CHAPITRE III
SOSHIURB ; DéBARQDEaEirr DE l’aRMÉE FRAR. ÇAISE. — aARCHESUR ALEAA.VDRIE ; ATTAQOE ET TRISB DE CETTE VILI.E. — HONSEURt Fü- RÈBRES RESUCS AUX SOLDATS FRA.SÇAIS QUI O.NT FÉRI PERDANT l'aSSACT. — PRINCIPAUX TRAITS DR LA POUTIQUE QUE BONAPARTE SE PROPOSE DE SUIVRE POUR ÉrABLIR EN ÉGYPTE l'autorité française. — BESURES ADRINIB- TRATIVES qu'il ADOPTE DÉS LES PREBIERS JOURS. — HABILE PROCLABATION QU'iL ADRESSE AUX HABITANTS. — DISPOSITIONS ET PRÉPARATIFS POUR NARCIIER SUR LE CAIRE.
Malgré l’ardeur des troupes, le débarquement, contrarié par le mauvais état de la mer, ne s’effectua qu'avec beaucoup de lenteur. Le 2 Juillet, à une heure du matin, les divisions Kléber, Menou, Bon et Reynier, qui avaient reçu ordre d’aborder les premières, et qui, elles quatre, ne réunissaient pas moins de
onze régiments, n’avaient encore à terre que trois ou quatre mille hommes. Reynier notamment , que le hasard avait dirigé vers un des points de la côte où la bourrasque soufliait avec le plus de violence, n’avait présents sous les armes que deux ou trois cents de ses soldats, l’as un seul cheval, pas une seule pièce d’nrtillerie, n’élaientnon plusdébanjués.
N’importe : Bonaparte, qui veut étonner ses nouveaux ennemis par une audace qui leur est inconnue , et en même temps affermir, par une eonquête utile , le moral de sa propre armée, se décide à marcher sans retard sur Alexandrie afin de surprendre la place et de ne pas laisser aux Turcs le loisir de faire des préparatifs de défense. Il passe donc en revue les troupes débarquées , forme trois colonnes de celles des généraux Bon, Kléber et Menou; puis, chargeant Reynier de réunir au plus tôt les siennes pour protéger les principaux points de débarquement, il SC met en marche à deux heures et demie du matin. De sa personne, il se place parmi les tirailleurs de l’avant-garde, et ne craint pas de faire plus de quatre lieues à pied dans les sables. Outre ses aides de camp , outre tous les officiers de i'état-major général et du génie, les généraux Berthier, Alexandre Dumas , Dommartin , Caffarelli-Dufalga lui-méme, malgré sa jambe de bois , ont brigué l’honneur de l’accompagner.
Chemin faisant, des partis d’Arabes montés ne cessèrent de harceler le flanc droit de nos colonnes , et nous tuèrent quelques hommes. Nos éclaireurs eurent aussi à disperser plusieurs pelotons de ces cavaliers bédouins, qui après avoir échangé quelques coups de fusil , se re-
fdièrent, les uns dans la direction d’Aexandrie , les autres dans celle du désert. F.nfin, un peu avant le jour, les troupes françaises arrivèrent sous les murs de la place.
Cette antique cité , fille d’Alexandre , qui sous les Ptolémées s’était accrue au point d’exciter la Jalousie de Rome , et qui était alors sans contredit la deuxième du monde; qui au septième siècle comptait encore plusieurs milliers d’habitants, et renfermait, dit-on, dans une enceinte d'environ quatre lieues de tour quatre cents théâtres, quatre mille
palais , quatre mille bains, douze mille boutiques, était maintenant ruinée aux trois quarts. L'ancienne enceinte avait été détruite par les soldats d’Amrou.
Plus tard, les Arabes en avaient reconstruit une autre, qui existait toujours, mais qui n'était ni entretenue ni armée, et qui n'offrait plus qu'un circuit de trois mille toises. Un tel développement suppose encore une cité importante; mais au milieu de l’enceinte des Arabes s'elait rierée une enceinte nouvelle cinq ou six fois moins vaste, et au milieu de l'ancienne ville une ville moderne , seule partie que les ruines ne couvrissent pas. Les Turcs, les Égyptiens ricRes, les négociants européens, habitaient tousdans cette ville neuve. Quelques Arabes seulement vivaient parmi les décombres de la cité antique.
Nos trois divisions eurent bientôt formé une sorte d'investissement de la place. Bon , avec la première , marcha à droite, vers la porte de Rosette ; Kléber, avec la seconde, marcha au centre, vers la porte dite delà Colonne, parce qu'elle regarde lemonunientditCoronne de Pompee ; Menou , avec la troisième, s’avança à gauche, vers la porte des Catacombes.
Ignare comme le sont presque tous les musulmans, Mobammed-el-Coraïm, gouverneur d’Alexandrie , n'était point en état d’organiser dans la place les moyens de défense nécessaires pour arrêter l’entreprise des Français. Il avait toutefois fait réparer quelques brèches, et porté des détachements de sa milice sur quelques points principaux, qui eussent offert à nos soldats un accès trop facile. La vieille enceinte et une partie des tours qui la flanquent étaient occupas par la population tout entière, sans distinction de rang, d’ôge ni de sexe.
A la vue de l’armée française, l'air retentit des hurlements d’une multitude de femmes et d'enfants, qui excitaient leurs maris et leurs pères à combattre les Européens. En même temps, quelues coups de canon partirent d’un fort élabré, et annoncèrent la présence de deux ou trois mauvaises pièces d’artillerie. Ces pièces , à ce qu’on put voir, car elles étaient braquées par une embrasure ou plutôt par un trou large d’une douzaine de pieds, ne reposaient pas sur
affûts ; on les chargeait avec de la poudre au lieu de gargousses, avec des pierres au lieu de boulets, et on y mettait le feu avec un tison enflammé; le pointage était à l'avenant.
Bonaparte, pris de pitié, et presque honteux d’avoir à lutter contre des adversaires si peu redoutables , voulut d'abord es.sayer la voie des négociations; mais il né put faire accueillir ses parlementaires. Alors l'attaque fut sur-lecbainp résolue.
Comme l'armée n’avait pas d’artillerie, le général en chef se détermina à faire escalader l'enceinte, et le rapport des ofliciers qu’il envoya en reconnaissance eut bientôt constaté que ce moyen était praticable. C’était d'ailleurs le seul parti à prendre pour pénétrer dans la place et en devenir maître. I.a charge tut donc battue, et les trois colonnes s'avancèrent simultanément
fiour monter à l'assaut. Les Arabes et es Turcs sont d'excellents soldats derrière des murs. Ceux qui bordaient les murs d’Alexandrie firent d’abord un feu très-vif; mais cette fusillade cessa presque, faute de munitions, quand les Français eurent atteint le pied des remparts, et fut alors remplacée par des pierres, que les Alexandrins firent pleuvoir en abondance. Ce dernier obstacle ne pouvait pas, oiile devine, arrêter longtemps des ofliciers et des soldats habitués à de bien autres périls. Déjà Kléber , parvenu lui-même au pied des murailles, désigne l'endroit où il veutque ses compagnies de grenadiers montent ; mais il est renversés terre par une balle qui vient le frapper au front. Cette blessure , quoique grave, n’est toutefois pas mortelle, et la chute de leur general, loin d'abattrenos braves grenadiers, double au contraire leur courage. En un clin d’œil l’enceinte est franchie , et tout ce qui est sur le rempart ou derrière le rempart, prend la fuite. Dans le même moment Marmont, qui avait déjà gagné à Malte les épaulettes de générai, faisait enfoncer à coups de hache la porte de Rosette, s'y précipitait le premier, et était suivi dans l'intérieur de l’enceinte par toutes les troupes de la division Bon. Le premier aussi , sur un autre point, Menou avait pénétré dans la place et donné à ses sol-
Zi L*UMVERS.
dats l’exemple d’une rare intrépidilé. Il avait le corps criblé de contusions et de blessures , mais dont heureusement aucune n’était dangereuse.
Une fois les f’rançais maîtres de l’enceinte extérieure, les Alexandrins armés se réfugièrent dans deux forts principaux et dans la ville moderne, où grand nombre se barricadèrent dans les maisens. Les deux forts se rendirent dans l'après-midi, mais dans la ville le combat se prolongeait de rue en rue; et comme les balles pleuvaient par toutes les fenêtres, comme il eût fallu emporter de vive force la plupart des maisons, la lutte menaçait de devenir très-meurtrière, lorsque le gouverneur lui-même se présenta pour négocier un accord.
Bonaparte accueillit Mohamtned-el-Coraîrn avec beaucoup de douceur, et ne lui reprocha nullement sa longue résistance; il s’efforça de lui persuader que les Français ne venaient ni ravager l'Égypte, ni l’enlever à la Porte, mais rétablir l’autorité du grand seigneur, avilie et méconnue par les mameluks, mais venger les outrages faits par eux à la France ; et il lui annonça que l’armée allait marcher sur le Caire pour en chasser les beys et leur milice. Le général en chef promit ensuite à Coraïm que les autorités du pays seraient maintenues, que les cérémonies du culte continueraient d’avoir lieu comme par le passé, qu’on respecterait les propriétés et les femmes... Enfin il lui demanda si par toutes ces considérations il ne voulait pas embrasser les intérêts de la république française, qui n’étaient après tout que ceux du sultan son maître. Cor.iïm promit tout ce que Bonaparte voulut , et prêta même entre ses mains, sur le Coran, le serment qu’on exigea de lui comme gage de sa lidelité.
Pendant cette même journée du 2, et le lendemain S , le reste de l’armée effectua son débarquement. Tous les Français saluèrent avec enthousiasme la terre ou Bonaparte leur avait promis des lauriers et des richesses. Cependant le sang de nos guerriers avait déjà rougi la plage égyptienne : l’assaut d’Alexandrienoiisavaitcoûtéà peu près quarante hommes, dont six officiers.
Bonaparte, qui savait si bien appeler à son aide tous les prestiges de la gloire
ordonna, pour honorer la mémoire des braves qui avaient succombé dans cette première action, que leurs dépouilles mortelles seraient ensevelies au pied de la Colonne de Pompée, et leurs noms gravés sur son fût. On les y peut lire encore. La cérémonie qui eut lieu à cette occasion , loin de porter le découragement dans le cœur de ces nobles aventuriers, prut au contraire accroître leur enthousiasme , attiser leur soif de renommée. Ce fut aux cris de vioe la République! vive Bonaparte! que les soldats français rendirent les derniers devoirs à leurs camarades; et cette scène ne causa point un médiocre étonnement aux Alexandrins accourus pour en être spectateurs.
Les jours suivants, tandis qu’on débarquait l’artillerie de campagne et de siège, les chevaux et tout le reste du raatérirl immense de l’armée, le général en chef, qui ne puvait, quelle que fût son impatience, s’élancer vers le Caire sans canons ni bagages , s’occupa d’organiser l’administration de la ville d’Alexandrie, et de jeter les bases de l’autorité française en Égypte.
Bonaprte, qui unissait au génie du grand capitaine le tact et la sagacité du fondateur, et qui d'ailleurs avait administré déjà un assez grand nombre de pays conquis pour s’en être fait . une espèce de science, eut bientôt jugé du plan de conduite qu'il convenait de suivre sur les bords du ISil. Il fallait d’abord anéantir les mameluks par les armes et la politique. Il fallait ensuite, loin de paraître attaquer en quoi que ce fût l.n souveraineté de la Porte à l’égard de l’Égypte, affecter au contraire de la respecter scrupuleusement. Cette souveraineté, sans cesse battue en brèche par les mameluks, se réduisait à bien peu de chose. On pouvait donc négocier avec la Porte, soit pur la cession de l’Égypte moyennant retour, soit pour un part.age d'autorité qui, plutôt feint que réel, serait sans nul inconvénienticardansl'hypotlièsequ’on se substituât aux mameluks et qu’on héritât de leur puissance, peu importait qu’un pacha turc residâtau Caire comme ily avait résidé jusqu’alors. Il fallait ensuite s'attacher la véritable population , c’est-àdire les Arabes, et, pour atteindre ce
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but, traiter avec égard les cheiks, hommes de la loi et de la religion, caresser le vieil orgueil de ces nobles personnages, augmenter l’importance de leur rôle, et surtout flatter le secret désir qu’on trouvait en eux, commeon l’avait trouvé nagwre chez le peuple italien , du rétablissement de l’antique nationalité. Il fallait encore initier les habitants à tous lès bienfaits' de la civilisation européenne, faire fleurir ou plutôt refleurir tes sciences et les arts sur la terre des Pharaons. Plus que tout le reste, il fallait protéger la religion du croissant , il fallait offrir ainsi à l’univers le spectacle nouveau d'un peuple conquérant qui respecte le culte des vaincus, et qui leur rappelle leur grandeur passée par le respect dont il honore les monuments de leur patrie. Il fallait enfin que l’armée conquérante, dans un'pays où le fait de la conquête semble impliquer naturellement le droit du meurtre, du pillage et la dévastation, donnât d'elleroeme l’idée la plus avantageuse par sa modération constaote et sa sévère discipline. Si l’on ne blessait ni les mœurs niles usages, stl'ontnénsgeait les biens et les personnel, si l’on respectait les femmes et le prophète, la conquête des cœurs n’teitpas moins certaine que celle du sol.
Tels sont les «nrements, aussi profonds TO’imteieux, d’après lesquels va se conduire mnapane.
Il comm«iee par écrire an pacha mi représente le grand-seigneur. — « La république française s'est décidée, lui mande-t-il , à envoyer une armée puissante v«< le Nil, afin demettreun terme aux brigandages des beta d’Égypte , comnw elle a été obligée oede fiure plusieurs fidt déjà dans le courant du siècle contrblesl^s de Tunis et' d’Alger.
Toi , qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir , tu dois voir- mon arrivée avec plaisir. Tu es sans doute déjà instruit que je ne viens point pour rien faire contre le Coran ni contre le sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée que le sultan ait en Europe. ’ITieus donc à ma rencontre , et maudis avec moi 1.1 race impie des beys, >
Il publie ensuite un ordre du jour à
l’armée , où il est fait défense aux officiers et aux soldats de s’introduire irrévérenciensement dans les mosquées, défense de se permettre aucun genre d’insulte envers les habitants, défense de rien leur extorquer par violence ou sans le payer , défense surtout de lever le voile des femmes qui circulent dans les rues.
Puis, il ordonne que tout demeure en l’état habituel à Alexandrie, que les mosquées restent ouvertes, que les exercices religieux s’accomplissent comma de coutume, que la justice soit comme avant rendue par les cadis , que les impôts soient perçus selon la forme et la uotité ordinaires. Seulement, au lieu ’aller encore grossir la bourse des mameluks, les sommes résultant de l’impôt foncier entreront désormais dans les caisses delà république.
Il institue ensuite un divan , espèce de conseil municipal, où il appelle les cheiks les plus vénérés et les habitants les plus notables de la ville, et il promet de le consulter sur toutes les mesures que Tautorité fra^ise jugera cooveuable de prendre. Efn retour, il exige que chacun de ces hauts personna-
fes promette de ne point trahir les 'rançais et de ne jamais tremper dans aocun complot dirigé contre la république française ou ses amis. Cette conventioD entre le général en chef et les principaux Atexaudrins est publiée et annoDoëe à la foule d’après le mode usité dans le pays.
Enfin, par l’entremise des cheiks, dontila su se coudlier aussitôtl’estime, par l’entremise aussi de tous les matelots qu’il a pris à Malte, et qui sont ou de Syrie, ou des lies de l’Archipel, ou de Tripoli , et à qui liberté est rendue de retourner chacun dans son pays natal , Bonaparte fait répandre d’innombrables exemplaires de la proclamatioirsuivaate, imprimée en langue arabe:
■ Peuple* d’Égypte,
• DepuU trop longtemps les beyi, qui vous gouvernent en vou* opprimant, insultent k la nation franqaiM , et oonvrent tes négodents d’evanie*. L'heure de leur chtüment est arrivée.
« Depuis trop longtemps ce ramassis d'esclaves achetés dans l« Caucase et la Géorgie
3' Ucraison. (Égïptk Fbaisçaise.)
L’UMVKRS.
tyrannise La pliisl>elle partie du monde ; mais Dieu , de qui dépend tout , a ordonné que leur empire finit.
• Peuples de l’Égypte , on vous dira que je viens pour détruire votre religion, ne le croyex pas ; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les mamelulu Dieu , sou prophète et le Coran.
• Dites-leur que tout les hommes sont égaux devant Dieu; la sagesse, les talents et les vertus mettent seuls de la diiTérence entre eux.
" Or, quelle sagesse, quels talents, quelles vertus distinguent les mameluks, |iuur qu'ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie aimable et douce?
« T a-t-il une belle terre , elle appartient aux manieluks. Y a-t-il une belle esclave, un beau cbeval , une lielle maison , tout appartient aux mameluks.
> Si l'Égypte est leur ferme, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple, Tous les Égyptiens sont appelés à gérer toutes les places : que les plus sages, les plus instruits , les plus vertueux gouvernent , et le peuple sera heureux.
■ Il y, avait parmi vous de grandes villes, de grands canaux , un grand commerce : qui a tout détruit, si ce n’est l'avarice, les injustices et la tyrannie des mameluks?
< Cadis , cheiks , imans , dites au peuple que nous sommes aussi de vrais musulmans. N'rsI-ce pas nous qui avons détruit le pape , qui disait qu’il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte , parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans P N’est-ce pas nous qui avons été dans tous les temps les amis du grand-seigneur ( que Dieu accomplisse ses desseins!) et l'ennemi de ses ennemis? Les mameluks, au contraire, ne se sont-ils pas toujours révoltés contre l'autorité du grand-seigiicur, qu’ils méconnaisvent encore? Ils ne suivent que leurs caprices.
« Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres! ils auront le temps de nous connaître , et ils se rangeront avec nous.
« Blais malheur, trois fois malheur k ceux qui s’anuerout pour les mameluks et combaltront contre nous : il n’y aura pat d'espérance pour eux ; ils périront, -
On voit , et l’on aura plus d’une fois encore, dans les pages qui vont suivre, ’occasion de voir que Bonaparte possé-
dait au plus haut degré le talent des proclamations, cette véritable littérature des conquérants. Certes, l’habileté avec laquelle il savait persuader, non-seulement à ses soldats , mais aux vaincus même, que les victoires étaient pour eux, ne forme pas un des traits les moins saillants de son génie !...
Les soins, pourtant si divers et si graves , dont nous venons de le représenter occupé, ne suffisaient pas encore à son activité infatigable. Il faisait en même temps ses dispositions pour quitter le Delta au bout de quelques jours , et voler vers le Caire, capitale de toute l’Égypte. On était en juillet ; le Nil allait donc inonder les campagnes. Il voulait s'étre emparé du Caire avant l’inondation, et employer ensuite le temps qu'elle durerait, temps où les opérations militaires seraient forcément interrompues, à compléter l'organisation administrative du pays.
Par ses ordres, une nombreuseflottille, composée des bâtiments les plus légers du convoi , se chargeait de vivres, d’artillerie , de munitions, de bagages. Elle devait être conduite parle contre-amiral Ferrée, longer la côte de la mer jusqu’à l’embouchure de Rosette, ville déjà occupée par un détachement de troupes françaises, pénétrer dans le Nil parcette embouchure, et remonter ensuite le fleuve parallèlement avec l’armée.
D’autre part, il arrêtait un plan de fortiCcations , simple et facile à exécuter, qui pût cependant mettre Alexandrie à l’abri d'un coup de main si les Arabes tentaient d'y rentrer en son absence, et il confiait la direction de ces travaux au colonel Crétin , jeune officier de la plus belle espérance, mais qui, hélas! ne devait pas survivre à l’expédition d’Égypte.
Puis, il nommait Kléber, que sa blessure condamnait à un ou deux mois de repos , gouverneur de la place , et désignait les trois mille boiuinesqui devaient y rester en garnison.
Il n’omettait pas non plus de pourvoir à la sûreté de l’escadre, car il regardait l’escadre comme absolument nécessaire à raccomplissement de ses desseins ultérieurs. Le port d’Alexandrie serait assez vaste pour contenir toutes les marines du monde, mais il est peu profond . Les bâtiments du convoi, les Irégates,
et même les vaisseaux desoixante-quatre, y étaient entrés sans peine ; mais les pilotes du pays prétendaient ne pouvoir y introduire des vaisseaux de soixantequatorze, età plus forte raison dequatrevinsts et de cent vingt. Une commision d'otQciers de marine, nommée pour procéder au sondage des passes , n’en avait pas encore terminé la reconnaissance.
Bonaparte prescrivit à l’amiral Brueys de faire promptement décider la question, d’aller, en attendant, mouiller dans la rade d’Aboukir, située à neuf lieues est d’Alexandrie , puis , si l'impossibilité d'entrer dans le port était reconnue, de gagner Corfou, où le ministre Talleyrand, qui devait s’étre rendu à Constantinople, lui transmettrait des ordres, et si ces ordres tardaient trop, de retourner à Toulon.
EnQn , le 7 juillet, tous ces points réglés , Bonaparte s’ébranla pour marcher sur le Caire. L’armée française, quoique diminuée des garnisons de Malte et d’Alexandrie, comptait encore treute-quatre mille hommes.