‹ L'UniversChapitre 3 sur 42 · P TE · texte numérisé non relu

P TE

In fraîcheur , la force de la végétation nouvelle, l’abondance des productions qui couvrent la terre, surpassent tout ce qu’on admire dans dos pays les plus vantés. Durant cette heureuse saison, l’Égypte n’est-, d’un bout à l’autre, u'une magnifique prairie, un champ e fleurs ou un océan d’épis ; fertilité que relève le contraste de l'aridité absolue qui l’environne : cette terre si dédiue justifie encore les louanges que lui ont données jadis les voyageurs.

Mais malgré toute la richesse du spectacle, la monotonie du site, il faut l’avouer , en diminue beaucoup le charme; l’ame éprouve un certain vide par le défaut de sensations renouvelées; et l’œil, d'abord ravi , s’égare bientôt avec indifférence sur ces plaines sans fin , qui , de tous côtés , jusqu'à perte de vue, présentent toujours les mêmes objets, les mêmes nuances, les mêmes accidents.

« Tout concourt à augmenter cet effet. Le ciel, non moins uniforme que la terre, n’offre qu'une voûte constamment pure, durant le jour plutôt blanche qu'azurée ; l’atmosphère est pleine d'une lumière que l’œil a peine a supporter; et un soleil étincelant, dont rien ne tempère l'ardeur, embrase , tout le long du jour, cette immense plaine , presque découverte , car, c’cst un trait du site de l'Égypte, d'étre dénué d'ombrages, sans être pourtant dénué d’arbres.

« Telle qu'elle est, cependant, l'Egypte plaît encore aux étrangers , et enchante ses habitants. Elle possède , en effet, ce que les hommes prisent le plus dans leur pays : un sol fertile et un beau ciel. Sous ce climat heureux, où l’eau n’est jamais glacée, où la neige est un objet inconnu, où les arbres ne quittent leurs feuilles que pour en produire de nouvelles, la végétation n'est jamais suspendue; et lé laboureur, comblé dans ses vœux, ne compterait qu'une saison constamment productive, si les circonstances du débordement du Nil ne limitaient la culture à une partie de l'année: aussi, quand les travaux des hommes suppléent aux inondations, la terre peut.

donner jusqu'à deux ou trois récoltes dans un an. Aux avantages qu’elle tient de la nature, son antique civilisation ajoute, pour le voyageur éclairé,

un charme particulier

« Le Saïa étale une culture plus riche encore que la Basse-Égypte. Le sont bien aussi ses immenses moissons dorées de hlé, d’orge, de maïs, ses champs de fèves fleuries à perte de vue , ses plaines verdoyantes de trèfle, de lupins : on y voit de même ces champs de lin et de sésaine qui fournissent l’huile du pays; le henné, dont les femmes se teignent les ongles en rouge de temps immémorial ; son indigo, son coton herbacé, ses pieds de tabac, et ses pastèques rampantes, qui couvrent de leurs globes verts les ulages sablonneuses. Si elle a de moins les rizières, qui demandent des terrains bas et noyés, les forêts de cannes

à sucre v mûrissent parfaitement; le coton arbuste s’y plaît davantage; elle a de plus le cartuame, dont la fleur

rouge et précieuse se recueille avec des soins tout particuliers ; le bamier, qui donne un fruit vert et gluant ; surtout le dourah aux longues feuilles courbées en arc, aux tiges élevées, qui peuplent les terres exhaussées de la Thébaîde , et portent, dans leurs longues panicules , la nourriture principale du pays.

« l.e Faÿouin a ses champs de roses qui donnent l’essence la plus suave.

Ici les lotus révérés des anciens, et qu’on ne trouve plus dans le Saïd , laissent épanouir à la surface des eaux pendant l’inondation ces brillantes fleurs roses, blanches ou d’un bleu céleste, si communes aussi dans les canaux et les terrains inondés de la Basse -Égypte. Le nopal ou raquette épineuse , avec ses feuilles d’un vert sombre, épaisses de plusieurs doigts , forme des clôtures semblables à de hautes murailles. On y voit l’olivier , qui a disparu du reste de l'Égypte ; la vigne et le saule, presque aussi rares.

« Ce qui frappe particulièrement la ▼ne dans tous les champs de la Tbéliaïde , c’est le palmicr-doum , arbre d’un port singulier : son tronc, haut

de dix à douze pieds, se bifurque constamment, ainsi que ses branches peu nombreuses, courtes et inflexibles, qui portent ,à leur extrémité, en forme de registre. , des tubercules assez gros , durs, ligneux, d’une forme irrégulière, d’une couleur et d’un goût de pain d’épice, avec de larges faisceaux de feuilles longues et rigides, étalées en éventail.

« La Thébaïde, riche surtout en monuments et en souvenirs anciens , semble vraiment un pays enchanté :

c’est l’impression qu'elle produit jusque sur les esprits les moins cultivés. Vingt cités et beaucoup de lieux inhabités offrent au voyageur toujours surpris ccs grands édifices antiques, chefs -d’œuvre de l’architecture, non seulement par leurs niasses imposantes, leur caractère grave et religieux, mais par leur belle et. simple ordonnance, par l'élégante et sage disposition des sculptures emblématiques qui les décorent, et par la richesse inconcevable de leurs ornements, qui ne sont jamais insignifiants.

« Tliénes, bouleversée par tant de révolutions, Thèbcs, maintenant déserte, remplit encore d’étonnement ceux qui ont vu les antiques merveilles de Rome et d’Athènes. Thèbea, à l’aspect de laquelle nos armées, victorieuses de tant de pays célèbres dans les arts, s’arrêtèrent spontanément, en poussant un cri unanime de surprise et d’admiration; Thèbes, célébrée par Homère , et, de son temps , la première ville du inonde, apres vingt-quatre siècles de dévastation en est encore la plus étonnante 1 On se croit dans un songe, quand on contemple l'immensité de ses ruines , la grandeur, la majesté de scs édifices et les restes innombrables de son antique magnificence

« Ainsi , malgré sa misère et sa dégradation actuelle, l’Égypte retrace l'image d’un sort jadis brillant et prospère, et ce contraste, toujours présent, de ce qu’elle fut et de ce qu'elle est, bien qu'affligeant en lui-même, n’est pas sans un grand intérêt pour l'observateur. Il se demande pourquoi

SGYl'TE.

cette antique prospérité a cessé; et trouvant la nature la même en toutes choses que par le passé, il voit dans la différence des institutions sociales la cause d’un si prodigieux changement; vaste et digne sujet de méditation pour ceux qui retracent l’histoire des peuples et pour ceux qui sont appelés à la tache si glorieuse et si difïiciie de les régir. »

senté sur un grand nombre de monuments. de forme humaine, assis sur son trône, étroitement enveloppé dans une tunique bleue ; sur ce corps humain est placée une tête de bélier, dont la face est verte, et il tient dans ses mains un vase duquel s’épanchent les eaux célestes. Le dieu Nil céleste avait quelquefois à côté de ses représentations trois vases, qui étaient l’eni-

hlÀmo il» V innnrisitinn ; 1*1111 de res

il. le niL. vases représentait l’eau que l’Egypte

produit elle-même; le.second, celle qui Il paratt que les anciens philosophes vient de l'Océan en Egypte, au temps grecs avaient tiré du sanctuaire de de l’inondation ; et le troisième, les l’Égypte l’opinion d’après laquelle Veau eaux de pluie qui , à l’époque de la était le principe de toutes choses , crue du Nil, tombent dans les parties qu’elle existait antérieurement à l’or- méridionales de l’Ethiopie. Voilà ce ganisation matérielle des autres par- nue raconte Horapollon , celui qui a tiesdu globe, et que ce principe de écrit un précis sur l'interprétation des l’ humidité, qui était la mère et la hiéroglyphes.

nourrice des êtres, fut appelé parles Le Nil terrestre était représenté par Grecs l’Océan et par les Égyptiens le un personnage de forme humaine, fort Nil. Ce nom fut aussi celui du grand gras, et qui semble participer des deux fleuve qui arrosait leur pays. sexes. Sa tête était surmontée d’un

Ce fleuve fut en effet , de tout bouquet d’iris ou glaïeul , symbole temps, pour la terre d’Égypte, le véri- du fleuve à l'époque de l’inondation, table principe créateur et conserva- Il faisait, au nom des rois qu’il avait teur ; c’est au limon annuellement pris sous sa protection,, des offrandes apporté par ses eaux que cette riche aux grands dieux de l’Egypte. On l’a contrée doit son existence; c’est le en effet représenté portant sur une Nil qui en maintient et en renouvelle tablette tantôt quatre vases contenant l’inépuisable fécondité : aussi ce fleuve l'eau sacrée, et séparés par un sceptre bienfaisant fut non -seulement sur- qui est l’emblème de la pureté, tantôt nommé le très-saint , le père et le des pains, des fruits, des bouquets de conservateur du pays, mais il fut fleurs et divers genres de comesr nuire regardé comme un dieu , et eut tibles , surmontés aussi du sceptre de en cette qualité un culte et des prêtres, la pureté. Il était ainsi représenté sur Les Égyptiens allaient jusqu’à con- deux bas-reliefs qui ornaient deux sidérer leur fleuve sacré comme une côtés du dé sur lequel s’élevait en image sensible d’Ammon, leur divinité Égypte l’obélisque de granit qui vient suprême ; il n’était pour eux qu’une d’être transporté à Paris. De pareilles manifestation réelle de ce dieu qui, représentations dece dieu existent sur sous une forme visible, vivifiait et beaucoup d’autres monuments : les conservait l’Égypte ; aussi les Grecs Egyptiens appelaient ce dieu en leur avaient appelé le Nil, le Jupiter egyp- langue, HApi-môu , et ce nom signifie ; tien. celui qui a la faculté de cacher ou re-

Les philosophes égyptiens avaient tirer scs eaux, après en avoir couvert imagine dans le ciel des divisions sem- le sol de l'Egypte pour le féconder, blables à celles de la terre ; ils avaient Rien n’est plus célèbre en effet, et donc unNil céleste et un Nil terrestre, dès la plus haute antiquité, que les Leur grand dieu Cnoupliis était con- inondations périodiques du Nil, et sidéré comme la source et le régula- l’incertitude qui existait alors sur le teur du Nil terrestre , et il est repré- lieu où il prend sa source n’a pas

encore cessé, malgré des recherches presque non interrompues.

Cette question qui est d’une trèsgrande importance historique et géographique , est traitée dans les écrits du plus ancien des voyageurs grecs, dont les relations nous sont parvenues, et qu’on a surnommé, a cause de cette ancienneté, le pere de l’histoire; c’est Hérodote, qui nous a transmis à la fois, sur ce fait, et son opinion et celle des prêtres égyptiens qu’il avait consultes. « Aucune des personnes, dit-il, avec lesqucllesje m’en suis entretenu, soit parmi les Egyptiens, soit parmi les Libyens ou les Grecs, ne s'est donnée pour les connaître , si ce n’est un Égyptien chargé de tenir les registres îles biens appartenants au temple de Néïth à Sais , et j’ai cru qu’il plaisantait quand il m’a assuré qu’il en avait une parfaite connaissance. » Ce que le prêtre de Sais raconta à Hérodote n'était pas une plaisanterie, mais une absurdité; aussi Hérodote continua-t-il à s’enquérir des sources du fleuve. Il s’en informa surtout à Ejéphantine, aux frontières mêmes de l’Égypte, où il se rendit, et il y apprit qu’on pouvait remonter le Nil pendant quatre mois de route, qu'il fallait ce temps-là pour se rendre d’Éléphantine au pays occupé par des transfuges égyptiens, et que la ville de Méroë, capitale de l’Étniopie, est située au milieu même de cette distance. Hérodote avait aussi entendu dire par des Cvrénéens qu’ils avaient rencontré, en allant consulter l’oracle d’Anunon , Ktéarque , roi des Ammonéens, lequel avait vu chez lui des Nasamons , peuplade libyenne , qui lui avaient dit que de jeunes aventuriers de leur pays, ayant entrepris de pénétrer plus loin qu'on ne l’avait fait dans un désert de la Libye , entrèrent dans ce désert en se dirigeant vers le couchant, trouvèrent enfin des arbres, en mangèrent les fruits , et furent aussitôt enlevés par des hommes d’une structure fort inférieure à la taille moyenne, parlant une langue inconnue aux voyageurs. Ces hommes de petite taille conduisirent les cinq jeunes Nasamons, à travers un pays coupé de

grands marécages, dans une ville dont tous les habitants étaient noirs et de petite stature ; auprès de cette ville , coulait un grand fleuve , du couchant à l’orient, et l’on y voyait des crocodiles.

Ainsi avant même l’époque d’Hérodote, qui vivait dans le V siècle antérieur à l’ère chrétienne, on s’occupait avec une active curiosité de la recherche des sources du Nil. Cette question s’était présentée à l’esprit de tous les observateurs, et au III* siècle avant la même ère, un des hommes les plus savants de l'antiquité, Ératostliènes , l’un des gardes de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, durant le règne de Ptolémée Èvergète, profita des campagnes militaires de ce roi en Éthiopie pour se procurer des renseignements plus précis et plus complets sur les sources du Nil, et il donne les mesures de son cours au dessus de l’île et de la ville de Méroë vers les sources, au sud-ouest, et depuis Méroë jusqu’à la cataracte près de Syène vers l’Égypte , au nord. On n'ën a presque pas appris davantage depuis cette époque , quoique, deux mille ans nous séparent déjà d’Ératosthcnes.

Ce qui est peu connu , c’est que Néron fit faire par des Romains un voyage de découverte aux sources du Nil. Des témoins oculaires racontent avoir vu les deux centurions qui en étaient de retour, et (pii disaient qu’après un très-long voyage , ils arrivé rent chez le roi des Ethiopiens , qui leur donna toute espèce de secours , et les recommanda aux rois voisins, ce qui leur permit de s'avancer encore plus avant , jusqu’à ce qu’enfm ils trouvèrent d’immenses marais qui ne leur permirent pas d'aller plus loin.

Les habitants memes du pays n’en connaissaient pas l’issue , et tes plantes qui v croissaient étaient si épaisses, qu’if était impossible de les traverser ni à pied ni dans de grandes barques.

« Nous y remarquâmes, disaient ces centurions , deux grands rochers du milieu desquels le fleuve s’échappait avec impétuosité.» Mais sont-ce là les sources du Nil, ou bien la continua-

ÉGYI’TE.

lion de son cours ? C’est ce que ne décident pus les centurions de Néron.

Ces géographes postérieurs à cette autre époque, soit grecs, soit latins, toit arabes ou orientaux , ont fourni Lien peu de notions de plus sur le cours du Nil et ses affluents. Enlin au seizième siècle de l'ère chrétienne, les jésuites portugais en mission apostolique dans l’Abyssinie crurent et annoncèrent avec éclat qu’ils avaient découvert ses sources. Les incertitudes que l’antiquité avait laissées sur cette question, b'rent accueillir cette annonce avec empressement; mais notre savant d’Anville lit voir que les missionnaires portugaisavaient pris pour le Nil une rivière qui se jette dans ce fleuve. 11 est en effet reconnu qu’eu s'éloignant de sa véritable source, le vrai Nil, qu'on appelle aussi le fleuve Jilanc , reçoit par sa rive orientale, 1° le J/euve Jlleu, g' une seconde rivière plus au nord, nommée VAslabortis ; ce sont les sources de ce fleuve JBIeu que les missionnaires prirent pour celles du véritable Nil. L’opinion commune fixe celles-ci dans leGebel-el-kamarou les montagnes de la Lune , à plus de 800 lieues au midi de ses embouchures dans la Méditerranée.

On regarde comme assez positif que des voyageurs se sont rendus par eau de Timbouctou, grande ville de l’intérieur de l’Afrique, au Kaireen Kgvpte; et comme la première de ces deux villes est située dans le voisinage du Niger, on en a conclu , ou que ce grand fleuve, non moins célèbre que le Nil, était le Nil même , coulant de Timbouctou en Égypte, ou qu’une rivière encore inconnue établit entre ces deux fleuves une communication navigable. Mais c’est encore là un mystère comme les sources mêmes du Nil, et il faut .espérer qu’il sera bientôt dévoilé, tant les savants et les voyageurs s’occupent avec suite et avec dévouement à le pénétrer.

Des Anglais et des Français ont exploré ces contrées et déjà publié quelques relations qui jettent un jour nouveau sur certains points de res

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grandes questions i la fois politiques et historiques, line société s’est même formée à Paris pour encourager un vovage à la recherche des sources du Nil. un Français, M. Cnilliaud, s’en est beaucoup rapproché; il a reconnu l'Astaboras et le fleuve Bleu comme des affluents du fleuve Blanc ou le véritable Nil : mais la question est encore à résoudre. La société française a désigné pour ce voyage M. Linant, qui habite l'Kgvpte et qui est employé par le vice-roi d’Egypte ; mais le congé dont il avait besoin pour son voyage d’explorationlui a été refusé par le vice-roi d’Égypte et son lils Ibrahim, qui savaient toute l’importauee d’uue telle entreprise. Durant son séjour en Égypte en 1828, Cbampollion le jeune la leiir avait exposée, et iis s’étaiènt montrés trèssensibles à la gloire qui leur reviendrait de la protection qu’ils accorderaient aux voyageurs aux sources du Nil, et d'une découverte qui serait faite par leurs soins et sous leurs auspices.

Tant de moyens sont mis en usage de divers cotés pour tenter cette entreprise, qu’on peut avec raison espérer de voir bientôt tous les doutes éclaircis , et tous les systèmes qu’ils ont fait naître depuis' l'origine des sciences enlin éprouvés et juges.

Ainsi bientôt sur les sources de son fleuve sacré, comme sur la nature de ses écritures figurées, l’Égypte sera dépouillée de ses mystères.

Avant de parvenir aux frontières de l’Égypte , le Nil forme cinq cataractes ; relie de Syènc, à l’entrée méridionale de l’Égypte, est la sixième, ou la première en remontant le Nil depuis la Méditerranée. Cette cataracte a eu pendant long-temps une effrayante renommée. Après les cataractes du ciel qui s’ouvrirent pour produire le déluge universel, celles du Nil en Egypte étaient les plus connues, et ce qii en disaient les voy ageurs qui les avaient vues , ou qui du moins en avaient la rétention , n’était pas propre à câliner a terreur que l’idée qu’on s’était laite des cataractes répandait assez généralement, même dans l'antiquité, où l'on considérait ta cataracte au-dessus

de Syène comme mie chute prodigieuse , dont le fracas frappait de surdité les habitants du voisinage : Sénèque et Cicéron n'hésitaient pas à le croire, à le dire dans leurs écrits, et cette opinion serrait de thème aux récits qui se débitaient encore, avec lin succès marqué, au siècle même des plus brillantes productions de notre littérature. Devant le grand roi Louis XIV et ses contemporains , Paul Lucas, voyageur payé par la cour, racontait au public, de retour de son premier voyage au Levant, en 1*04, qu’a quelques lieues de Svène le bruit de la cataracte se faisait déjà entendre.

» Nous arrivâmes, ajoute-t-il, une heure avant le jour à ces chutes d’eau si fameuses. Elles tombent par plusieurs endroits d’une montagne de plus de deux cents pieds de haut. On me dit que les llarbarinsydescendoient avec des radeaux, et j’en vis deux en ce moment qui s’y jetèrent de cette manière avecleNil. Le seul endroit remarquable est une belle napped’eaulargede 30 pieds qui forme en tombant une espèce d’arcade, par-dessous laquelle on pourrait passer sans se mouiller, et il y a apparence qu’on prenoit autrefois ce plaisir ; on y voit en effet comme une petite plate-forme où il yapiusieurs niches pours’asseoir . . . Quand j’eus contemplé assez de temps cet endroit où le lleuve se précipite de si haut, l’élévation et la commodité du lieu m’engagea à dessiner le cours du Nil, dont voici en petit la copie de la carte qu’on m'a fait l’honneur de présenter au roi. »

A ce récit en effet est jointe une prétendue carte du Nil , où ne sont pas oubliées les montagnes de 200 pieds de haut, formant les cataractes selon Paul Lucas, qui, du reste, avait acquis le privilège des plus incroyables inventions, par l'accueil que reçut sa première relation où il ne s’en est pas montré économe , lui qui avait déjà vu , dans ses autres voyages , dés géants escaladant les montagnes de la Thessalie comme les marches ordinaires d’un escalier, des hommes à une. seule jambe qui ne laissaient pas

que de courir très-vite , et enfin avait rencontré, vu et entretenu dans un désert le philosophe hermétique Nicolas Flamel, et sa femme Pernelle, couple, dit-il, encore très- vivace:

ce couple, à la vérité, était mort depuis plus de trois cents ans.

Mais des témoins désintéressés, plus amis du vrai que du merveilleux , ont vu et mesuré la cataracte de Syène ; notre planche n» 3 en donne une idée très-fidèle.

Sur lesdeux rives du lleuve s’élèvent les deux culées d’une montagne transversale que son cours a coupée presque à pic pour y former son lit ; ce lit est inégal , parsemé de pics de granit plus ou moins élevés, plus ou moins rapprochés, formant des écueils dont quelques-uns sont de grandes îles ; ces pics s’élèvent au-dessus des eaux , et barrent le Nil dans tous les sens ; arrête contre ces obstacles , le lleuve se refoule, se relève et les franchit; il forme ainsi une suite de petites cascades, dont chacune est haute d’un demi-pied ou moins. L’espace est rempli de tourbillons et de gouffres , et le bruit des eaux qui se brisent est entendu à quelque distance. Ce passage serait très-dangereux pour la navigation, mais une espèce de chenal est ménagé sur la rive gauche ; durant les grosses eaux, tous les écueils de ce côte du fleuve sont couverts et s'y changent en canal navigable ; dans les basses eaux, les barques remontent le courant à la cordelle et en serrant la côte; en le descendant, elles sont entraînées avec une grande rapidité.

Voilà au vrai la fameuse cataracte de Syène, qui se réduit à quelques cascades distribuées sur une certaine étendue de terrain et dont l’ensemble donne à peine quelques pieds de chute aux eaux du Nilàson entrée en Égypte.

On ne peut s’empêcher de s’étonner de l'existence d’un pareil obstacle à la navigation du fleuve, quand on pense à ces preuves nombreuses d’une administration attentive et puissante dont le gouvernement de lancienne Égypte alaissé tant de traces encore subsistantes. Ces écueils de Svène ac-

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ÉGYPTE

eu seraient sa prévoyance ; mais ils nous ta révèlent plutôt, et on ne doit y voir qu’un moyen efficace de défense contre les invasions des peuplades éthiopiennes qui, plus d'une fois, attaquèrent l’Égypte , y établirent à force ouverte une' domination temporaire, et qui l'auraient peut-être envahie pour toujours,si cette barrière naturelle, fortifiée encore par les secours de l’art , n'avait contribué à réprimer l’esprit de conquête de ces peuplades, et à les retenir dans les limites de leur territoire au midi de l'Égypte.

Après les cataractes, les notions les plus populaires sur le Nil sont celles de ses inondations ou débordements annuels et réguliers. Peu de phénomènes ont en effet plus vivement excité la curiosité des hommes ; RI. de Rozièresqui lesaobservéssur les lieux, ajoute : « C’était un spectacle bien digne d’admiration, de voir régulièrement chaque année, sous un ciel serein , sans aucun symptôme précurseur, sans cause apparente, et comme par un pouvoir surnaturel , les eaux d’un grand fleuve , jusque-là claires et limpides, changer subitement de couleur à l’époque fixe du solstice d’été , se convertir à la vue en un fleuve de sang , en même temps grossir , s’élever graduellement jusqu’à l’équinoxe d'automne , et couvrir toute la surface de la contrée ; puis , pendant un intervalle aussi régulièrement déterminé , décroître , se retirer peu à peu , et rentrer dans leur lit a l’époque où les autres fleuves commencent à déborder. »

Les anciens philosophes se sont occupés à rechercher les causes de ce débordement : ils en ont proposé plusieurs explications plus ou moins /ondées ; on sait aujourd’hui que les pluies périodiques de l'Abyssinie , au midi du tropique du Cancer , sont la seule cause de ces inondations ; car il ne tombe presque pas de pluie en fcgvpte, très-rarement dans la basse, et c est un phénomène quand on en voit dans la haute. Toute la végétation en Egypte est donc le résultat de l'inondation annuelle du Nil par les

pluies du tropique. Ces pluies commencent dès le mois de mars. Cet effet ne se fait sentir sur le Nil en Égypte qu’à In fin de juin ; dès cette époque , le fleuve croît pendant trois mois, jusqu’à l’équinoxe d’automne ; il décroît alors durant les trois mois suivants , après lesquels il est rentré dans son lit , et il reprend son cours ordinaire.

Durant l'inondation, l’aspect de l'Égypte est merveilleux ; c'est comme une grande mer, du sein de laquelle sortent des villes, des édifices publics et des chaussées qui conservent les communications.

Mais l’effet de ce phénomène a eu pour l'Égypte une tout autre importance : les débordements du Nil ont créé au milieu d’un désert le sol nécessaire à l’un des plus célèbres empires qui aient jamais existé ; il a secondé la nature dans la formation même de ce sol , et toute la Basse- Égypte n’est que le résultat d’un atterrissement successif par le fleuve , qui a ajouté ainsi une contrée entière à la vallée de la Thdbaïde en rejetant

filas loin les bornes mêmes de la mer ; e Delta n’est ainsi qu'une dépouille de l’Abyssinie , transportée par le fleuve à’ près de trois eents lieues de distance. Les anciens disaient avec raison que la Basse-Égypte était un présent du Nil ; le sol 'cultivable de l’Égypte entière a aussi la même origine. C’est ce que les prêtres de l’Égypte disaient aux voyageurs grecs , assurant que , lorsque Menés , leur

Sremier roi , monta sur le trône , la iasse-Kgypte n’était qu’un marais s’étendant de la Méditerranée jusqu’au lac Morris , ce qui fait une distance de sept jours de navigation. Hérodote ajoute à leur récit qu’au - dessus même de ce lac, et jusqu'à trois autres journées de navigation , le terrain n’est encore qu’une alluvion du Nil ; il remonte en effet à la première bifurcation du fleuve, à quarante lieues environ du rivage actuel de la mer en ligne droite.

Tout ce que disaient Hérodote et les prêtres égyptiens a été reconnu

vrai par les savants modernes, et l’exhaussement du sol du Delta égyptien est un des faits les plus importants sur lesquels la géologie puisse exercer ses théories. Ce qu’ils disaient relativement à Menés, n’est peut-être pas aussi exact ; les temps paraissent trop courts pour qu’une lente opération du fleuve ait pu, depuis Menés jusqu'à nos jours, c’est-à-dire dans un espace de prés de sept mille ans, transformer les has-fonds des bonis de la mer en terre habitable et cultivée.

L’exhaussement est produit par les matières que le Nil détache des montagnes de l’Abyssinie, entraîne avec lui et abandonne successivement dans les diverses parties de son cours. Ces matières exhaussent le lit du fleuve, et le limon déposé sur les terres exhausse également celles qui en occupent les rives. Il y a équilibre dans les résultats de ces deux opérations. On a déduit d’une foule de considérations très-rationnelles, etd’observations laites sur les lieux, que l’exhaussement était de 67 pouces en mille ans, ce qui depuis le roi Menés donnerait un exhaussement de 33 pieds 1/4.

Or il est constaté que des fouilles de quatorze à quinze mètres (de 40 à 45 pieds ) faites dans le Delta n’ont traversé que des couches de terre végétale, entremêlées de couches de saule quartzeux, semblable à celui que le Nil charrie. Il faut donc supposer que l'amélioration des bas - fonds de la Bassc-Kgvpte fut antérieure au roi Menés, qui avait été d’ailleurs précédé en Égypte par le gouvernement théocratique. Peut-être faut-il seulement attribuer à ce roi un système de canalisation qui concourut très-directement à cette amélioration ; mais il est utile, dans toutes ces questions, de s’efforcer de mettre d’accord les faits naturels avec les données historiques.

Du reste, l’eau du Nil a une réputation bien ancienne de salubrité, et les modernes la lui ont confirmés* Elle est très-légère, et d’une saveur très-agréable, ce qui a fait dire à un voyageur qu’elle est parmi les eaux ce que le vin de Champagne est parmi les

vins. Les Égyptiens disent aussi que si Mahomet èn eût bu , il aurait demandé à Dieu une vie éternelle pour pouvoir en boire toujours. On en envoie encore tous les jours à Constantinople , pour l’usage du grand -seigneur et celui du sérail. L’analyse chimique de cette eau a en effet confirmé la bonne opinion que les Orientaux et même les voyageurs européens en donnent généralement.

On voit, purcettedescription abrégée du Nil, tous les bienfaits qu'il répand sur l’Égypte. Elle ne se forme, elle n’existe que par lui ; si ses débordements cessaient , la disette la plus cruelle frapperait ses habitants; si le fleuve se desséchait, l’Egypte disparaîtrait de la surface du globe, et le sol végétal qui la forme serait bientôt stérile et en peu de temps reconquis par le désert : il ne resterait de ce grand empire que le nom. Un illustre Portugais, Albuquerque, voulut détruire l'Égypte au XV' siècle de notre ère, et pour y parvenir , il songea à en détourner le Nil avant qu’il atteignît la cataracte de Syènc : l’entreprise était hardje, mais supérieure à son génie, et l’Egypte échappa à la fureur de ce vice-roi des Indes portugaises.

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