I.TJNIVERS
Cette (leniière supposition fut précisément celle qui domina dans la pensée du ministère anglais. Depuis cinq mois Pilt et ses collègues étaient dans l’épouvante , et ne savaient de quel côté éclaterait l'orage qui se formait depuis si longtemps. L’Angleterre avait déjà cinquante vaisseaux de ligne à la mer, dont trente devant Brest et vingt devant Cadix; Pitt crut que ce n’était point assez; il Qt des efforts extraordinaires pour en armer dix de plus, et les envoya tous les dix renforcer l’escadre de lord Saint-Vincent, pour le mettre en mesure de bien fermer le détroit de Gibraltar, vers lequel on supposait que Bonaparte allait se diriger. Dès que ce renfort lui parvint, lord Saint-Vincent détacha Nelson avec trois vaisseaux, et le chargea de courir la Méditerranée en tous sens pour surveiller les Français.
Pendant ce temps-là, pendant que l'Europe se perdait ainsi en conjectures sur le but de l’expédition projetée, Bonaparte n'avait pas encore quitté Paris.
Retiré dans sa modeste maison de la rue de la Victoire (c'était le nom que la municipalité de Paris avait donne à la rue Chantereine lorsqu’à son retour d'Italie Bonaparte y était venu demeurer), il se dérobait à sa gloire, donnait tous ses soins aux préparatifs de l’audacieuse entreprise quMl avait conçue lui-méme, et ne rhercnait de distraction que dans la culture des sciences et des arts. Mais plus sa vie paraissait obscure et cachée, plus on s’étudiait à expliquer ses moindres actions et ses moindres démarches.
Toutefois, il sut garder le masque dont il s’était couvert, et prolongea l’incertitude générale jusqu’au moment du départ. Divers moyens furent employés par le Directoire et par lui pour continuer à mettre en défaut la pénétration nationale et étrangère. Ainsi , plu$jy|U'8 fois dans le courant de mars, les journaux, et le Moniteur même, annoncèrent que Bonaparte était retourné au congres de Rastadt pour accélérer et l'onclure les négociations; puis, dès le lendemain , ils démentirent cette nouvelle. Ainsi encore, dans les premiers jours d’avril, on vit paraître un arrêté du Directoire qui ordonnait au général en chef de l’armée d’Angleterre de par-
tir pour Brest, afin d'y prendre le commandement des forces de terre et de mer qui se réunissaient dans ce port; uis, vingt-quatre heures après, on pulia que Bonaparte retournait définitivement au congrès. Bonaparte lui-même écrivit officiellement au comte de Cobentzel, qui avait représente l’Autriche à Campo-Formio et qui la représeutait aussi à Rastadt, pour l'inviter à se rendre de son côté dans cette dernière ville; là, tous les deux, ils lèveraient les obstacles qui s’opposaient à la pacification générale et définitive du continent, et achèveraient l'ouvrage qu’ils avaient si bien commencé. Le courrier porteur de la réponse du ministre autrichien partit de Vienne vers le 15 avril; or, à la même date , et sans l’attendre , Bonaparte se disposait à quitter Paris, non pour aller négocier à Rastadt , mais pour courir s’embarquer à Toulon.
C’était dans la nuit du 22 au 23 que Bonaparte devait partir; mais, dansl'intervalle , son départ fut différé par suite de nouvelles que le gouvernement reçut des citoyens Bonnier etTreilhard, nos plénipotentiaires à Rastadt , et surtout d’une dépêche qui fut expédiée par le général Bernadette, notre ambassadeur près la cour d’Autriche. A Rastadt , les négociations, loin d’avancer, reculaient.
On en était revenu à nous contester notre frontière du Rhin. A Vienne, un drapeau tricoloreque Bernadotte avait arboré sur son hôtel avait été regardé comme uue sorte de provocation par les habitants de cette capitale. Une émeute avait éclaté, et la canaille, payée, à ce qu’on croit,
Par des agents anglais, s’était portée vers hôtel de l’ambassade française, avait abattu notre drcipeau, et commis de tels désordres, que le commandant militaire de Vienne avait dtl envoyer des troupes pour protéger notre ambassadeur et les autres personnes de la légation. Le Directoire crut voir dans cet événement une rupture avec l’Autriche. Le ton de la première dépêche dans laquelle Bernadotte en rendait compte était si alarmant, que Bonaparte lui-même, à qui on l’avait communiquée, fut d'avis qu’on envoyât dans tous les ports nonseulement l'ordre de ne plus embarquer de troupes, mais celui de débarquer celles qui déjà étaient montées sur les
ÉGÏPTE FRANÇAISE.
vaisseaux , et de les tenir prêtes à marcher ; mais bientôt arrivèrent de Vienne des explications, des excuses môme, qui furent jugées satisfaisantes. Restaient les difdcuités du congrès, et Bonaparte, d’après sa e.orrespoiidance particulière arec quelques-uns des générauxemployés sous ses ordres, eut un instant l’idée d'y aller faire une courte apparition. De Rastadt il se serait ensuite rendu à Toulon; mais de ce côté aussi vinrent des nouvelles meilleures. Les députés de l’Empire se résignaient à admettre que la rive gauche du Rhin fôt notre limite naturelle.
Dès que l'horizon parut un peu éclairci, Bonaparte, obtenant enfin la
fiermission de partir, prit directement, e 3 mai , la route du midi de la France.