre appartement. Nous attendîmes quelque temps sans voir aucun mouvement parmi ces naturels.
EnGn, fatigué de notre isolement, qui commençait à me paraître assez bizarre, je demandai au chef assis auprès de nous où était l'urosse-ton, aioutant que nous désirions le voir. Le chef me répondit avec beaucoup de civilité que l'urosse-ton habitait dans une maison voisine, qu'il allait venir; mais qu'il fallait prendre patience, atteoda qu'il avait beaucoup de peine à marcher. « Au bout de quelques instants , nous vîmes paraître ce haut personnage. Son corps affaissé, son air décrépit, son extrême maigreur et sa démardie chancelante, annonçaient un octogénaire.
A son approche, par un mouvement involontaire de politesse, nous nous levâmes tous pour le recevoir; mais un murmure sourd et général, dans toute la foule des spectateurs^ nous apprit bientôt que nous avions gravement manqué au cérémonial de nie.
En effet, l'étiquette veut que tout su* balterne se prosterne devant son supérieur, et devant l'urosse-ton tous les
fronts doivent rester coarbés contre terre. A son aspect, tous les assilstints et les urosses ks plus puissants s'étaient humblement iocunés; aussi tous paru* rent-ils surpris de la conduite. de ces étrangers, qai ne craignaient pas de se lever à l'approche de leur suprême monarque. Le peuple murmura, les mnds s'indignèrent; le vieux chef
lui-même resta un moment interdit et indécis sar ce qu'il devait faire. Ayant recQno» notre gaucherie, ie me rassis sur ma natte, et fls signe a mes compgnons d*en /aire autant. Alors le trouble s'apaisa sur-le-champ, et le vieux ifirosse vint s'asseoir près de moi d'un air hîen veillant. Chacun de nous s'empressa de lui faire divers présents, tels (foe verroteries, miroirs, couteaux , clous, mouchoirs, et ces largesses le mirent dé si belle humeur, que le bon rieUlard rit^ causa, et s'ébattit même comme an véritable enfant. Dans sa joie, il distribuait à chacun de nous sa faveur rovale de la manière la plus comique. A l'un il pinçait la joue , a l'autre les jambes; Il frappit sur les épaules et sur les caisses a'un troisième, tout cela pour nous témoigner son conten* tement. En un mot, nous devînmes les meilleurs amis du monde.
« La reine se présenta à la porte de Tendroit où nous étions, et il me parut
S 'elle n'osait entrer : seulement , les nmes qui, Jus(]u'à ce moment, s'étaient tenues a l'écart , encouragées par Fexemple de leur souveraine, s^approchèrent en foule pour nous examiner de plus près. En ce moment , le roi se décida enfin à envoyer chercher les cadeaux qu'il devait nous offrir : je vis avec assez de surprise qu'ils se bornaient à deux tols pour chacun de nous, neufs il est vrai, mais du tissu le plus grossier. De simples individus s'étaient montrés plus généreux, et nous en conclûmes que le brave homme devait être un roi fort économe de ce qui lui appartenait, mais très-avide de ce qui appartenait aux autres. Il voulait ma botte d'herborisation , ma pioche, ma serpette, enfin tout ce qu'il voyait; mais je sus lui Êiire entendre que tout cela m'appartenait, que j'étais
OCÉANIE. ua
urosse-ton comme lui, etau'il devait se contenter de ce que je lui aonnais. Tout cela ne paraissait pas trop le persuader. Pour faire un peu diversion, je me levai de ma place, et m'avançant vers la reine, je lui passai autour du cou un brillant collier en verre taillé à facettes , et la foule d'applaudir par un murmure de satisfaction. Cette galanterie fut tellement du goût de l'auguste personne, qu'elle envoya chercher sur-lechamp cina beaux tois d'un plus beau tissu, qu'elle m'offrit avec aménité.
Sur ces entrefaites, le peuple s'étant un peu trop approché de nous, les chels firent éloigner les indiscrets, en les repoussant par les épaules, mais avec douceur, ce qui me donna une bonne idée du caractère général de la nation.
« On nous apporta aussi des fruits à pain et des cocos que nous avions demandés; puis nous tirâmes nos provisions, et nous nous mîmes à faire un repas plus substantiel que celui du matin. Cette licence de notre part parut d'abord contrarier le vieil urosse, et il tâcha de me faire entendre que c'était mal à nous de manger en sa présence.
Pour le calmer, je lui offris des mets que nous avions apportés du bord , et sa bonne humeur revint. Parmi les lubies bizarres qui lui passèrent par la tête , le bon homme s'avisa tout d'un coup de vouloir vérifier si j'étais un homme ou une femme , et j'eus toutes les peines du monde à fempêcher de donner suite à son examen. C'eût été un spectacle digne de Callot que de voir un officier français engagé dans une semblable lutte avec un vieux chef sauvage, en présence d'une population de six à huit cents individus des deux sexes.
« Parmi tous les urosses présents à cette entrevue, un seul, âgé d'une soixantaine d'années , homme de bonne mine et plus replet ^ue la plupart des autres insulaires, Jouissait au privilège de rester avec nous près du roi. Cet homme était peut-être le premier ministre ou le second chef de l'île; car le vieux roi lui-même nous le fit remarquer comme un urosse de distinction t
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i;UNIVlRS.
«nie recommandant à notre libéralité.
« Près d*une heure et demie s'était écoulée dans cette entrevue, et dans rimpossibilité où nous étions de nous comn)uniquer nos idées d*une manière satisfaisante, je trouvai que c'était assez. Je me levai, et la séance se trouva ainsi rompue. Alors notre premier guide « qui s'était éclipsé dans la foule, reparut à notre tête, et je vis qu'il se préparait à nous faire traverser rapidement le village sans nous laisser arrêter. Cela ne faisait nullement mon compte, et je lui déclarai que je ne voulais point ainsi quitter Leilei. D'abord j'exprimai le désir de visiter la demeure royale, située tout près du grand hangar public. C'était une grande case, entourée de nattes de toutes parts, et dont l'aspect annonçait Faisance des propriétaires. Notre guide et d'autres chefs parurent vouloir s'opposer à ce désir. J'insistai , et la reine elle-même fit cesser le débat en faisant ouvrir les portes de bonne grâce.
L*intérieur n'oarait qu'un grand ap-
Sartement entièrement libre , dépourvu e meubles, et dans lequel on ne re* tnarq^iait qu'une cloison a son extrémité inférieure, comme dans tous les autres que j'avais déjà vus. Ma curiosité satisfaite, je fis encore quelques cadeaux à la reine et à ses filles , puis je pris congé d'elles et poursuivis mon examen.
« Les rues étaient bordées de murailles énormes qui attestent que ces naturels, en apparence faibles et peu robustes, sont néanmoins susceptibles de se livrer à des travaux pénibles.
Derrière la case royale, une vaste enceinte carrée, entourée de fortes murailles, attira un instant mes regards:
certaines expressions, certains signes des sauvages qui nous accompagnaient me donnèrent lieu de penser que le local pouvait quelquefois servir a des cérémonies religieuses; pourtant je ne pus y découvrir que quelques nattes epars'es sur le sol , et une grande hutte en mauvais état faisant face à cette enceinte.
« Au bout de la rue, une muraiitt encore plus considérable que tout^
celles que nous avions vues excita mon admiration; elle n'avait pas moins de vingt pieds de haut, sur dix à douze d'épaisseur, et quarante ou ciiKmante sur chaque face. On conçoit dthidlement comment ces peuples, sans l'aide .d'aucqne machine, peuvent l^lnspo^ ter des blocs aussi pesants que ceux
aui entrent dans ces constnictîons, ont quelques-uns doivent peser pUisieurs milliers; il est même phis oifficile de deviner quelle peut être ruti/ilé de ces lourdes masses. Toet ce que j'ai pu remarquer, c'est que les résidences des urosses étaient toujours aooomKH gnées de ces énormes murs, quUs nomment |K)t-ouro ou simplement pot , et ces murs semblaient être un des ottributs de leur dignité, comme au moyen âge les rem^iarts et les foissés accompagnaient toujours les demeures des seigneurs.
« Près des grosses murailles dont je viens de parler, s'élevaient de belles cases plus grandes et mieux tenues que celle du roi. La plupart de ces eases contiennent chacune dans leur intérieur deux ou trois grandes piro* gués soutenues sur des traverses, à cinq ou six pieds au-dessus du soL C'était encore une énigme pour nous de savoir ce que les naturels pouvaient faire de ces immenses pirogues, eux qui ne paraissaient pas avoir connais»
sance d'une autre terre au monde que celle de leur fie. La plupart de ces maisons étaient désextes quand nous y entrions; les naturels n'y entraient qu'à notre suite, et chacun d'eux s\iceroupissaità l'instantsi un urosse venait à paraître. Du reste, partout on nous offrait des fruits à paui et des coccâ , et partout ces avances étaient rea>iinues de notre part par des présents. La dernière case que nous visitâmes , sur le revers opposé de Leilei, surp«sssait toutes les autres par ses dimensions, et je reconnus que c'était la première qui avait frappe nos regards quand nous avions accosté Tîie. Le propriétaire de cette belle habitatton était un jeune urosse d'une trentaine d'années , bien fait, alerte « doué d'une i»hysiouomie agréable et de manières
OCÉÀNTE.
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ensaseafifes. H noas fk un accaeîl semblable aux autres : nous restâmes une demi-heure sous son toit, et autant environ sur le rivage à converser avec les naturels rassemblés autour de nous, hommes, femmes et enfants, qui semblaient enchantés de nous voir au milieu d*eux. Puis le jeune chef arma deux belles pirogues, et nous conduisit lui -mène sur la plage nordest de Uafanj où nous lui avions té* moigné le désir d*étre transportés pour rctounîcr à noire bord.
• Il n*étatt encorequ*une heure après midi ; mais nos largesses avaient épuisé tous les objets que nous avions apportés pour distribuer. Ces largesses mal entendues avaient déjà corrompu le caractère généreux et hospitalier de ces oeuples, surtout dans la classe des chefs; au lieu des avances désintéressées qu'ils nous faisaient dans le nrin* cipe^ il était facile de voir que leurs oifres avaient pris un caractère de cupidité et de spéculation qui leur était primitivement inconnu. Ainsi nos Intentions généreuses avaient déjà pro* duit des résultats déplorables. Nous passâmes entre les deux Ilots de Senei et de Senas, où sont établies de grandes pêcheries , et nous débarquâmes sur la plage. Notre ieune urosse nous accompagna jusqu'à la résidence de Turosse chef de ce territoire. En cette occasion , je fus témoin d^une scène singulière entre ces deux personnages. Notre compagnon nous avertit que nous allions paraître devant un urosse; puis il s'avança lui-même de droite et de gauche avec beaucoup de précaution , comme pour découvrir ou se tenait Furosse chez lequel nous allions nous présenter. Bientôt nous vîmes celui -ci a la porte de son enceinte murée, assis gravement, et un peu à l'écart de ses sujets rassemblés en groupe. Aussitôt le jeune urosse, notre conducteur, alla lestement s'accroupir à cinquante p<is de distance avec tous ses gens, et ils demeurèrent dans cette position , sans souffler mot, jusqu*au moment que nous prîmes congé de notre nouvel hôte. Etait-ce là une forme d'étiquette entre ces deux cbe&, ou bien quelque
inimitié régnait-elle entre eux et les empêchait-«lle de se rapprocher davantage? C'est ce que je na pus discerner. Du reste, le dernier urosse, homme grave et d'une tournure respectable, nouâ accueillit encore' fort honnêtement.
« Durant le reste de notre route jusqu'à la corvette, qui fut de sept ou huit milles environ, nous passâmes devant plusieurs résidences d\irosses, qui tous nous offrirent l'hospitalité, en mettant des fruits à pain et des cocos à notre disposition de la façon la plus affable. Nous n'avions presque plus rien à leur donner, et néanmoins pas un d'eux n'eut l'air d'être poussé par la cupidité. Tantôt la route suivait le bord de ta grève, et alors la chaleur acc^iblante du soleil nous fatiguait cruellement; mais parfois le sentier serpentait à travers de i)eaux bosquets d'hibiscus y de barrinçlonia y d^segice* r€u et depandanusy et alors nous respirions une délicieuse fraîcheur. Une trentaine de sauvages nous accompagnaient, hommes joyeux , obligeants, et ravis de nous remire tous les petits services qui pouvaient dépendre d'eux* Dans nos haltes fréquentes je les interrogeais souvent pouravoirdans leur iangue la valeur d'une foule d'expressions, et je les inscrivais au fu^et à mesure sur mon calepin : cela les mtriffuait beaucoup; mais leur surprise était au comble quand ils me voyaient ensuite consulter mon. livret pour leur répéter les mots dont j'avais besoin. >
Dans cette course M. d'Urville crut reconnaître que quatre castes divisent la petite population d'Ualan, forte au plus de deux à trois mille âmes. La plus élevée de ces castes porte le nom de ton y et c'est à celle-là qu'appartiennent les chefs les plus distingués, tous ceux qui président aux villages et possèdent de grandes cases entourées de hautes murailles. Après les ton , viennent les penmaij classe nombreuse qui paraît réunir les petits officiers, les artisans et divers petits propriétaires. Viennent ensuite les UsêingwU; mais il ne put découvrir ce qui constitue positivement sa diffi^ rence avec les autres; enfin, les necLê
semblent être tous les serviteurs ou individus sans moyen crexistence , obligés de s*attacher au service des chefs §our vivre. Le chef des urosses, ou roi e Vî\e , porte le titre particulier d'urosse-ton ou urosse-leallen. Tous les urosses distingués semblaient appartenir à la classe des ton ; pourtant on assura à M. d*Urville qu'il y avait des urosses-penmai, des urosses-lissinguai et des urosses-neas; mais il lui fut impossible de découvrir si ces titres avaient rapport à des urosses préposés aux diverses classes des penmai , hssin*
Suai et neas, ou bien s'ils voulaient iniquer des hommes de ces classes in« vestis du titre honoriûque d'urosse. Ce qui est constant, c'est que les naturels savaient très-bien expliquer si tel urosse était urosse-ton ou urosse-penmai.
Écoutons l'honorable et savant capitaine Liitke(^), dont les récits neufs et curieux annoncent la bienveillance d'un philanthrope, mais auxquels on pourrait peut-être reprocher un peu d'optimisme.
« L'île d'Ualan a vingt-{|uatre lieues de tour; son centre est situé, d'après nos observations, par 5° 19' de latitude nord et par 156»54 de longitude ouest du méridien de Greenviricn. Vue coupur^ntre deux masses de montagnes, oui s'étend à travers toute l'île de rouest à Test, la partage en deux parties inégales, dont la partie du sud est plus du double de celle du nord ; sur cette dernière s'élève le morne Buache (de dix-huit cent cinquantequatre pieds au-dessus du niveau de la mer), dont le sommet arrondi s'abaisse insensiblement de tous côtés. La partie du sud se distingue par la montagne Crozer, de dix-huit cent soixantesept pieds de hauteur., étendant sa crête du nord-ouest au sud-est , dont le flanc septentrional est très-escarpé, et dentelé à son soTnmet. En général cette partie de l'île a beaucoup de pics , tantôt isolés , tantôt accouplés en forme d'oreilles d'âne. Un de ces
(*) Nous avons employé la traduction française de M. Boyé. Nous avons déjà dit que Toriginal rosse n'a pas été publié.
pics, remarquable surtout par son sommet régulièrement conique et par sa position en face du port la Coquille, a reçu de nous le nom de Monument de Mertens.
> La partie septentrionale de nie est entourée d'un récif de corail qui , s'envrant vis-à-vis de la coupure, forme un port de chaque côte de VUe : à l'ouest , celui dans lequel notre bâtiment était mouillé;àrest, celui que les insulaires appellent Mnmo/lrAoji, et le capitaine Duperrey Léléf du nom de la petite lie qui s'y trouve. La partie roéridionale est environnée d'une diaine d'îlots de corail liés entre eux par des récifs , et formant, du côté du rivage de l'île, une lagune peu profonde par laquelle on peut faire le tour de toute cette partie. Cette chaîne s'interrompt vers la pofnte méridionale de nie pour former un petit port que les Français appelèrent port Lottin et dans lequel nous n'entrâmes pas. Le rivage, abrité par le récif de la violence des vagues, est entouré d'une large lisière de mangliers et autres arbustes, formant un mur épais de fraîche verdure, qui plaît d'abora par sa singularité, mais dont la monotonie fatigue bientôt la vue.
Cette lisière, s'étendant à une plus ou moins grande distance du rivage , ôte non-seulement les moyens de detemiitier exactement la circonférence de nie, mais doit en changer considérablement la forme , en gagnant du côté de la mer ce qu'elle perd du côté de la terre , par le dessèchement des marais qui lui donna naissance et nui se couvre ensuite de productions plus utiles.
« En général, l'île entière, depuis la mer jusqu'à la cime des montagnes , à l'exception seulement des pics les plus aigus de la montagne Crozer , est couverte d'un bois épais , qu*une infinité de plantes rampantes rend presoue impraticable. Dans le voisinage des habitations , ce bois consiste en arbres à pain , en cocotiers, bananiers et autres fruitiers. La coupure qui aboutît aux deux ports est le seul endroit par lequel on puisse passer d'un côté de nie à l'autre. La distance n'est là que
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lie deux milles et demi ; mais ce chemin est désagréable à cause des flaques d'eau, surtout après la pluie. On rencontre à chaque pas des ruisseaux d'eau limpide découlant des montagnes. Leur multipUcité , la force et la richesse de la ¥^étation, et le temps que nous éprouvâmes dans une saison qui, sous les tropiques, est ordinairement sèche , attestent Thumidité peu commune du climat de cette terre. Pendant tout le temps de notre séjour , il ne se passa pas un seul jour sans pluie , et elle dura souvent pendant plusieurs jours sans interruption. Nous étions mouillés d'outre en outre sous nos tentes, et nous eûmes une peine inûnie à préserver nos instruments de Tatteinte de la rouille. Le thermomètre de Réaumur se maintint toujours entre 24"* et 20<»; malgré tout cela , nous ne remarquâmes point que ce climat fiHt nuisible à la santé. Les indigènes nous parurent être d*une constitution saine et robuste; on pourrait Fattribuer à Thabitude :
mais nos gens, qui n'avaient pas cet avantage, et qui, en outre, étaient
souvent obligés de rester des heures entières dans l'eau jusqu'à la ceinture, supportèrent très-bien tous ces inconvénients. Nous n'avions pas un seul malade h notre départ , et nous n'en eûmes pas davantage dans la suite.
« Les villaees, comme c'est généralement le cas dans les îles , sont ici placés principalement le lourdes rivages; mais on les aperçoit tres-peu de la mer , parce quils sont cachés ou par la chaîne d'Ilots de corail , ou par l'épaisse lisière des maneliers. Tous les villages sont entourés ne murs en pierre, tels que nous les avons décrits, dont la destination est sans doute la division des propriétés. Chacun a son nom particulier ^ui s'étend dans l'arrondissement qui en dépend. »
Nous croyons plaire à une partie de nos lecteurs en leur donnant un état des villages de Lella et de Ualao, avec les noms des urosses auxquels ils afh partiennent, et le nombrede leurs habitants, tel qu'il a été dicté par le Carolin Kaki au commandant du Séniaome.
(F(ÂT le Tableau d'Conèrê.J
L'tINlYERS.