MENT ET NOUVELLE PROI'EAMATION DU GÉNÉ- RAL EN CHEF
Bonaparte arriva le 9 mai à Toulon , et descendit à l’hôtel de la marine.
L’armée, on peut- dire son armée, car les soldats qui la composaient avaient presque tous fait les campagnes d’Italie, l’attendait avec impatience. Il y avait huit mois qu’elle ne l’avait vu, et elle commençait à murmurer, à craindre qu’il ne vint pas se mettre à la tôte de l'expédition. Ces braves, en revoyant leur général , en le revoyant sur le théôtredé ses premiers exploits, furent donc saisis d'un immense enthousiasme. Le matin môme de son arrivée il les passa en revue, et les salua de ce brusque et énergique discours :
2' Livraison. (Egypte Fhançaiss.)
« OfGcit rs et soldais!
« Il y a deux ans que j'accourus vous commander. A celte époque voqs élii-z dans la rivière de Gènes, en proie à la misère la plus grande ; vous manquiez de lout , et vous aviez sacrifié jusqu'à vos monirrs pour votre suIh sislance réciproque. Je vous promis de faire cesser vos souffrances, je vous conduisis en Italie , et là tout vous fui accordé... Ne vous aije pas tenu parole?
« — Oui , oui , » répond toute l’armée d’une voix-
• — Eh bien! apprenex que vous n’avez point encore assez fait pour la patrie , et que la patrie n’a point encore assez fait pour vous!
« L'automne dernier, lorsque je vous quiltais à Milan , je vous promettais une autre guerre. — • Soldats, vous disais-je, je pars « demain pour Rastadt. Eu vous entretenant a des princes que vous avez vaincus, des peu- « pies qui vous doivent leur liberté , des com- « bats que vous avez livrés dans ces deux « campagnes, répélez-vous les uns aux autres : < Dans deux campagnes nouvelles nous ferons a encore davantage, a — La promesse que je vous fis alors, voici le moment venu de l’accomplir...
a Je vais maintenant vous mener dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui étonnent aujourd’hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les services qu’elle a droit d’altendre d'une armée d'invincibles.
a Je promets à chaque soldat qu’au retour de cette expédition il aura dans son sac de cpioi acheter six arpents de terre... a
Le cri Parlons! partons! vole de bouche en bouche ; mais quelques dernières dispositions à prendre, et surtout le mauvais temps, vont tenir pendant une dizaine de jours la flotte captive dans le port.
Enfin, le 19, le ciel s’éclaircit, et le vent souffle favorable. Partons! s’écrie à son tour Bonaparte, et l'annonce du départ a répandu parmi les troupes l’allégresse et l’espérance. L’exaltation de ces deux sentiments ne connaît plus de bornes quand lecture est donnée de la proclamation suivante, que le général en chef adresse à ses compagnons :
« Soldats !
A Vous êtes une dc.s ailes de l'armée d’Angleterre. Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges; il vous reste à (aire la guerre maritime.
• Les légions romaines, que sous avez qtielqiiefois iniilées, mais point encore égalées, combattaient (iarthage tour i tour sur celte même mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue , disciplinées et unies entre elles.
« Soldats , l'Europe a les jeux sur vous ; vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues i vaincre : vous ferez plus que vous n’avez fait pour la prospérité de la patrie , le bonlieur des hommes et votre propre gloire.
• Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers , soyez unis ; souvenez-vous que le jour d'une bataille vous avez besoin tous les uns des autres.
« Soldats-matelots , vous avez été jitstju'ici négligés ; aujourd'hui la plus grande sollicititde de la république est |>our vous ; vous serez dignes de l’armée dont vous faites partie.
• Le génie de la liberté, qui a rendu dès sa naissance la république l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations les pliu lointaines. >
Un tel langage , dans la bouche d’un lionunedéjà environné de tous les prestiges de la gloire, achève d’electriser les <^mes. On ne pouvait plus dignement annoncer une grande entreprise en la laissant toujours dans le mystère qui devait l’envelopper. Aussi, tous, généraux , officiers , soldats , ne voient que des lauriers à cueillir, sans songer aux périls de l’exécution; tous se rendent gaiement au navire où leur place est marquée.
Bonaparte lui-même s’arrache aux baisers de sa femme , de la bonne et tendre Joséphine, qui l’a accomp, igné jusqu’à Toulon, et qui n’a voulu le quitter qu'au dernier moment; Bonaparte monte à bord du vaisseau amiral, qui s’appelle fOrténf, et dont, par un de ces singuliers hasards attadiés aux grandes destinées humaines, le nom renferme tout le secret de l’entreprise; il y monte avec tout son état-major, et bientôt, aux applaudissements d’une foule immen.se qui encombre le rivage, aux acclamations des soldats et des marins qui couvrent le pont et les vergues de chaque navire, au bruit des salves que tirent toutes les batteries du port et celles de tous les vaisseaux de ligne , un radieux soleil , un de ces soleils que depuis
on appela tant de fois le soleil de Bonaparte , éclaire le majestueux départ de Ij flotte expéditionnaire.
La flotte avait un mois d’eau , deux mois de vivres. Quand elle aurait rallié les autres convois , elle compterait plus de cinq cents voiles, elle porterait plus de cinquante mille hommes, et jamais armement plus considérable n’aurait sillonné les vagues.
Vers le soir, comme la flotte sortait de la rade, un ouragan qui s’éleva tout à coup causa quelque avarie à une des frégates. La même bourrasque endommagea
filus gravement les trois vaisseaux avec fsquels Nelson croisait entre la Corse , la Provence et l'Espagne. Elle démâta même celui que cet amiral montait , et il lui fallut se faire remorquer, il voulut se réfugier dans le golfe d'Ostande, sur la côte de Sardaigne; mais il ne put y parvenir, et se vit obligé d’aller au radoub dans les Iles Saint-Pierre. Nelson, ainsi éloigné de la flotte fran^-aise, ignora qu’elle venait de partir.
Notre flotte longea d’abord la côte de Provence ju^ue vers Gênes , pour rallier le convoi réuni dans ce port sous les ordres du général Baraguay-d’Uilliers.
Elle cingla ensuite vers la Corse, qu’on signala le 23; mais elle resta jusqu’au 30 en vue du côté oriental de l’Ile, attendant le convoi d’Ajaccio, qui était sous les ordres du général Vaubois. Quand il eut rejoint, elle alla louvoyer à hauteur de nie de Sardaigne; mais plusieurs jours s’écoulèrent sans que le convoi de Civita-Vecchia , qui était sous les ordres du général Desaix, se montrât. Un matin que , pendant cette espèce de halte , Brueys, impatient de voir Desaix paraître, examinait attentivement l’horizon avec sa lunette : — ^'oici encore let
Alpes, lui échappa-t-il de dire. — Les Alpes! répéta'Bonaparte;et, saisissant la lunette de l'amiral, il les contempla
monts lui rappelaient , il parla de tous les grands capitaines qui lesavaient franchis, et passa en revue leurs opérations, leurs systèmes. Annibal surtout fut l’objet de son examen, l’objet de ses éloges. Il l’avait étudié spécialement, disait-il , et le déclarait le plus habile général de l’antiquité. A rappui de son opinion il
raconta les quinze rampaçnes du héros carthaginois en Italie, l’accompagna depuis Cartbagène, à travers l'Èbre, les Pyrënée.s, le Rhône, les Alpes, jusque sous les murs de Rome , et blâma beaucoup rhistorien Tite-Live d’avoir critiqué sa méthode stratégique. Tite- Live n’entendait rien à la stratégie. Ce fht à cette occasion que Bonaparte (jour la première fois développa hautement ses idées hardies sur la guerre offensive. Il railla les tâtonnements et les temporisations des chefs de la vieille école, et donna une part immense du succès à la rapidité et à l'audace. Tel avait été le secret d’Alexandre, de Cés.nr, de Gustave- Adolphe , deTurenne. Puis , reveuant à Annioal, il reprocha aux sénateurs de Carthage d’avoir, soit par envie, soit par incapacité, en ne laissant pas une latitude sufiisante aux inspirations de leur général, ou ne lui fournissant pas des moyens convenables d’exécution, fait échouer ses plans les meilleurs; et il partit de là pour se plaindre du Directoire, qui souvent, prétendait-il, ne s’était montré envers lui-mcme ni plus confiant ni plus généreux.
Le ’3 Juin , comme le convoi de Civita- Vfcchia ne se montrait toujours point, Bonaparte en conclut avec raison que Desaix avait pris l'avance, et ne douta plus de le trouver au rendez-vous indiué pour le cas échéant, car les moinrts circonstances avaient été minutieusement prévues. Brueys fut donc autorisé à poursuivre sa route, et le 7 l’armée navale rangeait la Sicile. Le 8, par un brick anglais que captura un de nos bâtiments légers, on apprit que lord Saint-Vincent, sur la sim(ile nouvelle que Bonaparte avait quitté Paris , s'était Hâté d’envoyer à Nelson un renfort de dix vaisseaux de ligne. Laissant alors la côte sicilienne, et se dirigeant au sud-est, notre flotte arriva le 9 , vers cinq heures du matin , en vue de l'fle de Malte , où le convoi de Civita-Vecchia l’attendit depuis le G. Aussitôt elle re^ut l’ordre de se former en ligne de bataille et de s’avancer vers l’îie; car Bonaparte était résolu à s’en emparer, et à employer la force pour^ parvenir si les voies moins hostiles qu'il allaittenter d’abord ne réussissaient pas. En un clin d’œil les cinq cents voiles françaises, décrivant un im-
mense demi-cercle, menacèrent tous les points attaquables....
Malte, qui commande la navigation de la Méditerranée, edt été, à toute époque, une conquête précieuse pour la France, et nous avons vu que depuis quelque temps Bonaparte la regardait d’un oeil île convoitise, que depuis quelque temps il y avait pratiqué des intelligences. Aujourd’hui sa possession nous devenait indispensable pour mener à bonne lin nos projets sur l’Égypte.
Située dans le canal qui sépare la Sicile de l’Afrique , à environ deux cent soixante lieues sud-est de Toulon, Malte offrait une position intermédiaire qu’il aurait été dangereux de laisser à des ennemis, ou même à des neutres. Elle allait écheoir aux Anglais si nous ne nous liâtlons de les prévenir.
En juin 1798 à qui Malle appartenaitelle? Cbarles-Quint avait donné Alalte en 1535 aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ou plutôt, comme ils s’appelaient depuis 1310, aux chevaliers de Rhodes, qui, chassés de Rhodes depuis 1523, étaient errants à travers l'Italie. Malte était alors devenue le siège de leur établissement principal , la résidence de leur grand-maître , le lieu de noviciat des aspirants; et bientôt les chevaliers de Rhodes, changeant une seconde fois de nom , ne s'étalent plus appelés autrement que chevaliers de Malte.
En 1708 les chevaliers de Malle possédaient toujours l’ile; mais depuis bien des années l'ordre allait déclinant, et, comme la plupart des institutions du moyen âge, il en était venu à perdre son objet , à perdre en même temps toute sa dignité , toute sa force. Il n’était plus qu’un abus, profltable à ceux-là seulement qui l'exploitaient. — Expliquonsnous.
A la suppression de l'ordrediiTemple, les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem avalent hérité de la plus grande partie de ses richesses , et les chevaliers de Malte, héritiers eux-mêmes des Hospitaliers et des chevaliers de Rhodes, se trouvaient quand éclata lu révolution française (losséder en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en France, en Italie , des biens considérables. Tous ces biens avaient eu une même origine : la
piété des fidèles. Ils avaient été jadis donnés, soit aux Templiers, soit aux Hospitaliers, pour qu’en retour ils escortassent les pèlerins qui allaient visiter les saints lieux et les garantissent contre les insultes des Arabes. Depuis qu’il n’y avait plus de ces pèlerinages, le rôle et le devoir des chevaliers de Malte était de protéger las nations chrétiennes contre les barbaresques , et de détruire l’infdme piraterie qui infestait la Méditerranée. Les revenus de l’ordre suffisaient à entretenir huit ou dix vaisseaux de soixante-quatorze, une douzaine de bonnes frégates et autant de corvettes. Si donc les chevaliers l’eussent voulu , ils auraient pu bloquer constamment Alger, et contenir Tanger, Tunis, Tripoli. S’ils l'eussentfait, ils auraient certes, depuis leur établissement à Malte, mérité mieux de la chrétienté, que leurs prédécesseurs pendant toutes les guerres des croisades; mais ils n’y songeaient pas. ils semblaient croire, à l’exemple des autres moines, que tant de donations ne leur avaient été faites que pour leur rendre la vie douce et commode, il y avait dans tous les États chrétiens des baillis, des commandeurs, qui tenaient une bonne maison, qui dévoraient dans le luxe et l’oisiveté la majeure partie des richesses de l'ordre, et qui en employaient le surplus à enrichir leurs parents. Les moines, au moins, disaient des messes, prêchaient, administraient les sacrements; en un mot, les moines cultivaient la vigne du seigneur; mais les chevaliers de Malte ne faisaient rien de semblable. Peu à peu , les immenses ressources de l’ordre tournèrent au profit de quelques individus, et devinrent un débouché pour les cadets de grandes familles. I.es revenus allèrent de moins en moins à Malte même , et les Jeunes chevaliers, qui étaient tenus d'y séjourner deux ans pour leurs caravanes, n’y vécurent plus quedans la mi.sère. En 17U8 l’ordre n’avait plus aucun arsenal , aucun chantier de construction, aucune marine; seulement, un vaisseau de soixante-quatre et deux frégates pourrissaientdans le port, d'où ils ne sortaient Jamais ;et si quatre oucinqgalèrescootinuaien t à se promener de temps en temps dans la Méditerranée, ce n'était pat pour courir sus aux Barbaresques, mais pour
aller tranquillement mouiller sur les côtes d’Italie. Ces ridicules promenades, sur des bâtiments qui n’étaient plus propres à combattre les frégates et les gros corsaires d’Alger, n’aboutissaient qu’à des fêtes données et reçues dans les ports de Livourne, de Naples, de Cagliari. Il n’y avait pas un chevalier qui eût fait la guerre, qui eût tiré un seul coup de canon, un seul coup de fusil.
L’ordre, d’ailleurs, n’inspirait plus aucun intérêt. En France, lors de la révolution, on lui avait enlevé tous ses biens ; il en avait été de même en Italieà mesure que l’administration française s’y était etendue, et nulle réclamation ne s’était élevée. Ce qui prouve enfin la décadence de l’ordre, c’est que Malte, qui plusieurs fois, depuis l’installation des cnevaliers dans cette Ile, avait bravé les insultes des Turcs, et qui, notamment en 1565, quoiqu'elle n’eût que sept cents chevaliers pour défenseurs, avait rési.sté pendant quatre mois à toutes les forces de Soliman 11 commandées par l’invincible Dragut, allait en deux Jours tomber au pouvoir des Français.
Désie moisde Janvier 1790, d’après des instructions que lui avait transmises le Directoire et auxquelles Bonaparte n’était pas étranger, le citoyen l’oussielgue, alors secrétaire de légation à Gênes, maintenant contrôleur general des dépenses de l’expédition, s’était rendu à Alalte pour tâcher, au moyen de menées secrétes, pratiquées les unes parmi les chevaliers de l’ordre, les autres parmi les habitants de l’île, d’y fomenter une révolution qui la fit passer aux mains de la France. Or, depuis l’émigration franaise, et surtout depuis la dissolution es corps d'émigrés, Malte avait servi de refuge a un grand nombre de Jeunes nobles français qui s’étaient enrôles sons le drapeau ue l’ordre. Ces chevaliers de fraichedate avaient peu de ferveur. Leur éducation mondaine ne s’accommodait guère de la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le roc où ils avaient trouvé asile. Habilement sondés par l'agent du Directoire, ils ne lui avaient pas dissimulé que si une occ.asiou s’offrait à eux de rompre des cng.agements qu’ds regardaient comme des chaînes , et de se créer une nouvelle existence, ils s’empresseraient
ÉGYPTE FRANÇAISE. îl
de In saisir. D'autre part, les habitants ou de faire au be.soin naître un sujet de de Malte n’avaient pas caché à Poussiel- querelle, Bonaparte envoya demander gue qu’obligés d’avoir des protecteurs au grand-maître l’entrée du port pour et des maîtres, ils aimaient mieux l’armée navale, sous préte.xte qu’il lui avoir affaire aux Français qu’aux cheva- fallaitrenouvelersonapprovisionnemeiit liers. Ce n’est pas tout : au commence- d’eau. Avant de répondre à cette dément de mars, Brueys, revenant de Cor- mande, Ferdinand de Honipesch, alors fou avec l’escadreqii’il commandait dans nand-maltre, assembla le conseil de l’Adriatique, s’était arrétédevant Malte, Tordre, et, ce conseil entendu, écrivit sous prétexte qu’un de ses bâtiments au général français (jue les règlements déavait besoin d’urgentes réparations; il fendaient d’introduire à la fois dans le avait , avec la permission du grand-mal- port de Malte plus de deux vaisseaux aptre, fait entrer ledit bâtiment dans le partenant à des puissances bclligéranport; puis, tandis qu’on le réparait, il tes. La défaite était ingénieuse, et il avait pendant huit jours , avec le reste avait fallu de grands efforts d’esprit de son escadre, sondé toutes les côtes pour calculer que, comme nous avions de nie, et reconnu tous les points où le plus de cinq cents voiles, l’aiguade de débarquement était possible. notre flotte aurait duré plus desix mois!
Bonaparte savait que la France avait Bonaparte aurait pu répliquer que de nombreux partisans à Malte ; mais c’était la une preuve de la plus insigne encore n’ignorait-il pas que cette île malveillance; qu’une escadre anglaise était une des places les plus fortes du s’était présentée naguère, et qu’elle avait monde. Dès l’instant que les chevaliers été autrement accueillie. Il ne le daigna de Rhodesétaient venus s’y établir, en point; c’eût été entamer d’interminables 1525, ils avaient mis une ardeur infa- pourparlers, et mieux valait agir. Il imtigable à la fortifier, et leurs successeurs portait de ne perdre devant Malte que avaient suivi leur exemple. Tous les le moins de temps possible. Un peu de grands maîtres de l’ordre n’avaientparu vij^eur, un peu d’audace, et cette genambitionner d’autre titre de gloire que tilhommière se rendait ; car le consul celui d'ajouter quelque nouvel ouvTage français Carusoii, porteur de la lettre au port ou à la ville. L’ostentation du grand-maître, avait eu même temps avait fini par s’en mêler, et l’on eons- remis à Bonaparte une liste d’habitants truisait des fortifications à Malte et de chevaliers qui s’engageaient à secomme on avait élevé des palais h conder les troupes françaises, et le nom- Rome depuis que le saint-siege y avait bre de ces partisans s^élevait à plus de remplacé le trône des Césars. Malte quatre mille. Bonaparte fit donc rester était ainsi devenue un prodigieux amas le consul à bord, et donna ordre qu’on de fortifications, toutes bien entendues, se tînt prêt à débarquer le lendemain, toutes bâties en pierre de taille ou cou- Lorsque dans la soirée du 9 les chepées dans le roc, toutes casematées et valiers surent que le consul français a l’abri de la bombe. C’est pourquoi n’étaitpasrevenu, iiss’attcndirentàêtre Bonaparte voulut tenter la voie des né- attaques le jour suivant, et commencègociations avant d’employer celle de la rent leurs préparatifs de défense. Ils force. Il pensait d’ailleurs qu’en s’ar- firent prendre les armes aux milices, ils rêtant devant Malte il donnerait peut- firent entourer de palissades les ouvraétre à Nelson le temps de joindre la ges avancés, ils firent apporter dans h flotte française. Si, en cas de rencontre, ville les poudres qui étaient dans les la valeur des troupes, le nombre des magasins extérieurs; mais toutes ces vaisseaux et l’excellente discipline des mesures ne s’exécutèrent que mal ou équipages permettaient d’espérer la vie- qu’à demi. Partout régnait l’effroi ou toire, au moins devait-on craindre que permit la mauvaise volonté. Nul n’osait les Anglais ne parvinssent à disperser se cliarger du commandement en chef, le convoi, et ne fissent ainsi échouer la pas même le grand-maître, qui s’était grande entreprise. enfermédans son palais. A la fin, pour-
Alin de mettre h profit les bonnes dis- tant, les baillis, les commandeurs, arrépositions des chevaliers et des habitants, tèrent un plan défensif ; mais pour gar-
der tous les postes et sept lieues de côtes l’ordre n'avait guère que six ou sept mille hommes à sa disposition.
Le 10, dès trois heures du matin, et tandis que Brueys se chargeait d'imposer silcnee aux batteries qui défendaient l’entrée du port, nos troupes, conduites par les généraux üesaix, fielliard, Reynier, Vaubois, I.annes et le chef de brigade Marmont, descendirent nonseulement dans nie de IVIalte et sur quatre points à la fois, mais encore sur deux petites Iles voisines, Goze et Cumino. Otte opération s’effectua sans aucune difficulté, car les Maltais fuyaient sur tous les points. Accoutumés à l’idée
3u’ils ne devaient courir aux armes que anslecasd’invasiondela partdes Turcs, ils ne se souciaient nullement de se battre contre nous. A dix heures, toute la campagne et tous les forts du côté de la mer étaient en notre pouvoir. Comme ces forts n’étaient pas approvisionnés, 1rs milices maltaises avaient à peine essayé de les défendre. D’ailleurs, elles avaient à peine de cartouches , et les alTdts des canons étaient en si mauvais état, que quand on voulut les tirer la plupart se brisèrent. Un grand nombre de pièces manquaient même des ustensiles indispensables pour le service. I.a plupart des chevaliers qui étaient dans ces différents postes furent faits prisonniers et conduits a Bonaparte. • Comment avez-vous pu croire, leurditil , qu’avecde misérables paysans il vous serait possible de tenir contre des troupes qui ont vaincu et soumis l’£urope! > — Dans le nombre se trouvaient quelques chevaliers de langue française. — « Pour vous, messieurs, ajouta Bonaparte, puisque vous avez pu prendre les armes contre votre patrie, il fallait nu moins savoir mourir. Je ne veux point de vous comme prisonniers. Vous pouvez retourner à Malte, tandis qu’elle ne m’appartient pas encore. •
Une fois maîtres de la campagne et des forts, les Français poussèrent aisément jusqu’au pied des remparts de Lavalette, qui est la capitale de file. Lavalette se divise en cité vieille et cité neuve. La cité vieille, qui n’avait ni troupes, ni canons, ni vivres, ni commandant, ouvrit aussitôt ses portes.
Vers midi, comme nos troupes conti-
nuaient à descendre dans file (car il (allait investir la cité neuve, qui est réellement très-forte), les chevaliers tirent sortir du port une galère, une clialoupe canonnière et deux galiotes, pour tôcher d'interrompre le d^arquement ; mais ce fut en vain, et ces bâtiments rentrèrent dès qu’ils eurent épuisé le peu qu’ils a valent de munitions. Les défenseurs de la cité neuve tentèrent alors une sortie; mais ils se heurtèrent contre le détachement français commandé par Marmont, qui de sa 'propre, main enleva le drapeau de l'ordre, et furent obligés à battre en retraite. Pendant le reste de la journée ils ne cessèrent, du haut des remparts, de tirer sur les troupes françaises, mais sans leur faire éprouver la moindre perte ; si bien que Bonaparte défendit qu’on ripostât par une seule bombe, par un seul boulet.
Vers le soir, les chevaliers de la langue française, après avoir inutilement cherclié l'a mort, ainsi que Bonaparte le leur avaitconseillé, déclarèrent ne vouloir plus se battre. On en jeta quelquesuns dans les cachots, mais le trouble était dans toutes lestâtes. Dans la place régnait unetelleconfusion, et les alertes y étaient si continuelles, que les patrouilles se fusillaient les unes les autres. A minuit, les principaux habitants se rendirent au plais du grand-maître , et l’invitèrent à capituler. Ferdinand de Ilompesch, qui avait peu d’énergie, et qui songeait à sauver ses intérêts du naufrage, tira de prison trois des chevaliers français qu’il y avait jetés, et, le lendemain tl, les envoya négocier avec Bonaparte. De son côte, Bonaparte désigna pour régler les préliminaires de la capitulation le citoyen Poussielgue et un des savants qu’il emmenait en Égygte, lecitoyen Dolomieu, qui avait été commandeur de l’ordre avant la révolution française.
Le traité, bientôt conclu, portait en substance que les chevaliers remettraient le 12 la ville et le port de Malte à l’armée française, et qu’ils renonceraient en faveur de la France à leurs droits de propriété et de souveraineté tant sur l’île de Malte que sur les îles de Goze et de Cumino. En retour, Bonaparte promettait au grand-maltrc de demander pour lui au congrès de Rastadt une principauté équivalente en Allemagne.
A défaut , il lui assurait une rente viagère de trois cent mille francs , et devait, dans tous les cas, lui faire payer six cent raille francs coraptant pour indemnité de son mobilier. Bonaparte garantissait en outre sept cents fraiicsde pension à chaque chevalier de la langue française reçu avant 1793, mille francs aux sexagénaires, et engageait sa médiation pour que les chevaliers des autres langues njssent mis, dans leur atrie respective , en jouissance des iens de l’ordre. Telles furent les conditions principales au moyen desquelles la France devint maltresse du premier port de la Méditerranée et de l’un des mieux défendus qui soient au monde.
Il fallait l’ascendant de Bonaparte pour y parvenir presquesans combat ; il fallait son audace pour oser ainsi perdre quelques jours alors qu’il se savait poursuivi par les Anglais. Trente mille fusils et douze mille barils de poudre; des vivres pour six mois;un vaisseau, deux frégates, trois galères, et d’autres petits bâtiments de guerre ; enGn le trésor de l'Église Saint-Jean estimé à trois millions de francs ; tels étaient les avantages matériels de cette importante acquisition.
Le 12, aussitôt après la signature de la convention, le drapeau tricolore remplaça sur l'ile toutes les bannières de l\)rare, et Bonaparte fit son entrée dans Lavalette, à la tête des troupes débarquées. Après avoir franchi ces célèbres remparts et visité toutes les fortifications dans l’ordre où elles avaient été construites , le général en chef et les otficiers de l'état-major se demandaient 1rs uns aux autres s’il fallait admirer davantage, ou la persévérance qu'on avait apportée à les construire , ou le génie qu'on avait déployé pour les concevoir, et chacun s’applaudissait de ce que les chevaliers n’eussent pas sérieusement songé à s’y défendre. — Convenofu, s’écria Cafarelli-Dufalga, qui était aus-,!
spirituel que brave, convenons que nous sommes bien heureux qu'ilyaù eu quel- Qu'un dans la place pour nous en ouvrir lesportes. — Au surplus, ce que les Français virent à Malte de plus étonnant est rouvrage de la nature, c’est le port ; il estai spacieux, que l’armée navale et les quatre cents bâtiments du convoi qui vinrent y mouiller n’en remplissaient que
la moindre partie, et il offre un mouillage si sûr, si facile, que les plus gros navires purent s’amarrer à portée de pistolet des quais.
Uu 18 au 19, Bonaparte s’occupa d’organiser sa conquête. Il nomma Vaubois gouverneur militaire de Malte, de Goze et de Cumino; il y plaça Regnault- Saint-Jean-d’Angely' en qualité d’agent du Directoire, et confia l’administration centrale à une commission de cinq membres. Il prit tous les arrêtés nécessaires à l’établissement du régime municipal dans les trois lies, qui furent à cet effet divisées par cantons de trois mille âmes. Il ordonna, le désarmement générai de la population, puis créa dans Lavalette même deux bataillons de garde nationale, forts chacun dequatrecenteinquante hommes , lesquels furent choisis entre les citoyens les plus considérables et par conséquent les plus intéresses au maintien delà tranquillité publique; il créa pareillement quatre compagnies de canonniers pour la défense des cotes. Il prescrivitqu’un certain nombre de jeunes Maltais de l’âge de neuf à quatorze ans seraient pris dans les familles les plus riches pour être envoyés à Paris et y être élevés dans les écoles de la république, et queceux de quatorze à dix-huit qui sembleraient propres à la marine seraient embarqués comme aspirants. Il accorda àceux des chevaliers de toute langue qui étaient sexagénaires l.i permission de rester à Malte, et renvoya tous les autres dans leur patrie. Il laissa ceux des chevaliers français qui avaient plus de trente ans, et qui n’avaient pas servi dans les rangs des émigres, libres d’y resteraussi, oude retourner parmi leurs concitoyens ; . mais il expulsa tous les autres, et ne leur rouvrit pas les portes de la France. II enjoignit à tous les prêtres, religieux ou religieuses qui n’étaient point nés dans une des trois Iles, d’en sortir avant .six mois; il réserva aux seuls indigènes les cures et les bénéfices, supprima tous les couvents d’ordre et toutes les corporations de pénitents, défendit que personne fût admis a prononcer des vœux sans avoir trente ans révolus, et promit aux juifs l’autorisation de fonder une synaogue. Enfin, il proclama l'égalité des roits de tous les citoyens, et déclara les titres féodaux ainsi que l’esclavage abo-
lis ; mais il retint les esclaves mahométans, et les fit einbarquer sur l'escadre pour les échanger contre les esclaves français et maltais qui pourraient se trouver au pouvoir des beys d’J^’pte.
Le 19 , après avoir ain»! préludé au râla de souverain et de législateur, qu’il se croyait appelé à remplir en Afrique et en Asie, et que peut-être il ne déses- [>érait pas de jouer plus tard en France et en Europe, Bonaparte, laissant quatre mille hommes à Vaubois, se rembarqua avec le reste des troupes qui étaient ilescendues dans l'île, et la flotte appareilla pour suivre sa destination. Elle emmenait avec elle les bâtiments trouvés dans le port de Malte ; elle emmenait aussi ceux des chevaliers français qui n’avaient point porté les armes contre la France dans la guerre de la révolution, et qui avaient moins de trente ans. Un tp'and nombre d'entre eux s’étaient décidés à prendre du service dans l’armée expéditionnaire, suivant leur grade. U’autres entrèrent dans les différentes administrations qu'il y eut bientôt lieu d’établir en Egypte.
Le général Baraguay-d’llilliers , dont la santé était dérangée , avait sollicité la permission de rentrer en France. Ce fut lui que Bonaparte chargea de présenter au Directoire le drapeau et la plus grande partie du trésor de l'ordre ; mais le vaisseau qui portaitces trophées d’une victoire facile nit pris par les Anglais...
La flotte expéditionnaire , en quittant les eaux de Malle , cingla droit à l'est, dans la grande mer qui sépare cette lie de celle de Candie. Ordre était donné aux bâtiments qui éclairaient la marche d'ar. rêter tout navire rencontré, dans la crainte que l'escadre de Nelson ou les nombreuses croisières anglaises ne fussent informées enfin de la route que suivait l'expédition. Il était miraculeux u’elles l’ignorassent toujours. Versla fin e mai , Nelson , radoube aux lies Saint- Pierre, et rejoint par les dix vaisseaux de haut bord que lord Saint-Vincent lui avait expédiés de Cadix pourqu'il surveillât rigoureusement les Frani^is , s’était mis eu devoir de remplir sa délicate mission ; mais il ne se doutait pas encore de leur départ. Le 30 il était venu croiser dans les parages de la Corse ; mais déjà la flotte française avait doublé cette
lie. Le 31 les deux escadres n’avaient été séparéesque par la Sardaigne. Le 1°'' juin, pendant que Brueys attendait le convoi de Civita-Vecchia , Nelson était retourné devant Toulon , et , à son extrême étonnement , avait appris que notre flotte en était sortie depuis douze jours. Il avait alors couru le golfe de Lyon en tout sens , puis il avait rangé la côte d’Italie jusqu'à la hauteur de Naples ; puis , esérant toujours de rencontrer notre otte ou du moins de couper quelque division du convoi , il avait cinglé de nouveau vers Toulon. Mais déjà on était au 9, et tandisque Nelson reparaissait ainsi en vue des côtes de Provence , Bonaparte , le même jour, entrait dans le port de Malte. Le 10, Nelson, vaguement renseigné sur la route tenue par les Français, fit voile pour la mer de Toscane, et vint mouiller eu face de Messine. Il sut là qu’ils avaientparu vers Malte, et même qu'ils s'étaient emparés de cette Ile ; mais il ne le sut que le 19, le jour précisément où iis s’en éloignaient. Toutefois , le 22, un bâtiment ragusais , qui avait passé la veille au milieu de notre flotte et lui avait échappé , informa l'amiral anglais de la direction qu’elle semblait tenir depuis son départ de Malte. Commençant a soupçonner que l’Egypte ou la Svrie était le but de i'exp^ition , il leva l'ancre, prit uue direction perpendiculaire à la notre , et se disposa a nous attaquer s'il parvenait à nous joindre.
La première nouvelle de l’existence d’une escadre anglaise dans la Méditerranée ne fut donnée à l’escadre française que le 24, par un bâtiment de commerce qu'on rencontra à la hauteur du cap Bonara. Le 25, comme l'escadre française reconnaissait les côtes de Candie, elle fut ralliée par la fr^ate la Diane, qui revenait de conduireà Trieste le grand-mattre de l'ordre de Malte , et ui conlirpia non-seulement l'existenci; e l’escadre anglaise , mais sa présence dans les parages voisins. On s'expliqua alors plusieurs coups de canon quon avait entendus la nuit précédente.! droite de notre escadre, et il a été reconnu plus tard qu’en effet cette nuit-là les deux armées navales avaient cheminé, pendant plusieurs heures , à quatre ou cinq lieues seulement l’une de l'autre.
Quand Bonaparte sut qu'on le poursUi-
KGYPTF. FRANÇAISE. 2i
vait, il ordonii.i qu'au lieu de gouverner Ters Alexandrie on nianœuvrèt ponr attaquer l’ A trique au cap d’Azé, à vingtcinq lieues d’Alexandrie même. Il voulait ne se présenter devant ce port qu’après que Nelson, qui probablement s’y rendait en ligne droite , se serait décidé, n’y trouvant pas les Français , à les aller chercher ailleurs. Du reste , sur toute la flotte française on se tint prêt à combattre , et l’éventualité d’une renc.ontre avec les Anglais n’effraya personne.
D’une part, Brueys , proGtant du grand nombre des bâtiments légers de la flotte, s’éclairait très au loin; de sorte que le convoi n’avait rien à craindre, etpouvait, aussitôt qu’on aurait reconnu l'ennemi , prendre la position la plus convenable pour rester éloigné du combat. D’un autre côté, Bonaparte avait réparti sur chaque vaisseau de ligne cinq cents vieux soldats, lesquels, deux fois par jour depuis qu'oii était embarqué, s’exerçaient a la manœuvre du canon, et il avait eu soin de mettre à leur tête quelqu’un de ces généraux si bien habitués au feu sous ses ordres. Enfin , il s’était fait un principe sur la tactique maritime : c’est que chaque vaisseau ne devait avoir d’autre but que de Joindre un vaisseau ennemi , de le combattre et de l’aborder. Se fiant donc à la bravoure des troupes d’élite pincées à bord des vaisseaux , il enjoignit au capitaine de chaque vaisseau, en cas qu'on vint à rencontrer l’escadre anglaise , de regarder comme signal permanent celui de prendre part à l’action et de soutenir ses voisins.
Ces diverses précautions prises , Bonaparte , que d’absurdes détracteurs accusent d’avoir craint les hasards de la mer, et qui n’avait pas hésité à perdre quelques jours devant Malte pour y planter le drapeau tricolore, continua , entouré qu’u savait être de^croisières anglaises, à cingler tranquillement vers I Égypte et à s’abandonner aux chances de la fortune. Cette profonde sécurité du chef de l’entreprise s'étendit bientôt à tous ses compagnons , et la gaieté habituelle, un moment interrompue par de plus ou moins graves préoccupations, régna de nouveau sur l'escadre, ün nesavait toujours pas bien exactement où l'on allait, mais c’était une raison pour qu’on
attendit avec une fiévreuse impatience la vue des rivages auxquels on devait aborder. Le mystère , au surplus , commençait à s’éclaircir, et Bonaparte luimême, à en juger d'après la nature des discussions qu^il mettait sur le tapis lorsque le soir il réunissait à bord de rorient ses officiers généraux et les membres de la commission scientifique, ne semblait pas être jaloux de garder plus longtemps son secret. Il n’était pas jusqu'aux simples soldats qui, ramassant avec soin les moindres indications tombées des lèvres de leurs supérieurs, n’en fussent presque venus à mettre le doigt sur la vérité. Ainsi, pour tromper l’ennui pendant les intervalles de loisir que leur laissaient journellement l’exercice et la manœuvre, ils avaient imaginé de construire dans les entre-ponts des espèces de théôtres où ils jouaient la comédie, et les représentations scéniques avaient pris grande faveur parmi eux; or, toujours le fond du sujet des scènes par eux représentées était une belle esclave qu’un pacha tyrannisait au fond d'un sérail, mais dont, après diverses péripéties , un beau volontaire de la république une et indivisible finissait par devenir le libérateur et l’époux...
Tandis que Bonaparte et sa vaillante armée poursuivent rapidement leur route aventureuse à travers les flots, hâtons-nous , avant qu'ils n’en atteignent le terme, de tracer une sorte d'estjuisse topographique du pays auquel ils tendent, et surtout d'expliquer quels étaient les habitants, quel était l’état social et politique de ce singulier pays à la fin du siècle dernier.
La géographie de l'Égypte est assez connue pour que nous nous bornions icià desimples notions générales. Au besoin, et |H)ur des détails plus circonstanciés, nous renvoyons le lecteur aux diverses parties de V Égypte qui précèdent celle-ci.
L’Égypte se divise en trois parties ; la haute Égypte, appelée Saïd, l’Égypte moyenne, appelée Ouestanieh, et la basse Égypte, appelée Bahireh,quiformc le Delta. 1.6 Saïd renferme deux provinces, savoir : Thèbes et Girgeh ; l’Oueslanieheii a quatre: Benisouf, Siout,FaVoum et Daifih ; le Delta en compte ueuf ; Itahireh , Rosette , Garbich , Meiiouf, Da-
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miette , Mansourab , Charkieh , Kelioub et Giztb.
L’Égypte comprend, en outre, la graude oasis , la vallée du Fleuve sans eau, et l’oasis de Jupiter Aminon.
I.a grande oasis est située parallèlement au Nil, sur la rive gauche. Elle a cent cinquante lieues de long. Les points les plus éloignés du fleuve en sont à soixante lieues, les plus rapprochés à vingt.
La vallée du Fleuve sans eau , près de laquelle sont les lacs Natrons, objets d’un commerce assez important , est à quinze lieues de la branche de Rosette. Cette vallée étaitjadis fertilisée par leNil.
L’oasis de Jupiter Ammon est à quatre-vingts lieues du fleuve, sur la rive droite.
Le territoire égyptien s’étend vers les frontières de l’Asie jusqu’aux collines qu’on rencontre autour d’EI Arisch, c’est-à-dire jusqu’à environ quarante lieues de Peluse, d’où la ligne de démarcation traverse le désert de TÉgareraent, passe à Suez , et longe la mer Rouge jusqu’à Bérénice. LeNil coule parallèlement à cette mer; ses points les plus éloignés en sont à cinquante lieues , les plus rapprochés à trente. Un seul de ses coudes en est à vingt-deu.\ lieues ; mais des montagnes réputées inaccessibles l'en séparent. La su^rficie carrée de l’Égypte est de deux cents lieues de long sur cent-dix à ceiit-vingt de large.
Le Nil, qui prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, coule l’espace de six cents lieues avant d'arriver en Égypte. Il y entre enfin à la hauteur de nié de Phile ou d’Éléphantine, ou plutôt il y tombe en se précipitant des cataractes de Syène, traverse le pays dans sa plus grande longueur, et, dans ce pays où il ne pleut jamais, féconde seul, par scs inondations régulières, par le limon qu’ildéposesurle sol,des déserts qui sans lui seraient voués à une éternelle aridité. Il y a cent cinquante lieues de Syène au Caire. Au-dessus du Caire , le fleuve se divise endeux branches, qui vont tomber à soixante lieues l’une de l'autre dans la Méditerranée, la première à Rosette et la seconde à Damiette. Autrefois le Nil avait sept embouchures , on les aperçoit encore; mais il n’y en a plus que deux qui soient navigables. L’espèce de trian-
gle formé par ces deux principales branches et par la mer constitue ce qu’on appelle le Delta. Ce triangle, qui a soixante lieues à sa base et cinquante sur chacur de ses côtés , est la partie la plus féconde de l’Égypte, parce qu’elle est la mieux arrosee , la mieux coupée de canaux.
Ainsi le Nil et ses rives constituent toute l’Égypte. C’est une vallée longue de deux cents lieues, et, à partie Delta, large de cinq à six seulement. Le désert, oocaii de sanies , la borde à droite et à auclie. Quelques chaînes de collines, asses et déchirées, interrompentà peine de loin en loin l’immensité naonotone de ces sables presque complètement dépourvus d’eau et de végétation.
La vallée du Nil, c’est-à-dire la partie cultivable de l’Égypte, offre peutêtre le terrain le plus fertile du monde, et nous en avons déjà , lorsqu’il s’est agi de démontrer combien la conquête de ce pays promettait d'avantages à la France , énuméré les productions aussi précieuses que variées. La surface de cette vallée équivaut à peu près au sixième du territoire français. A ce compte, l'Égypte semblerait ne pouvoir, dans l’étal meme le plus prospère, nourrir que cinq à six millions d’habitants.
Cependant, s’il faut ajouter foi aux historiens romains et aux historiens arabes, l’Égypte, lorsqu’elle fut soumise par Octave, et plus tard encore quand elle fut conquise par Amroug, nourrissait vingt millions d’âmes et renfermait plus de vingt mille cités. Une telle assertion ne doit point être rangée au nombre de ces fables qu’une critique judicieuse désavoue. En effet, une boune administration, secondée par un grand nombre de bras, pouvait étendre de beaucoup le bienfait des débordements du Nil , et nous sommes fondé d’ailleurs à penser que les eaux du fleuve, habilement conduites, allaient féconder plusieurs oasis.
Quoi qu’il en soit du degré plus ou moins grand de prospérité auquel l’Égypte ait jadis atteint, elle n’a évidemment, une fois aux mains des Arabes , cessé de décroître, et sa décroissance sous l’empire des Turcs a été plus rapide encore. En 1709,lursde l’expMition française, l’Égypte ne comptait plus que deux a trois millions d'habitants.
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