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SURPRENDRE BONAPARTE AO MILIEU DE BU SUCCÈS

L’importance qu’attachait Bonaparte à s’emparer du Caire sans délai s’explique par plus d’une raison. D’abord , le Caire est la capitale de l’Égypte , et à ce titre le Caire était le centre des richesses, le centre du pouvoir des beys.

Les atteindre et les frapper là serait les atteindre et les frapper au cœur. Puis cette immense ville offrirait à l’armée française des ressources de tout genre.

Enüd , le Caire est compté par les mahométans au nombre des cités saintes , et une ancienne tradition , souvent vériûée par l’expérience , avait appris aux habitants du pays que le conqumntqui se rendait maître du Caire le devenait bientôt de toute l’Égypte.

C’était à Ramanieh seulement que l’armée et la flottille qui portait le gros du matériel devaient se rejoindre; ce n’était qu’à partir de ce bourg, situé sur les bords du Fiil, qu’elles devaient remonter le fleuve de conserve.

L’armée, pour aller d’Alexandrie à Ramanieh, avait le choix entre deux routes.

L’une, longeant la mer, puis le Nil, et parconrant des campagnes habitées , était assez facile , mais longue.

L’autre était plus courte , car elle se dirigeait à vol d’oiseau ; mais elle traversait le désert de Damanhour.

Qu’importe à Bonaparte? Accoutumé aux movens expéditits, il n’hésite pas, et pêéna le chemin le plus court. Desaix marche à l’avant-garde ; le corps de bataille suit à quelques lieues de distance.

Le désert commence au sortir d’Alexaiidne. Quand les soldats se virent engagés dans cetteplaine sans bornes, avec un soleil brdiantsurla tête, unsable brûlant sous les pieds , et point d’eau , point d’ombre; quand de maigres bouquets de palmiers furent la seule verdure où leurs yeux purent se rafraîchir, et d’agiles troupes de cavaliers arabes, qui tantôt paraissaient et disparaissaientà l’horizon, tantôt fondaient à i'improviste sur la queue des colonnes, les seuls êtres vivants qui s’offraient à leurs regards; surtout, quand iis apprirent que Danianliour, la première ville qu’on dût rencontrer, était à quatorze lieues, et qu’il leur faudrait quatre jours de marche pour y atteindre , une profonde mélancolie, une morne tristesse s’empara des plus braves. Pour ne pas parler d’opbtbalmies douloureuses causées par la réverbération dessables, et dont presque personne ne fut exempt , la faim et la soif vinrent bientôt, par leurs cruelles tortures, ajouter aux fâcheuses dispositions

des esprits, et changer la tristesse en découragement, le découragement en désespoir. L’eau qu'on avait pu apporter d’Alexandrie, et tout le monde n'avait pas pris cette précaution salutaire , se trouva épuisée dèsla première étape. Dès la première aussi, et presque dès les premiers pas, la plupart des soldats, sur i’impréïdyance desquels on a si souvent à gémir, harassés de fatigue, accablés de chaleur, se débarrassèrent, à l’effet d’alléger leur sac, du biscuit qu’on lenravait distribué pour quatre jours. Ils espéraient, au départ, rencontrer, chemin faisant, comme en Europe , des villages où ils pourraient acheter des aliments plus frais; mais ils ne tardèrent pas a être cruellement détrompés. Aucun village, aucun hameau , aucune maison ne se présenta pendant la première ni la seconde marche, et l’on trouva tous les puits qui de distance en distance jalonnent la route du désert, comblés par les Arabes. Il fallut les vider avant d’y recueillir quelques gouttes d'eau. Cette eau était saumâtre, et si peu abondante d’ailleurs, que chacun en reçut à peine de quoi se mouiller les lèvres. La gorge ardente, l'estomac vide, personne ne put même jouir d’un sommeil réparateur sur le sable où l'on bivouaqua.

Et c’était là cette Égypte qu’on avait représentée comme une terre promise !

Le troisième jour augmenta les angoisses de la veille et de l’avant-veille. Plusieurs hommes succombèrent ce jour-là de soif ou de faim. Les chefs de l’armée, Bonaparte comme les autres, avaient leur part de souffrances, et commençaient, eux aussi, Bonaparte excepté, à ne pouvoir se défendre des plus sombres préoccupations. Ils continuaient bien à s'efforcer de soutenir le moral de la troupe, mais ils en étaient au moment de perdre eux-mêmes les espérances dont ils flattaient encore le soldat. Afin de calmer l’impatience générale , ils assuraient d’heure en heure qu’on allait trouver de l’eau en abondance, et une illusion particulière au climat d’Ég}'pte, illusion que les Européens n’avaient encore remarquée que sur mer, donnait souvent une apparence de réalité à cet espoir consolateur. Oui , l’on croyait .souvent, à certaine distance, aperc.evoir devant soi comme une immense nappe

d’eau , présenta nt la forme et l’aspect d'un lac, et où se réfléchissaient les images, les monticules de sable , toutes les inégalités du terrain d’alentour. Trompés par ces visions, les soldats, haletants, ressaient le pas; mais, par un effet izarre , le lac bienfaisant où ils s’attendaient à étancher leur soif semblait fuir devant eux et se montrait toujours à la même distance. L’armée éprouva ainsi, quatre jours durant, un supplice qui, par ses alternatives continuelles d’espoir et de déception , ne saurait être mieux comparé qu’à celui de Tantale. Le phénomène que nous venons de décrire, et qui se reproduit assez communément dans les plaines sablonneuses et alcalines du sol brillant de l’Afrique, est d’ailleurs connu sous le nom de mirage.

Enliu , après la quatrième iournée de marche, on atteignit Damannour; mais au lieu de la ville qu’on avait promise aux soldats , au lieu des soulagements qu’ils devaient y rencontrer, ils n’y rencontrèrent qu’une réunion de mfsérables huttes où ils ne purent se procurer ni pain ni vin. Toutefois, on trouva de l’eau, on trouva des lentilles , on trouva des marmites et autres ustensiles culinaires; on trouva même d’immenses monceaux de blé battu.

Quant à des fours, quant à des moulins, iî n’y avait à cette epoque ni moulin ni four dans le pays. Le soldat fut réduit à piler son blé entre deux pierres , à pétrir des galettes de farine et de son, et à les faire cuire sous la cendre. Plusieurs imaginèrent de griller le grain dans une poêle, et le firent ensuite bouillir. C’était la meilleure manière de tirer parti du blé, mais ce n’était toujours pas du pain.

Aussi, lorsque, le lendemain II, il fallut s’enfoncer de nouveau dans le désert, vainement eontinua-t-on de trouver des puits en meilleur état, et des villages moins misérables où abondaient encore le blé et les lentilles aven d’autres légumes et delà volaille; vainement la subsistance de l’armée parut-elle devenir de moins en moins précaire à mesure u’on se rapprochait du Nil, c’est-à-dire es terres cultivables , les soldats renouvelèrent leurs murmures. Ils prétendirent qu’il n'y avait pas de grande ville du Caire; qiie celle qui portait ce

nom était, comme Danianhour, un amas de liuttes plus nonilreuscs peut être, mais non moins dénuées de tout ce qui peut rendre la vie agréable. A proprement parler, ils ne manquaient plus de rien , ils n'avaient plus a soulfrir de la faim ni de la soif; mais ils se reportaient à d’antres temps, ils se revoyaient en idée sous un autre' ciel , et lé souvenir d’un passé meilleur nuisait à la juste appréciation d'un présent passable. Si les Hébreux , dans le désert de l'Égarement, murmuraient contre Moïse et lui redemandaient avec luimeur les oignons et les marmites pleines de viande de l'Égypte, les soldats français, dans cette même Égypte qui semblait si regrettable aux Heureux, regrettaient sans cesse les délices de l'Italie. En vain leur assurait-on que l’Égypte était le pays le plus fertile du monde, qu’elle l'emportait sur la Lombardie même : le moyen de les persuader, quand ils ne pouvaient ni manger ta soupe ni boUre ta goutte! Au reste, certains officiers se plaignaient plus haut que les soldats, parce que le terme de comparaison était plus à leur désavantage, et que rien ne semblait devoir compenser pour eux en Égypte les bons logements , les bonnes tab'les et tout le luxe des villes i taliennes. On entendit, pendant cette journée du 11, les braves Lamies et Murat faire eux-mêmes chorus avec les mécontents; on les vit saisirleurs chapeaux, les jeter sur le sable, et les fouler aux pieds. A quels excès une telle manifestation ne ^uvait-elle pas conduire si Bonaparte ne fût heureusement survenu? Mais toujours sa présence imposait à tous, toujours elle interrompait les plaintes , et quelquefois faisait renaître la gaieté. Cétaitque toujours Bonaparte montrait un visage serein et une humeur égale ; c’était que toujours on le voyait, pour donner t'exeiupiedu courage et de la résignation , prendre son bivouac au milieu de l’armée , d.ins les endroits les moins commodes. Bonaparte, en effet, n’avait, comme les autres, ni tente ni provisions débouché, et le plus somptueux dîner que les soldats lui eussent vu faire depuis quatre jours avait consisté en un plat de lentilles. D’ailleurs, depuis quatre jours, dans les longues dissertations politiques auxquelles les soldats se li-

vraient le soir .ivant de s’endormir, dans leurs raisonnements à perte de vue, dans leurs invectives les plus amères, inévitablement mêlées toutefois des saillies de cette malignité qui fait le fonds du caractère français, ce n’était pas au général en chef qu’ils songeaient à imputer leurs maux. — Le petit caporal, dis.iientils , est un bon enfant qu'il a plu au Directoire de déporter, et qui s'est laissé faire. — Puis, comme ils s’étaient aperus qu’en tous les endroits où il y avait es vestiges d’antiquités, on s’arrêtait pour les fouiller avec soin, c’était aux membres de la commission scientifique qu’ils s’en prenaient de leur mauvais sort. — C’étaient les savants qui, pour faire leurs fouilles, avaient, preten- Aa\evA-'\\s , donné r idée de l’expédition. Cétait surtout Caffarelli-Dufalga, parce que ce vieux général joignait la curiosité d’un érudit àla bravoure d’un grenadier, qui passait à leurs yeux pour avoir trompé Bonaparte et l’avoir amené en Égypte. Leurs malédictions et leurs quolibets pleuvaient donc à dose égale et sur Caffarelli-Dufalga et sur les membres de la commission scientifique. — Lui, disaient-ils, en faisant allusion à la jambe que Dufalga avait perdue sur le Rhin , il veut bien se moquer de ça , il a un pied en France. Quant aux savants, ils ne se contentaient pas de les appeler des ânes , ce qui est consacré par l’usage , mais ils ne donnaient plus aux ânes véritables , fort nombreux et fort beaux en Égypte, d’autre nom que celui de savants.'

Au surplus, deux circonstances devaient, quoique de nature fort diverse, également concourir dans la journée du 11 à remonter le moral des troupes. La première, c’est que la division Desaix, qui maintenant formait l’arrière-garde, ne cessa de voir galoper autour d’elle un parti de deux ou trois cents mameluks, qu’il fallut sans resse disperser avec des volées de mitraille. On raconte même qu’au sortir de Damanhour Bonaparte courut grand risque d’être pris ou massacré par ce parti. Il n'avait avec lui que quelques officiers d'état-major et quelques guides, et marchait à une distance assez grande du reste de la division. Or, dans une de leurs évolutions, les cavaliers ennemis vinrent passer à quelques toises

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(lu général en chef ; mais le hasard voulut (lu'ils ne l'aperc^ussent pas, quoiqu’il ne fut séparé d'eux que par une légère élévation de terrain. Gourmandé par Desaix pour s’étreainsi exposé : — « Allons donc, répliqua avec la gravité d’un l)on musulman Bonaparte, qui sans doute ne voulait à cette époque que faire une plaisanterie, mais mi plus tard crut, dit-on, au fatalisme ; il n’est point écrit là-haut que je doive jamais être prisonsonnier des mameluss... Prisonnier des Anglais, à la bonne heure I »

Les mameluks qui se montrèrent ce jour-là étaient les premiers qu'on eût encore vus. Ils semblaient, et ce fut cette simple supposition qui rendit à nos soldats toute leur énergie habituelle; ils semblaient, disons-nous, annoncer la prochaine rencontre de l’armée des beys. En effet , Mourad, l’intrépide Mourad, prévenu depuis seulement quelques jours que des Francs , en nombre assez considérable, avaient (lébarquéen Égypte et venaient lui endisputer la possession, réunissait toutes ses forces autour du Caire. En attendant leur complète réunion, il voltigeait avec un millier de chevaux autour de notre armée , aQn d’observer notre marche.

L’autre circonstance qui concourut , quoique plus futile, à redonner du cœur à nos troupes, fut une notable amélioration de leur bien-être physique. Elles parvinrent dans la soiree du 11 à Ramanieh, c’est-à-dire au Nil ; et la vue de ce beau Oeuve, la certitude que désormais l'eau destinée à étancher leur soif ne leur serait plus mesurée parcimonieusement, l’idée que uon-seulement ils n’allaient plus être mis à la ration pour cet insipidebreuvage, maisencorequ’ils pourraient se baigner tous lessoirs, leur causèrent d’inexprimables transports de joie.

Sur-le-champ, ofllciers,soldats, la plupart sans prendre la peine de se déshabiller ni meme de jeter leurs armes , tant ils avaient hâte d’oublierleurs fatigues dans les délices du bain, entrèrent dans l’eau jusqu’au cou, et pendant près d’une demi-heure la plus valeureuse arrncc de l’Europe ne ressembla qu’à un immense troupeau s’abreuvant. On s’établit ensuite pour la nuit sous de beaux sycomores, et l’on soupa voluptueusemeui d’une espèce de melon d’eau qui croit en abon-

dance sur tous les bords du Nil. O melon, bien connu dans les pays méridionaux , où il a le nom de pastèque, forme une nourriture aussi agréable que saine et rafraîchissante. Jusqu'au Caire nos soldats en rencontrèrent constamment, et, pour exprimer combien ils trouvaient ce fruit délicieux, ces fiers républicains, qui se vantaient d’avoir supprimé le pape et aboli tous les saints du calendrier, le canonisèrent sous le nom de Sainte-Pastèque.

L’armée séjourna le 1 2 et le 1 3 à Ramanieh, tant pour se refaire que pour attendre la flottille qu’avait retardée le manque de vent. Elle se remit en route dans la nuit du 13 au 14 sur la nouvelle (^ne Mourad et quatre mille mameluks l'attendaient à Chébréiss, village situé sur la rive gauche du Nil, à trois ou uatre lieues de Ramanieli. Mourad, isait-on, était assez fortement retranché dans ce village, à hauteur duquel il avait en outre une flottille de dix ou douze djermes, ainsi que les Égyptiens appellent de grandes barques arméeg.

Les soldats français, naguère si mécontents et si tristes , marchèrent dès lors pleins de joie et d’ardeur, sans doute parce qu'ils commençaient à réfléchir que si les maîtres de l’Égypte s’apprêtaient à la défendre, c’était ’qoe probablement elle valait la peine d'être défendue. — « Ces soldats,écrivait Bonaparte quelques jours plus tard dans une de ses dépêches au Directoire, ces soldats un peu dégoûtés des fatigues, comme il arrive toujours quand on a assez de gloire, je les retrouvai dès qu'il le fallut prêts à chercher l’ennemi et à courir au feu. <>

La flottille française avait reçu du général en chef l’ordre de continuer aus.si sa marche, et elle devait la diriger de manière à pouvoir non-sculement appuyer la gauche de l’armée, mais encore attaquer la flottille ennemie au moment où l’armée attaquerait Mourad et ses mameluks dans les retranchements de Chébréiss. Malheureusement, le vent, presque nul les jours précédents, souftlacejour-là avec tant de violence, que les habiles dispositions de Bonaparte ne purent <Hre tout à fait suivies. La flottille dépassa la gauche de l’armée, gagna une lieue sur elle, arriva seule eu présence , et eut à

soutenir un combat des plus rudes, car il lui fallut repondre à la fois au feu des mameluks et à celui des djermes égyptiennes. Les marins égj’ptieus, plus expérimentés que les nôtres dans la navigation du Nd, parvinrent un instant à tenir tous nos bâtiments enveloppés.

Ce ne fut qu'un instant, mais qui leur suffit pour prendre trois de nos chaloupes canonnières à l'abordage et massacrer la plus grande partie des matelots et des soldats qui les montaient. Ces trois chaloupes ne tardèrent pas toutefois à être reprises par les équipages et les troupes qui se trouvaient à bord des autres bâtiments, et même ce fut la flottille française qui, après avoir d'abord couru les plus grands dangers, demeura enfin victorieuse. Le contre-amiral Ferrée, qui, avons-nous dit, la commandait, avait montré un rare courage; mais il avait été puissamment soutenu par les cavaliers de l’armée, qui, on doit s'en souvenir, arrivés en Égypte sans chevaux, étaient transportés par eau en attendant qu’ils s’équipassent aux dépens des mameluks. Plusieurs membres de la commission scientifique, embarqués aussi, avaient, de leur côté, quoique faisant leurs premières armes, déployé, Monge et Berthollet surtout , un sangfroid et une intrépidité qui bientôt concilièrent aux savants , jusque-la si irrévérencieusement traites, le respect et l’affection des troupes.

Cependant le bruit du canon a appris à Bonaparte l'engagement des deux flottilles; il a fait marclier ses cinq divisions au pas de course, et les voilà qui arrivent devant Cbébreiss. Sur le Nil l’action est finie, et la flottille égyptienne a pris la fuite, après avoir vu un de ses bâtiments sauter en l’air; mais les mameluks occupent le rivage, et il s’agit de les vaincre à leur tour. L'armée française ne les a encore ni vus de si près ni combattus. Tandis que les soldats républicains contemplent avec surprise et curiosité ces célèbres mameluks, leurs armes étincelantes, leur costume tout resplendissant d’or et de pierreries, leurs superbes montures, si maguiliquemeut harnachées,Bonapartea reconnu la position, et un imperceptible sourire a passé sur son visage, comme si une idée lumineuse venait de traverser son esprit, comme

si déjà il se croyait sûr de tenir la victoire. Il la tenait effectivement ; et cette promptitude à vaincre des difficultés nouvelles par de nouvelles combinaisons est un des traits caractéristiques du génie de Bonaparte. L’Apennin, les gorges tyroliennes, les marais d’Arcole, les fleuves de l’Italie, la plaine de Mantoue, avaient été déjà témoins des éclairs que la nécessité du moment faisait jaillir de cette tête puissante. Ici, en Egypte, il conçoit avec le même à-propos la tactique contre laquelle doit échouer l’impétueux courage de ses nouveaux adversaires. Aux élans de la témérité il opposera le calme de la discipline. Il opposera au choc des chevaux la froide immobilité du fantassin ; aux coups de sabre, la longue baïonnette; aux charges furieuses de la plus rapide cavalerie qui soit au monde, des masses faisant front de tous' côtés.

L’armée française se composait de cinq divisions. Bonaparte forme cas cinq divisions en cinq carrés. Ces cinq carrés se flanquent les uns les autres. Au centre de ctiacan d’eux est l’état-major, avec les bagages; aux angles et dans les intervalles, l’artillerie. Ces dispositions s’achevaient à peine, que Alourad fait charger. Mille ou douze cents cavaliers intrépides se précipitent à grand cris et de toute la vitesse tie leurs chevaux sur les fantassins français; ils déchargent d’abord leurs pistolets, ils tirent ensuite leurs redoutables sabres : mais partout ils essuient une grêle serrée de balles, partout ils rencontrent une infranchissable haie de baïonnettes. Ils flottent quelque temps autour des carrés, puis tomi^nt devant eux, ou s'échappent au galop dans la plaine, car le feu croisé de notre artillerie les force bientôt à quitter le champ de bataille. Alors nos carrés, jusque-la immobiles, s'élancent au pas de charge, et s’emparent du camp du Chébréiss ; tandis que Mourad , qui a perdu deux ou trois cents de ses plus braves cavaliers, regagne en toute hôte le sommet du Delta, et court nous attendre en avant du Caire, à la tête de toutes scs forces.

11 n'en fallait pas davantage pour familiariser nos troupes avec ce nouveau genre d'ennemis et confirmer Bonaparte dans le choix de la tactique qu'il venait

d'essayer contre eux. Ce fut avec gaieté que rôn continua de s'acheminer vers le Caire. Comme la flottille se tenait sur le Nil à hauteur de l’armée, les vivres ne manquèrent plus. Il fut même fait plusieurs distributions de pain et de viande. On marcha sans relâche durant près de huit jours encore , et dans un des climats les plus chauds do monde. Les soldats eurent donc de nouvelles fati^es à subir ; mais ils longeaient le N il, ils pouvaient s'y baigner et s’y délasser chaque soir ; puis l'odeur de la poudre leur avait rendu toute leur vieille ardeur.

L’armée arriva de bonne heure, le 20, au village d’Omedinar, et s’y arrêta , quoique ce village soit à quelques lieues seulement du Caire. Elle s’y arrêta pour reprendre haleine et pour préparer ses armes, car la journée du lendemain devait être décisive. Nous savions par les gens du pays que Mourad et ses mameluks, accompagnés de tous leurs fellaha grossis de plusieurs milliers d’Arabes du désert , et soutenus tant par la milice du Caire que par les janissaires ou spahis dépendant du pacha turc , lequel, malgré la lettre de Bonaparte, s'était laissé entraîner dans le parti de ses oppresseurs , nous attendaient entre le Nil et les Pyramides de Gizeh. Ils se vantaient que là finiraient nos succès.

Le 31 , l’armée partit d’Omedinar dès une heure du matin. Au milieu des ténèbres , l’avant-garde française se heurta contre une avant-garde d^un millier de mameluks, les premiers qu’on revoyait depuis l’affaire de Chébréiss , et qui , tenus en respect par quelques boulets de canon, se replièrent avec ordre, sans rien tenter. A l’aurore, l’armée, qui marchait depuis quinze jours vers le Caire., et qui avait été si souvent tentée, depuis ces quinze jours , de regarder l’existence du Caire comme fabuleuse, découvrit enfin , au delà du Nil qui coulait à sa gauche', les nombreux minarets de cette immense capitale, et à sa droite, dans le désert, les Pyramides de Gizeh, qui sont les plus hautes de l’Egypte, et que dorait le soleil levant. A la vue de ces constructions gigantesques, de ces muets et immobiles témoins des plus grandes vicissitudes humaines, l’armée s’arrêta, comme saisie de curiosité et d'admiration , l'armée tout entière battit

des mains. Le visage de Bonaparte luimême rayonnait d’enthousiasme. Toujours prompt d'ailleurs à s’emparer des émotions qu’il voyait naître, il se mit à galoper devant les rangs des soldats, et, leur montrant les Pyramides ; — Songez, s’écria-t-il, songez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent ! — Quels mots , quels efforts d’éloquenceeussent été plus dignes de la circonstance et du lieu!...

Après une courte halte , on s’avança d’un pas de plus en plus rapide, car on voyait à chaque instant les Pyramides grandir, lesédiGcesdu Caire semultiplier; et il semblait que pour prendre immédiatement possession de toutes ces merveilles il ne fallût que hâter le pas. On ne s'arrêta plus que vers dix lieures, quand on aperçut le village d’Embabeb, et, en avant de ce village, la longue ligne d’or et d’acier aue présentait l’ennemi rangé en bataille. Certes , ce fut alors un étrange contraste que le costume magnifique , l’éclat des armes , la beauté des chevaux de la cavalerie des beys, d’une part, et l'équipement sévère, l'uniforme simple et use des fantassins français , de l’autre. Ne peut-on pas dire de Bonaparte en présence des mameluks, de Bonaparte, qui ne se distingnait que par quelques broderies de ses compagnons à demi déguenillés, et qui se confondait avec eux ^r la bravoure, que c’était Léonidas se préparant à lutter avec ses Lacédémoniens contre la festueuse armée des satrapes! Seulement, ici, il n’y aura point de Tbermopyles , et les Pyramides vont être heureuses aux Français.

Les beys, Mourad et Ibrahim eux-mêmes, ignoraient complètement l’art de la guerre. Iis avaient a peine fait éclairer la marche de l’armée française, et s’attendaient , on ne sait sur quelle conjecture, à être attaqués parles deux rives du Nil. Us avaient donc divisé leurs forces en deux armées, que reliait cependant entre elles une nombreuse flottille. A la droite du fleuve. Ibrahim avec deux mille mameluks, le pacha turc Séid-Aboubeker avec douze à quinze mille janissaires ou spahis, s’etaient chargés de couvrir les remparts du Caire, ou plutôt se tenaient prêts à en sortir avec leurs femmes, leurs es-

claves, leurs trésors, si les Français étaient Victorieux , et à se réfugier en S3frie. Sur la rive opposée, c’est-à-dire sur la rive gauche, Alourad, plus belliqueux et plus brave que sou collègue , mieux décidé surtout à se défendre, Mourad occupait avec, quarante mille hommes une longue plaine qui s’étendait entre le Nil et les Pyramides.

Expliquons avec quelque détail, puis-

?|ue c>st avec Mourad seul que l'armée rançaise devait en venir aux mains, les dispositions qu'il avait prises. Mourad avait sa droite appuyée au Nil, c'est-àdire uu’il avait retranché le gros village d^Ëmbabeh , qu'il l’avait armé d'environ quarante pièces de canons, et qu’il y avait placé vingt-quatre mille fellahs ou janissaires, déterminés à se battre avec l’opiniâtreté habituelle des Turcs quand ils sont derrière des murailles. Ses mameluks, au nombre, à ce qu’il semblait, d’une dizaine de mille, avaient eux-mémes leur droite appuyée aux retranchements du village , et prolongeaient leur gauche dans la direction des Pyramides , à cheval sur la route de Gizeh. Enfin , deux ou trois mille Arabes , qui n’étaient les auxiliaires des mameluks que pour piller et massacrer en cas de victoire, tenaient l’extrême gauche, remplissaient l’intervalle des mameluks aux Pyramides , et gardaient Gizeh, petite ville fermée d’une enceinte.

Au premier moment, Bonapartejugea ces dispositions formidables; mais i I changea d’opinion dès qu’on. put reconnaître le camp retranché des ennemis, et qu’on s’assura qu’il n’était qu’ébauché. C'était effectivement un ouvrage commencé depuis trois jours à peine, il ne se composait que de longs boyaux , capables peutêtre d’arrêter une charge de cavalerie, mais non d’empêcher une attaque tentée par des fantassins. On s’aperçut aussi , avec de bonnes lunettes, que les canons du camp retranché n’avaient pas d’affdts de campagne, mais que c’étaient de grosses pièces en fer , tirées des djerraes et servies par les équipages de la Qoltille. Des qu’il fut certain que l’artillerie du camp n’était point mobile , Bonaparte en tira cette conclusion forcée , ou que l’artillerie ne quitterait point le camp , non plus que l'infanterie, ou que si l’infanterie sortait du camp , elle se trouve-

rait sans artillerie; et nous le verrons tout à l’heure régler son plan de bataille en conséquence de ces données. Voyous d'abord ce que la réflexion avait introduit de perfectionnements dans la tactique par lui improvisée à Chébréiss.

L’armée était, comme à Chébréiss, partagée en cinq divisions. Les divisions Desaix et Reynier formaient la droite , vers le désert ; la division Dugua, le centre ; les divisions Menou et Bon , la gauche, le long du Nil. Comme à Chébréiss, Bonaparte disposa les cinq divisions en cinq carrés; mais au lieu de ne donner, comme la première fois, que trois rangs de profondeur à chaque face du carré , il lui en donna six. Il plaça encore l’artillerie aux angles, les généraux et les bagages au milieu; mais cette foisil porta les compagnies de grenadiers derrière, en pelotons, et prêtes à renforcer tous les points d’attaque. Puis, Bonaparte avait prévu tous les cas. Lorsque les carrés, essentiellement mobiles malgré leurs masses profondes , auraient à inarclier , deux côtés marcheraient sur le flanc. Seraient-ils chargés , ils s’arrêteraient pour faire front sur toutes les faces. S’agirait-il d’enlever une position', les premiers rangs se détacheraient pour former des colonnes d’attaque; les autres demeureraient en arrière , formant toujours le carré , mais sur trois hommes de profondeur seulement, et prêts à recueillir au besoin les colonnes offensives. Une seule crainte troublait la conliance de Bonaparte :

c’était que ses impétueux soldats d’Italie, habitués à s’élancer au pas de charge, ne se résignassent qu’avec peine à cette froide et impassible immobilité des murailles. Il avait soigneusement fait la leœn à ses généraux sur ce chapitre , et leur avait bien recommandé surtout d’ordonner à leurs hommes de ne point se hâter, d’attendre l’ennemi avec sangfroid , et de ne tirer qu'à bout portant.

Les carrés français, tout en se formant, s'avancèrent presque à une portée de canon du camp d’Embabeh; et Bonaparte, qpi était dans Iccarrédu centre, se convainquit de nouveau, avec une longuevue , que l’artillerie du camp ne pourrait

fiasse porter dans la plaine, ni, par suite, 'ennemi sortir des retranchements. Il résolut donc, en se basant sur cette conviction , de circuler à une assez forte

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distance autour d'Embabeh et d’appuyer tout-à-fait sur la droite, c’est-h-dire sur la ligne des mameluks. Il roulait, par cette manœuvre, couper les mameluks du camp retrancbé , les envelopper , les pousser dans le Nil , et comptait n’attaquer Embabeh qu’après s'éire ainsi débarra.ssé d’eux. Eux détruits, il ne serait plus difticile d’avoir raison de la multitude qui fourmillait dans le camp.

Au signal donné , Desaix , qui forme notre extrême droite , se met le premier en marche. Après lui vient le carré de Reynier, puis le carré de Dugua , au centre duquel se tient Bonaparte. En même temps les deux autres s’ébranlent pour contourner Embabeh hors de la portée du canon. Mais Mourad, qui voit toutes nos colonnes s’ébranler, ne tarde point à deviner notre but. Mourad n’avait aucuneidée des principes de-l’art militaire-, mais, outre un courage à toute épreuve , la nature l’avait doué de l'esprit le plus prompt, du coup d'œil le plus pénétrant, et déjà l’affaire de Chébréiss lui servait d’exwrience. Il pressent aussitôt, hvec une habileté qu’on pourrait à peine attendre du général européen le plus consommé, que le destin de la journée consiste à ne fias nous laisser accomplir notre nfouvement, et àproliterde l’avantage que luidonnesa nombreuse cavalerie pour nous attaquer en marche. Il part donc avec les deux tiers de ses chevaux, laisse le reste pour soutenir le camp rctranehé et encourager l’inf.mterie, et vient, à la tête de sept ou huit mille mameluks, fondre sur nos deux carrés de droite. C’est un spectacle effrayant que celui de sept à huit mille cavaliers qui galopent à In fois dans une plaine; il semble qu'ils vont tout renverser sur leur passage.

Desaix , engagé dans un bosquet de palmiers, n’était pas encore formé entièrement lorsque les premiers mameluks l’aborderent. Ses rangs , rompus par le terrain, laissaient encore de larges ouvertures. Un moment, on put le croire compromis. Toutefois la tête des mameluks était peu nombreuse ; on la contient. Leur masse n’arrive que quelques minutes plus tard, ^ct, comme ces quelques minutes ont sufli pour la complété rectilication du carre de Desaix, elle échoue contre la fermeté de l'infanterie. Ces cavaliers, si brillants, si intrépides.

n’avaient aucune notion des manœuvres européennes , ne savaient charger qu’en désordre. Ils se précipitaient avec une impétuosité inouïe, mais sans aucun ensemble. Nos braves soldats, au contraire, aussi froids maintenant qu’ils ont été fougueux jadis, les attendent de pied ferme, et les accueillent par d’affreuses décharges de mousqueterie , par d’horribles volées de mitraille. Les mameluks , ainsi reçus partout , ou tombent percés de mille blessures au pied des rangs français comme sous les murs d’une forteresse , ou entraînés par l’instinct de leurs chevaux , voltigent autour de la citadelle vivante et enOammée , cherchant , mais en vain , à y faire brèche. On en voit alors qui poussent jusqu’à la pointe des baïonnettes, et se tout tuer à lx)ut portant ; on en voit de plus braves qui , furieux de ne pouvoir entamer ni franchir ces murailles de fer, retournent leurs coursiers agiles , les cabrent, et se laissent ensuite glisser de leur selle sur la tête de nos imperturbables fantassins, qui semblent tous attachés les uns aux autres. La masse , tournant bride, se rejette du carré de Desaix sur celui de Reynier, qui vient après. Accueillie là avec la même impassibilité, avec le même feu, elle veut, par un mouvement naturel aux soldats , retourner vers le point d’où elle est partie ; mais elle trouve sur ses derrières la division Dugua, que Bonaparte a portée vers le Nil, et la voici en complète déroute.

Ce n’est plus une retraite.c’est une fuite, une vraie débandade. Une partie des fuyards s’échappe du coté des Pyramides; l’autre, passant sous le feu de Dugua, va se jeter dans le camp d’Embabeh, où elle porte le trouble et l'effroi. Bonaparte, s'apercevant bientôt que la confusion règne dans le camp retranché, ordonne a ses deux divisions de gauche d’y courir et de s’en emparer. Bon et Menou s’avancent sous le teu des retranchements ennemis, et, parvenus à certaine distance, font halte. Les carrés se dédoublent, et les trois premiers rangs se forment en colonnes d’attaque, pendant que les trois autres demeurent en carré et ligurent toujours do véritables citadelles, àlais, nu même instant, les mameluks que Mourad a laissés à Embabeii au commencement de l’aetion.

cro.<!5is de ceux qui viennent de s’y réfugier, veulentnous prévenir. Ils fondent sur nos colonnes d’attaque tandis qu’elles sont en marche; mais nos colonnes, s’arrêtant tout à coup, et se reformant en carré avec une merveilleuse promptitude , reçoivent avec fermeté les mameluks et en abattent un grand nombre.

Les uns se rejettent dans Embabeh, où le désordre est au comble; les autres, fuyant vers la plaine, mais pris entre notre droite et le Nil, sont fusillés ou poussés dans le fleuve. Puis, nos colonnes abordent vivement Embabeh, s’en emparent, et précipitent dans le Nil le gros des fellahs et des janissaires. Beaucoup d’entre eux s’y noient, mais le plus grand nombre se sauve à la nage, car rïigyptien excelle dans cet exercice, que les circonstances particulières de son pays lui rendent nécessaire. Néanmoins, la journée était finie, la journée était perdfue pour Mourad. Les trois mille Arabes qu'il avait postés près des Pyramides, et qui comptaient bien le voir victorieux, se hâtèrent, le voyant vaincu, de s’enfoncer dans le désert. Mourad luimême, couvert de sang, étourdi de sa défaite, à peine suivi de deux mille cinq cents mameluks, les seuls qui survécurent aux neuf ou dix mille à la tête desquels il avait combattu, prit la fuite dans la direction de Gir.eh , et ne se rallia, selon l’usage des Turcs miand ils sont déi^aits, qu’assez loin du champ de bataille. Honteux alors d’avoir fui, il essaya plusieurs fois de faire volte-face; mais chaque fois il se heurta contre la division Etesaix, et ne put s’y ouvrir un passage, car les mameluks avaient l’effroi dans l'âme et ne chargeaient plus qu'avec mollesse. Convaincu enfin de l’inutilité de ses efforts, il opéra décidément sa retraite vers la Haute-Égypte. De leur côté. Ibrahim et Séid-Abuubeker, témoins du désastre de Mourad, voyant même les Français placer déjà leurs canons sur le Nil et s’apprêter à franchir le fleuve, firent mettre le feu à la flottille égyptienne, tant afin que les richesses dont elle était chargée ne tombassent point au pouvoir des vainqueurs, que pour leur ôter un moyen de passage immédiat et se ménager à eux-mêmes le temps de fuir; après quoi, ils s’enfoncèrent vers Bcibeis, dans le désert qui

sépare la .Syrie de l’Égypte. Une proie précieuse échappa ainsi à nos soldats, car il y avait sur le Nil soixante ou quatre-vingts djermes encombrées de tous les trésors des mameluks, et leur embrasement dura toute la nuit. Toute la nuit nos soldats eussent pu , au travers des tourbillons de flammes et de fumée, contempler les édifices de la ville du Caire, contempler, à ses portes, /avilie des morts, cette autre ville de tombeaux, plus vaste que la première , contempler les Pyramides même, qui devaient donner leurnom a cette mémorable journée ; ils aimèrent mieux employer leur temps à recueillir le butin, assez riche encore, que leur offrait le champ de bataille.

Quarante pièces d’artillerie , sept ou huit cents tentes, sept ou huit cents chameaux ou dromadaircs,un millier de chevaux superbes, qui. servirent à mouteruotre cavalerie, et d’immenses provisions de bouche, au moyen desquelles l’armée se dédommagea de ses longues privations, tels furent les trophées principaux d’une victoire qui nous avait à peine coûté une centaine de morts : si en effet la défaite est terrible pour des carrés enfoncés, la perte est nulle pour des carrés victorieux.

Sur les neuf heures du soir, Bonaparte entra dans une somptueuse habitation de plaisance qu’avait Mourad sur les bords du Nil, non loin de Gizeh, et y plaça son quartier général. Chez les Orientaux, ces sortes d’habitations ne ressemblenten rien à ce que nous appelons un château. Celle de Mourad parut fort singulière à tout le monde ; il fallut la parcourirdans tous les sens pendant trois ou quatre heures avant de reconnaître la distribution et surtout de comprendre la destination des différentes pièces; enfin elle fut déclarée n’être pas logeable. Du moins, l’état-major ne s’v logea qu’avec peine. Mais, quantité de divans, couverts des plus beaux damas et des plus belles soieries de Lyon, quantité de coussins ornés de franges d'or, y frappèrent agré,iblement les regards. Pour la première fois on retrouvait en Égypte le luxe et les arts de l’Europe. Le.s jardins étaient remplis d’arbres magnifiques, mais n’a-* valent point d'allées, par la raison que les Orientaux ne se promènent jamais.

Marcher quand on peut rester assis au

oogle

LUNIVERS.

frais et fumer tranquillement sa pipe, leur a toujours semblé une preuve frappante de cette légèreté qu’ils reprochent aux Européens. Ce qui dans les jardins de Mourad causa le plus de plaisir aux soldats, car chacun d’eux les voulut visiter, ce furent de grands berceaux de vignes, chargés des plus beaux raisins du monde, etqu’ils vendangèrent à qui mieux mieux. Ils allèrent ensuite glaner pour leur compte sur le champ dehataille, qui leur offrait à chaque pas des tapis, des porcelaines , des cassolettes , des armes de luxe, des vestes brodées,des schalls de cachemire, et des bourses contenaut jusqu’à trois cents, quatre ceiits, cinq cents pièces d’or. Il n’en fallait pas tant pour les réconcilier avec l’Égypte. Les bourses, toutefois,' ne se trouvaient que sous la ceinture des mameluks. Quand la ceinture de tous ceux qui étaient restés sur le terrain eut été soigneusement fouillée, les soldats se mirent à en pécher d’autres qui s’étaient noyés dans le Nil, mais que le courant avait poussés le long des bords. Ils dépouillaient les cadavres, puis avaient soin de les remettre au bl de l’eau, pour que le fleuve promenât jusqu’à Damiette et Rosette ces bulletins authentiques d’une victoire qui allait leur livrer la capitale de l’Égypte.

Le lendemain 22, à la pointe du jour, Bonaparte se porta sur le Nil, et, s’emparant de quelques barques, lit passer une brigade dans l'Ile de Rodah, qui devant le Caire même divise le fleuve en deux canaux d’inégale largeur. Le plus

f)etit canal était franchi; mais pour que e plus grand pilt l’étre par la brigade établie sur l’ile intermédiaire et par le gros de l’armée le secours de In flottille semblait indispensable. On attendait son arrivée avec impatience; un bon vent soufflait, et cependant elle ne paraissait pas. Ou sut enfin que, par suite du bas étiagedu Nil, elle était engravee. Le contre-amiral Perrée faisait dire qu’on ne devait pas compter sur lui , et qu’il ne pouvait même désigner le jour où il arri- \erait. (^tte contrariété était extrême, car il fallait s'emparer du Caire dans le ureinier moment de stupeur, et ne pas laisser aux habitants de cette grande ville, laquelle ne renfermait pas dès cette époque moins de trois cent mille âmes, ne ^s leur laisser, disons-nous, en perdant

vingt-quatre ou quarante-huit heures, le temps nécessaire pour revenir de leur épouvante. Ou savait d'ailleurs que la populace du Caire, populace féroce et abrutie, commettait depuis la veille, depuis que le départ d’ibrahim l’avait livrée à elle-mc'me et débarrassée de tout frein, les excès les plus déplorables. Elle avait déjà pillé et incenoié les principaux palais des beys, les principales maisons des mameluks, et menaçait de orter bientôt le pillage et la flamme ans le quartier des Européens.

Que faire donc.’ Il n’y avait d’embarcations propres a transporter les troupes françaises sur la rive droite du Nil que celles qu'on voyait amarrées le long des quais de Buulacq, espèce de faubourg- ^rt du Caire ; car le Caire même est à une demi-lieue du fleuve. A tout hasard Bonaparte députa un de ses interprètes vers le pacha, qu'il croyait toujours au Caire, et vers le cadi-cheik , ou iman de la grande mosquée El-Azhar, en le chargeant de leur remettre les proclamations qu’il avait publiées à son entrée en Égypte, proclamations que peut-être les beys n’avaient pas laissées parvenir jusque sous leurs yeux, et de chercher a conclure quelque accord pour l'occupation de la capitale. Le pacha, nous l’avons dit, avait accompagné Ibrahim dans sa fuite vers Belbéis ; mais son kiaya ou lieutenant était resté au Caire. Ce personnage crut que son devoir lui commandait d^aller à Gizeb, puisque le général en chef de l’armée française dmarait que ce n’était pas aux Turcs, mais aux mameluks, qu'il faisait la guerre. Il y alla, eut une conférence avec Bonaparte, et se laissa persuader par lui. C’était d’ailleurs ce qu’il avait de mieux à faire, attendu que tout moyen de résistance ou de fuite lui manquait. En cédant à Bonaparte, il entrevoyait l’espérance de jouer un grand rôle et (le bâtir sa fortune ; eu refusant, il courait à sa perte. Il se rangea donc sous l'obéissance française, et promit d’employer tous ses efforts pour décider les habitants du Caire à se soumettre. En effet, le lendemain 23, le cadi-cheik Ot en faveur des Français, qu’il représenta (winme les envovés de Dieu , une déctaralion solennelle qui , chez les musulmans, équivalait à un bref du pape chez les chrétiens ; puis

une députation de janissaires, de cheiks, de négociants, se présenta au quartier général pour traiter de la reddition de la ville et implorer la clémence du vainqueur. Ces députés restèrent plusieurs heures à Gizeh, où l'on employa tous les moyens que l’on crut les plus efficaces polir les confirmer dans leurs bonnes disositions et leur inspirer une entière conance. En se retirant, ils mirent toutes les embarcations de Boulncq au service du général en chef. Bonaparte nomma aussitôt le général Dupuy commandant du Caire, et lui ordonna de se tenir prêt à aller le Jour même, avec les compagnies de grenadiers de la trrnte-deuvième demi-brigade, prendre possession de son commandement.

L’ordre d'aller ainsi, avec un détachement de deux cents et quelques soldats occuper une ville qui renferme trois cent mille âmes dépopulation, et de mettre un fleuve sans pont entre eux et l’armée, doit paraître, au premier aspect , fort extraordinaire et peu en harmonie avec la prudence habituelle de Bonaparte; mais la surprise sera moins grande quand nous aurons ajouté que les instructions données au commandant du Caire portaient en outre : • qu’il profiterait des ténèbres de la nuit pour pénétrer jusqu'au quartier des Francs et s'y retrancher. » Il faut observer aussi que tous les rapports qui circulaient au Caire touchant la mémorable journée du 20 donnaient à nos soldats un caractère oui tenait du merveilleux ; que les troubles qui la veille et l’avant-veille avaient éclaté dans la ville s’étaient apaisés dès qu’il avait été question de leur en ouvrir les portes ; que la terrenr avait étouffé un esprit de sédition qui avait plutôt pour but le pillage que la défense commune, et que les habitants, retirés dans leurs maisons, attendaient en silence ce qu'il plairait aux vainqueurs de décider de leur sort.

La nuit était close quand, après avoir franchi le Nil, la petite troupe du général Dupuis arriva sous les murs du Caire.

Elle pénétra dans la place sans rencontrer une âme. Qu’on se représente une poignée de soldats parcourant en bon ordre et sans crainte les rues étroites et silencieuses de l'immense capitale de l'Egypte, pour aller prendre gîte au mi-

lieu même de cette ville. Si forte était la confiance du général Dupuy et de ses compagnons, que, pour Indiquer à la queue de la colonne la direction que prenait la tête, an tambour battait bravement la marche. Ce bruit insolite, loin d'arracher les habitants à leur torpeur, leur in.spirait encore une épouvante plus profonde. Aussi, comme il se faisait tard , comme la chaleur et la fatigue appelaient impérieu-sement le sommeil et le repos, et que les circuits p.ir lesquels les guides conduisaient la colonne à sa destination semblaient interminables, le général Dupuy, avi.sant une maison de belle apparence, en lit enfoncer la porte. Préci'ément, elle se trouvait inhabitée, et même on reconnut, ce qui acheva de lever tout scrupule, on reconnut au luxe des appartements qu'elle appartenait au lieutenant d'un des principaux beys. Nos grenadiers y entrèrent donc pour s'y reposer et attendre le jour. Tel fut le premier acte de la prise de possession du Caire.

. Bonaparte avait, pendant cette même nuit, fait passer de la rive droite à la rive gauche du Nil un nombre d’embarcations suffisant pour que le gros de l’arméepût franchir le fleuve dansle courant de (a journée du lendemain.

L’opération du passage .s’effectua en effet le 24; et les divisions Bon, Kléber, Menou, Revnier, entrèrent successivement au Caire. Bonaparte lui-même, accompagné de l’état-major général , fit dans l’après-midi son entrée solennelle dans la capitale de l’Égypte, et un grand nombre d’habitants, déjà revenns de leur première frayeur, tant la modération des Français ressemblait peu à l’altière et tyrannique conduite des mameluks, se portèrent à la rencontre du cortège. Chacun voulait contempler le vainqueur des beys, le chef de ces étrarvgers audacieux dont la renommée célébrait si haut les exploits. Accoutumée à voir ses anciens maîtres passer toujours sombres, toujours menaçants, toujours rapides, cette foule, composée d'individus de toutes les classes, restait comme ébahie quand elle voyait Bonaparte et les autres généraux s’avancer lentement au milieu d’elle, et lui sourire avec bienveillance. Mais ce qui surtout la stupéfiait, ce qui bouleversait toutes les idées

L’UiNIVERS.

qu'elle s'étaK faites relativement aux Franrais , c’était que des hommes pour oui efle avait révé des costumes si splendides, des équipements si coûteux, des physionomies si farouclies, pussent se montrer si hraves sous des vêtements si mesquins , accomplir de si grands exploits avec des armes si simples, et se Iiattre, avec tant de douceur empreinte sur le visage, comme des lions.

Bonaparte s’alla loger au palais d'Elfi-Bey, situé sur la place Ezhekyeh, et dont les jardins conGnaient à la campagne. Il caserna de même ses troupes dans les habitations des priiKipaux beys, dans celles des principaux mameluks; et tandis qu'elles goûtaient, pendant quelques Jours, au sein de l’abondance et des commodités de la vie, un repos dont elles avaientindispensablement besoin avant de se remettre en marche, il s’occupa de prendre à l’^ard du Caire les mesures, soit administratives, soit politiaues, qui déjà avaient obtenu tant de succès à l’égard d'Alexandrie.

Le 25 la proclamation qu'on va lirj lut publiée et alBchée dans la ville :

« Ad PECPtE DU CAme, Bokaparte, i:e.NéRAL

ER CUEP DE L’AXaiÉK PBAKÇAISE.

> Peuple du Caire , je suis conleiil de votre rouduilc; vous avez bien fail de ne pas prendre parti contre moi. Je suis venu pour détruire la race des mameluks, protéger le commerce et les naturels du |iays. Que tous ceux qui ont peur se Iranquilliseiit ; que tous ceux qui sont éloignes rentrent dans leurs maisons; que la prière ait lieu aujnurd'liiii comme à l'ordinaire, comme je veux qu’elle canliime à toujours avoir lieu ; ne craignez rien pour vos familles, vos maisons, vos propriétés, et surtout pour la religion du prophète , que j'aime.

s (ainime il est urgent que la tranquillité ne soit pas troublée , il y aura un divan de sept personnes qui se réuniriiiit à la grande mosquée; il y en aura toujours deux prés du cominaudant de la plare, et quatre seront occiqwes à maintenir la tranquillité publique et à veiller i la police. »

T.e 26, le divan du Caire était installé. Il se composait, ctiiiimeledivan d’Alexandrie des cbeiks les plus vénérés , des habitants les plus notables. Dans toutes les provinces devaient en être élablistle pareils; et ces divans particuliers enver-

raient des députés au divan do Caire, lequel deviendrait de la sorte le grand divan national de l’Égypte.

Dès le 26 aussi les mosquées étaient rouvertes, et les cadis se remettaient à rendre la justice comme à l'ordinaire, les Copbtes à percevoir les impôts, les contribuables à payer. F.nflo , dès les premiers jours du mois d’août, le Caire eut complètement repris son aspect habituel.

Bonaparte mobilisa alors de petites oolonues, qui se répandirent aux environs du Caire pour réprimer les incursions des Arabes. En même temps, il mit ses meilleurs lieutenants à la tête de divisions plus fortes, et chargea les uns de redescendre le Nil pour aller achever l’occupation du Delta, qu’on avait traversé, mais non encore conquis, les autres de remonter le fleuve pour aller prendre possession de l’Égypte- Moyenne. Chacun de ces généraux, muni a cet effet des instructions les plus minutieuses, devait répéter dans tout le pays ce qui avait été fait à Alexandrie et au Caire, notamment saisir toutes les propriétés des mameluks et substituer partout les Français à leurs droits, se concilier les cheiks a force de respect, gagner les Copbtes en leur faisant esp»er une amélioration de leur sort , et viser toujours, en leur laissant la perception des impôts, à fournir aux besoins de l’armée.

Bonaparte ne se flattait pas non plus d’en avoir Gni avec Mourad, avec Ibrahim. Desaix fut donc posté avec sa division à l’entrée de la Haute-Égypte, pour y contenir provisoirement Mourad, unis I en chasser dés que les eaux du Nil baisseraient avec l’automne. Quant à Ibrahim , qui continuait d’avoir son quartier général à Belbéis , c’est-à-dire à huit ou dix lieues seulement du Caire, et qui paraissait méditer (|uelque retour ofleusif, Bonaparte se réservait d’aller en personne le contraindre à prononcer sa retraite vers la Syrie. Le 8 août il prit une dizaine de mille hommes , dont il partagea le commandement entre les généraux Leclerc, Alurat, Dugua et Heynier, et quitta le Caire.

Lesoir de la première journée l’avantgarde française se trouva, en arrivant au village (l’El-Khanka, où l'on devait bivouaquer, aux prises avec une nuée d’A-

robes à cheval et de fellahs soulevais par les mameluks d'ibrahini , dont elle ne se dégagea qu’avec peine. Il fallut tirailler toute la nuit.

Le lendemain , dans la marche d’El- Klianka sur Belbéis, le corps d’armée rencontra une partie de la caravane qui se rend annuellement du Caire à la Mecque , tant pour y faire ses dévotions au tombeau du prophète, que pour s’y livrer à des opérations commerciales.

Cette caravane, qui retournait alors de la Mecque au Caire , venait d’étre attaquée par les Arabes , qui l’avaient dis- ^rsée après lui avoir pris un certain nombre de chameaux.

I.’émir-hadji , ou prince des pèlerins, ui la commandait, avait, en arrivant e la Mecque au port de Suez, port situé, comme chacun sait, à l'extrémité septentrionale de la mer Rouge , sur les frontières de la Syrie et de l’Égypte; l’émir-hadji avait, disons-nous, envoyé des exprès à Mourad et à Ibrahim, pour avertir cti deux bep de son arrivée prochaine et réclamer leur protection contre les Arabes. Ibrahim, qui seul avait reçu la dépêche du prince ues pèlerins, lui avait répondu que pour ne pas tomber au pouvoir des Français il lui fallait éviter le chemin du Caire et se diriger sur Salahieh. L’intention d’ibrabira, intention bien manifeste d'après un tel avis , était de s’approprier les marchandises de la caravane; mais l'es|)é> rance de ce chef avide devait être complètement déçue. I.a cavalerie française, apercevant d’un côté les pèlerins et les marchands, qui se désolaient, de l’autre les Arabes, qui s’apprêtaient à emmener leur butin dans le désert , courut à eux. Marchands et pèlerins se mirent aussitôt sous la protection des F'rançjiis, tandis que les Arabes abandonnaient presque toute leur proie et prenaient la fuite. Une partie de la caravane avait réussi h s’échapper au moment où les Arabes l’attaquaient, mais, ne soupçonnant'pas la perfidie d’ibrahim, était allée le rejoindre vers Belbéis. Bonaparte rassembla tous ceux que sa ca^fllerie venait de délivrer, leur restitua autant que possible leurs marchandises, et leur donna une escorte pour gagner le Gaire, où ils ne manquèrent pas de chanter bien haut ses louanges.

Ibrahim n'avait point attendu son adversaire à Belbéi.s. Bonaparte ne trouva personne dans cette ville, et continua sa poursuite dans lu direction de Salahieh. On rejoignit bientôt cette autre partie de la caravane qui était allée imprudemment se livrer au bey. Il la traînait prisonnière à la queue de sa colonne; mais le seul aspect des troupes françaises mit en fuite les mameluks qui escortaient les marchands et les pèlerins, et ceux-ci, délivrés à leur tour, purent rejoindre les débris que Bonaparte avait déjà dirigés sur le Caire. Malgré le secours que la caravane venait de recevoir des F’rançais, elle avait éprouvé de grandes pertes. Beaucoup de pèlerins et de marchands avaient été tués par les Arabes, <|uelques-uns l’avaient été par les gens d'ibrahim. Aussi , quoique Bonaparte eût fait rendre à ceux qu’il avait sauves toutes les marchandises qui leur pouvaient appartenir, nos soldats firent encore un butin très-considerable sur les Arabes et sur les mameluks. De même qu’après la bataille des Pyramides, ils se trouvèrent possesseurs d’une foule d’objets précieux . d’une foule de riches étoR fes.notammentde schalls de cachemire; mais, faute d’en connaître toute la valeur, ils n’en tirèrent qu’un maigre profit.

L’armée bivouaqua le 10 au village de Coraîn. Le 11 , Bonaparte prit avec lui toute la cavalerie, laquelle pouvait monter à trois cents chevaux, et devançant l’infanterie, qui pourtant marchait au pas accéléré, il arriva de boniielheure, après avoir galopé l’espace de quatre lieues, sur la lisière d’un bois de palmiers où il crut reconnaître que l’ennemi avait campé la nuit précédente. C’était non loin du village de Salahieh. On apprit des habitants de ce village qu’en effet Ibrahim venait de lever son camp; on se précipita sur scs traces, et bientôt on l’aperçut qui traînait à sa suite ses femmes et ses trésors, en un mot un bagage considérable, et s’enfoncait dans le désert. Pendant plusieurs neures , Bonaparte, croyant ses divisions d’infanterie plus éloignées qu’elles ne l’étaient réellement, se contenta de suivre Ibrahim. Quatre ou cinq cents mameluks formaient l’arrière-garde du bey, et semblaient manœuvrer pour protéger I ’im mense convoi dont la tête se perdait à l’horizon. Sou-

LUMVERS.

(lainBonapDrtevit cpparaîtrederrièrclui uatre compagnies de grenadiers de la ivision Reynier, qui avaient marché avec la plus grande vitesse, et qui amenaient avec elles une pièce de canon. Dès lors il n'y tint plus; il ordonna à une moitié de sa cavalerie (c’étaient des hus- •sards du 7* régiment etdes chasseurs du tiS”) de charger les mameluks. Ceux-ci évitèrent d'abord la charge, ce qui permit aux cavaliers français de leur enlever deux pièces d'artillerie et une cinquantaine de chameaux ; mais, faisant ensuite volte-face, ils chargèrent à leur tour avec la plus grande impétuosité. Nos hussards et nos chasseurs soutinrent bravement cette attaque , et la repoussèrent; mais les mameluks, s'éparpillant autour de nos deux escadrons, cherchèrent à les envelopper. Alors s'engagea une lutte terrible, où nos cavaliers hreut des prodiges de valeur. Sur ces entrefaites, le général Leclerc arriva avec deux escadrons de dragons, auxquels il commanda avec un admirable sang-froid de faire d’abord feu sur les mameluks, et d’entamer ensuite la charge. Ce mouvement réussit. Comme les hussards et les chasseurs continuaient, quoique entourés, à combattre avec la plus grande résolution, une partie des mameluks se trouva, pour ainsi dire , prise entre deux feux. Les Français , quoique fort inférieurs en nombre, les attaquèrent corpsà corps. Les guides de l’escorte de Bonaparte, Bonaparte lui-même, tous ses aides de camp et tous les généraux de l’étatmajor, mirent l’épée à la main. Enfin, après une mêlée sanglante, qui dura plusieurs minutes, les mameluks tâchèrent pied, et rejoignirent la colonne principale, qui pendant ce temps avait accéléré sa marche dans le désert.

Tous les Français acteurs dans ce combat eussent mérité que l’histoire enregistrât leurs noms; mais Bonaparte , dans le rapport qu’il adressa au Directoire, cite particulièrement, outre les généraux Leclerc, Muratet Caffarelli, le chef de brigade Lasalle, le chef de bataillon Duroc, les capitaines Colbert et Arrighi , qui devaient, eux aussi, gagner et bien porter les épaulettes de général. On croit qu’lbraliiin lui-même prit part à l’action, et qu'il y fut blessé. Quoi qu’il en soit , aucun mameluk ne

tomba vivant au pouvoir des Français, aucun Français ne tomba vivant au pouvoir des mameluks, tandis qu’il resta sur le terrain une cinquantaine d'hommes et de chevaux des deux partis.

Ibrahim, continuant à s’enfoncer dans le désert, ne tarda point à franchir la frontière de l’Asie. Sous ce rapport , le but que Bonaparte se proposait fut donc atteint ; mais Ibrahim , nous l’avons dit plusieurs fois, emmenait avec lui le pacha d'Egypte, le représentant du grandseigneur, et ce n’était pas le compte de Bonaparte, qui s’était annoncé comme l'ami des Turcs, comme ne venant point attaquer les droits de la Porte, et ne faisant la guerre qu’aux mameluks usurpateurs. En conséquence, le lendemain du combat de Salahieh , un Arabe fut chargé de porter à Ibrahim la lettre suivante , que l’interprète Venture avait écrite sous la dictée de Bonaparte, et dont l’objet capital sedissimulait, comme souvent il arrive, sous la forme d’un détail insignifiant :

« I.a supérioriré des forces que Je commande ne peut plus être contestée ; tous voilé hors de l’Égypte, et obligé de passer le désert.

« Yous pouvez trouver dans ma générosité la forlune et le bonheur que le sort vient de vous ôter. Faites-moi connaître tout de suite votre intention.

« Le pacha du grand-seigneur est avec vous; envoyez-le-moi , porteur de votre réponse : je l'accepte volontiers comme médiateur. »

Que cette lettre ait été remise, on en doute; du moins elle demeura sans effet.

Du côté de la Syrie, Salahieh est le point le plus extrême de l'Egyrpte où Veau soit potable. Bonaparte résolut de former dans ce village d'importants magasins de vivres, et d’y laisser d’abord Reynier avec la division qu’il commandait, Dour surveiller la construction d’une forteresse qui pût mettre ces magasins à l'abri d’une attaque de vive force. Reynierfut chargé, en outre, d’organiser a la française la province de Charquieh, et nommé gouverneur de cette province. Dugua fut envoyé en la même qualité daus celle de Mansourah, et Bonaparte avec le reste de l’armée reprit le 14 la route du Caire...

Arrêtons-nous ici un moment; Jetons

un rfiard en arrière, et demandonsnous si jamais expédition commença sous de plus brillants auspices. Quoi!

un mois et demi .s'est à peine écoulé depuis le jour où Ronaparte abordait aux rivages égyptiens, et il lui a suffi d'imaginer une combinaison stratégique, suffi de gagner une bataille, pour se trouver déjà maître de la capitale de l'Égypte, pour avoir déjà divise les forces des mameluks ! Bien plus. Ibrahim vide le pays, et Mourad est condamné à l'inaction , Mourad est réduit à se tenir sur la défensive I

Hélas! hélas! la fortune a inOigé à Bonaparte, parmi tant de succès, le plus épouvantable des revers. Ce revers, Bonaparte l’ignore encore; mais voici que la fatale nouvelle va fondre sur lui comme la foudre.

Nous l'avons laissé reprenant la route de Salahieh au Caire... A quelques lieues de Salabieh, il rencontra un aide de camp de Kléber, porteur d’une lettre où ce général lui annonçait, à la date du 3 août , que l’escadre qui avait transporté eu Égypte l’armée expéditionnaire venait d’être détruite par les Anglais dans la rade d’Aboukir.

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