‹ L'UniversChapitre 58 sur 121 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lOllaAlRP. : D4TAILLF. SiVALE D'AnOl'XIR. — DC8THCCTIOS PRESQUE COaPbéTE UE I.'eSCA> URE FRANÇAISE. — SANC-FROIU UE BONA- PARTE A LA NOUVELLE DE CE Dé.<<ASTRE. — DIVERS HUYENS QU'lL EMPLOIE POUR DIS- TRAIRE SES TROUPES ET CACHER LFS COEURS DES INDICéNES. — POMPEUSE cél.éBRATION DE LA FÊTE DU NIL ET DE LA TÈTE DU PROPHETE.

— CBÉATIO.N DE l’institut d’ÉCÏPTE. — aperçu des travaux de cette compagnie.

— NOMINATION DE l’ÉMIR IIADCI. — ANNIVER- SAIRE DE LA FONDATION DE LA RÊPUBUQUE.

— RECRUTEMENT DE l'aRHÉE SUITE DES

OPERATIONS ■IIITAIHES : EXPEDITION DE DE- SAIX DANS LB FAIOUM ; BATAILLE DE Sé.DIMAN ; DÉFAITE ET FUITE DE MOURAD. — NOMBRF.U- FES INSURBLCTIONS DANS IR DELTA.

Plusieurs conquérants, après avoir abordé aux rivages du pays qu’ils venaient envahir, ont brûlé leurs vaisseaux. Ils les ont brûlés afin d'ûter à leurs soldats l'espoir et la possibilité du retour vers le sol natal , afin de leur imposer ainsi l'obligation dé vaincre et de se conquérir une patrie nouvelle...

Loin de songer à suivre un Ici exemple, loin de croire qu'il lui fallût recourir à de tels moyens pour entretenir l'ardeur de ses inirépides compagnons d’armes, Bonaparte, à peine débarqué eu Égypte, s’était, au contraire, nous l’avons déjà dit, occupé sur-le-champ de pourvoir au salut de la flotte qui venait de l’y conduire. Et si Bonaparte tenait à conserver sa flotte, ce n’était pas seulement pour se rembarquer en cas de revers; c’était encore, c’était bien plutôt , car il doutait peu du succès, pour que .sa flotte concourat , l’Égypte une fois conquise, à l’accomplissement des desseins ultérieurs qu’il avait conçus, vastes desseins auxquels la conquête même de l’Égypte ne devait que .servir de prélude.

Le port d'Alexandrie, un des plus spacieux du globe, semblait offrir un abri naturel à la flotte française. En effet, les quatre cents bâtiments de transport qui faisaient partie de la flotte , et plusieurs des bâtiments de l’escadre de guerre , tels que les frégates et les vaisseaux de soixante-quatre canons , y entrèrent dès le premier jour. Mais quand il fallut y introduire des vaisseaux de soixante-quatorze, à plus forte raison des vaisseaux de quatre-vingts, et même un vaisseau de cent vingt comme était C Orient, les pilotes turcs, à l’extrême surprise des marins français, déclarèrent, on doit se le rappeler , q^ue le peu de profondeur des passes rendait la chose impossible. Bonaparte chargea aussitôt une commission de vérifler le fait ; mais quand il quitta Alexandrie, le 7 juillet, pour marcher sur le Caire, celte vérification n’était pas terminée. Il ne put, avant de partir, que recommander à Brueys de faire au plus vite décider la question , de rester provisoirement à la voile le long des côtes d’Égypte , et , s’il était reconnu que les piloties indigènes se trompaient, d’entrer sur-le-champ dans le port. Pour le cas amtraire , Brueys avait ordre de conduire l’escadre à Corfou. Chemin faisant, il eût louché la côte d’Albanie , d’où il aurait tiré des vivres. Corfou , d’ailleurs, avait une bonne garnison française et des magasins de biscuit et de viande pour six mois. 1,’amiral aurait attendu la les instructions que le citoyen TalieVrand, qui avait dû partir pour la Turquie en qualité

4' Livraison. (Égypte Fn.ATvr.AisE )

d'ambassadeur extraordinaire, lui aurait expédiées de Constantinople. EuGn, il éUiit autorisé, si ces instructions se faisaient attendre trop longtemps, à regagner le port de Toulon ; il y trouverai t cinq ou six mille hommes appartenant aux divers corps qui étaient en Égypte, cinq ou SIX mille soldats rentrant de congé ou sortant des hôpitaux, qui n'avaient rejoint le port ou'aprës le départ de l’expédition, et il les ramènerait dès que la mer lui paraîtrait sufllsamment libre....

La reconnaissance des diverses passes du port d'Alexandrie était un travail si long, si délicat, que la commission qui en était chargée ne le termina que vers le lô Juillet ; encore n’en arriva-t-elle qu’à formuler un avis des moins concluants. Elle signalait plusieurs passes où la profondeur de l'eau atteignait à vingt-trois ou vingt-quatre pieds; et pour augmenter assez sensiblement cette profonacur, il suliirait, ajoutait-elle, de nciser quelques roches d'une nature trèsfriable qui se trouvaient dans le milieu ou sur les côtés. Or, à la rigueur, et sans même entreprendre cette ofiération, les vaisseaux de soixante-quatorze, qui ne tirent au plus que vingt-trois pieds d'eau, pouvaient, par un vent doux et par une mer calme, franchir les passes indiquées; mais , pour prévenir toute chance d'accident, la commission proposait de les alléger d’un pied ou deux, et d'adopter à l'égard des autres vaisseaux une mesure analogue. Ceux de quatre-vingts , qui tirent vingt-quatre pieds et demi, s’allégeraient de deux à trois pieds, et celui de cent vingt, qui en tirait vingt-sept, de quatre à cinq. Rien ne serait si facile que d'obtenir ces allégements , disait la commission ; il ne'faudraitque jeter l'eau à la mer ou diminuer l’artillerie. L’expédient obtint l’approbation de la plupart des ofliciers de Brueys; mais l'amiral luimême le rejeta. L'amiral à toutes leurs instances répondit, non sans raison, ue si les treize bâtiments qu’ii s'agissait 'introduire dans le port d’Alexandrie étaient tous des vaisseaux de soixantequatorze, il n’hésiterait point à recourir au moyen proposé ; mais que comme dans le nombre se trouvaient trois vaisseaux de quatre-vingts, et surtout un vaisseau de cent vingt, il courait risque, une fois entré dans le port, de n’en pou-

voir plus sortir, et des'y voir bloqué par une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais. En effet, il lui eût été impossible d'installer les quatre vaisseaux les plus forts de sa propre escadre de maniéré à ce que ces quatre vaisseaux fussent, d'une part, réduitsà un tirant d'eau assez faible pour traverser aisément les passes, et , de l’autre , assez redoutablement armés pour soutenir le combat s’il fallait marcher au devant de l’ennemi.

Au surplus. Brueys, avant de prendre un parti délinitit, voulut en référer à Bonaparte lui-même. Du 15 au 30 juillet, il adressa trois messages au général en chef, qui, on le sait , marchait alors sur le Caire. Deux fois, de son côté, pendant cette marche , Bonaparte , que le sort de la flotte préoccupait toujours, expédia des dépêches à l'amiral pour lui renouveler l’ordre d'entrer à Alexandrie, ou, si la chose lui paraissait impraticable, d’appareiller sans délai, soit pour Corfou, soit pour Toulon. Mais l’armée que Bonaparte conduisait à la rencontre des mameluks eut à peine mis le pied dans le désert, qu'aussitôt toutes communications furent interrompues derrière elle par de nombreuses bandes d'Arabesqui dévalisaientet assassinaient à l’envi tous les malheureux Français que le hasard jetait isolés entre leurs mains. Ainsi périrent et les deux courriers de Bonaparte et les deux premiers exprès de Brueys. Toutefois, l’issue de la bataille des Pyramides jeta l’épouvante parmi les Arabes, et les remula monienlanémentdans le désert. Les routes redevinrent libres , et peu de jours après les communications étaient rétablies entre le littoral et l’armée. La troisième estafette de l’amiral passa donc, et parvint au général en chef le 35, surlendemain de son eutréeau Caire. Grande et douloureuse fut la surprise de Bonaparte, d’apprendre que Brueys, au mépris des instructions formelles qu'il avait reçues, n'avait pas encore mis l’escadre en sûreté. Quoi ! l’escadre n'était ni dans le port d’Alexandrie, ni dans le port de Corfou, ni même en chemin pour Toulon. Quoi I elle ne se tenait pas seulement sous voiles , mais , depuis près d’un mois , restait mouillée dans la rade d’Aboukir, rade ouverte aux vents et à l’euneini. Le jour même, Bonaparte ex-

pédia le chef d'escadron Julien , un de ses aides de camp, vers l’amiral, pour lui témoigner tout son mécontentement, lui prescrire d'appareiller sans plus de retard vers i^uelque port ami de la république, et lui rappeler d’ailleurs que toutes les ordonnances de la marine défendent de recevoir le combat dans une rade foraine. Julien avait ordre de ne revenir que lorsqu'il aurait vu l’escadre prendre le large. Il partit du Caire le 36 , avec une escorte d'infanterie, et, soit pour accélérer son voyage, soit pour échapper aux périls de la route de terre, s'embarua sur le Nil , qu'il comptait redescenre Jusqu'à Rosette; mais, malgré sa prudence , malgré son zèle , il n’atteignit

Çoint sa destination. Parvenue près de éramée, la djerme qu’il montait fut surprise par une troupe d’Arabes ; et ce jeune oflicier du plus bel avenir tomba sous leurs coups, après avoir courageusement défendu ses dépêches, dont il connaissait toute l’importance. Quand même cette mort tragique n’edt pas interrompu son voyage, le brave Julien serait arrivé trop tard pour conjurer la perte de notre escadre. Quelque diligence qu'il eût faite , il n’aurait au plus tôt rejoint Brueysoue le Sou le 4 août, ef la fatale bataille d*Aboukir se livra du 1" au 3.

Pourquoi Brueys négligea-t-il ainsi de tous points les instructions que lui avait données Bonaparte ? Pourquoi, dès qu'il eût jugé que son escadre ne pouvait entrer dans le port d'Alexandrie, ne s’empressa-t-il pas d’appareiller pour Corfou , pour Toulon ? On allègue , pour excuser Brueys , que l’amiral était fort attaché au général Bonaparte, et qu'il ne voulut pas s’éloigner des côtes d’Egypte sans savoir si Bonaparte avait lutté victorieusement contre les mameluks, si l’armée française était maîtresse du Caire, enOn si iVxpédition prenait une tournure tout à fait favorable. Or, avant même que Bonaparte n’eût atteint Ramanieh, les communications, nous l’avons déjà dit, étaient interrompues, et, comme c’est l’ordinaire en pareille circonstance , il courait des bruits fâcheux sur les derrières de l’armée. Cependant , on ne saurait le nier, Brueys connut le 29 juillet le gain de la bataiUe des Pyramides et l'entrée triomphante

des Français dans la capitale de l’Égvpte Pourquoi dès lors n’appareilla-t-il |iûint.> On allègue qu’après avoir attendu près d’un mois il voulut attendre encore quelques jours et recevoir directement des nouvelles du général en chef. De pa. reilles e.xcuses , en présence des ordres positifs que Brueys avait reçus, sont pitoyables. Il ne devait, dans aucun cas, garder une position qui compromettait la sûreté de son escadre. Obligé d’aller au mouillage dans la rade d’Aboukir pour débarquerle matériel de l’armée de terre, il ne devait y séjourner que le temps strictement nécessaire à cette opération, uarante ou quarante-huit heures; il evait, l'opération finie, se hôter d’en sortir, puis, s'il fut réellement retenu par les motifs qu’on allègue en sa faveur, croiser entre les côtes d’Égypte et de Caramanie. Brueys eût ainsi concilié la sollicitude que fui causaient les faux bruits qui couraient sur l'armée de terre, et les exigences de son devoir, qui était avant tout de veiller au salut de l’escadre. D'une part, il eût toujours été à même de faire recueillir, soit a Damiette, soit sur tout autre point du littoral, des nouvelles de l’armé ; il eût, d’autre part ( ce qui est une des règles fondamentales de la stratégie nautique), rencontré l’ennemi à la voile au lieu de le recevoir à l’ancre. Malheureusement Brueys ne tint compte d’aucune de ces considérations.

Autre malheur: Brueys, qui était pourtant un habile marin, crut, à peine entré dans larade d’Aboukir, reconnaître que cette rade offrait une excellente ^ition défensive, et il s’y embossa. Un des premiers résultats d’une telle détermination fut que l’escadre épuisa ses vivres en pure perte, et que même elle en aurait bientôt manqué totalement si de petits navires égyptiens ne lui eussent apporté du nz de Rosette. Nos vaisseaux, une fois embossés , éprouvèrent aussi la difHeulté la plus grande à se procurer de l’eau fraîche. L’eau qu’on obtenait en creusant des -puits à terre était saumâtre. De plus, les hommes emplovés à l’aiguade étaient sans cesse attaqués par les Arabes , et il fallait toujours envoyer de forts détachements pour les protéger. Néanmoins , ce n’eussent été là que de légers inconvénients, si le mouillage que

hS

Rrueys avait choisi eût en effet, par la confij;uration du littoral ou par la nature du fond, présenté au point de vue militaire tous les avantages que l’amiral croyait}' avoir reconnus. Maisqu'on en juge.

La rade d’Aboukir forme un demicercle presque régulier qui commence à neuf lieues d’Alexandrie pour se prolonger jusque vers la bouche la plus occidentale du Nil. La plage en est partout si basse , qu'elle n’offre assez de fond pour les vaisseaux de ligne qu'à environ une lieue de la terre , et l’extrême largeur de son ouverture fait qu'elle ne présente guère d’abri. Elle n’est un peu abritée que du côté du nord-ouest , celui où les vents soufflent le plus fréc^uemment; elle ne l’est que par un Ilot situé à une demi-lieue de la pointe la plus voisine d’Alexandrie, et lié à cette pointe par une chaîne de roches et de bancs de sable , entre lesquels il n’y a de passage que pour des djermes. L'ilot en question, appelé îlot d’Aboukir, à cause de la proximité du port et du village de ce nom, est d’ailleurs entouré d’un écueil qui s’avance à près de seize cents mètres vers la haute mer.

Pour voir là une position militaire , pour croire que mouillée dans ces parages l’escadre ne courait aucun danger , il fallait, nous ne dirons pas la témérité habituelle de Brueys, mais la sécurité excessives laquelle cet amiral n’avait que trop de penchant. Il fallait comme lui , lejour de l’arrivée de la flotte en Ëgvpte, alors que le voisinage de Nelson n'était pas douteux, n’avoir pas craint d'attendre son adversaire arec ses vaisseaux mouillés en pleine côte et à trois lieues au large. Et non-seulement Brueys ne soupçonnait point la défectuosité de son mouillage actuel dans la rade d’Aboukir ; mais encore il s’était persuadé que l’ennemi n’oserait tentrrde venir le combattre dans une baie qui , peu familière aux navigateurs provençaux eux-mémes , devait par con^quent être tout à fait inconnue aux marins anglais. Puis, il regardait ses forces comme bien supérieures à celles de l’ennemi , et sous ce rapport il ne se trompait pas : l’escadre de Nelson était une aes plus mauvaises que l’Angleterreeût équipées depuis longtemps. Par tous ces motifs, Brueys pen-

sait ne devoir pas être attaqué, ou, s’il devait l’étre, se berçait de l'espérance d’une facile victoire. Aussi , en cas d’attaque, il ne laissa point que de taire certains préparatifs de défense, il ne laissa point que de rectiQer à différentes reprises sa ligne d’embossage.

Avant d’expliquer les dispositions dé- Gnitives auxquelles Brueys s’arrêta , disons comment était composée l’escadre qu'il avait sous ses ordres.

Pour ne parler ni de trois bombardes, ni de plusieurs bricks et bateaux canoniers qui au commencement de la bataille se réfugièrent sous le fort d’Aboukir , l’escadre de Brueys comptait seize bâtiments de haut 'bord, dont treize vaisseaux de ligue et trois frégates. Parmi les treize vaisseaux il y en avait un de cent vingt canons, l’Orient, il y en avait trois de quatre-vingts , fe Franklin , le Tonnant et le Guillaume- Tell; les neuf autres, à savoir : le Guerrier, le Conquérant , le Spartiate , l'Jquilon, le Peuple-Souverain, t’ Heureux, le Mercure, le Généreux et le Tinioléon, étaient des vaisseaux de soixante-quatorze. Des trois frégates il y en avait deux de quarante , la Diane et la Justice, et une de trente-six , la Sérieuse. L’amiral Brueys, commandant en chef, montait i’Ôneni. Après avoir donné le Tonnant et te Franklin pour matelots à t Orient, ainsi qu’on nomme les vaisseaux spécialement chargés de la défense du pavillon-amiral, il mrina son centre , ou corps de bataille, de ces trois mêmes vaisseaux. Il forma son aile droite de [Heureux, du Mer»

cure, du Guillaume- Tell, du Généreux et du Timoléon. Il forma son aile gauche du Peuple-Souverain, de [Aquilon, du Spartiate, de io A'érieuse, du Conquérant et du Guerrier. EnGn, il forma de la Diane et de la Justice une espèce de division volante, dont il se proposait de flanquer une des extrémités de sa ligne. Puis, se réservant de commander luimême son centre et son aile gauche, il confia le commandement de son aile droite au contre-amiral Villeneuve, qui montait le Guillaume-Tell , et celui de la division légère au contre-amiral Décrûs, qui montait la Diane.

Ce ne fut point (est-il nécessaire de.

le dire.’), cc ne fut point au hasard

q»H> Brueys affecta tel ou tel de ses vaisseaux à telle ou telle des différentes parties de sou ordre de bataille. A u contraire, il s'étudia à les y distribuer tous selon que le fort ou le faible de sa ligne d’embossage lui parut le permettre ou l'exiger. Par malheur, il se méprit sur la force et sur la faiblesse de sa position, ou plutôt il s'en exagéra les avantageset les désavantages, double erreur qui causa sa perte.

Après d'assez longues hésitations , Rrueys Gnit par établir son mouillage dans' la direction du nord-ouest et du sud-est ; il s’y détermina, parce que c’était celle des vents qui régnent dans ces parages pendant presque tout l’été, et qu'ainsi ses vaisseaux devaient naturellement présenter le travers au large. En même temps, il Gt occuper l’ilot d'.Aboukir , et résolut d’y appuyer la gauche de son escadre. Jusque-là c'était bien ; mais ici commencent les fautes. Il n'arma l'îlot que faiblement; il en éloigna de deux mille quatre cents mètres son premier vaisseau de gauche, ne mouilla le second qu’à sept ou huit cents mètres du premier , ne plaça le troisième qu’a sept ou huit cents métrés du second, et ainsi des treize autres ; puis, à droite et à gauche du vaisseau-amiral, qui occupait le centre delà ligne d’embossage, cette ligne dont la longueur totale était d’environ trois lieues , se repliait légèrement vers la côte , et Qgurait un angle trèsobtus tourné vers la pleine mer.

Combien ces dispositions de Brueys n’étaient-elles pas vicieuses! D’alwrd, règlegénérale, rien n’est plus üifDcileque d’em brosser une escadre de manière à ce qu’elle ne puisse être tournée par des vaisseaux ennemis à l'une de ses extrémités, celle du vent. Toujours elle courra risque de l’être, à moins qu’un obstacle naturel ne s’oppose à ce que les vaisseaux ennemis atteignent cette extrcinité-là.

Autrement, ils peuvent passer sur le râble du vaisseau de tête , et alors toutes les mesures prises pour les arrêter échouent contre un adversaire audacieux. Dans le cas particulier qui nous occupe, Brueys avait sous la main l’obstacle naturel qu’il lui fallait pour empêcher sa ligne d'être prise a revers.

C’était rilot d’Aboukir; mais Brueys n.'en sut pas tirer parti. Il se contenta

d’y établir une batterie de deux canons de douze et deux mortiers, comme s’il eût simplement voulu ôtera l’ennemi la tentation d’y descendre. Si Brueys eût mieux apprécié sa position , il 'aurait établi sur l’îlot quinze ou vingt pièces de trente-six et dix ou douze mortiers ; il aurait diminué de moitié la distance énorme qu'il laissa entre l'ile et son premier vaisseau; il le pouvait impunément, puisque tous les plans de la baie d’Aboukir indiquent encore vingt-cinq à trente pieds d’eau à six cents mètres de rtle; if aurait, en outre, rappelé deux vaisseaux de soixante-quatre qu’il avait dans le port d’.AIexandrie, et qui eussent fait deux excellentes batteries Bottantes , car ces deux vaisseaux tirant moins d’eau que les autres eussent pu s’approcher davantage de nie. Que Brueys eût pris ces différentes mesures, et là gaucho de sa ligne d’embossage était solidement armée; mais il négligea de les prendre, et néanmoins il regarda sa gauche comme inattaquable. Son illusion à cet égard était si complète, qu’il plaça à l’extrémité de son aile gauche ses deux plus mauvais vaisseaux, le Guerrier et le Conquérant. Le Conquérant surtout était le vaisseau le plus âge de toute l’escadre, et ne portaitquedudix-huità sa batterie basse.

Au contraire, Brueys garda toutes ses craintes pour l’extrémité de son aile droite. De ce côté , croyait-il , les ennemis pouvaient passer entre le rivage et notre ligne d’embossage ? Et pourtant une circonstance capitale aurait pu , aurait dû le rassurer : c’est que cette partie de notreligne était presque aumidi, et que , comme le vent venait presque du nord , les Anglais , pour attaquer notre droite, auraient le vent contre eux. Sans doute ils ne s’exposeraient point à combattre avec un pareil désavantage. N’importe ! Brueys forma son centre de ses vaisseaux les plus forts, c’est-à-dire de [Orient, du Tonnant et du Franklin-,

fmis il plaça le Généreux , un des meileurs et des mieux commandes de l’escadre , vers l’extrémité de sa droite , et crut devoir le faire soutenir par le Guillaume-Tell, son troisième vaisseau de quatre-vingts.

Ce ne sont point les seul.s reproches u’ait mérités Brueys. Ainsi, la dishmoe e sept à huit cents mètres qu’il laissa

entre chacun de ses vaisseaux , exposait sa ligne à être coupée partout, puisque cette distance livrait passage à sept ou huit vaisseaux de front. Ensuite, un ne sait pourquoi il porta son centre en avant, de manière que l'escadre formait une ligne convexe en sens inverse de lacâte. D’autre part, il aurait dd, pendant qu’il s’embossait, tirer d’Alexandrie trois ou quatre mille matelots des bâtiments du convoi, et les distribuer sur ses vaisseaux pour en renforcer les équipages. Il songea bien à cette ressource; mais ce ne fut qu’au dernier moment et lorsque déjà la bataille était engagée , de sorte que la mesure ne Gt qu^accroitre le désordre. Enlin, et ce fut son tort le plus grave, Brueys, qui avait à sa disposition, dans le port d’Alexandrie, plus de trente bâtiments légers dont il aurait pu couvrir la mer pendant qu’il restait lui-méme immobile dans la baie d’Aboukir , les laissa tous à l'ancre. Les principes de la stratégie voulaient qu’il gardât, quels que fussent ses projets ultérieurs , son escadre entière à la voile. Au moins y devaitil garder une division légère de deux ou trois vaisseaux de guerre, de huit ou dix frégates, bricks ou avisos, pour éloigner toujours les Anglais, les empêcher du moins d’observer sa ligne , et être instruit d’avance de leur approche. Mais non , il n’avait pas un vaisseau, pas une frégate, pas un brick à la voile , quand Nelson arriva. Tout , dans les dispositions prises par l’amiral français , con- Grmecequeuous avons déjà dit, qu’il se regardait comme certain de ne pas être attaqué. La vue des vaisseaux ennemis se dirigeant vers la baie ne le tira même pas d’erreur; il demeura persuadé que Nelson , après avoir reconnu combien la position (le l'escadre française était formidable , virerait de bord , et se contenterait de croiser au large pour la tenir bloquée. La fatalité entraînait Brueys...

Au contraire , une bonne etoile semblait s’être levée pour Nelson, et le conduire depuis quelques jours. Nelson , qui avait inutilement poursuivi son adversaire pendant plus de deux mois , allait enün l’atteindre, et, qui mieux est, lesurprendreau milieu des circonstances les plus défavorables.

Après s'être présenté le 28 juin de-

vant Alexandrie, et n’y avoir, à son extrême étonnement, obtenu aucuns nouvelle de l’expédition française , qui en effet n’arriva que deux jours plus tard en vue de ce port, Nelson avait quitté les côtes d'^ypte pour se porter sur les divers points où il espérait recueillir quelque information. 11 avait d’abord visité les côtes de Caramanie, puis celles de Morée; enfln, après avoir parcouru presque tout l’Archipel sans rien apprendre, il était revenu le 18 juillet, manquant d’eau et de vivres, sur les côtes de Sicile. La cour de Naples, alors en paix avec la république française, avait d’abord résolu , pour ne point se compromettre , de ne oonner aucun secours à l’escadre anglaise. L’amiral anglais, ainsi obligé de pousser jusqu’à Gibraltar pour se ravitailler, eut laissé les Français absolument maîtres dans la Méditerranée, et la France aurait pu retirer tout le fruit qu’on devait attendre des hardies conceptions de Bonaparte. Mais les intrigues de cette fameuse lady Hamilton , dont le débonnaire mari représentait alors l’Angleterre près de la cour de Naples, dont les charmes avaient depuis (luelques mois allumé dans le coeur de Nelson un amour payé déjà de réciprocité, et qui, ancienne servante de taverne, était devenue, par ses grâces séduisantes, par son caractère insinuant et adroit, l'intime amie de la reine Caroline, triomphèrent des scrupules de la cour. Des ordres secrets furent expédiés en Sicile pour qu’on fournit à Nelson tout ce dont ses vaisseaux auraient besoin. Sans les secours qu’il trouva dans les ports siciliens , Nelson était perdu. Quand on avait appris en Angleterre qu’il était revenu sur ses pas sans avoir trouvé la flotte française, on y avait demandé à grands cris son remplacement et même sa mise en accusation. Combien fut-il donc heureux de pouvoir, avant que l’amirauté anglaise ne donnât peut-être satisfaction aux clameurs publiques, recommencer une mission qu’il n’avait d’abord remplie qu'avec si peu de succès !

Le 25 juillet, après toute une semaine passée dans le port de Syracuse à faire des vivres et de l’eau, Nelson remit à la voile. Il n’avait pas encore réussi à obtenir des renseignements positifs sur

le point où s'était dirigée la flotte fran> çaise; mais ce dont il avait la certitude, c’est qu’elle n’avait pas redescendu la Méditerranée. Le 28, son escadre se présentait devant le golfe de Coron; il y communiqua avec la terre, et apprit enlin que les Français , plus d’un mois auparavant, avaieut été vus, des côtes de Candie, faisant route au sudest; il en conclut de nouveau que l’Égypte était le but de leur expédition, et se hâta de retourner vers la côte égyptienne. Il arriva le 1'' août, dans la matinée, en vue d’Alexandrie, et bientôt le débarquementdes Français dansce port, bientôt la présence de leur escadre dans l«i parages voisins, lui furent connus.

Dès lors ils ne songea plus qu'à la Joindre, à la combattre, et détacha deux vaisseaux pour la cliercher et pour reconnaître sa position. En quelques heures, ces vaisseaux l’eurent trouvée. Ils pénétrèrent sans être inquiétés dans la rade d’Aboukir, et purent (inévitable conséquence de l'incurie de Brueys) observer tout à leur aise notre ligne d’embossage. Leur reconnaissance achevée, les deux vaisseaux anglais revinrent vers Nelson , qui , une fois instruit des détails de notre mouillage , s’empressa de manoeuvrer vers Aboukir. Il y arriva vers les quatre heures du soir, et résolut d’attaquer sur-le-champ.

Lorsque l’escadre anglaise, fut signalée, notre amiral dînait. Le branle-bas n’était fait sur aucun de nos vaisseaux , et même chacun d’eux , outre les marins qui travaillaient à creuser des puits , avait à terre vingt-cinq honimesde troupes pour les protéger contre les Arabes. La première mesure à prendre était de rappeler à bord tous les canots et toutes les chaloupes, avec les travailleurs et leur escorte; Brueys n’y manqua point De plus, il envoya desofüciers à Alexandrie pour réunir et ramener une partie des matelots qui se trouvaient sur les bâtiments du convoi ; mais il n’eut pas le temps de recevoir ce renfort. Les hommes qui appartenaient aux équipages de l’escadre, et qui étaient occupés à (aire de l'eau , n’eurent pas même le temps de revenir. Du moins n’en revintil qu'un petit nombre.

A quatre heures et demie, comme l’escadre anglaise, favorisée parle vent,

approchait avec assez de rapidité, Brueys, sans pourtant s’étre encore décidé tout à fait à croire que Nelson venait l’attaquer, lit le signal du branle-bas ; mais ce signal ne fut plus ou moins bien exécuté à bord des différents vaisseaux que suivant l’opinion qu’on y avait de la probabilité de l’attaque. Sur le Guerrier et sur le Conquérant on ne dégagea qu’une seule batterie. On encombra celle du côté de terre de tout ce dont l’autre avait été débarrassée, en sorte que plus tard, quand ces vaisseaux furenttournés, cette batterie ne put faire feu. Sur l'Orient même, que montait l’amiral, des cabanes qu’on avait établies sur les dunettes pour loger des ofliciers de terre pendant la traversée, ne furent pas détruites; on les laissa remplies de matelas, remplies de sceaux de peinture et de goudron.

En même temps que Brueys faisait le signal de branle-bas , il ordonnait aux bricks l'Alerte et le Railleur d’appareiller, et de feindre d’aller, soit reconnaître l’ennemi , soit accomplir quelque mission secrète. L’ordre avait pour but de tromper l’ennemi sur la profondeur de l’eau dans certains endroits dangereux, et de l’attirer sur ces dangers. Un seul des deux bricks put mettre cet ordre à exécution. L'Alerte s’approcha Jusqu’à portée de canon des vaisseaux anglais; puis, comme s'il ne les eût qu’alors reconnus pour ennemis, comme s’il voulait s’efforcer de promntement se dérober à eux, il se couvrit ae voiles , et se retira vers la radeenpassantsur les hauts-fonds qui se trouvent au large de l’Ilot. Nelson soupçonna peut-être la ruse ; en toutcas, il ne tomba point dans le piège, et manœuvra comme s’il eût eu de bons pilotes. Au reste, il ne tarda guère a en avoir. Vers cinq heures, une djerme, montée, à ce qu’on assure, par desFran- <»is anciens chevaliers de Malte que iVxpédition avait recueillis après la conquête de cette lie , et par des pilotes du pays, se dirigea vers le vaisseau-amiral anglais, et, malgré tous les boulets que [Alerte envoya , parvint à le rejoindre.

On croit qu’en ce moment Brueys , qui commençait enlin à ne se plus dissimuler que son adversaire pouvait bien avoir l’intention d’en venir aux mains dès le soir, eut quelque velléité d’appa-

LUNIVEUS.

rcillcr, afin de recevoir plutôt le combat à la voile. Cependant, il calcula que Nelson ne serait à la portée du canon que vers six heures ; il ne comptait d’ailleurs que douze vaisseaux dans l’escadre anitlaise, et encore douze vaisseaux de soixante-quatorze; tous ces motifs te ramenèrent à douter que les Anglais attaquassent le Jour même.

Nelson ne se présentait, en effet, qu’avec douze vaisseaux ; mais il en avait laissédevant Alexandrie un treizième, de soixante-quatorze et un autre de cinquante , qui le rejoignirent peu après le commencement de l'action. A six heures , les douze vaisseaux anglais , qui jusque-là s’étaient avancés ^le-mêle, se formèrent en ordre de bataille avec une promptitudeet une précision admirables.

Kangés sur deux colonnes, ils se dirigèrent contre la gauche de notre ligne.

I.a première des deux colonnes anglaises avait pour chef de file/e Culloden, que suivaient le Goliath, le Zélé , l’Orion, le Thésée eXC ^tndacieux ;\a seconde avait pour chef de file le f’anguard, vaisseauamiral, derrière lequel venaient te Mitiotaure, le Défence, leSwUtsure, le Belléropkon et le Majestueux. Les deux vaisseaux restés en arrière étaient ry//ftrandre et le Léandre.

Quant aux seize bâtiments de l’escadre française , voici , pour l'intelligence du récit qu’on lira tout à l’heure, dans quel ordre Brueys les avait placés. En commençant par la gauche, que Brueys croyait avoir si formidablement appuyée sur l’ilot d’Aboukir, venaient :

Bâtimcota. CapiUlorâ.

Ze Guerrier,

Trulletaioé;

2^ Le CofUfuérant,

Dtibarade ;

3** La Sé rieuse f

Martinet ;

4<* Ia! Spartiate^

Émérian ;

À» V Aquilon,

Thévenard ;

6'» Le Peuple-Souverain,

Raccord ;

7® /> Franklin,

OilWl;

8^ L'Orient,

Ca.sa-Rianca ;

9® Le Tonnant,

Du Pelit-Thoiiars ;

lu® L'Heureux,

Étienne ;

\{° Le Mercure,

Caml)on;

12“ Le Guillaume-Tell,

Saulnier;

13“ Le Généreux,

Lejoilic;

14® Le Timoléon,

Tnillel jeune J

1 5“ Zâ Diane,

Soleil;

16® Im Justice,

Standelet.

Dans presque toutes les relations de la bataille navale d’Aboukir s’est glissée une erreur qui vaut la peine d’être rectifiée. On attribue communément à Nelson l’honneur d’avoir conçu la belle et audacieuse manoeuvre qui le rendit victorieux, et qui consista à jeter une partie de ses vaisseaux entre le rivage et notre escadre, à nous accueillir avec les autres du côté de la pleine mer, et à nous prendre ainsi entre deux feux. Eh bien, Nelson peut tout au plus revendiquerle mérite de l’avoir heureusement exécutée. Ce fut le hasard, le hagard seul, qui la lui suggéra, et qui même en commença l’exécution. Le dessein primitif de l’amiral ennemi était d’aborder notre ligne par la gauche, puisd’attaquerde vaisseau à vaisseau, c'est-à-dire que chacun des vaisseaux anglais jetant l'ancre par l’arrièrese pincerait en traversde la proue des nôtres. Un accident vint, qui changea tout ce plau. Le Culloden , destiné a combattre le Guerrier, voulut passer entre la gauche de notre bâtiment et l’ilot d’Aboukir : il échoua sur un basfond. Si l’ilot eût été suffisamment armé, le Culloden était pris. Le Goliath, ipii le suivait, fut plus heureux; non-seulement il passa, non-seulement il tourna notre premier vaisseau, mais, entraîne par le vent et le courant, il ne put s’arrêter qu’à la hauteur du deuxième : c’était le Conquérant, qu’il attaqua de la manière la plus vive. Ae Zélé, troisième vaisseau anglais, tourna à sou tour le Guerrier, qu’il eût bientôt démâté, de son mât de misaine; car la batterie gauche du Guerrier ne tirait pas, non plus que la batterie gauche du Conquérant , et nous en avons expliqué la cause plus haut. L’Orion, quatrième vaisseau anglais , suivit le mouvement. Il se dirigea d’abord entre le Zélé et le Guerrier, et lâcha à celui-ci sa bordée de bâbord; puis , se dirigeant entre le rivage et te Goliath, il envoya sa bordée de tribord à la Sérieuse, qui avait fait feu sur lui, et la coula ; après quoi il se porta derrière T Aquilon, notre cinquième vaisseau. Le Thésée, cinquième vaisseau anglais, doubla aussi le Guerrier, et après lui avoir abattu ses deux derniers mâts, alla mouiller derrière le Spartiate, notre quatrième vaisseau. L' Audacieux, sixième vaisseau anglais, prit une autre

KOYPTK FRA^ÇAI.SK.

mute ; il eoupa notre ligneentre le. (Guerrier et le (Conquérant, auxquels il envoya ses (leux bordfies en poupe et en proue , et se lixa derrière notre deuxième vaisseau. /,e yanguard venait ensuite; toutefois, au lieu de le jeter, comme les précédents, entre noire ligne et la terre, ISeI.son, qui le montait, lui lit prendre poste à portée, de pistolet au large du Spartiate, qui .se trouva ainsi engagé; des deux bords, mais qui se détendit de la maniéré la plus brillante. Les cinq autres vaisseaux anglais qui s’avan(;aient derrière le é'anguard imitèrent la manœuvre du vaisseau-amiral, et vinrent se placer, le .Vino/aure devant l’Aquilon, le néjence devant le Peuple-Souverain, le Swlftsure devant le Franklin, le /fe//ér(yjAon devant l’Orient, le Majestueux enOn devant le Tonnant.

Ainsi se placèrent onze desdouze vaisseaux de l'escadre anglaise ; le douzième, on s'en souvient, était échoué. L’aile gauche et le centre de l’escadre républicaine, ainsi entourés, devaient, avec quelque héroïsme que leurs équipages se défendissent, succomber intailliblement si l’aile droite tardait à venir prendre nart au combat. Or, elle denuura paisinlement spectatrice de leur défaite...

Il était environ sept heures, et le soleil allait disparaître sous l’horizon, lorsque les deux escadres se trouvèrent euagées de la sorte. Oe chaque côté on se attait avec une ardeur extraordinaire.

Quand la nuit vint couvrir la baie l’action continua dans l'obscurité avec le môme acharnement. Dès huit heures moins un quart te Guerrier et le Conquérant, qui formaient l’extrémité gauche de notre ligne, et qui avaient vu deOler sur eux , au vent et sous le vent, cinq vaisseaux ennemis, étaient totalement désem-

f ta rés. Peu à peu leur feu diminua. A huit lettres et demie, il cessa tout à fait , et ce silence fit pre.ssentirau restedel’escadre qu’ils s’étalent rendus. Effectivement ; et ce qui ne permit plus d’en douter, c’est qu on vit bientôt les vaisseaux anglais qui les avaient combattus refluer vers le centre, où jusque-là l'Orient et ses deux matelots le Tonnant et le Franklin , tous les trois bien supérieurs en force et en construction à tous les vais- .seaux de l’escadre anglaise, qui n’étaient tous que de soixante-quatorze et de pe-

tit modèle, occ.asionnnient aux vais.seaux ennemis qui leur étaient opposés beaucoup plus de dommage qu’ils n’en recevaient eux-mémes.

Dès le commencement de l'action l’amiral Brueys s'était établi sur la dunette de son vaisseau , avec tous le.s ofliciers de son état-major, son capitaine de pavillon Casa-Biaiica, et l'orclonnateur en chef de l’escadre Joultert. Comme s’il etU voulu racheter toutes ses fautes .à force de bravoure et de sang froid , l'infortuné Brueys n'en bougea plus. Sur la dunette, avec lui et ses officiers principaux, avalent pris place une vingtaine d'hommes faisant la fusillade : c’était tout ce qu’on avait pu réunir pour leservice de la mousqueterie. Eu elfet, comme une partiedel’équipageétaitrestéeàterre,les soldats spécialementdestinésàce service, ainsi que les marins attachés aux pièces de canon des gaillards, avaient dù être envoyés dans la batterie de douze, qui manquait déplus de la moitié du monde nécessaire à son armement. Dans la première heure de l’action, Bruevs avait été blessé, mais légèrement, à la figure et à la main ; vers huit heures il fut atteint par un boulet qui le coupa presque en deux. On s’approcha pour l'enlever et le descendre au poste des blessés. Il s’y opposa. Un amiral, dit-il d’une voix ferme, doit mourir en donnant des ordres! Il demanda du tabac, resta sur son banc de quart, et ne survécut que dix minutes.

Presque au même instant tombait mortellement blessé le capitaine de pavillon Casa-Bianca. Le chef d’état-major Ganteaume, ou ne put, par suite de la position des vaisseaux ennemis, faire connaître au reste de l’escadre française la mort de l’amiral , ou , le pouvant , ne le voulut pas, de peur que la connaissance de ce fatal événement ne ralentit l’ardeur des troupes. Sur /’Orienf môme, soit que l’é-

?|uipage ignorât la double perte qu'il avait aite , soii que son courage fût au-dessus de pareilles épreuves , ou continua de se battreavecacharnement. Aborddu Tonnant, le capitaine du Petit-Thouars était mutilé du bras droit, mutilé des deux jambes. A bord du Franklin, le capitaine Gillet, criblé aussi des plus graves blessures, avait dô remettre son commandement au capitaine Martinet, delà Sérieuse, qui était parvenu, lorsquccette

iZeo :

ÜOgIc

frégate avait coulé, à gagner le Franklin à la nage. Enfin, le contre-amiral Blanquet-Ducbayla, qui montait également &franéi/in, avait été si rudement heurté à la tête par un débris de vergue, qu’il en avait perdu le sentiment, et qu’il avait fallu t'enlever évanoui de dessus le pont. N’importe ! une même énergie animait les marins de C Orient , les marins du Tonnant, les marins du Franklin. Aussi , à neuf heures, le Bellérophon était dégréé, démdté, et le Majettueux battait en retraite. Obi si dans ce moment le contre-amiral Villeneuve, qui commandait notre aile droite, edt coupé ses câbles I S'il eût foncé sur la ligne anglaise avec les cinq vaisseaux qu'il avait sous ses ordres, avec [Heureux, le Mercure, le Guillaume-Tell, le Généreux, le Timoléon, et les f régales la Diane et la Justice , l’escadre anglaise était anéantie. Dès avant que Brueys n’expirât, le signal d’appareiller avait été fait à Villeneuve; depuis lors, on le lui avait répété plusieurs mis; mais la nuit et la fumée l’empêchaient de rien voir, et il ne bougeait pas. Sur ces entrefaites, [Alexandre et le Làandre, les treizième et quatorzième vaisseaux de Nelson, d’abord restés en arrière des autres, avaient rejoint. A leur arrivée, le Léandre se mit à tâcher de relever le CuUoden; mais [Alexandre, avec lui deux autres vaisseaux anglais, et bientôt le Ijéandre lui-même, remarquant l’immobilité de notre droite, voyant, au contraire , combien le centre de la ligne anglaise était maltraité, s’y portèrent pour la soutenir. 11 était temps. Le Belr lérophon, dont les trois mâts étaient abattus , dont presque tous les canons étaient hors de service, dont l’équipage comptait plus de deux cents morts ou blessé, allait couler bas si seulement il recevait encore deux nouvelles volées de [Orient; mais il coupa son câble pour se soustraire a une destruction inévitable, et se laissa dériver. Toutefois, le peu de vent qui souillait alors l'obligea Je parcourir lentement la queue de la ligne française. Il reçut la volée du Tonnant, qui acheva ki boucherie de son équipage , et il amena pour ce vaisseau. Cependant il dérivait toujours, et il essuya encore quantité de coups de canon en passant devant [Heureux et le Mercure. Son

équipage, lesofliciers principalement, poussaient de grands cris pour annoncer qu’il était rendu; mais on ne les entendait pas, ou bien on ne pouvait les comprendre. Enfin le contre-amiral Villeneuve les entenditdu Guillaume-Tell , et, les comprenant, défendit à ce vaisseau, ainsi qu'aux deux derniers de la ligne française , de plus tirer sur le Beliérophon. Il aurait dû s’empresser de le faire amariner par une des frégates françaises, parla Diane notamment, qui était tout proclie de lui ; mais on ignore pourquoi il ne le fit pas. Le Bellérophon, profitant de cette faute, continua de dériver jusque vers l’embouchure du Nil, et le lendemain fut recueilli par l’escadre victorieuse de Nelson. Cest à bord de ce même Bellérophon, qui, quoique fort vieux, tint encore lon^emps la mer, que seize ans plus tard l'ex-genéral Bonaparte, alors Napoléon l", alors empereur et roi , alla beroïquemeut se constituer l’hôtede l'Angleterre, mais ne trouva qu’une prison, — qu'une prison d’où il ne sortit que pour entrer dans celle de Sainte-Helène...

Ce fut [Alexandre qui remplaça le Bellérophon v is-a- vis de f Orient ; ce furent [Audacieux et le Thésée qui remplacèrent le Majestueux vis-à-vis du Tonnant, tandis que [Orion et bientôt après le Léandre allèrent renforcer le Swiflsure vis-à-vis du Franklin. On voit à quel point le centre français eut dès lors contre lui l'infériorité du nombre; pourtant il continua à lutter sans désavantage, et à onze heures la victoire n’était rien moins que décidée. De notre côté , le Guerrier et le Conquérant ne tiraient plus, mais c’etaient nos deux plus mauvais bâtiments ; et, du côté des Anglais, deux bâtiments aussi, le CuUoden et le Bellérophon, trois même si l’on compte le Majesteux ,<\m se tenait à l’écart, se trouvaient hors de service. Il était donc présumable que si [Orient et ses matelots parvenaient à se soutenir toute la nuit, le contre-amiral Villeneuve appareillerait enfin au jour, et l’on pouvait espérer les plus heureux résultats de l'attaque de cinq bons vaisseaux qui n’avaient encore tiré ni reçu aucun coup de canon. Mais à neuf heures et demie le feu éclata sur la dunette et dans la chambre de conseil de [Orient.

Il avait fallu, h bord de ce vaisseau, abandonner la troisième batterie pour armer complètement la première et la seconde ; de cette manière, les œuvres hautes du bâtiment demeurèrent presque desertes , et telle fut sans doute la cause des progrès rapides et elfrayants de l'incendie. En un instant les flammes dévorèrent la mâture et les parties élevées de la co(|ue du vaisseau-amiral français. A la vire clarté qu’elles répandaient au loin , on distinguait parfaitement la position des deux escadres et la couleur de leurs pavillons. Tout espoir de maîtriser le feu fut bientôt perdu ; cependant, l'équipage ne cessa point de tirer sur les vaisseaux ennemis qu’il pouvait atteindre. Lesmarins n’abandonnaient un poste que lorsqu'ils en étaient chassés par les flammes ; c’est ainsi qu’ils ne quittèrent la batterie de vin^-quatreque pour se porter dans celle de trente-six, et s’y battre encore. Enfln, lorsque le feu menaça de les y surprendre, ils se précipitèrent à la mer par les sabords, et les uns purent gagner à la nage, soit la terre , soit un des vaisseaux français les plus proches ; mais les autres, ou se noyèrent, ou, s’accrochant aux innombrables débris dont les flots étaient couverts alentour, furent recueillis et faits prisonniers par les Anglais. Par un rare bonheur, le chef d’étatmajor Ganteaume trouva moyen de se Jeter dans uneanot,à l’aideduquel il gagna un des bricks mouillés sous le fort d’Aboukir. Casa-Bianca ne fut point aussi heureux : ses blessures l’obligèrent de demeurer à l'ambulance, et il périt, lors de l’explosion du vaisseau , dans les bras de son Uls encore enfant, qui avait voulu ne se sauver qu’avec son père ou périr avec lui; héroïsme de pieté filiale qui a inspiré à deux de nos poètes, à Lebrun et à Joseph Chénier, des vers dignes d’étre gravés dans toutes les mémoires!

A dix heures trois quarts, l'Orient sauta. Aucune description ne saurait donner idée de la sublime horreur d’un pareil spectacle. L’immense gerbe de feu qui s’élança des flancs du vaisseau embrasé , avec un fraca.s cent fois plus terrible que le bruit du tonnerre, éclaira tout l’horizon et sembla s’élever jusqu’au ciel. A cette éblouissante clarté, à cette é|)ouvantable détonation, succédèrent une obscurité profonde, un silence

plus effrayant peut-être. Ce silence fut interrompu pendant quelques secondes par la chute des mâts , des vergues , des canons, des débris de toutes sortes, qui, lancés à une hauteur prodigieuse, retombaient les uns après les autres dans la mer, puisse prolongea durant près d’un uart d’heure. Un quart d'heure environ ura l’espèce de stupeur dans laquelle l’explosion de FOrient avait jeté les deux escadres; après quoi le feu, qui en ce moment avait cessé de toute art, recommença. Vers minuit, les six âtiments de notre ligne, qui au commencement de l’action se trouvaient placés entre l’Ilot d’Aboukir et le Franklin avaient^ tous les six, ou amené leur pavillon , ou coulé bas, ou été pris à l’abordage. Les efforts de l’ennemi se concentrèrent alors autour du Franklin et du Tonnant ; mais en même temps les Anglais ouvrirent l’attaque contre les deux premiers vaisseaux de notre aile droite, C Heureux et le Mercure. Le Tonnant et ces deux vaisseaux avaient, peu avant l’explosion de F Orient, coupe leurs câbles pour s’écarter de lui et se dérober' aux dangers dont son voisinage les menaçait. I>e2, à cinq heures du matin, ils se défendaient encore, mais ils étaient échoués tous les trois. A six heuresr//eureux et le Mercure se rendirent; mais le Tonnant tenait toujours. A près l’avoir inutilement sommé de se rendre, les ennemis, sachant bien qu’il ne pouvait leur échapper tôt ou tard , l’abandonnèrent our se porter en masse contre le Franlin. Seul parmi les onze premiers vaisseaux de la ligne française, le Franklin, à bord duquel le feu avait prisquatre fuis, qui était démâté de son grand mât et de son mâtd’artimon, et qui avait toutes les pièces de sa deuxième batterie démontées, occupait encore la place que Brueys lui avait assignée. Seul, à midi, quoiue trois autres de nos vaisseaux et deux e nos frégates fissent encore à l’extrémité de la ligne briller les couleurs nationales, le Franklin luttait encore. Jaloux de retarder leur défaite le plus possible, les intrépides défenseurs de ce vaisseau, qu’entouraient alors cinq vaisseaux anglais , s’acharnaient à combattre avec le petit nombre de pièces de trente-six qui restaient en assez bon état. Blanquet-Duchayla, que le chirurgien

L’UMVERS.

était parvenu à tirer de son évanouisseiiient, niais que la violence du coup qu’il avait reçu à la tète pri vaiteiicore de l’ouïe et de la vue, ne cessait, quoique sourd, quoique aveugle, d’exciter son équipage du geste et de la voix. A une heure et demie, on vint lui rendre compte qu'il ne restait plus que trois pièces de trentesix pour défendre le vaisseau et l’honneur du pavillon. Tirez toujours, s’écria-t-il , notre dernier boulet sera peutdire funeste à l’ennemi. Cependant, plus des deux tiers de l’équipage avait été tué ou était blessé. Le reste, harassé de fatigue après un combat si opiniâtre, eut bientôt éprouvé le même sort. Dans cette triste extrémité, le capitaine de fréate Martinet , qui commandait le Franfin depuis la mort du brave Gillet, rendit le vaisseau quand déjà les Anglais montaient â l'abordage.

Il était deux heures. Alors seulement Villeneuve parut se réveiller et s’apercevoir qu’on se battait depuis la veille. Il coupa enfin son câble, mais ce fïit pour

firendre le large ! ce fut pour emmener oin du théâtre de l’action le Guillaume- Tell, qu’il montait , le Généreux, et les frégatesfa Dianeeltajustice, tandisque les trois autres vaisseaux de notre aile droite allaient se jeter à la côte sans avoir combattu !

Aussi bien, il pouvait fuir : la bataille était finie, la bataille était perdue, complètement perdue pour nous , et par sa faute ; car, de l’aveu des Anglais . il eût décidé la victoire, même après l’explosion deT Orient, s’il eût prit part au combat avec les cinq vaisseaux et les deux frégates de son aile. A minuit encore, s’il eût appareillé, il eût anéanti l’escadre anglaise ; mais il aima mieux rester paisible spectateur de la lutte , s’en tenir à ne point quitter le poste que Brueys lui avait assigné, puis, la lutte finie, opérer sa retraite!...

On sedemandela raison d’une si singulière conduite. Villeneuve était brave, Villeneuve étaitbon marin; mais il manquait de caractère et de résolution.

Pendant vingt heures qu'avait duré la bataille, il avait attendu des ordres!... On assure que plusieurs fois dans la soirée Brueys lit a son lieutenant le signal d’appareillage, mais que la fumée et la nuit empêchèrent Villeneuve d’aperce-

voir tous les signaux. Soit; mais fallaitil donc un ordre pour prendre part au combat , pour secourir ses camarades ?. . . Pourquoi Villeneuve pratiqua-t-il si peu, en cette gravecirconstance, les excellents principes de l’instruction qu’il rédigea pour les capitaines de la superte armée navale dont il eut quelques années après le commandement suprême, et qui, sous ses ordres, fut encore défaite à Trafalgar par l’heureux Nelson ?... < Tout <> command.mt , y disait-il , qui ne serait « point dans le feu ne serait point à son « poste. » Kt plus loin ; • C’est bien plus « de son courage qu’nn commandant « doit prendre conseil, que des signaux « de l’amiral, qui, en effet, engagé lui- « même dans le combat . n'a peut-être ■ plus la faculté d’en faire... Tous les « efforts de cliaque commandant doivent « tendre à se porter au secours des vais- • seaux assaillis. ■

Ce qui prouve encore que jusqu’à la dernière heure peut-être l’intervention de Villeneuve eût changé l’issue de la bataille, c’est l’etat de délabrement où il laissa l’escadre anglaise. Quoique victorieuse, l’escadre anglaise avait tant souffert, qu’au moment où Villeneuve jugea nécessaire de fuir, Nelson n’avait pas deux vaisseaux capables de m.mccuvrer. Aussi Villeneuve ne fut-il pas poursuivi. Il gagna tranquillement la haute mer avec ses deux vaisseaux et ses deux frégates ; il fut rallié par le brick le Salamine, qui appareilla de dessous le fort d’Aboukir, et deux ou trois jours après il atteignit le port de Malte,

Au lieu de poursuivre Villeneuve et d'inquiéter la retraite des débris de l’escadre républicaine , Nelson consacra la Qn de la journée du 2 à rendre au ciel des actions de grâces pour l’importante victoire qu’il venait d'obtenir, et à terminer la capture de ceux d’entre nos vaisseaux qui n’avaient pu quitter le champde bataille. Le nombre s’en élevait à dix. Comme dans ce nombre le Tonnant et le Timotéon étaient démâtés et échoués, comme par conséquent s'échapper leur était impossible, Nelson ne s’occupa ni de l’un ni de l’autre. Le pavillon aux trois couleurs flottait donc encore le lendemain 3 sur ces deux bâtiments. Il était même, <à bord du Tonnant, arlioré sur le tronçon du grand niâC

Lorsque , dans la matinée du 3, l'amiral anglais songea enfin à faire prendre possession de ces deux vaisseaux, il envoya d’abord un parlementaire sommer 1rs restesde l’équipagedu ronnanl d'amener pavillon et de se constituer prisonniers de guerre. L’ofCcier à qui était dévolu le coinniandeinentdu vaisseau, stipula pour condition de la remise de cette carcasse si vaillamment défendue, qu’ils seraient, lui et tous les marins sous ses ordres, sur-le-champ reconduits en France. Nelson s’y refusa, et, sur son refus, on disposa tout à bord du Tonnant pour se défendre jusqu’à la dernière extrémité.

L’amiral ennemi envoya alors deux de ses vaisseaux pour le réduire. Toutefois, avant d’ouvrir le feu, il fit sommer de nouveau les officiers du Tonnant de se rendre à discrétion , et ces braves, après s’étre convaincus de l’inutilité d’une plus longue résistance, amenèrent enfin leur pavillon. De son côté, le capitaine du Timoléon n’avait été nullement inquiété; il avait pu , pendant la nuit du 3 au 8 , débarquer d'abord ses blessés ,puis le reste de son équipage ; à midi, il quitta son vaisseau , après y avoir mis le feu.

Les deux derniers épisodes que nous venons de raconter terminèrent la bataille d'Aboukir et complétèrent la victoirede Nelson. Jamaisvictoire plus décisive n'a peut-être, depuis l’invention de la poudre, été remportée sur mer, puisque, de nos treize vaisseaux , deux seulement purent se dérober aux flammes ou à l’ennemi. Cette bataille nous coûta en outre des centaines de bons officiers , des milliers d'intrépides marins. Sur cinq amiraux qui montaient notre escadre, le commandant en chef, Bruevs, fut tué; le commandant ensecond, Blanquet-Duchayla,eut le nez emporté ; le chef d'étatmajor, Ganteaume, faillit périr dans les flammes; les deux autres, Villeneuve et Décrès , ne durent sans doute le salut de leur personne et la conservation de leurs bâtiments qu'à une coupable insouciance ou à l'impossibilité dans laquelle setrouva l’amiral anglais de les attaquer. Parmi nos capitaines de vaisseau, un seul ( si l'on excepte ceux du GuiUaume- Tell, du Généreux et du Timoléon, qui ne combattirent point) ; un seul, disonsnous, eut le bonheur d’échapper aux coups de l’ennemi : ce fut Trullet aîné.

ni

capitaine du Guerrier. Tous les autres furent atteints. Du Petit-Thouars et Thévenard furent tués; Casa-Rlanca, criblé d’ailleurs de mortelles blessures, sauta avec sou vaisseau; d’Albarade, Émeriau, Raccord, Gillet, Etienne et Camlmn furent blessés plus ou moins dangereusement. Quant aux Anglais, ils n’avouèrent que huit à neuf cents hommes tués ou blessés; mais on a tout lieu de croire que ces chiffres doivent être portés au double. Peu s’en fallut que Nelson lui-même ne partageât le sort de Brueys. Vers le commencement de l’action , il fut atteint à la tête par un morceau de. mitraille; il crut sa blessure mortelle , se fit descendre au poste du chirurgien, et manda le chapelain près de lui pour être assisté dans ses derniers moments. A l’inspection de la plaie, on reconnut qu’elle n’était que superficielle; la peau presque entière du front avait été détachée et retombait sur la figure , mais les os n’étaient pas offensés. Nelson, toutefois, demeura dans le faux-pont ; et ce fut de là seulement, d’après les rapports que son capitaine de pavillon lui venait faire de minute en minute, qu’il continua de diriger les différentes évolutions de son escadre.

A déduire de nos treize vaisseaux le Guillaume-Tell et le Généreux, qu’emmenait Villeneuve, l'Orient et le J'imoléon, qui étaient clevenus la proie des flammes, on voitqu’il en resta neuf entre les mains de l’ennemi. Ces neuf bâtiments étaient pour la plupart en si mauvais état, que Nelson fut obligé d’en brûler trois, le Guerrier, le Mercure et l’Heureux. Des six autres , il en aurait encore brûlé deux , s'il n’eût craint que l’amirauté anglaise ne refusât d’en compter le prix aux équipages de sou escadre ; et il assurait que r Angleterre y eût gagné, parce qu’ils coûtèrent pour frais de réparations beaucoup au delà de leur valeur. On peut, au reste, juger du dommage reçu par les vaisseaux ennemis et par ceux des vaisseaux français qui furent capturés, d’après le temps 4^’il fallut pour réparer les avaries des uns et des autres avant qu’ils pussent tenir la mer et gagner Gibraltar. Nelson ne quitta la baie que dix-sept jours après sa victoire.

Telle fut la célèbre bataille navale d’Aboukir. L’issue de cette bataille, sans parler iiièine des pertes matérielles qu’es* suya la marine française, allait avoir pour la France les résultats militaires et les résultats politiques les plus funestes. Militairement, et comme la suite de notre récit le montrera, elle doit être comptée parmi les causes principales de l’insucnès de notre expédition d'Égypte.

Politiquement, ses conséquences ne furent pas moins désastreuses ; car ce fut la victoire de l’Angleterre qui décida les puissances européennes, dont une foie déjà nous avions brisé la ligue, à se liguer de nouveau cnntre nous, et qui non-seulement nous brouilla avec la Porte, notre alliée séculaire, mais encore amena entre la Porte et la Russie une alliance monstrueuse, jusque-là réputée impossible , par suite de laquelle les troupes russes purent traverser l’Allemagne, et venir combattre nos armées en Suisse et en Italie, venir menacer nos frontières !...

Bonaparte n’entrevit-il aucune de ces éventualités? ou plutôt Bonaparte, qui a été toute sa vie , et surtout pendant la première moitié de sa carrière , un si sagace appréciateur de la portée des événements, ne calcula-t-il que trop bien les périls dont se chargeait l'horizon , et voulut-il, au lieu de s'abandonner au désespoir, après le coup de foudre qui venait d'éclater sur sa tête, en conjurer les effets le plus possible à force de courage, d'activité et d’énergie? Dans tous les cas, Bonaparte reçut avec un calme vraiment stoïque la nouvelle du désastre.

Ce fut, avons-nous dit, le 14 août, à quelque distance du village de Salahieh, presque sur les contins du désert de Syrie , et tandis que Bonaparte retournait au Caire, après avoir de nouveau atteint et culbuté Ibrahim, qu’il rencontra un aide de camp de Kléber, parti le 2 d’Alexandrie, et porteur d’un message de ce général , qui contenait le rapport ( rédigé par Ganteaume ) de la fatale bataille livrée la veille. Pendant la lecture de ce rapport il ne laissa percer sur son visage aucune des sensations douloureuses qui durent assaillir son esprit. Le rapport lu, il prit à part l’envoyé de Kléber, et lui demanda quelques détails de vive voix ; puis , comme s’il se

fût parlé à lui-roéme : — Nous n’avons plus de flotte, dit-il simplement... Eh bien, il nous faut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens. Et dans un billet qu’il se hâta d'adresser à Kléber, tant pour lui accuser réception de la fatale déjiéche que pour lui prescrire les mesures nécessitées par les circonstances : — Général, écrivait-il , voUd un événement qui va nous forcer à faire de plus grandes choses que nous ne comptions ; tenons-nous prêts.

Quel sang-froid! Quelle sublime impassibilité!... Aux lieu et place de Bonaparte , combien de chefs, apprenant la destruction de leurs vaisseaux, et se voyant prisonniers dans leur propre conu'éte, eussent accusé le sort, eussent nuté de la fortune! Mais Bonaparte n’était pas un chef vulgaire , Bonaparte était Iqiomme du destin, Bonaparte avait foi en son étoile , et se regardait comme un de ces élus que la Providence suscite à de certains intervalles pour diriger les nations dans des voies nouvelles. Bonaparte ne désespère donc ni de lui-même ni de ses compagnons d'armes; il voit sans épouvante l’Ëgypte mommtanément devenue un empire pour lui , une patrie pour eux ; peut-être même , peut-être éprouve-t-il une vague et secrète joie d’avoir à s’essayersur les bords du Nil au maniement de l’autorité suprême, et de pouvoir ainsi s'exercer au grand rôle quil espère tôt ou tard Jouer en Europe...

Bonaparte ne croit ni nécessaire , ni possible d’ailleurs, de cacher à ceux de ses généraux et de ses soldats qui l'ont accompagné dans la poursuite dqbrahim la désastreuse nouvelle qu’il vient de recevoir. Il la leur communique sans délai, sans précautions oratoires, et la tranquillité d’esprit avec laquelle il raconte la bataille d'Aboukir, le ton d’inspiré avec lequel il déroule ensuite l’avenir prospère et glorieux qui n’en attend pas moins les conquérants de l’Égypte, sufflsent à écarter des imaginations tout sinistre pressentiment. 'Tel est même, la croira-t.on, l’ascendant du général en chef sur ses troupes; telle est l'autorité de sa parole, que bientôt ofGciers et soldats considèrent avec indifférence la destruction de l’escadre, et n’ont plusqu’une tiède pitié pour ceux de nos marins qui

OOgIf

ont succombé, plus que des railleries pour ceux qui ont survécu.

Toutefois Bonaparte pense qu’il ne peut se hdter trop de regagner le Caire. Lui absent, ouels fâcheux effets la ca> tastrophe d’Anoukir aura sans doute produits sur les habitants de la capitale de l'Égypte et sur la partie de l’armée française* qu’il y a laissée ! Il n’emploie que trente-six heures à parcourir la distance qui sépare Salahieh delà capitale, et, comme il l’avait prévu, il y trouve, à son arrivée, les indigènes dans l'ivresse, lesFrançais dans la consternation. Mais l’effroi q'ue son retour inspire aux uns, la confiance extraordinaire que sa présence rend aux autres, vont promptement dissiper et ces joies et ces alarmes.

Au bout de quelques jours, l'ordre était rétabli, l’espérance était revenue ; mais il s’agissait de consolider cet état de choses. Il fallait d'ahord achever de détruire la funeste impression que l’anéantissement de notre armée navale avait produite sur les habitants de l’Égypte, et, dans ce but, remédier autant que possible aux conséquences immédiates de la désastreuse journée d’Aboukir, c’est-à-dire recomposer une petite escadre de guerre -, il fallait ensuite s’occuper activement de l’organisation administrative du pays, et, tout en poursuivant la conquête au sol, gagner les cœurs des indigènes. On va voir que Bonaparte ne faillit, soit comme sultan, soit comme général en chef, à aucune des nombreuses exigences de sa tâche.

A peine rentré au Caire, il écrivit au contre-amiral Ganteaume de prendre le commandement des débris de la Botte.

Dans le port d’Alexandrie se trouvaient encore deux vaisseaux de soixante-quatre, le Causse et te Dubois, quatre frégates, r Alceste, la Junon, ta Carrère, la Muiron, et un assez grand nombre d'autres petits bâtiments de guerre.

Ganteaume eut ordre de faire armer et approvisionner ces divers bâtiments, et de remplir au plus tôt les vides que présentaient l’état-major et l’équipage de chacun d’eux. Il dut aussi faire procéder à une sorte de sauvetage dans la rade d'Aboukir, d’où l’on retira en effet beaucoup de pièces d’artillerie, des munitions, des mâts, et d’autres pièces de

bois, qui furent promptement utilisés dans les arsenaux.

En meme temps, Bonaparte écrivait pour la seconde fois à Kléber de ne négliger aucune des mesures qui pourraient contribuer à la sûreté et a l.i tranquillité du pays où il commandait. Bonaparte lui indiquait différentes dispositions à prendre pour mettre la côte et les communications à l’abri des insultes, et surtout pour augmenter le système de defense du point le plus important, la place et le port d’Alexandrie. Kléber, âme si noble, cœur si intrépide , exécuta avec autant de zèle que d’habileté les instructions du général en chef. — « La « journéed’ Aboukir, lui répondait-il, n’a « produit chez le soldat qu'indignation

• et désir de vengeance. Quant à moi , « il m’importe peu où je dois vivre, où « je dois mourir, pourvu que je vive pour

• la gloire de nos amies et que je meure « ainsi que j’ai vécu. Comptez donc sur

• moi dans tout concours oe circonstan- « ces, ainsi que sur ceux à qui vous or- « donnerez de m’obéir. Vous m’écriviez « dans votre précédente lettre que nous

• aurions de grandes choses à faire; soit, ■ je prépare mes facultés... »

Le retour de Bonaparte au Caire coïncidait presque avec l’époque de la célébration annuelle d’une des plus grandes fêtes nationales de l’É^pte. Nous voulons parler de la fête du Nil. Le Nil est le bienfaiteur de la contrée; aussi, les habitants lui portent une vénération profonde, lui rendent une espèce de culte.

Pendant la durée de l’inondation le Nil s'introduit au Caire par un large canal; maisune digue iiiterditaufleuve l’entrée de ce canal jusqu’à ce que les eaux aient acquis la hauteur nécessaire pour qu’on puisse naviguer dans la ville ; on coupe alors la digue, et le jour destiné à cette opération est un jour de réjouissances.

Auparavant, on déclare quelle hauteur les eaux ont atteinte ; et lorsqu’on espère une abondante inondation la joie devient générale, car on doit compter sur une abondante récolte. C’est le 18 audt qui eliaque année ramène la pieuse cérémonie que la reconnaissance des Égyptiens célèbre depuis des siècles en mémoire des bienfaits du Nil.

Bonaparte n’était ' arrivé que de l’a- Tan^veille , et de graves soucis le préoc-

L’UMVKRS.

ciipaicnt. N’importe! il sait par eïpérieace que l'éclat des fêtes publiques présente un ressort qu’on peut souvent taire mouvoir avec succès; il assistera donc à celle qui se prépare; en y participant il en augmentera la pompe, et rendra cet liommage solennel à un usage non moins politinue que religieux. Quel meilleur moyen de se concilier les cœurs de la multitude, et en même temps de procurer à ses troupes une distraction salutaire !

Le 18, dès le matin, toute l’armée française prend les armes , et va se ranger,sur les bords du canal. Bientôt le général en chef s’y rend de son côté ; il marche à la tête de son état-major, et les principales autorités du pays l’accompagnent. En face de la digue s’élève un somptueux pavillon, sous lequel il se place avecle nouveau pacha du Caire; mais c’est lui, lui seul, qui présidé a la fête, dont le pacha lui abandonnetout l’honneur.Une loule immense est accourue; elle bat des mains, elle voit avec entbousiasme le favori de la vicloire et les braves de l'Occident prendre part à ses réjouissances. Au signal donné par Bonaparte, un cheik annonce l’élévation à laquelle le Nil est parvenu. Par un heureux hasard, l’élévation du fleuve se trouve être de vingt-cinq pieds, c’est-à-dire plus grande qu’elle n’a été depuis un siècle. La foule attribue cette espèce de miracle à la présence des Français: la foule se livre à des transports d’allégresse; et, dans les actions de grâces qu’on envoie vers le ciel se confondent les noms de Bonaparte et de Mahomet. Cependant, la lianeée du Nil a été précijiitée dans les flots, et voici qu’on travaille à rompre la digue. Au moment où le fleuve se précipite enlin , toute l’artillerie française retentit à la fois, etc’estalors un curieux spectacle que de voir les hommes et les enfants se plonger dans les eaux du Nil, comme sidrs propriétés particiilicrrment bientaisantes étaient attachées au bain de ce. jour-là. Les femmes y jettent des cheveux et des pièces d’étoifes , et, suivant la coutume, une flotille de barques s’élance vers le canal pour obtenir le prix destiné à celle qui pourra y pénétrer la

firemière. Bonaparte voulut décerner ui-même ce prix ; il voulut encore revêtir lui-niéme d’une pelisse blanche le

nakib-redjalt, fonctionnaire qui préside à la distribui:un des eaux, et d’une pelisse noire le mollah chargé de veiller à la conservation du Mékias , ainsi qu'on appelle un petit edilice qui renferme une colonne servant à mesurer la hauteur du fleuve. Bonaparte fie ensuite distribuer de copieuses aumônes; le soir, il Qt illuminer la ville, et la nuit s’écoula dans les festins.

La fête du Nil ramène à peu d’intervalle celle de Mahomet. Le vingtième jour du mois d’aodt passe, eu effet, aux yeux des sectateurs de la foi musulmane pour être l’anniversaire de la naissance du prophète, du législateur de l’Orient, ("était pour le nouveau sultan de l’Égypte une autre occasion non moins favorable d’asseoir son autorité sur le respect des traditions et des croyances de son peuple. Bonaparte ne la laissa point échapper. II arrêta que cette seconde fête serait célébrée au Caire avec plus de magnificence encore que la précédente; et pour atteindre ce but il s’efforça de mêler le faste furo|«îcn à la pompe orientale. Des distributions d’argent faites jiar ses ordres aux familles nécessiteuses, des proces.-ions de fidèles, des chœurs de danse et de musique, des parades militaires, dos feux d’artifice, des illuminations en verres de couleur et un somptueux repas servi incessamment depuis le lever jusqu’au coucher du soleil sur des tables qui se prolongeaient de rue en rue, marquèrent la journée du 20. En outre, Bonaparte, revêtu d’un splendide costume oriental , coiffé d’un turban, chaussé de babouches et accompagné de tous ses officiers généraux , se rendit a la mosquée principale, où étaient rassemblés une centaine de cheiks. Là , il s’assit parmi eux et comme eux, c'est-à-dire sur des coussins jetés à terre et les bras croisés; il récita avec eux les versets d’une espèce de litanie qui comprenait la vie de IMahnmet depuis sa naissance jusqu’à sa mort, balança comme eux le haut du corps , agita comme eux la tête, et édifia tout le saint collège par sa pieté. Bonaparte et son cortège allèrent ensuite présenter solennellement leurs félicitations au cheik El-Bekri, chef de la famille reconnue la première parmi les nombreux descendants du propneto, et qui avait été

le matin élu nakib-el-ascheraf ou chef quête, Bonaparte, non moins profond des shérifs du Caire. Bonaparte, pour politique que grand capitaine, visait par lui donner en quelque sorte l’investiture de tels moyens à gagner les esprits de la de cette haute dignité, voulut de ses multitude, etflattaitmomehtanémentles propres mains le revêtir d’une pelisse préjugés du pays, ils’occupaitencore d’y d'honneur; et non-seulement il accepta répandre un jour le bienlait des lumieavec tous les officiers qui l’accompa- res, et ne perdait de vue ni l’intérêt des gnaient un magnifique repas à l’orientale sciences et des arts, ni les promesses que ce personnage leur offrit , mais en- qu'avaient reçues de lui avant de quitter core il poussa pour sa part la condescen- la France les savants et les artistes qui acdance aux mœurs locales jusqu’à man- compagnaient l’expédition. Bonaparte, ger avec ses doigts. qui, on le sait, tenait à extrême honneur

Le général en chef, par sa conduite d’être membre de l’Institut national de pendant cette journée , se concilia tous France, et qui omettait rarement, deiescœurs. Le soir, tandis qu’il regagnait puis qu’il avait obtenu ce titre, de le l’hôtel du gouvernement, il s’entendit joindre à celui de générai en chef, alors saluer à chaque pas du nom d’Ali-Bona- même qu’il signait une proclamation à parte que le divan venait de lui décer- ses soldats , — Bonaparte décréta, le 31 ner; et jusqu’au lendemain une sorte août, lendemain de la fête du Prophète , de mélopée religieuse, appropriée à la la fondation du célèbrelostitutd’Égypte. circonstance et composée par les scheiks L’Institut d’Égypte, dans la pensée eux-mêmes pour remercier Allah d’avoir de son fondateur, devait , d’une part , conduit en Egypte Bonaparte et ses corn- travailler à introduire sur les bords du pagnons, ne cessa de retentir par la ville. Nil tous les progrès de la civilisation mo- « Allah, le grand Allah, chantait-on deme; il devait, de l’autre, rechercher,

• dans toutes les rues et sur toutes les étudier, publier tous les faits et docu-

« places, n’est plus irrité contre nous ! Il ments propres à éclaircir l’histoire des « a oublié nos fautes, assez punies d’ail- premiers Egyptiens ou à constater la > leurs par l’oppression des mameluks! somme de leurs connaissances. Or, la « Célébrons les miséricordes du grand docte compagnie a parfaitement rempli « Allah! sa double tâche. Non-seulement, en ef-

€ Qui a sauvé des dangers de la mer fet, elle a déposé dans ce berceau de « et de la fureur de ses ennemis le fa- l’antique civilisation les germes des « vori de la victoire? Qui a conduit sciences et des arts modernes, qui sem- « sains et saufs sur les rives du Nil les blent, cultivés maintenant paria puis-

• braves de l’Occident? Cest AWih, santé main de Méhémet-Ali, ranimer ■ grand Allah, qui n’est plus irrité con- de plus en plus le squelette du vieil em-

• tre nous. Célébrons les miséricordes pire des Pharaons ; mais encore elle a

• du grand Allah ! recueilli tous les matériaux qui ont servi

• Les beys mameluks avaient mis à l’édification si longue et si coûteuse

« leur confiance dans leurs chevaux; les du magnifique et impérissable raonu- < beys mameluks avaient rangé leur in- ment connu de tous les bibliophiles sous « fanterie en bataille; mais le favori de le nom de Grand Ouvrage d’Égypte. m la victoire,h\atête des braves de l'Oc- L’Institut d'Égypte se composa de « cidenl, a détruit l’infanterie et les che- quarante-huit membres, et fut , comme « vaux des mameluks. l'était alors celui de la mère patrie, divisé

« De même que les vapeurs qui s’é- en quatre classes ou sections : — scien- « lèvent le matin du Nil sont dissipées ces mathématiques, — sciences pbysi-

Çar les rayons du soleil , de même ques, — économie politique, — httéra- ’armée des mameluks a été dissipée ture et beaux-arts. Les principaux titu- « par les braves de l’Occident, parce laires furent pris dans la commission « que le grand Allah est maintenant ir- scientifique et artistique organisée dès • rité contre les mameluks, et que les Toulon, lesautres parmi lesofficiersd’ar- « braves de l’Occident sont la prunelle tillerie et d’état-major.

« droite du grand Allah!... » La classe des sciences mathématiques

Mais, tandis que, pour assurer sa con- compta entre autres membres : Au-

6' Livraison. (Égypte Fbançaisb ) 5

Dy VjOOglc

(Iréossy, Bonaparte, Costaz, Fourrier, Girard, I.ancret, Lepère, Leroi, Malus, Mon^, Nouet, Quesnot, Say ;

Celle de physique et d’histoire naturelle : Bcrlhollet , Champy , Conté, Delille, Descotils, Des^enetles, Doloniieu, Dubois, Geoffroy-Saint-Hilaire, Larrey, Savisny;

Celle d’économie politique : Bourienne, Caffarelli - Dufalga , Corancez, Desaix, Kléber, Gloutier, Poussielgue, Reynier, Suikowski, Sucy, Tallien ;

Enfin celle de littérature et beauxarts : Denon, Outertre, Norry, Parceval- Grand’maison, Redouté, Rigel, Venture, et le prêtre grec don Raphaël.

L’Institut d’Égypte fut doté de revenus considérables, et installé dans un des principaux palais du Caire laissés vacants par la fuite des beys. La grande salle du harem, au moyen de quelques changements, devint le lieu des séances. D'autres salles reçurent les presses d’imriinerie, la bibliothèque et les noinreuses machines, les nombreux instruments de physique, d'astronomie, de chimie, apportés de France. D'autres salles encore se remplirent successivement des curiosités du règne animal, du règne végétal et du règne minéral que

firésentait le pays. Enfin, derrière le paais était un vaste jardin qui donnait sur la campagne; on le transforma en un Jardin botanique, et l’on y éléva un observatoire.

L’Institut tint sa première séance le 24 août, et SC nomma un président, un vice-président, un secrétaire perpétuel.

A Itknige échut la présidence, à Bonaparte la vice- présidence seulement. A Fourrier fut donné le secrétariat.

A partir du 24, les séances de l'Institut eurent lieu tous les cinq jours, et furent publiques. De plus, Berthollet fit plusieurs fois par décade, au laboratoire de chimie, des expériences auxquelles chacun fut également libre d'assister. Les habitants du Caire vinrent en foule à ces assemblées, quand ils se furent convaincus que l’on n’y traitait d'aucune affaire religieuse; mais ils se persuadèrent alors que o'étaient des réunions d'alchimistes où l’on cherchait la pierre philosophale, et il fut presque impossible.de les tirer d’erreur.

Dre.-.ser un tableau comparatif des

mesures égyptiennes et des mesures françaises; composer un vocabulaire fran-

S is-arabe ; établir un triple calendrier yptien, cophte et européen ; rechercher les améliorations qu’on pourrait apporter au bien-être des habitants , soit par les puissantes ressourcesde la mécanique, soit par un système de canaux bien entendu , soit par des travaux à entreprendre sur le cours du Nil, soit par des procédés et des genres de culture à introduire sur ce sol si singulier et si différent de l’Europe; décider du meilleur mode de construction pour les moulins à eau et les moulins à vent, qui étaient alors toutà fuitinconnus aux Egyptiens; remplacer pour la fabrication de la bière le houblon qui manque à leur pays, et déterminer les lieux où la vigne aurait quelque chance de réussir; aviser au moyen de procurer de l'eau à la citadelle du Caire, au moyen de clariüet et de rafraichir l'eau du Nil, au moyen d’établir des puits sur les différents points du désert ; imaginer une manièred’utiliserles monceauxdedécombres et d’immondices dont le Caire et toutes les anciennes villes égyptiennes étaient embarrassées; découvrir en Égv'pte les matières sans lesquelles on ne peut fabriquer la poudre; frapper une monnaie ; enfin établir des hôpitaux et indiquer les mesures les plus ropres à prévenir ou à combattre le éaude la peste; tel est le programme des premières questions que Bonaparte soumitaux lumières del’Institut qu’il venait de fonder.

Plus tard , c’est-à-dire lorsque la conquête du sol fut à peu près achevée, et que les communications entre les diverses provinces devinrent plus faciles, les membres de l’Institut passèrent à un autre ordre de travaux. Parmi les ingénieurs, les uns s'occupèrent de lever unecartedétaillée de l’Égypte;les autres, d’en faire une description exacte; d'autres étudièrent la série de travaux à exécuter pour rendre 1e Nil navigable en toute saison ; d'autres, après que l’on eut retrouvé les vestiges de ce fameux canal de Suez par lequel la mer Rouge communiquait avec la Méditerranée, déterminèrent le nivellement et le tracé d’un canal nouveau. Les astronomes fixèrent la position géographique des principaux points du pays, et surtout celle des an-

ciens monuments, dans le but de réaccorder la géographie ancienne arec la géographie moderne. I.«s natura* listes dressèrent des tableaux de toutes les productions des trois règnes, et notèrent toutes les observations physiques, géologiques, météorologiques. Les antiquaires, fouillant au besoin le sol, entreprirent la recherche et l’examen de toutes les ruines <]ui pouvaient fournir de nouveaux renseignements à l'histoire.

De leur côté, les peintres et les dessinateurs recueillirent sur leurs toiles et leurs albums tout ce qui pouvait donner une idée des coutumes et des arts. Cest ainsi que, pendant toute la durée de l'expédition, nos savants associèrent leurs efforts à ceux de nos soldats; le zèle et la constance des uns devaient même porter de meilleurs fruitsque l’héroïsme des autres. Si, en effet, l’Egypte fut rapidement et facilement conquise par nos armes, la fortune toutefois ne nous accorda qu'une brève et inutile possession de cette belle contrée. Rien, au contraire,rien ne nous ravira jamais la gloire des conquêtes scientifiques que nos pères y ontaccomplies!...

Bonaparte s’occupa aussi , dans les derniers Jours du mois d’août, de maintenir en prospérité le riche commerce de l'Eg}’pte , qu’il comptait s’approprier peu à peu , et chercha non-seulement à conserver les relations déjà établies avec les contrées voisines, mais encore à en établir de nouvelles. Il voulut par exemple nommer lui-même l’émir-hadgi ou prince des pèlerins , officier que le pacha turc nommait annuellement pour commander et protéger la grande caravane de la Mecque. Ensuite, comme il avait déjà, un mois auparavant, écrit au shérif de cette ville sainte pour l’instruire de l’entrée des Français au Caire, et lui protester que ses intentions étaient de vivre dans la plus parfaite intelligence avec les sectateurs de la foi musulmane , il lui écrivit de nouveau pour l’informer de la nnfiiination de l’emir-hadgi, et le prier de faire connaître s’il désirait que la caravane d’Égypte fût escortée par des troupes françaises, ou seulement par un corps de cavaliers du pays. — • Dans

• tous les cas, ajoutait legénéral en chef,

• annoncez à tous les négociants et ' fidèles que les musulmans n’ont pas

< de meilleurs amis que nous, de même

« que les shérifs, les mollahs, les imans, ■ et tous ceux qui emploient leur temps « et leurs moyens à instruire le peuple, • n’ont pas de plus zélés protecteurs... « Bonaparte écrivit, en outre;, à tous les consuls français de la côte de Barbarie, pour qu’ils avertissent les beys que l’éniir-badgi était nommé, et que les caravanes pouvaient partir. Enfin, il écrivit au pacna de Saint-Jean-d'Acre et au pacha de Damas, pour les assurer des bonnes dispositions des Français envers la Sublime-Porte. Voici notamment la lettre qu’il adressa au pacha de Syrie, Achmet-Djezzar,dont le nom reparaîtra plus d'une fois dans notre récit :

• En venant en Égyple faire la girerre aux beys, j'ai entrepris une cliuse juste et conforme à les intérêts, puisqu'ilsctaient teseonemis. Je' ne suis point venu faire la guerre aux musulmans ; tu dois savoir que mon premier soin, en entrant à Malte , a été de mettre en liberté plus de deux mille Turcs , qui depuis plusieurs années gémissaient dans l'esclavage. En arrivant en Egypte, j'ai rassuré le peuple , protégé les muphtis , les imans et les mosquées; les pèlerins de la Mecque n’ont jamais été accueillis avec plus de soin et d’ainilié que je ne l'ai fait, et la fêle du Prophète vient d'ètre célébrée avec plus de splendeur que jamais. Je t'euvoie cette lettre par un oflicier qui le fera counaître de vive voix mon inlenlioa de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous rendant réciproquement Ions les services que peuvent exiger le commerce et le bien de tes États ; car les musulmans n'ont pas de plus grands amis que les Français.

- Jÿnd ; BoaspsaTK. •

Sur ces entrefaites , le 23 septembre 1798 (l" vendémiaire an VU) allait ramener le septième anniversaire de la fondation de la république française, et ce jour devait, comme les six années préta'dentes, être fêté dans toute l'étendue du territoire français. Bonaparte résolut de le célébrer aussi sur les bords du Nil, et voulut même, après avoir pris part aux fêtes des Égyptiens, rendre cette solennité nationale pour eux.

Il fit construire à grands frais un cirque immense sur la place Ezhekyeh, la plus vaste du Caire. Ce cirque était patriotiquement décoré de cent cinq colonnes, qui portaient chacune undrapeau, et

CS

SUT chaque drapeau se lisait le nom d’un • -des départements de la France, car la France d’alors, la France républicaine en comptait cent cinq , au lieu de quatre-vin^-cinq seulement que compte au* jourd'hui la France constitutionnelle.

Au milieu se dressait un colossal obélis* que à sept faces, entouré de sept autels antiques qui supportaient des trophées.

Sur les cinq premières faces de l’obélisue étaient inscrits les noms des soldats es cinq divisions d'infanterie de l’armée morts aans les combats précédents ; la sixième hce était consacra à la marine ; la septième, à l’état-major général , à la cavalerie et au génie. A l’entrée de la place s'élevait un arc de triomphe sur lequel était représentée la bataille des Pyramides, peinte en grisaille par le citoyen Rigaud, membre de la commission des sciences et des arts. Parmi diverses inscriptions arabes qui ornaient l'arc de triomphe, se trouvait la suivante : Il riy a d'autre Dieu que Dieu , et Mahomet ettsonprophéle. Comme on le voit, le rapprochement n’était pas heureux entre le tableau et l'inscription ; mais telles étaient les difDcuitésde la position de Bonaparte , qu’il devait flatter aussi bien les vaincus que les vainqueurs.

Le 33, à six heures du matin, toutes les troupes de la garnison du Caire se rendirent en armes et en grande tenue sur la place Ezbeky^.

A sept heures , wnaparte lui-méme , entouré de ses aides de camp , suivi par tous les g^éraux présents au Caire, par les olliciers de l'état-major, par les chefs des différentes administrations, par les membres de l’Institut et par ceux de la commission des sciences et des arts ; accompagné également par les membres du divan du ^ire , par les députations des divans de chaque provinci, par les agas et autres officiers de la police urt»ine-, Bonaparte, disons-nous, parut sur la place, et sa présence fut annoncée par des salves d’artillerie. Parvenu au pied de l'ob^isque, il prit la parole pour adresser aux soldats cette singulière et grande allocution où était retracée leur commune et merveilleuse histoire :

« Compagnons 1

• Nous céiébrona le premier jour d« l'an VU de la républùpie.

« n y a cinq ans, l'indépendance dn peuple français élait menacée; mais vous prilrs Toulon : ce fut le présage de la ruine de nos ennemis.

• Va an après, vous battiez les Autricbieiia à Dego.

« L’aimée suivanle, vous étiez sur le sommet des Alpes.

« Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-George.

• L’an passé , vous étiez aux sources de la Drave et de l’Isonzo, de retour de l'Allemagne.

« Qui eût dit alors que vous seriez aujourd’hui sur les bords du Nil , an centre de l'ancien continent?

« Depuis l’Anglais, ociébre dans les arts et le conuneroe, jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez tes regards du monde.

« Compagnons! votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce que voua avez fait et de l’opinion que l’on a de vous. Vous mourrez avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cet obélisque , ou TOUS retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de l’admiration de tous les peuples.

« Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l’Euro|ie, nous avons été l’objet perpétud des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour , quarante millions de citoyens célèbrent l’ère des gouveroements représentatifs, quarante millions de citoyens pensent i vous. Tous disent : • C'est à leurs travaux, < i leur sang que nous devrons la paix géiié- « raie > le repos , la prospérité du commerce « et les bieonits de la liberté civile I... •

Après ce di8Coars,souvent interrompu par les acclamations des soldats , Bonaparte fit exécuter des évolutions et des exercices à feu.

Puis, un détachement, envoyé à cet effet, alla planter le drapeau tricolore sur la plus haute des Pyramides de Giseh.

Un banquet de deux cents couverts , auquel furent conviés les principauxehefs civilsou religieux et les notables habitants de la capitale, suivit immédiatement cette première partie de la fête. Il eut lieu dans une des salles du palais qu'habitait Bonaparte; cette salle avait été, pour la circonstance , pavoisée de drapeaux aux couleurs françaises et musulmanes. On voyait même le bonnet rouge et le croissant surmonter côte à côte des trophées d’armes, et les tables de la De-

eîaration des droits de l’homme fieurer enrichir la France d’ane colonie qui, deparmidesexemplairesduCoran. Leiestin puis la découverte des deux Indes, pré* tut servi à la française, et fort godtédes sentait tant d'avantages à celle des puiseonvives indigènes, qui trouvèrent nos ta- sances européennes qui pourrait s’en blesetnoschaises, nos fourchettes etnos assurer la possession. Mais cette gloire couteaux beaucoup plus commodes qu’on lui était-elle réservée ? Aval t-i I à sa disn'aurait pu s’y attendre. Nos vins ne position les ressourcesmatérielles nécesfurent pas moins favorablement accueil- saires pour achever la conquête de l’Élis que nos usages, et provoquèrent une gypte 7 Son armée ne serait-elle pas inrepartie souvent citée.— Depuis bientôt sumiante, maintenant que, selon toute deux mois que je suis au milieu de probabilité, il ne pourrait ni accroître ni vous, que vous ai-je appris qui vous pa- même entretenir son efliectif ? Où recruraùaete p/ut ufi/e 7 demandait Bonaparte ter, en effet, de nouveaux soldats pour n un cheik placé près de lui. — Ce que remplir les vides que les combats et les vous nous ave% appris de plus utile , maladies avaient déjà laissés dans les répliqua le cheik, moitié riant, moitié rangs, vides encore peu nombreux il est sérieux , c'est de boire en mangeant, vrai, mais qui néanmoins augmentaient L’habitude des Arabes est, en effet, de ne chaque jour? C’était là une des plus cruelboire qu’après qu’ils ont fini de manger, les perplexités du jeune général. Eh Au nanquet succédèrent des courses bien I Nelson se chargea du soin de l’en à pied et à cheval, et nous ne devons pas tirer.

omettre de consigner que le premier prix L’Égypte était peu connue alors, et les de la course équestre fut gagné par un Anglais eux-mêmes s’imaginaient que , .mimai français appartenant au citoyen dussions-nous y avoir facilement raison Sucy , commissaire ordonnateur en chef des mameluks , c'était un pays dans lede l'armée expéditionnaire. quel nous allions mourir de toutes sor-

Lorsque vint lesoir, toute la place s'il- tes de besoins. Us le croyaient d’autant lumina , ainsi que les colonnes, l'obélis- mieux, que vers la fin de juillet leurs croique et l’arc de triomphe. A huit heures sières avaient arrêté un petit bâtiment en tira un brillant feu d’artifice. Suivi- français pssant de Rosette à Toulon, rentdes danses et des farandoles. Enfin, et charge de la correspondance. Or, les une dernière salve d’artillerie termina lettres de nos soldats , les premières la fête, qui n’avait cessé d’offrir aux qu’ils écrivaient en France depuis le dé- Egyptiens un spectacle entièrement nou- part de l’expédition , contenaient, presveau pour eux. que toutes, les doléances les plus vives

D’après l'ordre de Bonaparte etpar les sur les privations et les fatigues qu’ils soins ne Kléber, lel*' vennéroiairenefut avaient eu à souffrir pendant la traverpas célébré moins pompeusement à sée du désert. Ces lettres mentionnaient Alexandrie. Lestroupes qui formaient la notamment le manque absolu de pain, garnison de cette ville furent réunies et De tels détails confirmèrent les Anglais passées en revue autour de la colonne de dans leur opinion, et ils crurent aggra- Fompée, sur laquelle on planta le pavil- ver nos emlrârras en augmentant le nomion tricolore ; on pavoisa les vaisseaux et bre des bouches que nous avions à nourles autres bâtiments du port, et l’ai- rir. Conséquemment, avant de quitter guille de Qéopatre resta illuminée toute la baie d’Aboukir, ils débarquèrent à la nuit... Alexandrie tous les matelots et soldats

Par suite du désastre d’Aboukir , par de marine appartenant aux divers équisuitede la destruction de l’escadre qui pages de ceux d’entre nos vaisseaux qu'ils devait retourner en Europe chercher un avaient capturés. On pense si Bonaparte second convoi de troupes, Bonaparte se accueillit avec joie ces renforts inattenverrait-il obligé de renoncer aux gigan- dus ! Mais , pour n’avoir pas réussi , la tesques projets qu’il avait;concus et dont ruse des Anglais n'en était pas moins l’Égypte ne devait être que fe premier de bonne guerre ; au contraire , ils comtbéâtre ? Lui-même n’osait s’interroger mirent , quelques jours plus tard , et sans a ce sujet. Du moins il y aurait encore plus de bruit, la plus indigne violation quelque gloire, pensait Bonaparte, à du droit des gens. Quarante bâtiments

oogic

napolitains qui avaient lait partie de notre convoi sollicitèrent et obtinrent du commandant d’Alexandrie la permission de retourner chez eux : Nelson les arrêta. Nelson retira les équipages et mit le feu aux bâtiments ; puis, au lieu de garder ces guipages prisonuiers, les renvova aussi a terre. Or, qu’en résultat-il? C’est que, soit Italiens, soit Français , les équipages de tous les autres bâtiments du convoi virent qu’ils n’avaient plus de ressources que dans le succès de l’expédition , et prirent bravement leur parti de rester en Égypte.

Parmi ces dix à douze mille marins, Bonaparte en ehoisitdeux mille des meilleurs , et les distribua sur une petite escadre de djerraes, qu’il fit rassembler sur le Nil , et qui dès lors appuya utilement les troupes de terre dans leurs diverses expéditions le long du Qeuve. Il en prit deux mille autres dont il forma une légion nautiaue , laquelle fut placée sous les ordres uu capitaine de fr&ate Martinet, cantonnée aux environs (Tu fort d’Aboukir, et destinée spécialement à garder cette partie de la côte , où les descentes ennemies étaient plus à craindre que partout ailleurs. Avec le reste, ilcompléta les différents corps d’artillerie, d’infanterie et de cavalerie. Il commença aussi dès cette époque, et non sans succès, à admettre dans les rangs de l’armée des esclaves de seize à vingt-quatre ans , de toutes tes races asiatiques et africaines établies en Égypte. Les nègres du Darfour, entre autres, devinrent d’excellents soldats. EnBn, il créa un régiment d’une arme toute nouvelle , un régiment de droniadairesou chameaux à deux bosses.

Les hoinines de ce nouveau corps, assis deux à deux et dos à dos sur chaque dromadaire, pouvaient, grâce à la force et à la vitesse de cet animai , faire vingtcinq à trente lieues d’une seule traite. Ils turent souvent très-utiles pour donner la chasse aux Bédouins, dont les ban- <tes étaient toqjours prêtes à s’élancer hors du désert qui enveloppe la vallée du Nil et à gêner la marche de nos troupes.

En effet, les opérations militaires n’étaient pas interrompues. D’une part, il restait à soumettre l’Egypte-Supérieure et même plusieurs provinces de l’Égypte-Moyenne. De l’autre , il s’en

fallait beaucoup que les provinces déjà soumises acceptassent patiemment la loi de la conquête.

Nous avons dit qu’après la bataille des Pyramides Mourad s’était retiré snr la limite du Faïoum, province que forme un élargissement de la vallée du Nil entre le Caire et l’Oasis de Jupiter Ammon , et qui dépend de l’Égypte-Moyenne , mais touche â l’Égypte-Supérieure. Pendant près d’un mois , Desaix , campé à Gizeh, avait dd se borner à contenir le bey ; pendant près d’un mois , Bonaparte , a peine installé au Caire, semblait avoir craint de disposer des forces dont Desaix avait besoin pour prendre l’offensive, et surtout de se priver des services d’un de ses meilleurs lieutenants. Enfin, le 23 août, Desaix put partir à la tête d’environ trois mille combattants; mais Mourad avait su mettre à profit l’intervalle de repos qui venait de lui être laissé. Nonseulement il avait rallié autour de lui trois ou quatre mille des mameluks (|ui avaient survécu à leur première défaite et qui n’avaient pas accompagné Ibrahim en Syrie , mais encore il s’était renforcé de plusieurs tribus de Bédouins accourues pour faire cause commune avec les vaincus ; et, grâce à ces renforts, son armée ne comptait pas moins d’une douzaine de mille hommes. Il avait son camp nu village de Behneseh , village situé a égale distauce à peu près des villes de Benisouf et de Minich, et àl’entrée du canal de Ju.ssef, qui porte les eaux du Nil dans le Faïoum. Sur le canal même, étaient les nombreuses djermes qui portaient ses provisions; mais ses bâtiments de uerre avaient remonté le fleuve jusqu’au elà de Minieh.

Desaix embarqua moitié de ses troupes ; l’autre moitié longea la rive gauche du Nil, malgré l’inondation qui était alors dans sa plus grande crue , et qui obligea souvent nos soldats à marcher dans l’eau jusqu’à la ceinture. La division arriva ainsi le 26 à Benisouf, et le 28 à Behneseh; mais Mourad n’avait point osé l'attendre. Au premier bruit de rapproche des Français, Mourad avait prononcé sa retraite vers l’intérieur du Faïoum. Même il s’était tant hâté, qu’une partie de ses approvisionnements n’avait encore pu le suivre , et qu’une quarantaine de barques chargées de

ÉGYPTE FRANÇAISE. 7t

grains et de tournes tombèrent au pouvoir de la division française.

Desaix n’hésita point à chercher son adversaire ; mais le pays où Mourad venait de s'engager est d'un accès si difûcile, à cause du grand nombre de canaux et de lacs (ju'on y rencontre, que plus de cinq semaines s’écoulèrent avant que nos troupes trouvassent la trace de l'ennemi. Ce ne fut que le 4 octobre, et après avoir, non sans tr extrêmes fatigues, par* couru déjà dans presque toute sa longueur le canal de Jussef , qu’elles aperçurent pour la première fois un détachement de l’armee du bey. Cent cinquante mameluks et autant d’Arabes occupaient le village de Bankiah, d'où ils furent aisément délogés.

Le lendemains, vers midi, la division, que le général avait ce jour-là fait embarquer tout entière pour qu’elle n’eût point à cheminer alternativement dans l’eau ou dans les sables, vit apparaître sur la rive droite du canal, lequel, dans cette partie, passe sur la lisière même du désert, un corps de six cents mameluks, qui rangés en bon ordre se disposaient à fairefeu sur notre flottille. Débarquer en cet endroit était impossible, à cause des inondations ; mais Desaix fit rétrograder les bâtiments d'une derai-lieue. Toutes les troupes, moins deux ou trois cents hommes à qui la garde des bâtiments resta confiée, descendirent alors à terre, se formèrent eu un clin d'œil , et soutenues par deux pièces de canon attelées qu'on débarqua aussi , marchèrent aux mameluks. Ceux-ci se retirèrent bientôt, mais avec lenteur, ét en essayant de riposter au feu de notre avant-garde, non en faisant selon leur habitude' volteface pour charger. Le soir, la division fraut^ise bivouaqua dans le désert.

Le 6, elle se remit en marche avant le jour, et la flottille suivit malgré les vents contraires. Au lever du soleil , on aperçut legrosdel'arméeennemierangée sur des liauteurs parallèles au Nil. Desaix s’élança sur-le-champ pour la déposter; il y parvint, mais apres une résistance assez vive, et put voir Mourad aller se reformer sur une longue ligne , au milieu de la plaine qui s'étendait derrière les hauteurs. A cette vue, et se rappelant la tactique employée avec tant de succès à Chébréiss et aux Pyramides , Desaix forma

le gros de ses troupes en carré; puis s’éclairant par deux pelotons d’environ deux cents hommes chacun , formés dans le même ordre , et qui soutenaient , l’un devant, l’autre derrière, deux autres pelotons de tirailleurs , il marcha de nouveau à la rencontre de Mourad, qui semblait vouloir Tattendre. Arrivés a quatre ou cinq cents pas du centre ennemi , les Français firent halte pour se reposer et se rafraîchir on instant, car ils marchaient depuis trois heures ; ils purent alors apercevoir Mourad assis sur le devant de sa tente , parmi ses lieutenants et les principaux officiers desa maison. Après dix minutes de repos, la division française se remit en mouvement au pas de charge; mais les mameluks n’osèrent point attendre le choc. Ils se replièrent après avoir reçu plusieurs coups de canon, perdu quelques hommes et quelques chevaux , et l'on marcha inutilement à leur poursuite tout le reste de la journée.

Le 7, an contraire, Desaix, à son extrême surprise , vit les mameluks venir à lui. C’était, en effet, une ruse de Mourad , qui voulait attirer les Français dans le desert, pour les éloigner de leur flottille et de leurs provisions; mais Desaix avait trop d’expérience pour ne pas pénétrer le dessein de son adversaire.

Desaix repoussa donc les mameluks, puis se rapprocha du canal, afin de couvrirsa flottille. L’ennemi ne tarda point à reparaître en poussant de grandes clameurs ; mais le feu des petits pelotons suffit pour le tenir à distance respectueuse. Dans loule.scese.scarmouches, nous n’avions eu qu'une dizaine de blessés ; Mourad comptait au moins cinquante morts.

Le 8, de grand matin, nos soldats, qui avaient consommé leurs vivres pendant les deux journées précédentes , en prirent sur les bâtiments pour deux autres jours , et se remirent gaiement en route. Ils venaient d’apprendre que Mourad .se retranchait au village de Sédiman, qu’il avait rassemblé là toutes ses ressources , tous les Arabes dévoués à sa cause, et que, fort de quatre ou cinq mille chevaux , Il accepterait la bataille si elle lui était offerte. Desaix, de son côté, ne demandait pas mieux que d'aller la lui offrir.

Le pays où est situé Sédiman présente

iinesuccfssion de monticules irréguliers.

Aussi une vallée profonde séparait-elle les deux partis. I>es Français s’avancèrent dans le même ordre à peu près qu'ils avaient déjà adopté pour la journée du 6 , c’est-à-dire formant un carré principal , que flanquaient deux autres carrés plus petits. Après deux heures environ de marche, ils virent la cavalerie ennemie galoper vers eux au son d’une musique barbare; ils la virent en un clin d’oeil les envelopper de toutes parts; mais ils conservèrent le plus grand sang-froid. Desaix voulut leur recommander de ne faire feu qu’à vingt as. — A dix, général, répondirent ces raves ; nout ne tirerons pas avant.

Les boulets et la mitraille éloignèrent les mameluks des fronts du ^rand carré; mais ils se ruèrent successivement sur les deux petits, et d’abord sur celui de droite. Un feu trop court et trop lent les y reçoit. Trop nombreux d’ailleurs pour être arrêtés dans leur charge, ils arrivent jusque sur les baïonnettes. Us ne peuvent toutefois franchir cette barrière d'acier, et les balles du second et du troisième rang les foudroient, tandis que les baïonnettes du premier éventrent leurs chevaux; mais ils jettent alors sur leurs adversaires fusils, tromblons, haches, pistolets, masses d’armes, et jusqu’à leurs sabres , jusqu’à leurs poignards. Douze de nos soldats sont atteints par ces projectiles d’un nouveau genre et succombent; trente et plus sont blessés grièvement, et les mameluks pénétrent enCn dans le carré. Mais cet avantage va leur coûter cher. Cinquante li’entre eux mordent bientôt la poussière, et les fantassins français, que le canon du carré principal ai'le à se dégager, rentrent dans ce carré non-seulement avec leurs blesses et leurs morts , mais avec les dépouilles des riches cavaliers ennemis qui sont demeurés sur le terrain.

Les mameluks fondent ensuite sur le petit carré de gauche; mais une fusillade plus prompte et mieux nourrie que ne l'avait été celle du carré de droite les acl'ueille et les repousse au premier choc. Mourad vient alors se mettre à leur tête , les groupe en une seule masse, et les conduit sur un même front du carré principal. On l’attend à bout portant , et

Mourad lui-niéme, l'intrépide Mourad recule. Plusieurs foisil revient àla charge; mais, à chaque nouvelle tentative, un feu meurtrier l’arrête et l’oblige à plier.

EnQn , il rassemble sa troupe, et se retire à l’écart... Est-ce une retraite définitive? Abandonne-t-il déjà la partie?

Non , il ne veut que démasquer une batterie de huit pièces qui est disposée sur les retranchements du village. Le canon ne tarde pas a faire brèche dans la muraille d’hommes que la cavalerie n’a pu ébranler. Un moment encore, et voici que Mourad y pénètre... Mais Desaix , par un de ces élans qui sont le propre des grands capitaines , échappe à une inévitable destruction et saisit la victoire. Il fait battre la charge, il court aux retranchements, il enieve la terrible batterie, et la tourne contre les mameluks qui. n’ont point le temps de s’imposer a une attaque aussi rapide que la foudre. Les Arabes se dispersent, Mourad et ses cavaliers s’enfuient à toute bride dans le désert.

L’Égypte n’avait point encore vu d’action si chaude , si meurtrière ; et ce qui surtout rend remarquable le succès obtenu par nos soldats, c’est que les troupes de Mourad étaient quatre fois au moins plus nombreuses que celles de Desaix. Notre perte ne s'éleva , malgré ce désavantage , qu’à une vingtaine de morts. Au contraire, plus de trois cents mameluks restèrent sur le champ de bataille , et Mourad emmena un plus grand nombre de blessés. EnGn , les cadavres de cinq ou six cents chevaux jonchaient la plaine.

Tontefois , cette défaite fut loin d’abattre le bey. A un mois de là , il soulevait encore les Arabes , et venait tenter de surprendre la garnison française de Medinet. Il fut encore battu dans cette nouvelle rencontre, et l’expérience qu’il faisait pour la quatrième fois de l’irrésistible intrépidité des soldats français le décida à ne plus se mesurer franchement avec eux. Il résolut de s'en tenir désormais à les harceler, de fuir quand il serait pressé trop vivement, et de ne se laisser jamais approcher assez pour être contraint d’engager une lutte désavantageuse. En outre, il vit les Arabes de r Egypte- Moyenne se séparer de sa cause, et dut, renonçant aux fertiles provinces

du Faïoum, porter la guerre dans l’Égypte-Supérieure, où Uesaix se disposa

a le poursuivre

Tandis gue Desaix et sa rolonne opéraient si filorieusement , d'autres généraux et d'autres divisions de l'arinée luttaient contre les diflicultés de la tâche la plus ingrate. Cette tâche , c'était de réprimer des tentatives de révolte qui éclataient sur tous les points du Delta , et qui Tenaient à chaque instant démontrer que les habitants de l’Égypte, quoique esclaves, quoique sujets d'une théocratie, n’étaient pas aussi disposésqu’on l'aurait pu croire à supporter le frein salutaire d’une législation européenne. Rien n’est plus dinicile , en effet, que de substituer l’obéissance à l’asservissement. L’esclavage a ses fanatiques, de même me la liberté. Le règne des lois offense l'un, de même que l’arbitraire offense l’autre. Le Coran , ce code de la servitude , réprouvait d’ailleurs comme infidèles les nouveaux législateurs. Le grand mot i' indépendance, jusque-là ineonmi en Orient , sonnait donc mal aux oreilles des Égyptiens, qui, sectateurs de l’islamisme, confondaient comme tels la soumission due au chef de l’État ou 9 ses représentants avec le respect commandé par les croyances religieuses. Si encore ils eussent pu reconnaître en quoi ils étaient devenus moins dé-

Îiendants! Mais ils prétendaient n’avoir ait que changer de inattres, et trouvaient que, pourétre entouréede certaines formes républicaines , la domination francise n’était nullement préférable au despotisme avoué des mameluks. Bonaparte avait beau vanter en toute occasion, beau pratiquer même, autant que possible, la modération et la tolérance, il avait dd cependant fonder une administration régulière, établir un système régulier de contributions, et, qui plus est, pour subvenir aux besoins de son armée , adopter un certain nombre de mesures purement fiscales. Obéir pour obéir, et surtout payer pour payer, mieux valait , suivant les Égyptiens, que ce fût à des chefs de leur pays et de leur religion qu’à des étrangers et à des infidèles. De là des refus d’impêt et des révoltes continuelles. Les Arabes et les fellahs, excités sans doute par les émissaires de Motirad et d'ibrahim, ne cessaient de

courir aux armes, de renouveler leurs tentativesde soulèvement, etd’attirer sur eux les rigiieur.s de l’autorité française. En vain les généraux Menou etMarmont dans la province de Rosette, en vain les généraux Vial et Andréossy dans les provinces de Charkieh et de Mansourah, en vain les généraux Murat et Lauusse dans celles de Menzaieh et de Damiette , étaient-ils toujours à la tête de colonnes mobiles pour courir aux révoltés et les battre, pour fusiller les meneurs, pour livrer aux flammes les villages : la rébellion était comme cette hydre de la fable dont les cent têtes se reproduisaient au fur et à mesure qu’elles tombaient sous le fer d’Hercule.Ùn instant comprimée , la rébellion renaissait l’instant d’après de chaque goutte de sang répandu et des cendres de chaque village incendié; elle exerçait la patience bien plus que la valeur de nos troupes, et les exténuait de fatigue sans leur rapporter aucune gloire.

A peu près renfermée dans le Delta durant les mois d’août et de septembre , l’insurrection gagna en octobre l’Égypte- Moyenne,et nous allons lavoir, malgré la présence de Bonaparte, malgré le prestige attaché au nom et à la personne du général en chef , éclater terrible au milieu même du Caire.

CUAPITRE VI.

SOHMAtHB ; KèVOLVe DD CAIRE, — SéviRE- ■ERT CnATléE PAR BONAPARTE, — ET SUI- VIE d'une TRANqUILUTé PROFONDE, DONT IL PROFITE POUR DOTER lA CAPITALE DE L'é- CTPTE D'éTARLISSEBENIS DE TOUT GENRE. — IL VA EXPLORER LES RESTES OU CANAL DE SUEZ, ET BANQUE DE PéRIR E.NCLOUTI DANS LA BER ROUGE. — PREBltRES NOUVELLES DF. PRANCE. — BARIFESTE PAR LEQUEL LE DIRECTOIRE A JUSTIFIÉ L’EIPÉDITION D'É.

GTPTE AUX VEUX DES PUISSANCES éTRANGÉ..

RES. — EFFET BERVEII.LEUX QU'eLLE A D’a-

rord produit dans toute l’europe, —

A PEU PRÈS EFFACÉ ENSUITE PAR LA NOU- VELLE OU DÉSASTRE O'aBOUEIR. — DÉCLA- RATION DE GUERRE DE LA PORTE. — FIR- BAN DO CRAND-8EICNEUR. — RAISONS QUI OBUCENT BONAPARTE A POSTER SES ARBES EN STRIE. — BARCRE VICTORIEUSE DF. DE- SAIX DANS l’ÉGTPTE-SUPÉRIEURE. — INS- CRIPTION PRANÇAISE DANS l’iLE DE PUILÉ.

Depuis deux mois qu’il était entré au Caire, Bonaparte, nous l’avons vu, n'a-

vait rien négligé pour obtenir la confiance des principaux habitants, pour paralyser au sein de cette immense capitale les intrigues non-seulement deMourad et d'ibrahim, mais encore celles des Turcs et des Anglais, et surtout pour v combattre lesd’eifets des furibondes d^ clamations de la plupart des ministres de la religion mahométane. Il consultait sur les moindres intérêts de la cité le divan u'il avait établi, et s'empressaitde faire roit à toutes les dema ndes utiles, à toutes les réclamations fondées que formulait cette assemblée municipale. Il respectait lui-même les usages civils et religieux, et avait imposé un semblable respect à tous ses compagnons. EnfiR, il avait déjà créé un assez grand nombre d’établissements publics dont les avantages se révélaient de jour en jour. Le général en chef s’était ainsi concilié l’estime et l’affection des personnages les plus considérables, qui, dans leur reconnaissance, lui avaient, on se le rappelle, décerné le nom d’Ali. Ce nom, qui est , on le sait, celui du gendre et successeur de Mahomet, leur avait paru exprimer le mieux l’idée qu’ils avaient conçue du caractère et des nautes qualités dû vainqueur des mameluks.

Mais, si tels étaient les sentiments que la partie la plus riche et la plus éclairée de la population du Caire éprouvait à l'égard de Bonaparte, si même la plupart des habitants se prêtaient de bonne grâce au recouvrement des impôts, beaucoup s’en fallait que les chefs du culte et les austères sectateurs de l'islainisine partageassent cette bonne volonté et cet enthousiasme. Au lieu de regardercomme un bienfait la protection que le jeune général accordait aux musulmans , ils ne voulaient y voir qu'une honte pour eux , et traitaient de profanation insultante le rôle que Bonaparte s'attribuait quelquefois dans les cérémonies religieuses. Les ennemis de la France, c'est-àdire les beys dépossédés d’une part, les agents de la Turquie et ceux de l’Angleterre de l’autre , trouvèrent donc parmi ces fanatiques des instruments dociles de leur haine et de leurs machinations. Suivant l’usage , les dernières classes du peuple accueillirent d’une oreille complaisante les discours séditieux et les provocations au désordre. L'esprit d’insurrec-

tion se propagea' comme le feu d’un incendie , et bientôt les meneurs , pour jeter le masque, pour lever l’étendard de la révolte , n’attendirent plus qu’une occasion favorable. Malheureusement cette occasion leur fut offerte par les Français eux-mêmes.

Les conquérants n’avaient point trouvé dans les revenus de l’Égypte les ressources financières qu’ils espéraient. Surtout, la cessation ou du moins le ralentissement du commerce extérieur, les trésors emportés par les mameluks, la méfiance générale, quoique dissimulée, des propriétaires et des négociants, avaient fait disparaître la presque totalité du numéraire dans un pays où, en temps habituel, il était plutôt rare qu’abondant , et où toutes les impositions légales s'acquittaient en nature. Cependant, il fallait de l’argent pour subvenir aux besoins des troupes, il fallait de l’argent pour leur payer la solde. Comment tirer les espèces monnayées du fond des coffres où elles se cachaient? Recourrait-on à la voie des avanies, c’est-à-dire aux taxations arbitraires imposées de temps eu temps par les beys et recueillies par eux les armes à la main ? Quel expédient n’eôt été préférable à des mesures si vexatoires et dont il importait d’effacer jusqu’au souvenir? Un instant, le citoven Poussielgue, administrateur général des finances de l’armée expéditionnaire, se flatta d’avoir tourné l’obstacle, et crut que, sans recourir aux mêmes violences que les mameluks, il allait, comme eux, puiser à mains pleines dans la bourse des liabitants. Mais combien ne s'abusait-il pas!

En Égypte, comme dans presque toutes les contrées de l'Orient où règne un despotisme absolu , la plupart des propri«és ne sont que des concessions temporaires du gouvernement. Si le titulaire vientà mourir, elles sont, au caprice du maître, retirées ou renouvelées. Que fit donc Poussielgue? Poussielgue persuada au général en chef d’introduire en Égypte le droit d'enregistrement, de soumettre à une révision sévère toutes les concessions dont il vient d’être parlé, et défaire enregistrer, moyennant finance, tous les actes confirmatifs. Or, ce moyen fiscal, tout à fait nouveau en Orient, ‘fut regardé comme une avanie déguisée et

souleva une immense réprobation, au Caire notamment, qui, comme les autres capitales, était la résidence habituelle de presque tous les grands propriétaires. Les mêmes hommes qui n'avaient voulu , par amour de la tranquillité, accéder à aucune trame tant qu’ils avaient cru que leurs biens seraient respectés par les Français, ne surentpas plus tôt leurs intérêts compromis, qu’ils unirent leurs ressentiments et leurs efforts à ceux des ennemis de la France. De leur côté , les ministres du culte', voyant les dispositions haineuses qu’ils avaient depuis longtemps entretenues parmi les rangs inférieurs de la populace gagner enlin les hautes classes, jugèrent qu'il était temps de mettre en jeu l’énergique ressort de la religion. Les mosquées retentirent dès lorsue prédications fanatiques, la révolte fut déchirée sainte de par Dieu et le Prophète, et bientôt, à jour dit, le peuple entier de la capitale de l’Égypte se leva comme un seul huinine pour secouer un joug réputé plus odieux encore que celui des beys.

Le 21 octobre, dès l’aube, de tumultueux attroupements se formèrent dans les différents auartiers du Caire , et le divan s’asseibbla. Il était à peine assemblé qu’une foule considérable Gt invasion dans la salle où il siégeait, et le somma d’avoir à se rendre près du général en chef et à obtenir le rapport de l'arrêté relatif au droit d’enregistrement. Puis, au lieu d’en rester là, au lieu d’attendre l’issue de cette démarche régulière, la multitude, s’exaltant à voir ses flots grossir de minute en minute, crut qu’elle serait assez forte pour lutter contre les Français et débarrasser la ville d’une poignce d’hommes qu’elle regardait comme d’iulSmes oppresseurs. Se Gant à la faiblesse numérique de la garnison et à réioignement des divers postes qu’elle occupait , les bandes de révoltés se partagèrent la ville, en parcoururent toutes les rues à la fois, et, chemin faisant, massacrèrent nonseulement tous ceux denos compatriotes qu’elles rencontraient, mais tous les habitants même soupçonnés d’étre leurs partisans. La maison habitée par le général du génie Caffarelli-Dufalga fut investie et livrée au pillage. Fort heuteosement Caffarelli-Dufalga lui-même

était sorti de grand matin pour aller avec Bonaparte et pre.sque tous les ofGciers de l’état-major visiter l’Ile de Rodah, où il était question d’installer plusieurs services militaires ; mais deux ingénieurs des ponts et chaussées , les citoyens Thévenot et Duval, se trouvaient dans la maison de Caffarelli au moment où les révoltés s’y présentèrent, et, n’écoutant que leur courage, voulurent, avec les dome.stiques du général, tenir tête aux assaillants. Hélas! que pouvaient quelques hommes contre une masse de furieux ? Les portes ont bientôt volé en éclat. Les deux ingénieurs et leurs auxiliaires , forcés de chambre en chambre, ne peuvent enfln éviter la mort, et sont mis en pièces. Dans le même temps, une autre nande se portait contre l’hôtel que Bonaparte avait donné aux membres de l’Institut et à ceux de la commission des sciences et des arts pour tenir leurs séances. Obligés de comattre pour leur vie dans cet asile ordinairement consacré à leurs études , nos savants et nos artistes prirent les armes, se barricadèrent, et, dignes comiiagnons de nos soldats , montrèrent une fois de plus que le savoir et les talents libéraux s’allient fort bien à la râleur et à l’intrépidité. Suppléant au nombre par la présence d’esprit, ils se défendirent avec tant d’opiniâtreté que l’attaque dirigée contre eux ne put obtenir aucun succès. Ce fut le soir seulement que des troupes envoyée^ à leur secours les délivrèrentdel’espècedcsiégequ’ils avaient soutenu pendant toute la journée.

Le général Dupuy, commandant du Caire , avait été instruit de bonne heure des rassemblements formés par la populace. Moins alarmé qu’il n'aurait dil l’être par de semblables démonstrations, il s’était contenté d’abord de lancer quelques patrouilles contre les séditieux; mais apprenant, par les rapports qui survenaient detous côtés, queles groupes ne se dissipaient pas et que l’insurrection prenait un caractère de plus en plus grave, il quitte son hôtel, envoie à la trente-deuxième demi-brigade, casernée dans les environs , l’ordre de se tenir prête à marcher, et se dirige, escorté par un simple piquet de dragons, vers fa v/f/e des morts, c’est-à-dire vers le grand cimetière, où se trouvait, disait-on, uu

L’umvEn&

(les attroupements les plus considérahles. Une foule immense obstruait la plupart des rues, et nombre d’habitants tiraient du haut de leurs maisons sur le général franuis et sur son escorte, ou les ac(»iblaient de pierres. Néanmoins, chassant et dissipant à coups de sabre tout ce qui se présentait devant eux, Dupuy et ses dragons étaient parvenus au quartier des Francs , et ils allaient entrer dans la rue des Vénitiens, lorsqu’ils se voient arrêtés par des groupes de plus en plus compacts, qui paraissent vouloir leur disputer vivement le passage. Emporté par sa bravoure , et dédaignant trop peut-être le genre d'ennemis qu’il avait à combattre, Dupuy ordonne aux dragons de le suivre, et se précipite avec eux sur les groupes, sans attendre l’arrivée de rinfanterie, dont lefeneûtété nécessaire pour ébranler préalablement les masses profondes qu’il s’agissait de traverser. Au premier choc, les factieux reculent ; mais bientôt ils se reportent en avant, et entourent Dupuy, qui tombe couvert de blessures. Les dragons parviennent, il est vrai, à éloigner la foule, à relever Dupuy, à l’emporter dans la maison de Junot, laquelle était peu distante ; mais le malheureux général expire quelques minutes après.

En un instant la nouvelle de la mort de Dupuy (rircule dans les divers quartiers de la ville , et lui suscite des vengeurs. Le canon d’alarme résonne, et le général Bon prend le commandement des troupes (uii se rassemblent de toutes parts. Bientôt de forts détachements d'infanterie, dirigés dans les rues principales, font sur tes rebelles un feu aussi vif que meurtrier. Mais les balles ne les atteignent pas tous, et quinze mille d’entre eux, longtemps chassés, longtemps poursuivis la baïonnette dans les reins, finissent par trouver un refuge dans la grande mosquée El-Azhar, s’y barricadent, jurent de s’y défendre jusqu’à la mort, et voient leur nombre incessamment grossir, car du haut des minarets de la mosquée les imans et les mollahs ne cessent d’appeler à la vengeance commune les habitants qui n’ont point encore osé prendre parti contre les Français.

D'un autre côté, les Arabes du désert.

qui ont été sans doute avertis de l’insurrection, s’avancent jusque sous les murs de la capitale, et cherchent à y pénétrer pour se joindre aux factieux , profiter du désordre, et se livrer au pillage.

Cependant des exprès sont partis pour nie de Rodah, et Bonaparte a été instruit de la révolte du Caire. Il s’est hâté d’accourir, mais vaiuement s’est-il présenté à deux des portes de la ville. Il a rencontré à ces deux portes des rassemblements si formidables, qu’il n’a pu, malgré le canon d’alarme qui de minute en minute l’avertit combien sa prteence serait nécessaire, songerun seul instant à lutter contre les factieux avec sa faible escorte et à se frayer un chemin par le fer. Plus heureux devant une troisième porte, il a enfin réussi à franchir l’enceinte des murs du Caire , mais pour trouver les communications interrompues entre les différents quartiers. Les rétablira été son premier soin. Il a ensuitefait mettre plusieurs canons en batterie au débouché de chacune des principales rues sur les places; mais ces dispositions préliminaires ont pris beaucoup de temps , et elles étaient à peine achevées à la chute du jour.

Les troupes françaises passèrent la nuit sous les armes. Pourtant, la majeure partie des révolté , selon l’usage général des Orientaux de ne rien entreprendre après le coucher du soleil, s'étaient retirés dans leurs maisons, et ceux même qui occupaient la grancle mosquée avaient interrompu leur feu. Cette espèce de suspension d’hostilités dura jusqu’au lendemain ; mais le lendemain 32, dès le crépuscule, les révoltés du Caire se réunirent de nouveau , et maîtres qu’ils étaient de plusieurs des issues de la ville, en facilitèrent l’accès aux insurgés du dehors. Le Caire pullula alors de Bédouins et de paysans, armés les uns de bâtons, les autres de piques ou de sabres , d’autres de poignards ou même de fusils. Mais, pendant la nuit, Bona-

fiarte s’était rois en mesure de repousser es nouvelles attaques des factieux. Informé qu'ils avaient encore choisi la ville des morts pour quartier général, il y envoya une colonne d’infanterie qui tailla en pièces tous ceux qui ne purent on ne voulurent pas fuir. Chaque grande rue devint aussi le théâtre d’un car-

KGYPTE

nage non moins sanglant. A l'entrée de chacune de ces mes, se trouvaient une compagnie de grenadiers, et, comme nous l'avons dit , une batterie de canons ou d’obusiers. I^es révoltés, comprenant bien que s’aventurer dans les voies principales serait s’exposer à une mort certaine, imaginèrent de se glisser, par les ruelles les plus désertes, par les jardins et par les cours, jusque dans les maisons qui formaient les angles des places, puis, de là, se mirent à tirer sur nos grenadiers et nos pièces. Mais nos braves coururent à chaque maison d’où pleuvaient les balles, en défoncèrent la porte à coups de hache, et chassant dans la rue tous les hommes que la maison renfermait, les obligèrent à essuyer le feu des pièces en même temps qu ils les fusillaient eux-mémes des postes dont ils venaient de s’emparer.

Tandis que la révolte , ainsi châtiée à l’intérieur du Caire, voyait ses adhérents les plus fanatiques grossir le nombre des cadavres qui jonchaient la ville, ou bien perdre courage et abandonner la partie, les généraux Alexandre Dumas et Lannes battaient la campagne environnante avec des détachements de cavalerie, pourchassaient et sabraient les bandes de Bédouins et de fellahs qui, entrées le matin dans la capitale, se hâtaient maintenant d'en sortir , et ne faisaient pas meilleur accueil à celles qui accouraient encore de toutes parts pour y pénétrer.

Les insurgés, cependant, demeuraient maîtres de la grande mosquée El-Azhar, et paraissaient vouloir tenir jusqu’à la dernière extrémité dans ce poste tormidable. Toutes les issues de l’écliGce étaient barricadées, toutes étaient soigneusement gardées. S’y introduire autrement que de vive force, autrement que par une suite d’assauts , ne semblait pas possible; on s’exposait même à perdre beaucoup de monde sans avoir aucune certitude de succès. Bonaparte ne voulut donc pas courir les chances d’une attaque en règle; et comme d’ailleurs il avait découvert un moyen plus prompt et plus sûr d’en finir , c’est ce moyen qu’il employa. Il ordonne au général d’artillerie Dommartin d’aller établir sur le revers du Mokatan, chaîne de hauteurs qui domine le Caire et au pied de laquelle est bâtie la citadelle.

Page 1