FRANÇAISE
des batteries qui foudroieront le dernier asile de la révolte. Toutefois, pendant que cet ordre s’exécute, Bonaparte, à plusieurs reprises, envoie des parlementaires, qu’il a soin de prendre parmi les principaux habitants restés lidèles, offrir aux révoltés un pardon généreux a’ils consentent à mettre bas les armes. Mais une telle preuve de clémence ne leur parait qu’un aveu de faiblesse, et se fiant à leur supériorité numérique, ils refusent toutes les propositions qui leur sont faites. Bonaparte se voit donc réduit à user de tous ses moyens militaires contre des hommes si résolus.
Des colonnes de grenadiers s’avancent par les rues qui conduisent à la grande mosquée, et cernent l’édifice de manière à ce que nul n’en puisse sortir. Le général Dommartin démasque alors ses batteries, le commandant de la citadelle fait également jouer les siennes, et bientât une grêle de bombes, de boulets , d'obus , tombe sur la mosquée et sur les maisons d’alentour. En même temps la nature semble se déclarer pour Bonaparte. Par un phénomène très-rare en Egypte, le ciel, généralement si pur, s’est couvert de nuiiges au moment où le feu a commencé, et le tonnerre mêle sa bruyante voix à celle de l’artillerie française. Cette bizarre coïncidence parut rmpressionner vivement l’esprit superstitieux des Egyptiens, et contribua peutêtre plus que tous les efforts de nos troupes à rétablir la tranquillité dans les autres parties de la ville.
Le bombardement eut bientôt fait de si grands ravages sur le point spécial où il était dirigé, que, la même, en se voyant menacés d'être ensevelis sous les décombres, les révoltés faiblirent dans leur résolution. A leur tour, ils envoyèrent une députation supplier le favori delà victoire, et lui promettre pour Tavenir une soumission exemplaire. Mais cette résipisi%nce était trop tardive , et dans l’opinion de Bonaparte un chMiment sevère pouvait seul lui garantir lesfuturesdispositionsdes rebelles, f^out avez refusé mon pardon lorsque je vous toffrais, répondit-il aux envoyés ; maintenant l’heure de la vengeance a sonné, f^ous avez commencé, c'est à moi de finir. — Lorsque cette dure réponse leur eut été transmise , les malheureux qui
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occupaient la grande mosquée résolurent de chercher dans leur désespoir une dernière chance de salut. Ils essayèrent une sortie, et tâchèrent de se faire jour les armes à la main; mais, accueillis par les baïonnettes de nos grenadiers, ils ne trouvèrent que la mort. Alors les chefs, sedévouant pour la multitude que leurs perfides conseils avaient égarée , s’avancèrent sans armes vers rtos soldats, et implorèrent leur pitié par les démonstrations les plus pressantes. La nuit tombait, et le sang n’avait déjà que trop coulé. Bonaparte, satisfait de voir la révolte s’avouer vaincue dans son dernier repaire , ordonna d’épargner les suppliants , fit cesser le feu, et reçut a merci tout ce qui restait encore d'insurgés.
Le 23 , l’ordre était parfaitement rétabli au Caire, mais la rumeur publique désignait onze cheiks ou gens de loi comme les principaux instigateurs des désordres qui avaient ensanglanté la capitale pendant les deux Jours précédents. Bonaparte porta la peine de mort contre ces onze individus, les fit fusiller sur la place Ezbekyeh , et confisqua tous leurs biens , meubles et immeubles, au profit de la république française. De plus, comme parmi eux se trouvait un des membres du divan national , Bonaparte prononça la dissolution de cette assemblée , déclara le Caire en état de siège, et imposa aux habitants une contribution extraordinaire de plusieurs millions.
Le 24 , les deux proclamations suivantes se lisaient sur tous les murs de la capitale :
Les cnciES de i.x ville du Caire adx Dabi- TASTS des PrOVISCES DE L’EcTPTE.
n Que Dieu et sou prophcle éloiguent de vous , ô babitaiils des pruvïiiccs, l'esprit d’iiisubordiualiuu! Que Dieu et son prophète vous préservent du coulaet des merhanis I
rt Sacbez que les méebants viennent d’exciler les plus graves désordres dans la ville du Caire, qu'ils ont mis la désunion entre les troupes françaises et les sujets de la Sublime- Porte, et orcasioniié ainsi la mort d un grand nombre de musulmans. Mais la main bienfaisante et invisible de Dieu a promptement apaisé la sédition, et par nos instances auprès du général eo chef Bonaparte les malheurs qui devaient suivre la révolte ont été arrêtés. Ûonaparte a empêche ses troupes de brûler
la ville et de la piller, car il est sage, bienfaisant, miséricordieux , et saus lui les habitants du Caire n'existeraient plus.
< Gardez-vous doue , si vous voulez que la tranquillité et la sécurité ne fuient pas le seuil de vos demeures , gardez-vous de devenir des fauteurs de désordre; n’écoulez point les propos des méchanis ; n'entrez point dam les complots des factieux ; ne toyez point du nombre de ces insensés qui ne savent point prévoir les conséquences ; rap|ielez-vous toujours que Dieu dispose à son gré des empires, et que sa volonté seule dirige les événements.
• Tous les fauteurs des désordres du Caire ont péri , et celte capitale eo a été beureusement délivrée.
« C’est pourquoi nous vous conjurom de ne pas aller à votre tour vous jeter dans le précipice; occupez-vous plutôt de gagner honnêtement votre vie et d’accomplir les devoirs qui vous sont imposés par votre religion, C’eiM relie sainte religion qui nous ordonne de vous doimer les prcseuls conseils... «
Les cems de loi de la ville do Caire AD EBOPLE D’Egypte.
• Égypliem I Habitants des villes et des villages 1 Arabes et Fellahs! sachez qii’lbrahim et Moiirad envoient sans cesse leurs émissaires prêcher parmi uoiis la révolte , mais qu’ils ont la malice et la perfidie de vouloir nous persuader que ces émissaires viennent de la part du sultan des sultans ou de celle de ses visirs.
« Si vous cherchez la raison de ce mensonge politique, vous la trouverez dans leur dépit et leur rage de voir que nous n'avom pas voulu qiiitier, pour les suivre, notre patrie et nos familles. Ils ne songent qu’à semer la méfiance et le désordre entre nous et l’armée française. Peu leur importe que l’Égypte soit bouleversée et que tous les Égyptiens soient anéantis, pourvu qu’ils se vengent de l'anéantissement de leur puissance ! Mais si en effet les prédicateurs de révolte étaient envoyés par le sultan des siiltam, ne nous montreraientils pas des gages authentiques de leur mission ?...
a Peuple d’Égypte! lu n'ignores pas que de tout temps les Français ont été, parmi les diverses nations européennes , les seuls amis des musulmans etde l'islamisme, les seuls ennemis des idolâtres et de leurs superstitions. Ils sont encore les fidèles alliés de notre seigneur et maître ; ils sont encore prêts à lui doiiuer des témoignages de leur affection et à le secourir au besoin. Ils n’aimeut que ceux qui l’aiment, et sont les ennemis de ses ennemis. De là, leur haine mortelle contre les Russes, qui méditent la prise de Conslanlinople et qui
rmploient tous 1rs moyens que l'astuce leur suggère pour envahir le pays de l'islamisine ; niais l'attachement des Français. pour la Subliine-l'orte, et les puissants secours qu’ils lui donneront, confondront les mauvais desseins des Russes, qui désireraient s’emparer de Sainte- Sophie et des autres temples voués au culte du vrai Dieu , pour en faire des églises consacrées sus profanes exercices de leur perverse croyance ; mais, s’il plaît au ciel , la France aidera notre seigneur et maître à conquérir la Russie et à exterminer la race maudite des Russes.
«Nous t’invitons, peuple d’Égypte, k ne former ni servir aucun projet de désordre, de sédition, de révolte. Ne cherche point à nuire aux troupes françaises. Le résultat d’une conduite cuntruirc à nos conseils attirerait sur toi la ruine et la murt. N’écoute donc ni les discours des mécliants ni les perfides insinuations de CCS factieux qui ne se plaisent que dans les excès et les crimes; tu aurais trop lieu de t’en repentir.
• N’oublie pas non plus, si tu veux trouver le repos et la sécurité au milieu de ta famille et au sein de ta patrie, qu'il faut acquitter les droits et les impôts que tu dois au gouvernement. Le général en chef Bonaparte nousa promit de ne jamais inquiéter personne dans l’exetcice de l’islamisme, et de ne rien faire contre ses saintes lois, il nous a également promis d'alléger le plus tôt possible les charges qui pèsent sur toi , de diminuer les inqiàts, et d’abolir les droits arbitraires qu'a inventés la tyrannie.
« Cesse donc, peuple d’Égypte, de fonder aucun espoir sur Ibrahim ou sur Mourad , et mets toute ta confiance en celui qui a créé les humains, en celui qui donne et ôte les empires. Le plut religieux des prophètes a dit : La sédition est endormie; maudit soit gui la réveillera I •
Ces (Jeux proclamations, que Bonaparte rédigea probablement lui-méme et u'il lit signer par les principaux gens P lui et les principaux cbeiks du Caire , furent imprimées en arabe, au moyen des presse.s et des (uiractères que l'expédition avait apportés, et noii-seulemeiit afUcliées, comme nous l’avons dit, dans les rues de la capitale, mais encore répandues à un nombre immense d’exemplaires dans toute l'Égypte. Partout elles produisirent le meilleur effet.
Sans doute la révolte du Caire fit de trop nombreuses victimes, puisqu’elle coata la vie à cinq ou six mille Egyptiens, et, perte encore plus regrettable,
à trois ou quatre cents Franc’ais; mais tout ce sang du moins ne fut pas inutilement versé. Bonaparte tira ae sa victoire un avantage précieux : celui de laisser dans l'esprit des indigènes et, particulièrement (les habitants de la capitale, une idée si terrible des moyens répressifs dont il pouvait disposer, que la tentative du 20 octobre ne se renouvela point pendant tout le temps qu’il passa enexire sur les rives du Nil.
Le général d’Estaing, qui remplaça le général Dupuy dans le commandement du Caire, se'montra actif, vigilant, sévère sans rigueur, et une confiance mutuelle tarda peu à renaître entre les habitants et nos soldats. Le soin qu’avait d'ailleurs pris Bonaparte de ne faire peser sa vengeance que sur les grands coupables , lui ramena bientôt l'alTection delà multitude, qui parut se repentir d’avoir trop facilement cédé à de perfides insinuations. Des sympathies de plus en lus vives, obtenues non moins par la onne discipline des troupes que par la modération du général en chef, entourèrent dès lors les Français, et leur permirent de poursuivre activement le cours des travaux et des créations de toute sorte qui devaient signaler leur séjour en Égypte.
Déjà, par les soins de Bonaparte, les places d'Alexandrie, de Rosette et de Damiette avaient été mises en bon état de defense, et semblaient à l’abri de toutes les attaques qui pouvaient être dirigées contre elles, tant du côté de la mer que du côté de la terre. Après la révolte du Caire, le général en chef sentit qu'il y avait urgence à doter aussi cette capitale d'un système de fortifications qui pôt à l’avenir la préserver nonseule.'iient des entreprises du dehors, mais des suites de quelque autre tentative intérieure. D'une part donc, les ouvrages de la citadelle reçurent des augmentations considérables; de l'autre, la construction de cinq nouveaux forts, qui tous les cinq dominèrent la ville, et dont un s'éleva sur l’emplacement d’où les batteries du général Dommartin avaient bombardé la grande mosquée Ël-Azhar, fut décidée , commencée, promptement achevée. De plus , on abattit dans la ville même tous les obstacles qui gênaient la communication des différents
quartiers, la circulation des voies principales , et l'accès ou l'issue des grandes places. C'est dire qu’on supprima tout d’abord les portes qui existaient aux deux extrémité de presque toutes les rues et qui se fermaient chaque soir.
Puis, on relia le Caire à Boulacg par une excellente chaussée, garnie de fossés et de parapets, et supérieure au niveau des plus hautes inondations du Nil. Un pont de bateaux fut établi entre la rive droite du fleuve et l’tle de Rodah. Un deuxième pont volant vint réunir l'ile deGizeh à la rive droite. Enfin le village même de Gizeh fut entouré d'une bonne muraille crénelée qui le mettait à l’abri d’un coup de main.
L’exécution de ces travaux purement militaires n’entrava ni la marche de l’industrie, ni la création des nombreux établissements civils qui fournissent à la paix et à la guerre elle-même les mille ressources dont elles ont besoin.
On construisit au Caire des moulins à eau et des moulins' à vent, qui donnèrent d’aitssi belle farine qu’en France. On y multiplia les fours, et le pain nonseulement devint dès lors aussi commun qu’il avait été rare auparavant, mais se mangea aussi bon qu’à Paris.
On fonda sur le bord du canal de Rodah, à un quart de lieue du Caire, un hospice capable de recevoir cinq cents malades, et dans lequel chaque malade aurait son lit, ou plutôt son panier. Comme en effet l'É^pte manque de bois , on imagina de suppléer aux couchettes par de grandes mannes d’osier dans lesquelles on plaçait des matelas de coton ou de laine et des sommiers de paille de blé ou de paille de mais. En peu de temps cet hospice fut abondamment fourni de toutes les choses nécessaire.s. Puis on fonda, dans l’üe même de Rodah , un lazaret magnifique , où les lois sanitaires les plus rigoureuses furent mises en vigueur à la première apparition de la peste.
Alexandrie, Rosette, Damiette, eurent plus tard, comme le Caire, leurs moulins à farine et leurs fours à pain , leur hôpital et leur lazaret ; des salpêtrières et des moulins à poudre furent pareillement établis sur divers points ; mais le Caire, à titre de capitale, conserva un grand nombre de privilé^.
T.e Caire posséda , sous le nom de Lycée de la patrie , un collège consacré à l’éducation des enfants du sexe masculin nés en Égypte de parents français.
Le Caire posséda un hôtel de la monnaie. On y frappa une innombrable quantité de médiru, et ce fut une opération avantageuse , car elle rapportait au trésor plus de soixante pour cent. Le médin , appelé encore para , avait depuis longtemps cours dans le pays.
C’est une petite pièce de cuivre dans laquelle entre un atome d’argent, et qui vaut environ deux centimes. Elle est ronde, large seulement comme un trèspetit pain à cacheter, et en même temps si mince , qu’on ne s’expose pas à les compter au vent, qui les disperserait.
Les marcliands égyptiens ne serrent iamais leurs médins ailleurs que dans leur bouche , et souvent ils en portent ainsi cent cinquante, deux cents même, sans qu’on s’en aperçoive à leur voix , sans qu’ils en soient gênés pour boire ou pour manger. Rien , dans les premiers temps, ne semblait si drôle à nos soldats que de les leur voir cracher dans leurs mains chaque fois qu’ils avaient à rendre de la monnaie. Les médins circulaient non-seulement en Égypte, mais encore en Afrique et dans les déserts de l’Arabie, et loin de présenter l’inconvénient ordinaire des pièces de cuivre , loin de gêner les transactions ou dé nuire au change, y aidaient beaucoup.
Le Caire posséda deux journaux, l’un de science et de littérature, sous le titre de Décade égyptienne, l’autre de politique, sous celui üeCourrier d Egypte.
Le Caire posséda un théâtre.
Le Caire posséda de vastes ateliers de serrurerie, u’armurerie , de menuiserie , de corderie , de charronnage et de charpente.
Le Caire posséda des fonderies, des fourneaux à réverbère, des usines et des manufactures en tous genres , d’où sortirent des canons , des boulets , de l’acier, des sabres, des instruments d’optique et de mathématiques, des draps, des toiles vernies, du carton, du papier, enfin presque tous les produits des arts de l’Europe.
Le Caire , dès qu’on ii’y manqua plus d» objets de première nécessité , vit le
Digi!' r. n n
luxe s'introduire dans ses murs. On eut des lits , des tables , des chaises , des meubles de toute sorte; on eut du linge et des bottes de maroquin ; on eut des gobelets et des couverts d'argent; on eut m^me de la vaisselle plate, que sa légèreté rendait fort portative et par conséquent fort commode. La vaisselle A\\edecha$se, dont plus tard l’empereur se servit dans ses campagnes, fut fabriuée d'après celle qu'il avait rapportée 'Égypte.
Après les orfèvres, vinrent les passementiers, vinrent les brodeurs; et les Égyptiens, qui semblent doués du génie de l'imitation, ne tardèrent pas a surpasser nos propres ouvriers dans ces diverses branches d’industrie. Ils réussirent notamment à fondre en argent des boutons d'uniforme aux armes de la république, et à les souffler en or avec la plus grande perfection.
On devine que les ofliciers seuls de l’armée .«e permirent les meubles à l’européenne, le beau linge et les bottes fines, l’argenterie et la vaisselle plate, les broderies et les galons ; mais, à défaut des recherches du luxe, les simples soldats eurent toutes les douceurs du bien-être.
I.e climat de l'Égypte est soumis à d’extrêmes variations de température.
Du moins, autant les journées sont chaudes et même brûlantes , autant les nuits sont fraiehes et même froides.
Dans l’nprès-midi la chaleur devenait tellement forte, qu’ofliciers et soldats éprouvaient un égal besoin de faire la sieste ; ou si les exigences du service les obligeaientà braver les ardeurs du soleil, ils se trouvaient bientôt les uns et les autres dans un tel état de transpiration, ue la teinture de leurs habits en était écomposée. Au contraire , on grelottait souvent de trois à quatre heures du matin. Ronaparte était le seul qui parût ne souffrir ni du chaud ni du froid, le seul qui ne se laissât point aller, en dehors delà nuit, à quelques instants de sommeil. Toujours on le voyait vêtu comme à Paris, toujours il portait son uniforme boutonné du haut en bas , et c'était à peine si de temps en temps une goutte de sueur venait mouiller son visage.
Jamais non plus on ne le vit jeter un manteau sur ses épaules. Cependant,
0* lÀvrahon. (Égyptk rnAJiÇAisr.
comme toute l'armée n’avait pas ce tempérament de fer, le général en chef ne obligea rien pour lui alléger les inconvénients du climat et la maintenir en aussi bonne santé que possible.
On habilla toutes les troupes en toile de coton bleu, on leur donna une coiffure de maroquin noir, on y ajouta une chaude capote , en étoffe 'de laine du pays, qu'elles mettaient la nuit, et à nulle époque elles n'avaient été aussi commodément équipées.
Les soldats recevaient d’ailleurs pour nourriture un pain excellent, de la viande , du riz , des légumes secs , et du café avec un peu de sucre pour remplacer les boissons spiritueuses, alors inconnues en Égypte.
Les distractions ne leur manquaient
fioint. Moyennant quelques paras, ils ouaient pour toute une journée un de ces ânes superbes si nombreux en Écypte , et se donnaient tantôt le plaisir de galoper dans les rues de la capitale pour y heurter se.s graves habitants qui ne vont jamais qu’au pas , tantôt celui de visiter les campagnes environnantes; ou bien, ils allaient passer leurs heures de loisir au Tivoli du Caire. C'était un établissement créé à l’instar de celui de même nom qui florissait alors à Paris.
Des entrepreneurs avaient aisément persuadé au général en chef de mettre à leur disposition le palais d’un bey et son iardin; puis, autant que les res'sources locales le leur permettaient, ils y avaient rassemblé toutes les delices qui d'ordinaire constituent ces sortes de paradis terrestres. On y trouvait des salles de jeu et de billard, un cabinet de lecture et des promenades variées, un café, un salon de restaurateur, un orchestre de danse, des concerts, des illuminations, des feux d'artifice , enOn les mille agréments et divertissements qui attirent lu foule dans les jardins publics des capitales de l'Europe.
Bien nourris, bien vêtus, bien logés, bien soignés quand ils étaient malades, et pouvant s'amuser à peu de frais , que manquait-il à nos soldats pour s’estimer parfaitement heureux en Egypte? Deux choses : recevoir de temps eii temps des lettres de leurs familles , et n’être pas tenus à tant de re.spert envers les femmes du pays. Mais, depuis qu’on avait
quitté Toulon, on était presque sans nouvelles de France, et la plus extrême réserve était commandée à l'égard du beau sexe. Ce qui surtout taquinait nos soldats.c’étaitdenepasmémeaperceyoir un seul visage féminin, ear les Egyptiennes allaient toujours voilées, ou, si par hasard on les surprenait sans leur voile, elles se hâtaient de se cacher la tête dans la longue chemise de coton bleu qui formait tout leur habillement, au risque de montrer le reste de leur corps.
Dans les derniers jours de décembre, Bonaparte , qui a pu en deux mois, grâce au calme dont la révolte du Caire a été suivie, prendre toutes les mesures, exécuter tous les travaux , fonder tous les établissements, oi^aniser toutes les créations, accomplir tous les prodiges qui viennent d’être énumérés ; Bonaparte, qui a pu en deux mois, grâce au bon vouloir que lui ont eii6n montré les habitants, transformer la capitale de l’Egypte , ville si monotone lorsqu’il y entrait naguère avec ses troupes , ville alors vassale de l’Europe et deTAsie pour le commerce et les arts , en une cité acti ve , industrieuse, commerçante, et qui va maintenant pouvoir se suffire à ellemême; Bonaparte, disons-nous, se propose d’aller sur les lieux résoudre le problème de la jonction de la mer Rouge avec la mer Méditerranée, et rechercher lui-même les vestiges de ce canal fameux de Suez , qui , commencé dès le règne de Sésostris le Grand, continué sous les Pharaons ses successeurs et sous les rois perses qui conquirent et gouvernèrent plusieurs fois TÉgypte, ne fut achevé cependant que sous la dynastie des Ptolémées. Le souvenir gigantesque de la grandeur des premiers rois de l’Egj pte ne peut dormir dans la tête d’un homme qui , en débattant un traité de paix dans une petite ville du Frioul vénitien , avait rêvé l’envahissement de l’Inde [lar le golfe Arabique. Il tient donc à vérifier par ses yeux ce récit de la vieille histoire. Mais, toujours habile et prévoyant, il veut, avant de partir pourSuez, ne laisser derrière lui aucune trace de la révolte qu'il a punie, et en signe de réconciliation il va rendre an peuple égvpiien son gouvernement national.
Parmi les habitants de la capitaleet de ses provinces , il en choisit soixante dont il
forme un divan nouveau, et le gouvernement militaire disparaît.
La réorganisation du divan d’Égypte eut lieu le 25 décembre et fut annoncée aux habitants du Caire par la proclamation qu’on va lire :
« Habitants du Caire ,
« Des hommes pervers avaient égaré une partie d'entre vous; ils ont péri. Dieu m'a ordonné d'être clément et miséricordieux pour le peuple; j’ai été clément et miséricordieux envers vous.
V J'ai été fàchérontrc vousde votre révolte; je vous ai privés pendant deux mois de votre divan; mais aujourd’hui je vous le restitue : votre houne conduite efTace la tache de votre révolte.
• Shérifs, ulémas, orateurs des mosquées, faites bien connaître au peuple que ceux qui de gaieté decœur se déclareraient mes ennemis n'auront de refuge ni dans ce monde ni dans l'autre. T aurait-il un homme assez aveugle pour ne pas voir que le destin lui-nième dirige toutes mes opérations? T aurait-il quelqu'un assez incrédule pour révoquer en doute que tout dans ce vaste univers est soimis à l'empire du destin ?
« Faites connaître au peuple que, depuisque le monde est monde, il était écrit qu’après avoir détruit les ennemis de l'islamisme , fait abattre les croix, je viendrais remplir la tâche qui m'a été imposée. Faites voir au peuple que dans le saint livre du Coran, daiu plus de vingi passages , ce qui arrive a été prévu, et ce qui arrivera est également expliqué.
cc Que ceux que la crainte seule de nos armes empêche de nous maudire changent; car en faisant au ciel des voeux contre nous ils sulliciteut leur condamnation : que lesvraii croyants fassent des voeux pour la prospérité de nos armes.
« Je pourrais demander à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son cœur; car je sais tout, même ce que vous n'avez dit à personne. Mais un jour viendra que tout le monde verra avec évidence que je suis conduit par des ordres supérieurs , et que tous les efforts humains ne peuvent rien contre moi. Heureux ceux qui , de bonne foi , sont les premiers à se mettre avec moi 1
R signé, BonxexRTE. »
Iæ même joar, 25 décembre, Bonaparte se mit en route pour Suez. On sait que Suez est une petite ville avec port située sur la côte septentrionale de. la mer Rouge, à vingt-cinq lieues environ
ÉGY1>TE FRAKÇAISE.
du Caire, à même ilislance de la Sléditcrranée. Le désert qui l'environne était peuplé de tribus assez nombreuses et assez redoutables pour que les caravanes qui se rendaient à la Mecque fussent obligées de leur payer un droit de passage. Ces mêmes tribus avaient inquiété plus d'une fois nos généraux jusque dans la province de Cnarkieh, et, quoique rudement repoussées chaque fois, elles continuaient encore leurs excursions sur la lisière de la vallée du Nil. La possession du port de Suez intéressait tant la réussite des vastes desseins que Bonapar'le méditait sur l’Inde, qu’il avait, depuis plus d'un mois déjà, envoyé une assez forte colonne s’emparer de ce point important et tenir en échec les Arabes d’alentour, üaus le courant de novembre, le général Bon était parti pour Suez avec deux bataillons de la trente-denxième demi-brigade, une compagnie turque formée au Caire , un petit détachement de sapeurs, une pièce d’artillerie et dix matelots ; il n’avait eu chemin faisant que de légères escarmouches avec les Arabes, était arrivé en quelques jours à sa destination, et maintenant occupait la ville et le port.
Aussi , ce n'était pas une expédition , c’était une simple reconnaissance scientifique, que Bonaparte avait résolue. Ce n’était pas le général en clief, c’était le membre des Instituts de France et d’Égypte , qui s’en allait avec plusieurs de ses coliques explorer les restes du canal par lequel la mer Bouge communiquait autrefois arec la Méditerranée, et qui voulait accomplir lui-méme cette exploration, non moins utile sous le rapport de la géographie ancienne et moderne, qu’importante sous celui des grands résultats politiques et commerciauxqu’elle pourrait produire. Bonaparte ne prit donc avec lui qu’une faible escorte de cha.sseurs à cheval , et deux de ses généraux, Dommariin et Berthier; au contraire il emmena une partie des membres de l’Institut d’Égypte, notamment Berthollet, Monge, Costaz, Dutertre, Lepere et Bourienne. F.n tout, la petite caravane ne comptait pas troi.s cents personnes. On alla camper le soir du 25 sur la limite du désert, en un lieu que les indigènes appellent Birket-el-Uadgi, c’est-a-dire I.ac des pèlerins, et non loin
duquel se voirntencore quelques vestiges de l’ancienne lléliopolis.
Le lendemain 2(i l'on bivouaqua à dit lieues dans le désert même, et l’un atteignit Suez le 27.
Bonaparte pendant la journée du 28 s’occupa de reconnaître la ville, le port , la côte avoisinante, et d'ordonner tout ce que les besoins de la place exigeaient sous le rapport de la défense, de la marine et du commerce. Ainsi, après s’étre convaincu que les barques seules ont accès dans le port, mais que des frégates peuvent mouiller auprès d’une pointe de sable qui s’avance à une lieue dans la mer, il arrêta, comme cette pointe est découverte à marée basse , d’y faire construire une batterie qui protégeât le mouillage et défendit la rade. Le jour suivant , il reçoit plusieurs députations d’Arabes qui viennent demander tous l’amitié des Français ; il établit un nouveau tarif de douane, qui sera plus favorable au commerce avec l’Arabie; enfin il prend diverses mesures par suite desquelles les marchandises débarquées à Suez devront s’acheminer plus promptement et plus sûrement sur le Caire ou sur Beibéis.
Le 30 il traverse la mer Rouge, à l’endroit où les Israélites l’ont traversée trois mille trois cents ans auparavant^ et c’est comme eux à pied sec. Les Ilots ne se sont pas écartés devant lui par un nouveau miracle , les flots ne lui ont pas livré passage comme entre deux murailles, mais les gens du pays lui ont indiqué , en face de Suez même , un ensablement que la marée basse rend guéable.
11 passe donc, et va visiter à trois quarts de lieue du rivage l’endroit saint qu’on appelle toujours en arabe les Sources de Moïse, et où se trouvaient, suivant la tradition, les rochers que le couducteur du peuple de Dieu frappa d’une baguette pour en faire jaillir des eaux vives et limpides. Les rochers ont disparu, mais les sources existent encore. Elles sont au nombre de cinq , et s’échappent en bouillonnant du sommet de petits monticules desable. Leur eau, qui est potable quoique un peu saumâtre, coule par un petit aqueduc moderne à demi ruiné vers des citernes creusées au bord de la mer et destinées sans doute à servir d’aiguade aux b.Miments qui naviguent dans
fi.
Qy v.jOOgle
L’UTS’IVKRS.
res parages. En retournant à Suez, Bonaparte et les autres Français coururent le plus grand péril. Bien peu s’en fallut qu ils n’eprouvassent le sort de Pharaon et de l'armée égyptienne marchant à la poursuite des tribus d’Israël. Le gué qu'on avait franchi facilement le matin se trouva couvert le soir par la marée haute; on dut alors remonter vers le fond du golfe; mais l’Arabe qui dirigeait la marche avait dérobé la gourde d^eaude-vied’un de nos chasseurs, et, se trouvant à moitié gris , il calcula mal la hauteur du flux sur cette côte, oui est extrêmement basse. Bientôt les enasseurs qui étaient en tête de la colonne crièrent que leurs chevaux nageaient. Onserapprocba donc de la côte, et, après avoir préalablement relevé la positionde Suez, on s’achemina dans lu direction de cette ville ; mais, la nuit survenant, on ne tarda guère à s’égarer et à s’apercevoir que plus on avançait , plus la marée montait. On ne savait plus si l’on marchait vers l’Afrique ou vers l’Asie, vers le rivage ou vers la pleine mer. Que faire ? Qu’on avance davantage, qu’on perde cinq minutes à délibérer, et l’on va périr... Kon, personne ne périra; Bonaparte a trouvé, pour le salut de tous, un de ces moyens prompts et simples qui ne font jamais défaut à un esprit calme. Il s'établit le centre d’un cercle, place autour de lui, sur plusieurs rangs de profondeur et comme autant de rayons, tous ceux qui partagent son danger, numérote les chefs de lile de ces petites colonnes rayonnantes , leur ordonne de marcher devant eux , et les fait suivre successivement a dix pas de distance par les autres cavaliers de leur colonne. Quand un des chefs de Gle crie que son cheval nage, Bonaparte le rappelle sur le centre ainsi que tous ceux qui le suivent, et leur fait reprendre la direction d’une autre colonne dont le chef de Gle n'a pas encore perdu pied. En quelques instants, tous les rayons lances dans des directions où l’on perdait pied, ont été rappelés tour à tour, et mis à la suite de celui dans la direction duquel on ne le perd pas. On retrouve ainsi le bon chemin, maison n’arrive à Suez que vers minuit, et lors(|ue déjà les chevaux ont de l’eau jusqu’au-dessus du poitrail ; car dans cette partie de la côte la marée montejusqu'à vingt-deux pieds.
Bonaparte quitta Suez le 31 ; mais tandis qu’une partie de ses compagnons se rendait directement an Caire, Bonaparte lui-méine, avec les autres (parmi lesquels nous n'avons pas besoin de dire qu’étaient ses collègues de l’Institut), côtoya la mer Rouge vers le nord , et , parvenu à deux lieues et demie de Suez, eut l’honneur de reconnaître le premier les vestiges du canal de Sésostris. Radieux de sa découverte , il se mita la tête des savants qui l'accompagnaient, galopa avec eux pendant l'espace de ouatre heures dans le lit même du capaf, et en vérifla ainsi la direction jusque dans le voisinage des lacs Amers. Là toute trace semblait disparaître. Il alla donc rejoindre la caravane au village d’iladjéroth; mais le lendemain, au lieu de poursuivre sa route vers le Caire, il voulut achever la reconnaissance qu’il avait commencée la veille, et dans c.e but il gagna llelbéis. Aux environs de celte ville sont les restes d’un autre canalqui va aboutir an Nil, et l’on serait tenté d’y voir la continuation ou plutôt l’extrémité du canal de Suez, qui, en effet, ne communiquait à la mer Bléditerranée que par le fleuve. Mais cette hypothèse offre-t-elle quelque fondement? La partie de canal dont il s’agit servit-elle Jamais à la communication des deux mers ? C’est une question que nos savants, malgré l’examen le plus attentif des localités, et malgré l’étude la plus minutieuse du mode d’exécution des travaux , n’ont pas cru devoir trancher. Aujourd’hui elle est encore indécise. Aujourd’hui encore, les seuls vestiges certains qu’on paraisse avoir retrouvés du canal de Suez commencent à deux lieues et demie au nord de la petite ville de ce nom, se prolongent, sans interruption, l’espace d’environ cinq lieues, et, après s’étre perdus dans les sables immenses et toujours mouvants du désert, ne reparaissent plus que dans l'oasis d’Uouareb, à quelques lieues de lielbeis. Quoi qu’il en soit, Bonaparte , rentré au Caire le 3 janvier 1799, ordonna bientôt à l’ingénieur en chef des |)onts et chaussées Lepère de retournera Suez, d'y prendre une escorte sufGsaote, et de lever géométriquement tout le cours du canal des Ptolémées. Bonaparte songeait-il donc à rouvrir ce canal?
ÊGYPrE FRANÇAISE.
Pourquoi non, puisque le calife Omar l'arait bien rouvert une fois déjà, et que, qrAee à lui , les Arabes y avaient encore navigué pendant plus d'un siècle? Dans tous les cas , Bonaparte tenait à ce que l'rxlstence d’un des plus grands ouvrages qu'aient accomplis les hommes civilisés ne pdt désormais être mise en doute par personne... , et il y a réussi.
Pendant cet examen scientifique étaient enfin arrivées des nouvelles de France. Un petit navire de commerce s'était glissé dans le port d'Alexandrie malgré les croiseurs anglais, et avait apporté des' paquets de lettres, des liasses de Journaux français et de journaux étrangers. Journaux et lettres, Kléber s’était hâté de tout expédier vers la capitale , et Bonaparte les y trouva à son retour de Suez. Journaux et lettres contenaient sur l'expédition d’Egypte, sur l’effet que ses heureux débuts avaient produit en EUirope, sur les conséquences fâclieiises que pouvait au contraire produire la perte de la bataille navale d'Aboukir, une multitude de documents et de détails qui excitèrent au plus haut degré l’intérêt du générai en chef et des soldats.
Par exemple, le A/oniteur du 17 septembre 1798 publiait le premier aveu officiel que le gouvernement français eût encore jugé convenable de faire âu sujet de l’expédition d’Égypte. C'était pour la forme un message que le Directoire exéeutifavait adressé la veille au conseil des Anciens et au conseil des Cinq Cents ; ce n’étaitau fond qu’un manifeste destiné à instruire l'Europe des motifs d’une entreprise sur laquelle on n’avait eu jusqu'alors que de vagues données, et a justifier ainsi l’agression du général Bonaparte. Le message du Directoireaux deux conseils est une pièce trop historique pour qu'il nous sott permis de la passer sous le silence. En voici donc le texte même :
■ Citoyens représentants,
" Le Directoire s'empresse d'apprendre au Corp.s législatif que les troupes françaises sont entrées en Égypte. nation française, la Porte Ottomane elle même, et les peuples op* primés de ce pays superbe et iiiûlheiirenx ont enfin des vengeurs.
« Cet érénement mémorable était dès long» temps entrevu par un |>etit nombre d’hommes
i qui les idées glorieusement utiles sont fa* inilières; mais on s'était trop accoutumé à le ranger parmi les objets chimériques. Il était réservé é la France républicaine de réaliser ce nouveau prodige. Les causes qui l'ont pré* paré et qui en consacrent le succès doivent être retracées en ce moment.
« Depuis près de quarante ans, les beys, avec leurs mameluks, ces esclaves dominateurs de l*Égypte , accablaient des plus odieuses vexa* tioos les Français établis dans ces contrées sur la foi de nos traités avec la Porte. C’est de l'époque de la domiiialion d'Ali-bey, vers 1760, que date surtout l'exercice de ces ou* trages. Cet audacieux usurpateur, après avoir secoué le joug du Grand Seigneur en chassant ignofflioieuseineut son pacha, en refusant son tribut , et en s'arrogeant le droit de battre monnaie à son propre coin, prodigua les insultes à nos consuls, les menaces des chétimenis les plus vils à nos drogmans , et des avanies sans nombre à nos négociants.
• Ses successeurs, Kralil-bcy elMohammed* bey Aboit-dahab , méritèrent quelques-uns de ces reproches; mais Moiirad-l^y et Ibrahim* bey, qui régnèrent après eux, ont surpassé (le premier surtout) tous leurs prédécesseurs en brigandages. Indignée de la conduite de ces oppresseurs, la Porte Ottomane parut, en 1786 , vouloir en tirer vengeauce : à t’aide des forces que commandait Hassan-pacha , elle les contraignit à prendre la fuite, et leur donna un successeur; mais elle ne sut point ressaisir alors son autorité, et les deux l^ys, en 1791, à la mort d’ismacl-bey , qui les avait remplacés, recouvrèrent sans obstacle, et par con* sequent affermirent leur dnminatiun ancienne.
« Dès cet instant, mais surtout dcpiii.s l’époque où la France se constitua en république, les Français épronvcrenl en Égypte des vexations mille fois plus révoltantes : il fut aisé de reconnaître là TinOuence et las fureurs du cabinet britannique. Les avanie.s de tous les genres se mulliplicreot , souvent même sans le prétexte du besoin, et toutes réclamatious furent étouffées.
« L'an II de la république, le consul voulut porter de justes rcprésentatioii.s à Mourad-bey, au sujet d’exactions extraordinaires ordonnées par cet usurpateur coutre les négociants français ; le bey , loin de sc montrer disposé à acquiescer à sa demande , fit à l’instant transporter chez le consul lui-mème la force armée, avec ordre d'y rester jusqu'à ce que tout le fruit de cette odieuse concussion lui eût été livré.
« Vers la fin de cette même année , les vexations s'accrurent à un tel point , que tes Français établis au Caire , pressés de nieUre leurs personnes et les restes de leur fortune hors de
res imminents daogerSf se décidèrent à trans- |>or1er leiirNélablis^etitcntsa AlcAanilrie. Mais Mûurad-bcy s’indigna de celle résolution; il ordonna qu’mi les |>uuftuivit dans leur fuite, les fit ramener comme de \‘iU criminels, et redoubla de fureur contre eux tous, lorsqu’il crut savoir qu’un des fugitifs avait pour frère UQ membre de la Convention uatiuiiaie, con* Ire laquelle il vomissait d'effropblea injures.
« Alors sa tyrannie oe connut plus de bornes : la nation française se trouva prisonnière en Égypte. Le bey, tourmenté à chaque instant de la crainte que quehfu’uo n’essayât de tromper sa surveillance, osa dire à notre con- •nl que si un seul des Français le leulait, tous et le consul lui-méme payeraient cette fuite de leur tête.
« Tant d'audace et de fureur se conçoivent à peine de la part même d'un tyran, alors surtout qu'il existait entre celui-ci et les négociants français de si nombreux rapports d’intérét. Bientôt il sentit que cette excessive tyrannie ne lui serait pas longtenqis profitable : il rendit donc, sur la demande du grandvislr, non les sommes extorquées, mais la liberté aux Français; et alors même, pour prix de oe qu'il répulait une grâce, il leur imposa de nouveaux sacrifices pécuuiaires.
« l-es Français purent donc, dans l’an xn , s’établir à Alexandrie; mais là, ainsi qu’à Rosette et autres places situées sur les bords de la Méditerranée , ils furent constamment livrés à la rapacité de tous les agents subalternes. Ces agents du bey , plus vils et plus brigands que lui , s’emparaient avec violence des marchandises françaises à mesure qu’elles arrivaient dans le poil ; ils en fixaient euxmèmes les prix , et se constituaient encore maîtres du mode de payement. Opposait-on la moindre résistance , la résistance la plus l^iitme, les moyens de force étaient rais en usage pour la faire cesser. C’est ainsi qu’à Hoselle tes portes de notre vice-consul furent enfoncées, ses fenêtres brisées, et qu'on osa tourner sur lui une arme à feu, parce qu'il n’avait pas voulu se soumettre à uue contribution à laquelle Monrad-bey lui-méme avait ordonné de soustraire les Français. Nonobstant cet ordre du bey , il fallut que le consul cédât à la violence.
« Enfin, le ai nivôse de l’an v, Koraîm, douanier de Mourad-bey à AJexan^ie, a fait assembler tous les drugmans, et leur a déclaré que la plus légère violation de ce qu’il nomme les droits de son maître serait punie de cinq cents coups de béton , sans égard pour le caractère consulaire. Peu de jours an;iaravaDt U avait memicé un drogman de lui faire couper 1a tète cl de l’envoyer à son consul.
« Ainsi tous les droits des nations étaient
violés dati.v la personne des Français avec la plus audacieuse impudeur; tons nos traités avec la Porte, toutes nos capitulations, méprises par les beys et par les derniers de leurs agents, sous prétexte, disent-iU, qu'eux n’y ont pas concouru ; le carartere de notre consul méconnu, outragé ; la vie et la liberté des Français à chaque instant compromises, et leur fortune livrée au pillage.
• La république française ne pouvait laisser plus longtemps impunisces nombreux attentats, visiblement inspirés par rAngleterre. Sa patience avait été extrême, l’audace des oppresseurs s’en était accrue.
«• Que restait-il alorsau gonverneuent français pour obtenir justice de tant d'injures? Plusieurs fois, par l’organe de son envoyé, il avait adressé des piainies à la Porte ; mais , si l'on en excepte l’exp^ition de Hassan-pacha, enx78ô,qui toutelois ne frappa que les deux beys, sans réparer en rien le passé et sans pourvoir à l’avenir, tout ce que la Porte crut pouvoir faire, fut d’autoriser le grand-visirà écrire en notre faveur quelques lettres au pacha d’Égypte, qui ne pouvait rien , et aux de» beys, qui, pouvant tout, étaient bien résolus de n’accorder à cette recommandation qu’une déférence illusoire. C’est ainsi qu’eo l’an iv, notre ambassadeur à la Porte ayant envoyé en ^P«e uu agent muni de lettrea du grand>rilir, cet agent obtint , non des réparations réritables , non la restitution des sommes immenses extorquées aux Français, mais quelques stipulations dérisoires portant réduction de droits sur certaines msrehindises , conronnément aux anciennes capitulations. Or, à peiue cet agent fut-il parti , que Mourad-bejr donna l’ordre , bien ponctuellement observé, de remettre la taxe des droits précisément au mémo taux où , avant l’arrivée de notre agent , ik avaient abusivement été élevés.
« L’appui de l’empire Ottoman pour protéger les Français était donc évidemment sans force et sans énergie ; et comment en eùt-il résulté quelque effet durable en notre faveur, lorsqne la Porte était parvenue à ne pouvoir plus se protéger elle-Diéme contre les beys ; lorsqu'elle se croyait obUgée de souffrir que trois millions d’É^ptiens, qu’elle appelait sea sujets , fussent devenus les victimes les plus malheureuses d'une oppression étrangère;
ri son pacha fût traité en Ëgypte comme le nier des esclaves; qu’insensiblemcnt on eût dépouillé le Grand Seignrurde l'universaiilé des droits dont il jouissait sur les terrés ; qu'eofin on ne lui payât plus les contributions qu'il s'etait réservées lors de la conquête d'Égypte par Selim 1"? Tout cela démontrait sans doute que sa souveraineté sur ce pays n’était plus qu'un vain nom ; et après surtout
les essais infructueux de nos démarches , il edt été peu conséqueut d'attendre encore de sa part un intérêt plus effectif pour nous, qu'il ne pouvait et n’usait en manifester pour lui-menje.
« Il ne restait donc évidemment qu'à nous rendre justice à nous-mêmes finr la voie des armes, en faisant expier à ces vils usurpateurs, sottdovés |)ar le cabinet de Saint-James, les crimes Jont ils se sont rendus coupables envers nous. L’armée française s’est présentée le 1 3 messidor, elle a été reçue à Alexandrie et à Rosette, et le 5 thermidor elle est entrée au Caire.
« Ainsi , d'odieux usurpateurs ne iouleront plus celte terre antique et Itconde que le temps n’épuise pas, qui se rajeunit tous les ans par une sorte de prodige, où la végétation est d'une activité incroyable , et où croissent ensemble les plus riches productions des quatre parties du monde.
« Qu'on ne dise pas qu'aucune déclaration de guerre n’a précédé celte expédition; et à qui donc eùt-elle été faite é A la Porte Ottomane? nous étions loin de vouloir attaquer celte ancienne alliée de la France , et de lui imputer une oppression dont elle était la première victime. Au gouvernement isolé des Deys ? une telle autorité n’était et ne pouvait pas être reconnue : on châtie des brigands , on ne leur déclare pas la guerre ; et aussi, en attaquant les beys , n’ètait-ce donc pas l’Angleterre que nous allions réellement combattre?
« C’est donc avec surabondance de droits que la république s’est mise en position d’obtenir promptement les immenses réparations qui lui étaient dues par les usurpateurs de l’Égypte ; mais elle ne veut point n’avoir vaincu que pour elle- même. L’Égypte était opprimée par des brigands : les É^ptiens seront vengés ; et le cultivateur de ces contrées fécondes jouira enCn du produit de ses sueurs , qu’on lui ravissait avec la plus stupide barbarie. L'autorité de la Porte était entièrement méconnue ; elle recueillera , par les mains triomphantes des Français , d’immenses avantages dont elle était privée depuis longtemps. Eiibn, pour le bien-être du monde entier, l'Égypte deviendra le pays de l'univers le plus riche en producitoos, le centre d’un commerce immeose , et surtout le poste le plus redoutable contre l'odieuse puissance des Anglais dans l'Inde et leur commerce usurpateur.
* « Stgni : LAREvnj.iÈnE-LEi>ESt;x , ntiL-
UARD et BEHUH. V
Nous pensons avoir suffisamment expliqué dans les premières pages de notre récit le véritable but de l’expédition
d’Ésypfe, pour nous en remettre à l.i s.igacité des lecteurs du soin d’.ipprccier si tous les griefs, quelque réels qu’ils fussent, allégués p,ir le Directoire contre les beys et les mameluks, n’étaient pas plutôt des prétextes que des raisons.
Au reste, et comme tous les journ.aux , comme toutes les lettres qu'on venait de recevoir au Caire en faisaient foi, personne en France ni en Europe n’avait pris le change, personne n’avait attendu la tardive déclaration otücielle du gouvernement français pour devinerque l'expédition tendait* aux bords du Nil, et que c’était une machine de guerre uniquement dirigée contre la puissance britannique. Le profond mystère qui avait entouré la destination de notre flotte au moment où elle sortait de Toulon n’avait pas duré longtemps. La prise de Malte était bientôt venue ouvrir la voie aux conjectures. Malte, réputée imprenable, et conquise en quelques heures, avait jeté un singulier éclat sur les nouveaux Argonautes. Puis, coup sur coup, le débarquement de l’armée expéditionnaire sur la côte égyptienne, l'occupation d’Alexandrie, la victoire des Pyramides, l'entrée au Caire, cette suite de merveilles accomplies en courant et annoncées è l’Europe par un seul bulletin, avaient non-seulement dissipé tous les doutes, mais frappé toutes les imaginations d’enthousiasme ou d’effroi. L’Egypte et Bonaparte étaient devenus le sujet de tous les entretiens. Le nom du jeune général, si grand naguère lorsqu’il arrivait des Alpes, avait produit, arrivant des rentrées lointaines de l’ürient, un effet plus prodigieux encore. Et ce n’était rien que la conquête de l’Égypte déjà presque achevée par lui. On ne la regardait que comme un prélude à des entreprises bien plus gigantesques encore. Bonaparte, disaient tous les journaux ét répétaient toutes les lettres, allait traverser la Syrie et l’Arabie, allait se jeter sur Constantinople ou sur l'Inde.
La nouvelle de la fatale issue de la bataille d’Almukir, suivant à si peu d’intervalle le glorieux bulletin des premiers succès de l’expédition, n’en avait pas détruit le prestige ; mais, écrivait-on, elle avait réveillé toutes les espérances de nos ennemis, et allait sans doute bâter
ly 'wijogle
SS
L’UNIVKRS.
le succès de leurs trames. L'Angleterre, qui était sérieusement alarmée pour sa prééminence commerciale, et qui épiait toujours l'occasion de susciter à la France des emlvarras nouveaux , avait rempli Constantinople de ses intrigues et de son or. Le Grand Seigneur u'edt pas demandé mieux que d'être délivré des mameluks, mais il ne voulait pas perdre l'Égypte, et, ajoutait-on, il venait de nous déclarer la guerre.
Le fait n'était que trop certain, car on sait que la Sublime Porte déclara solennellement la guerre à la France dès le 4 septembre 1798. Mais Bonaparte ne vit là qu’un vain bruit dénue de fondement. Bonaparte se refusait à croire que la Porte, pour une province depuis longtemps perdue, se fut brouillée avec son amie naturelle, la France, et se fût liée avec ses ennemis les plus redoutables, la Kussieet l’Angleterre. Bonaparte avait bien été déjà informé vaguement des dispositions hostiles du gouvernement turc à l'égard delà république française; quelques lettres reçues de Rhodes et de Chypre l'avaient bien instruit des vexations que les autorités turques se permettaient envers les citoyeus français ui par hasard se trouvaient dans ces es, et surtout envers les consuls et autres agents du gouvernement républicain; mais aucun acte officiel de la Porte n’était encore parvenu à la connaissance du général en chef. Les communications indirectes qu’on devait aux croiseurs anglais, les rumeurs même qui circulaient en Égypte par suite des nouvelles venues de Syrie, pouvaient n’étre considérées que comme des manoeuvres tendant à taire insurger les habitants centre la domination française; elles ne prouvaient point que leGrand Seigneur eût déjà, comme on l'écrivait de Paris, déclaré la guerre à la république, déjà pris des mesures pour tenter de remettre l’Égypte sous l’autorité de son pacha, ou plutôt sous celle des beys.
Plein de conBance dans l'habileté diplomatique du citoyen Talleyrand, que le Directoire avait promis d'envoyer comme ambassadeur a Constantinople, Bonaparte ne pouvait se persuader que le gouvernement turc voulût courir les chances d’une guerre sans profit réel pour lui, puisque ravir l’Égypte aux beys
n’était causer à la Sublime-Porte qu’un faible dommage, et que d’ailleurs la France devait an besoin lui offrir des compensations. Tout à cette idée , il résolut d'expédier pour Constantinople une caravelle turque qu'il avait jusqu’alors retenue dans le port d’Alexandrie , en ordonnant au capitaine de ce bâtiment de prendre à son bord une personne qu’il chargeait d'une mission particulière auprès de l’ambassadeur français et du grand-visir. Cette personne était le citoyen Beauchamp, consul de France à Mascate, qui se trouvait alors en Égvptc. Les instructions qu’elle emportait et qu’on va lire prouvent de la manière la plus évidente que Bonaparte, comme nous venons de l’avancer, persistait à croire les dispositions du cabinet ottoman plutôt pacibquesque guerrières :
•< A votre arrivée à Clonttaolinople, — étail-il dil dans 1rs Insirurliüiis remises au consul de Ma.vcate, — vous ferez coniiaitre à notre ministre noire situaliou dans cr pays-ci. De concert, vous demanderez que Ica Français qui ont cIc arrèles par divers goiiveriieiir.v soient mis en liliei lé, et vous ferez connaître le contraste de U conduite de ces gouverneurs avec la nôtre. Vous ferez connailre à la Porte que nou.s voulons être ses amis; que notre expéditiüu d’ÉgypIc a eu pour but de punir les mameluks , les Anglais , et d’cmpéclier le partage de l’empire Ottoman que les deux empereurs de R ii.ssie et d'Autriche ont résolu; que nous lui prêterons secours contre eux , si elle le croit necessaire. Vous deniaiiderez impérieusement, et avec beaucoup de fierté, qu'on relâche tous les Français arrêtes, qii'aii- Irement cela serait regardé comme une déclaration de guerre. Vous direz que j'ai écrit plusieurs fois au grand-visir sans avoir uhteuu de réponse; et qu’enfm la Porte peut choisir en moi , ou un ami capable de la faire triompher de tous ses enqemis, ou un cuneiiii aussi redoutahle que tous ses ennemis emseiiiitlc. St la Porte ne nous a point déelaié la guerre, vous paraitrezà Conslaiitiuuple coinnic pour demander qu'on relâche les consuls français arrêtés , et qu'oii ldis.se libre le commerce entre l'Égypte et le reste derempire ottoman; si la guerre était déclarée , que la Porte ciît fait arrêter notre ministre et les Français qui sont à Constantinople, vous lui direz que je lui renvoie sa raravelle comme une preuve du désir qu'a le gouvernement français de vojr se renouveler la bonne intelligence entre les deux États , et en niéme temps vous réclame-
rcz notre ministre rt les aulres Français. Vous furex au gourenicment turc plusieurs notes pour détruire ce que l’Angleterre et la Rassie auraient pu imaginer contre nous , et tous reviendrez. »
La caravelle appareilla le 15 jativier; mais , à peine en mer, le capitaine turc livra aux croiseurs anglais le citoyen Beauchamp, qui fut envoyé par eux prisonnier de guerre à Constantinople, et renfermé ensuite, d’après Tordre du Grand Seigneur, dans un des châteaux forts de la mer Noire.
En effet, tandis que Bonaparte se berçait d’espoirs chimériques, le Directoire avait laissé le champ libre aux intrigues de l’Angleterre. Le Directoire n’avait tenté aucun effort pour balancer l'influence anglaise à Constantinople.
Bonaparte, au moment de partir pour Toulon, où il allait s'embarquer, avait obtenu du Directoire la promesse positive que le citoyen Talleyrand serait envoyé comme négociateur auprès du sultan ; mais, contrairement à celte promesse, dont nous avons vu que Bonaparte gardait bon souvenir en Égypte, contrairement même à un engagement personnel que le citoyen Talleyrand avait pris envers le jeune général, le célèbre diplomate n'avait point quitté Paris. Pourquoi? On nesaurait ledire au Juste. Étaitce parce que le citoyen Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères de la république, et voyant .se former l'ouragan de la deuxième coalition, avait pensé que sa présence serait plus utile encore a Paris <^u'à Constantinople? N’était-ce pas plutôt qu’aprèsla bataille d’Aboukir, il avait dése.spéré du succès de l'expédition d’Égypte, et cru que la brillante étoile du héros des campagne.s d'Italie commençait à pâlir pour bientôt s'éclipsertüut a fait? Quoi qu’il en soit, l'Angleterre avait su mettre à prolit la négligence du gouvernement républicain.
L’ambassadeur anglais près la Porte, secondé par l'ambassadeur russe , avait employé tous les ressorts de la politique ta plus astucieuse pour persuader au sultan que l'ambition de la France était insatiable , qu'après avoir bouleversé l'Europe elle voulait révolutionner l’Orient, et qu’au mépris d’une antique alliance elle venait a’envahir la plus riche
province de l'empire turc. Le citoveti Aubert-Dubayet, notre chaîné d’affaires à Constantinople , n’avait point eu assez decrédit pourdétruire Teflet des perfides suggestions de l’ambassadeur britannique, et démontrer au gouvernement turc
3ueson intérêt véritable était bien plutôt e s’o(moser à la domination maritime de la Grande-Bretagne, qu'aux efforts tentés par la France afin d'affranchir le commerce dans fout l’univers. L’ambassadeur britannique et l'ambassadeur russe avaient donc réussi à imposer au Grand Seigneur les diverses déterminations qu’ils avaient voulu. Docile à leurs conseils, le sultan Sélim III avait déclaré la guerre à la république, ordonné la réunion de troupes considérables pour aller reconquérir TÉgypte, fait enfermer au château des Sept-Tours la légation française, enfin publiécontre la France, sous le titre de firman, l’outrageant et calomnieux manifeste qu’on va lire, et qui avait été à peu près rédigé dans les bureaux de la légation anglaise à Constantinople :
« Au nom de Dieu , clément et miséricordieux, gloire au Seigneur maiiredex monde» I « Salut et paix sur notre prophète Mahomet, le premier et le dernier des prophètes ; sur sa famille et sur 1rs compagnons de .sa mission.
« Les Français ( Dieu veuille détruire leur pays de fond en comble, et couvrir d'ignominie leurs drapeaux ! ) sont une nation d'inâdèli s iilislini's et de scélérats sans frein. Ils nient l'unité de cet Être suprême qui a créé le ciel et la terre; ils ne croient point à la mission du Prophète, destiné à être l’intercesseur des fidèles au jugement dernier; ou, pour mil ux dire, ils se moquent de toutes les religions; ils rejettent la croyance d’une autre vie, de ses récompenses et de ses supplices; ils ne croient ui à la résurrection des corps , ni au jugement dernier, et ils pensent qu'un aveugle hasard préside à leur vie et. à leur mort, qu’ils doivent leur existence à la pure matière, et qu'après que la terre a reçu le corps, il n’y a plus ni résurrection, ni compte a rendre , ni demande, ni réponse.
«En conséquence, ils se sont emparés des richesses de leurs temples, ils ont dépouillé leurs croix de leurs ornements, et ils ont rbassù leurs vicaires , leurs prêtres et leurs religieux.
n Les livres divins, inspirés aux prophètes, ne sont , à leur dire , que nicnsotige et imposture , et ils regardent le Coran, l'Ancien Testament et TÉvangilc comme des fables. Lr»
L'UiMVERS.
proplictK, tels que Moïse, Jésus et Mahomet, ne sont , selon eux , que des hommes comme les autres, qui n"oot jamais eu de mission, et qui n'ont pu en imposer qu’à des ignorants. Ils pensent que les hommes , étant nés égaux , doivent être également libres; que foute distinction entre eux est injuste , et que chacun doit être le maître de son opinion et de sa manière de vivre.
« C'est sur d’aussi faux principes qu’ils ont bâti une iioiiTelle constitution et fait des lois auxquelles a présidé l'esprit infernal. Ils ont détruit les fondements de toutes les religions; ils ont légitimé tout ce qui était défeiidu; ils ont laissé un libre cuurs aux désirs efficncs de la concupiscence; iU se sont perdus dans un dédale d’erreurs inextrirahlcs; et, en égarant la vile populace, ils en ont fait un peuple de pervers et de scélérats.
« Un de leurs principes diaboliques est de souffler partout le feu de ki discorde , de mettre la désunion parmi les souverains, de troubler les empires, et d'exciter les sujets à la révolte par des écrits mensongers et sophistiques, dans lesquels ils disent avec imprudence : " Nous sommes frères et amis, les A mêmes intérêts nous unissent, et nous avons « les mêmes opinions religieuses. »
« Ensuite viennent de futiles promesses ou des menaces inquiétantes; en un mol , ils ont appris à distiller le crime et à se servir habilement de la fraude et du parjure. Us se sont enfoncés dans une mer de vices et d'erreurs; ils se sont réunis sous les drapeaux du démon, et ils ne se plaisent qtie dans le désordre, ne suivent que les iuspirations de l’enfer. Leur conscience o'csl jamais troublée par les remords et la a'ainte de faire le mal.
« Aucun dogme, aucune opinion religieuse ne les réunit ; ils regardent le larcin et le pillage comme un butin légal, la calomnie comme la pins belle éloquence , et ils ont détruit tous les habitants de la France qui n’ont pas voulu adopter leurs nouveaux et absurdes principes.
« Toutes les nations européennes ont etc alarmées de leur audace et de leurs forfaits , et alors ils se sont mis à aboyer comme des chiens, à hurler comme des loups, et, dans leur rage , ils se sont jetés sur tous les royaumes et sur toutes les républiques pour détruire leurs gouvernements et leurs religions, pour enlever leurs femmes et leurs enfants. Des rivières de sang ont abreuvé la terre, et les Francis oui eufm réussi dans leurs criminels desseins , vis-à-vis de quelques ualtous qui ont été forcées de se souiuellre.
« Mais , en preuve de leurs trahisons et de leurs noirs projets contre le peuple musiiimaii, oiip'Ut citer une lettre adressée à Bonaparle,
généra) en chef de leurs armées rêprouvres ,
far les Directeurs de leur infâme république ; un de nos agents secrets nous eu a envoyé une copie, et nous allons vous la traduire littéralement, eu vous invitant à la bien méditer :
« Vous n’ignorez pas combien les musul- « mant tiennent à leur religion : lorsque vous • aurez pénétré sur leurs terres, il faut vous « faire un plan de conduite adapté à leurs «forces, à leurs préjugés, à leurs mœurs.
« Vis-à-vis des faibles, vous emploircz les « armes, les massacres et le pillage ; quant à ■ ceux qui ont le moyen de résister, vous vous « servirez Jes filets de la ruse et de la four- ■ berie pour les empêcher de nuire, en res- « pectanl leur religion , leurs femmes et leurs « propriétés jusqu a va que vous en soyez en- « ticrcmeiit maîtres.
« Un bon moyen encore à employer, c'est « de semer adroitement les haines, les dlsseo- « sions et les guerres intestines parmi les di- « verses peuplades qui habitent les pays de « rislamisme. Vous exciterez les mauvais sujets « et la vile populace contre les chérifs et les « gens vertueux; vous inspirerez partout Tes- « prit de rébellion aux bons et aux méchants, « et surtout aux tribus arabes, à leurs cheiks, « et à ceux parmi eux qui font le métier de « détrousser les voyageurs ; vous ferez aussi « vos efforts pour allumer le feu de la dis- « corde parmi les klians de la Perse et |iarmi m leurs sujets : vous tâcherez de les engager « è des agressions contre les Ottomans. Les «querelles, les désordres, les guerres, les « combats, sont utiles et même necessaires à • nos vues. Dans cet état de choses, les gens « puissants s'accoutument à secouer le joug; « les sujets n'obeissent plus â leurs coaunanm dants : de celte manière , les liens de la dis- « cipline se rompent, et l'État se dissout. « Lorsqu'il n'existera plus d'union entre eux, « et que leurs biens et leurs trésors seront « épuisés, alors il vous sera aisé de les assu- « jettir et d'asservir leur pays.
« Dans les moments où les dissensions de • la guerre civile seront allumées entre eux , « il faut que les Français prêtent main-forte « aux faibles, parce que, lorsque les puissants n seront écrasés , et qu'il ne restera plus que « des gens faiblcx, ceux-ci seront bien aisé- > ment nos victimes.
« Mais, attendu que nous avons secoué le «joug de tout préjuge religieux, que nous « avons foulé aux pieds toutes les lois divi- « ncs et humaiues, et que nous ne pourrions « jamais compter sur les musulmans, qui sont « si zélés pour leur religion, dès que nous les « aurons domplés par les moyens de ruse H indiqués ci-dcssu.^ , alors nous dclruirons
« la Mecque et b Canha, Médine et le mau- « solce de leur prophète « Jérusalem ^ toutes
■ les mosquées « tous le» lieux de lotir vciié* *c ratiou. Kiisuite nous ordonnerons un mas- « sacre général , et nous léépargncrous que « les jeunes fiRes et les jeunes gart^ons, après « quoi nous partagerous entre nous leurs « dépouilles et leurs terres. Quant à ce qui « restera du peuple , il nous sera aisé alors « de lui faire adopter nus principes, notre n constitution et notre langue. L'islamisme et « scs lois disparaîtront de dessus la terre dans • les quatre parties du monde. >
1 C’est ainsi que finit celte lettre infâme; et puisse le Dieu tout-puissant que nous ado* rons tourner contre eux leurs posséilés des* seins ! Nous vous avons fait une peinture û* dète des Français, de leurs ruses et de leurs fourberies, des moyens qu'ils employaient pour vous perdre. Jugez donc maintenant si tout omsidman , si tout professeur de Tunité n’est pas tenu de prendre les armes contre oes insignes athées.
O vous donc, défenseurs de l’islamisme ! 6 vous, héros protecteurs de la foi ! 6 vous, ado* râleurs d'un seul Dieu, qui croyez à la mission de Mahomet, fils d'Abd-Albbl réunissez-vous et marchez au combat, sous la protection du Très-Haut! Ces chiens enragés s’imaginent sans doute que le peuple vrai croyant ressemble à ces infidèles qu'ils ont combattus, qu’ils ont trompés, et à qui ils ont fait adopter leurs faux principes. Mais ils ignorent, les maudits, que l’islamisme est gravé dans nos cœurs, cl qu’il circule dans nos veines avec notre sang. Nous serait-il possible d’abandonner notre sainte religion, aprè^ avoir été éclairés de la divine lumière ? Non, non! Dieu ne permettra pas que nous soyons on instant ébranlés ; nous serons fidèles à la foi que nous avons jurée. Le Très-Haut a dit dans le livre de la vérité : « Les vrais croyants « ne prendront jamais les incrédules pour « amis. » Soyez donc sur vos gardes ; mefiezvous des pièges et des embûches qu'ils vous tendent , et ne soyez ciTrayés ui de leur nombre, ni de leurs vêtements hideux. Le lion ne se met point en peine du nombre de renards qui méditent de l'assaillir, et le faucou ne s’effraye point d’un essaim de corbeaux qui croassent contre lui.
« Soyez unis , prêtez-vous aide et assistance les uns aux autres : « Le fidèle, selon l'ex- « pression de notre divin Prophète, doit être
■ l’appui des fidèles, comme les murs d’un « édif ice qui se soutiennent l’un par l'autre. » Oubliez surtout les sujets de querelle et de dissension qui pourraient exister parmi vous; que les intérêts de la cause du ciel changent cette haine en bonne harmonie ; chassez loin
de vous, quelque part que vous soyez, ceux qui se plaisent à semer ia médisance et la calomnie. Mais n'élüignez pas sans raistm légitime le musulman étranger qui vient se réunir à vous de bonne foi ; car l islamisme l'ait de tous le^ fidèles une même famille. Cependant , ne cessez pas d’avoir les yetu ouverts et d'observer tout ce qui se passe autour de vous; car les perfides Français pourront bien, à force d'argent, chercher à gagner ceux dont la foi est faible , l'esprit léger et le c.iractère factieux. lU essayeront sans doute de lauccr de pareils traits au milieu de vous , et alors il est de votre devoir de vous empresser de les éloigner, ou plutôt de les exlei miner. En un mot, ne formez qu’un faisceau pour raffermir et faire triompher noire sainte religion, et soyez toujours sur vos gardes contre les pièges et les embûches que vous tendront ces infidèles; car il est clair, et très-prouvé , que tous les malheurs qu'a essuyés l'islamisme depuis quelque teni|>8 ue viennent que d'eux seuls. Mais, grâce au ciel, vos sabres sont tranchants , vos flèches sont aigues, vos lances sont perçantes, vos canons ressemblent à la foudre, et toutes sortes d'armes meurtrières, maniées par d'hahües cavaliers , sauront bien atteindre l'infidèle et le précipiter dans les flammes de l'enfer. N’en doutez pâs , le ciel est pour vous; l’œil de Dieu veille à votre conservation et à votre gloire. Avec, la puissaute protection du Prophclc, ces armées d’athées se dissiperoot devant vous et seront exterminées. Cette heure va bientôt sonner.
« Nous avons donné ordre de rassembler les troupes de toutes les provinces de l'empire , et dans peu des armées aussi nombreuses que redoutables s'avanceront par terre, en même temps que des vaisseaux aussi hauts que des montagnes couvriront la surface des mers ; des canons qui lancent l'éclair et la foudre, des héros qui méprisent la mort pour le triomphe de la cause de Ûieii , des guerriers qui , par zèle pour leur religion, savent affronter et le fer et le feu , vont se mettre à la poursuite des Français ; et il nous est, s'il plaît à Dieu , réservé de présider à leur entière destruction, comme la poussière que les vents dispersent et dissipent H ne restera plus aucun vestige de ces infidèles; car la promesse de Dieu est formelle : l'espoir du méchant sera trompé , et les méchants [lériront
c Gloire au seigneur des mondes ! »
Le firman de Sa Hautesse fut répandu à profusion dans toutes les provinces de l’empire Ottoman, et surtout en Égypte, par la voie des Arabes , avec lesquels les croisières anglaises entretenaient une active correspondance.
Bonaparte on eut oonnaissance vers le 20 janvier, peu de Jour» après avoir expédie la caravelle qui devait conduire le citoyen Beaucliamp à Constantinople.
Presque en même temps il apprit que la Porte ne s’en tenait point à uue simple déclaration de guerre, et que les menaces exprimées dans le manifeste du Grand Seigneur allaient recevoir une prompte exécution. D’une part, disaiton, une flotte turco-russe s’équipait pour aller ravir n la France les îles vénitiennes que le traité de Campo-Formio lui avait cédées; de l'autre, la Porte faisait, avec l’aide des Anglais, d’immenses préparatifs pour venir arracher l’Egypte aux troupes françaises. La Porte rassemblait dans ce but deux armées, l’une à Rhodes, l'autre en Syrie; et ces deux armées devaient agir de concert dans le courant de mai, la première en venant débarquersur la plage d'Aboukir, près d’Alexandrie, la seconde en traversant le désert qm sépare la Syrie de l’Egypte. Le célèbre Achnict l)Je/.zar, pacha d’Acre, était nommé séreukier, c’est-à-dire généralissime, de l’armée qui se réunissait en Syrie. Abdallah , pacha de Damas, commandait sonavantgarde, et déjà il s’était avancé jusque sur le territoire égyptien, dtja il s’était emparé du fortd’El-Arisch, qui peut être considéré comme la clef de l’Egypte de ce côte du désert, et il travaillait à le réparer. On ajoutait qu’un train d’artillerie de quarante bouches à feu, servi
fiar douze cents canonniers, les seuls de ’empire Ottoman qui fussent exercés à l’européenne, venait de débarquer à Jaffa; que des magasins considérables se formaient dans cette ville, et qu’un grand nombre de bâtiments de trans- |iort,dont une partie venait deConstantinople, étaient occupes à cet effet. A Gazah, ou avait emmagasiné des outres , et la renommée voulait qu’il y en edt assez pour mettre une armée de soixante mille hommes à même de franchir le désert sans redouter les soulfrauces de la soif.
Tous ces bruits, tous ces détailsétaient d’une exacte vérité, et rendaient extrêmement critique la situation des Français sur les bords du Nil. Deja séparés de la France, déjà privés des secours de la mère patrie par les escadres victo-
rieuses de l’Angleterre, qui bloquaient tous les ports égyptiens, voici que de plus ils se trouvaient exposés maintenant à être assaillis par toutes les bordes de l’Orient, et ils n’étaieiit que trente mille à peine pour lutter contre tant de périls. Oh! si la belle flotte de Rrueys eilt encore existé! Si elle eût pu aller au besoin canonner les Dardanelles et mettre la Sublime Porte à la raison!
Mais la flotte était détruite, et plusieurs fois on entendit Bonaparte, qu’on avait vu si calme au moment du désastre, déplorer amèrement les fatales conséquences de la bataille navale d’Aboukir.
Pourtant les diflicultés de la position n’etaient pas au-dessus des ressources de songéuie, et le jeune général eut bientôt avise au moyen de les vaincre.
— Que nous restions tranquilles en Égypte, se disait-il, et nous allons y être attaqués à la fois par les deux années turques. De plus, il est à craindre que des corps de troupes européennes ne viennent se joindre à ces deux armées, et que le moment de leur double agression ne co'incide avec de nouvelles révoltes intérieures. Dans ce cas, lors même que nous serions vainqueurs, il ne nous serait pas possible de profiter de la victoire. Par mer, nous n’avons point de vaisseaux; parterre, le désert desoi.xantequinze lieues qui sépare la Syriede l'Egypte est impraticable pour une armee dans la saison des fortes clialeurs. —
Bonaparte songea donc, comme c'était son usage et comme les règles de la guerre le lui prescrivaient, à déconcerter sesadversairespar une offensive soudaine. Bonaparte ré.solut de franchir le grand désert pendant l’hiver, de s'emparer des immenses magasins que l’ennemi avait formés sur les côtes de la Syrie, d'assaillir et d’exterminer les troupes au fur et à mesure qu'elles se rassembleraient
D'après cette tactique, les divisions de l’armee de Rhodes étaient obligées de voler au secours de rarinée syrienne , l’Egypte n’était pas même attaquée, et Bonaparte pouvait ainsi appeler successivement la plus grande partie de ses forces en Syrie. S’il brusquait l’assaut de Jaffa, d’Acre et de quelques places mal fortifiées, il pourrait en peu de temps ajouter la conquête de la .Syrie à celle de
l’Égypte. Maitrr une. fois de la Syrie, peu t-€tre verrait-il alors se ranger sous ses drapeaux non-seulement les nombreux chrétiens répandus dans toute la contrée et parmi lesquels il avait déjà des intelligences, mais encore les Druses, peuplades qui habitent le revers du mont Liban et dont la religion se rapproche beaucoup de celle des chrétiens , mais encore les Miitualis, mahnmétans réputés sciiismatiques parce qu’ils sont ■de la secte d’Ali, puis les Arabes du désert de l’Égypte, puis Mourad et Ibrahim eux-mémes avec leurs mameluks, et l'élan se communiquerait à toute l’Arabie. En effet, les province.s de l’empire Ottoman qui parlent arabe appelaient de leurs vœux quelque grand changement, et n’attendaient qu’un homme.
Bonaparte serait cet homme; il s'élancerait des bords du Nil à ceux de l’Euphrate; il serait sur ce lleuve, au milieu de l’été, avec cent mille auxiliaires, qui auraient pour réserve vingt-citiq mille vétérans français, c’est-à-dire vingt-cinq mille des meilleurs soldats du monde, et lopins formidable train d’artillerie.
Constantinople se trouvant ainsi menacée, il n'aurait aucune peine à rétablir d’amicales relations avec la Porte; il franchirait le désert, et marcherait sur rinde à la lin de l’automne. Qu’un tel plan fût ou non réalisable, toujours estil que la tête de Bonaparte l'avait conçu et que son ardente imagination le caressait avec amour. Or, quand on songe aux grandes choses que la fortune lui a permis de faire, qui oserait taxer aucun de ses projets de témérité ou d’extravagance I
Mais, pour tenter cette gigantesque entreprise, pour porter d’abord la guerre en Syrie, il fallait que le Jeune général emmenât douze ou quinze mille hommes, moitié environ de l’armée avec laquelle il occupait l’Egypte. L’autre moitié suflirait-eile pendant son absence pour maintenir les indigènes dans le devoir et pour repousser toutes les attaques imprevues qui pourraient être tentées du dehors? Il se le demandait avec inquiétude, et alors il hésitait à partir. Auparavant , du moins, il voulut essayer si, par menaces ou par promesses, il ne parviendrait point à mettre lenachad’Acredans ses intérêts; et afin u'entrer en
pourparlers, il lui adressa la lettre suivante :
« Je ne veux pas vous faire la guerre , si vous n’èti'S pas mon ennemi -, mais il est temps que vous vous expliquiez. Si vous eonllnuez à donner refuge au liey Ibrahim et à le garder sur les frontières d'Egypte, je regarderai ce fait comme une hostilité, et je marcherai sur Acre; si vous voulez vivre eu |vaix avec moi, vous éloignerez Ibrahiin-bey à quarante lieues des frontières d'i-lgvpte ,et vous laisserez libre le coniiiierce entre Uaiiiielte et la Syrie. Alors, je vous pruinels de respecter vos Etats , et de laisser la liberté entière an commerce entre l'Égypte et la Syrie, soit par terre, soit par mer. »
Mais, tout barbare qu’il était, le vieux et rusé Achmet-Djezzar ne tomba point dans le piège. Alors même que le firman du Grand .Seigneur, alors même que les ordres du divan de Cotistanlinople et les suggestions des agents de l’Andleterrc n’eussent pas provoqué Djezzar à prendre parti contre une nation étrangère qui venait de s’approprier une des pins belles provinces de l'empire Ottoman, l'intérêt du pacha d’ .Acre, son orgueil , sou caractère naturellement .soupçonneux, lui eussent fait regarder les Français comme autant d'ennemis personnefs. Achmet-Djezzar supposait avec raison que le général Bonaparte , après avoir affeymi l.i domination française en Égypte, tournerait ses armes contre la Syrie, et le priverait tôt ou tard d’un pouvoir qu’il ne (levait qu’à la tr.ihison , au brigandage et à l’assassinat. En effet , Pjezzar est un mot qui , dans la langue turque et dans la langue arabe, sigiiilie boucher, et ce surnom qu’Achmet avait adopté en mémoire du métier qu’il exerçait, dit-on, dans sa jeunesse , ce surnom qu’il portait depuis son élévation et dont il tirait vanité, .se trouvait en complète harmonie avec la férocité de ses penchants.
Une fois déjà nousavous vu Bonaparte écrire au pacha d’Acre. Cette première lettre avait été portée par mer; mais Achmet-Djezzar avait refusé de la recevoir, et n’avait pas même voulu souffrir
3ue i’officicr français qui en était porteur escendît à terre. I,a seconile, confiée à deux Turcs, u’obtint pas meilleur accueil : le pacha la décliira sans la lire.
LUINIVERS.
nés lors, et ne filt-cc que pour punir Djezzar d’avoir dédaigné l’allianoe des Français, Bonaparte, à qui d’ailleurs les succès obtenus par Desaix dans le Saïd, le calme rétabli dans les autres provinces, et l’inaction de l’escadre anglaise stationnée devant Alexandrie, donnaient une sorte de securité quant à rEg)’pte,n’l)ésita plus à marcher contre la Syrie. Du moins, il se prépara à partir dans les premiers jours de février.
Pendant qu’il hâte et achève ses préparatifs, revenons un instant à Desaix, que nous avons laissé à la lin d’octobre 1798 dans la province du Faloum.
Desaix donna deux bons mois de repos à ses troupes, se renforça de trois cents fantassins tirés des dépôts de sa division,' de douze cents cavaliers, c’està-dire de toute la cavalerie montée que nous eu.ssions alors en Egypte, et de six pièces decauon; puis, au commencement de janvier 1799, suivi d’une petite flottille qui portait ses vivres et ses munitions, il entra dans le Saïd, afin d’y pourchasser Mourad. Non-seulement Mourad était parvenu , malgré ses précédentes défaites, à rallier autour de son drapeau tous les habitants de l’Égypte supérieure, mais encore ses émissaires, répandus au delà des cataractes de Syène, lui avaient recruté des partisans jusqu’en Nubie, jusqu’en Mauritanie. Et cemétaitpas tout; les Arabes de Djcdda, dTambo et de la Mecque, avertis parles firmansde In Porte Ottomane, débarquèrent par milliers au port de Cosséir suc la mer Rouge, et, accourant vers le Nil, grossissaient sans cesse les rangs du bey. Aussi , mameluks et gens de sa maison, fellahs et autres indigènes, Nubiens et Maugrabins, Arabes de toutes les tribus, son armée avait fini par ne pas compter moins d’une cinquantaine de mille hommes ; elle s’était peu à peu rapprochée du Faïoum, et, comme la division française ne bougeait toujours pas, elle en était venue à camper sur la limite même de cette province. Mais, du moment que Desaix s ébranla, Mourad leva son camp, se mit à remonter le Nil, et fidèle à son nouveau .système de guerre , évita tout engagement sérieux. Nos troupes s’avancèrent d’abord jusqu’à Siout, qui est à soixane-quinze lieues au-dessus du Caire, puis jusqu’à Girgeh,qui est en-
core à vingt-cinq lieues plus haut. Elles parcoururent ainsi cent lieues en dix ou douze jours, cscarmouchant toute la journée avec les partis de Mourad, mais sans avoir pu atteindre le gros de l’armée du bey, qui, chaque matin, leur laissait la place qu’il avait occupée le soir précédent.
La marche avait été longue , la marche avait été pénible , car nos soldats avaient usé vite leurs chaussures à cheminer sur le sable, et, quoiqu’on fût dans le premier mois de l’année, c’est-àdire en hiver, la chaleur du sable leur brûlait encore la plante des pieds pendant le jour. Desaix , parvenu le 19 à Girgch, se proposait d’y séjourner une semaine pour donner à ses troupes le temps d’oublier leurs fatigues. Il fallait d^ailleurs faire une distribution générale de souliers, et on ne le pouvait sans attendre l’arrivée de la flottille, que les vents contraires et les basses eaux avaient considérablement retardée. Mourad était alors au village de Hou, àdix lieues environ audessus de Girgeh. Quandil appritque son adversaire était en quelque sorte arrête forcément, et l’était aussi bien peutêtre par le manque des munitions ue par celui des chaussures , i I osa se épartir de la prudence dont il s’était imposé la loi. Avec ses cinquante mille hommes, il allait lui être si facile d’écraser la division française , qui n’en avait que quatre mille ! Le bey fit donc volte-face, et marcha rapidement sur Desaix. Il voulait, il comptait le surprendre- Mais, averti de ce retour offensif, Desaix se porta lui-même en avant, et les deux armées se rencontrèrent le 22 au village de Samnhoud. Ce fu' l’exacte répétition de toutes les batailles déjà livrées en Égypte. La discipline l’emporta encore sur le nombre, et le sang-froid sur l’impétuosité. A l’approche de l'ennemi, Desaix avait forme sa petite armée en trois carrés. Au centre, mais un peu en arrière, était un carré de cavalerie, commandé par le général Davoust, et flanqué de huit pièces de c.iuon à deux de ses .angles; a droite et à gauche étaient deux carrés d’infanterie, l’uii aux ordres du général Belliard , l’autre aux ordres du général Friant.
Les mameiuks fondent sur les deux carrés d’infanterie avec leur fougue habi-
tuellc; mais, selon leur habitude aussi,les fantassins français, retranchés derrière leurs baïonnettes, ne bou);eat pas, etaccueillent leurs adversaires par une fusillade terrible. Au feu de la mousqueterie des deux carrés de fantassins, se joint bienlôt celui des seize pièces de canon qui flanquaient le carré de cavalerie. F.n quelques minutes, les balles, les boulets et la mitraille ont fait de tels ravages dans les rangs des mameluks, qu'on les voit s'arrêter, puis tourner bride. Da- Toust s’élance alors avec toute la cavalerie française ; et cette charge est tellement impétueuse , que Mourad lui-méine et ses principaux ofliciers , désespérant .de la soutenir, font volte-face dans le
filus grand désordre, et entraînent dans eur fuite le reste de leur innombrable armée. Nos troupes les poursuivirent pendant plus de six heures , et ne s’arrêtèrent que de lassitude, au village de Farcbou.
l.a victoire de Samnboud livra le Saîd à Desaix, de même que celle de Sediman lui avait livré le Faîoum. A partir du lendemain 33, Mourad et les quelques beys qui suivaient encore sa fortune, coupés les uns des autres, en furent réduits à recommencer la guerre de partisans. Us continuèrent à diéployer une infatigable activité; néanmoins leurs efforts ne tendirent plus qu'a se réunir, comme ceux du général trançais qu’à les tenir séparés. Malgré leur parfaite connaissance du terrain, ils ne purent opérer de jonction complète, et fuient battus dans toutes les rencontres.
Alors Mourad s’enfonça dans le désert par la rive gauche du Nil et tâcha de gagner Siout. LesNubiens l’accompagnaient encore; mais les rassemblements de fellahs s’étaient dispersés ; les Arabes d’ Yambo et de Djedda avaient repassé sur la rive droite du Nil , pour reprendre la direction de Cosséir, et de là regagner leur pays ; quant aux Maugrabins et a la plupart des Arabes du Grand-Désert, ils se répandirentdans tout leSaïdpoury piller les malheureux habitants au secours dc.squels ils disaient être accourus.
Desaix , qui avait résolu de n’accorder aucune trêve à Mourad ni aux mameluks tant qu'il ne les aurait pas complètement expulsés du territoire égyptien, se mit sur-le-champ à leur poursuite. La
division française, les poussant toujours devant elle, dépassa successivement Kéné, Tintyra , les ruines de la fameuse Thèbesauxcent portes, etatteignit Ksneh le 29. Entre Ksneh et Syène, qui est la dernière ville de l’Égypte méridionale, s’étend un pays à moitié désert dans lequel Mourad espérait trouver enfin le repos. Mais non; Desaix l'y relança. Desaix l’atteignità Louqsor le 3 février, dis[)ersa sa troupe, et le rejeta au delà du fleuve, accompagnésculeraentdecent cintmante cavaliers. Sa déroute entraîna celle de diverses bandes qui déjà se portaient à sa rencontre, et qui furent toutes assaillies, toutes culbutées parles vainqueurs.
Desaix, à la vérité, paya cher ces derniers succès. En se concentrant, il avait laissé à découvert sa flottille : les Arabes la surprirent, la brûlèrent, et en retinrent les équipages prisonniers. Les Franais, outres de tant d’audace, en tirèrent ientôt une éclatante vengeance. Ils marchèrent sur Benout, où les Arabes s’étaieut retranchés avec leur capture , les anéantirent jusqu’au dernier, et délivrèrent leurs coro(râgnons d’armes. Ce coup acheva de détruire les espérancesde Mourad. Convaincu enfla qu'il n’y avait plus pour lui de salut en Égypte, le bey alla cnereher refuge chez les Barabras, peuplades qui habitent les parties basses de la Nubie contiguës au Saîd.
Pendant les mois suivants, et tandis que Bonaparte opérait en Syrie , Desaix alla occuper le port de Cosséir, sur la mer Rouge. La possession de ce point était importante à beaucoup d'égards. D’abord, c’était à Cosséir , nous l’avons vu, qu’avait débarqué la majeure partie des nombreux auxiliaires avec lesquels Mourad s’était présenté sur le champ de batailledeSamnhoud, et il fallait empêcher qu’aucun renfort ne luiarrivàtdésormais par la même voie. Ensuite c'est là , plus encore qu’à Suez , que les marchanaises de l’Arabie s’échangent contre le blé, le riz et les autres productions de l’ Égypte. Enfin, on savait que plusieurs frégates anglaises croisaient devant la côte, et il était à craindre que cc ne tdt pour y jeter des troupes qui s’emparassent de ce grand centre commercial. Elles y jetèrent, en effet, deux cents cipayes indiens, qui s’acheminèrent, suivis d’une pièce de canon , vers un vieux château
L’IiMVhRS.
qui domine le pori, mais que nos irou- |k!s occupaient depuis la veille. Toutefois, des que les ripayes s'en aperçurent, ils abandonnèrent leur pièce d'artillerie, et regagnèrent au plus vite leurs embarcations.
Desaix lit mettre le château deCosséir en bon état de défense, y laissa une forte garnison, puis retourna sur le iS'il. Après avoir debarrassé l’Égypte supérieure des Maugrabins et des Araoes pillards (ju'y avait laissés Mourad, il en organisa lesprovinecs, commeBonaparte avait organisé celles du Delta et de ri'igy pte- Moyenne , c'est-à-dire de façon à trouver dans le pays les ressources nécessaires à l’entretien de scs soldats.
Cette seconde partie de sa tâche ne fut pas la moins malaisée ; car en Égypte , d’après un usage séculaire, les habitants des villes et des campagnes ne vont jamais d’eux-mèmes verser l'impôt chez le receveur; il faut qu’on aille le leur demander, et ils ne le payeraient pas si on ne le leur demandait avec un certain appareil militaire : c’est pour eux une marque de considération à laquelle ils sont mrt sensibles. Desaix fut donc obligé d’éparpiller ses troiqies dans toute la contrée, ctdelanarcourir incessamment.
Peu à peu, neanmoins, les éminentes qualités qui distinguaient ce général , son amour de la justice, sa franchise, sa douceur, rendirent de plus en plus faciles ses rapports avec les indigènes Au Caire, on avait surnommé Bonaparte le sultan Kébir, en d'autres termes le sultan de feu; dans l'ÉgypteSupérieure, on surnomma Desaix le sultan juste.
Au-dessus des cataractes de Syène , le Nil, avant de former, non pas une chute, comme l’ont dit tant de voyageurs anciens et modernes, mais, pendant deux lieues environ , une suite de petites cascades, qui proviennent d'innombrables blocs de granit semés dans son ht, et dont aucune n’a plus d’un demi-pied de haut, le Nil présente un assez vaste bassin où scs eaux dorment presque immobiles. Du milieu de ce bassin s'élève une île dont l'œil embrasse aisément tout le contour : c’est Philé , l’ile sainte de l’Égypte ancienne. Là , sous ses différentes races de rois, a toujours fini l’Égypte; là aussi, plus tard , se termina
le vaste empire romain. !/> pays environnant est nu et désert, les bords du fleuve sont hérissés de pics sinistres, nie ellemême est entourée d’une lugubre ceinture de rochers; Philé, cependant, repose doucement le.s yeux , car les temples et les palais qui la couvrent y montrent du moins, tout ruinés qu'ils sont, la trace de l’hoinine, et la verdure de ses palmiers tempère la tristesse de sa solitude. On trouve à Philé des monuments de tous les âges. On y voit notamment, à côté des restes d’un temple d’AHior qui appartient à l’époque reculée des Pharaons, ceux de deux autres temples d’une époque plus récente, et consacrés, Vuii à Isis, l’autre à Osiris. On s’étonne de les voir si confusément rapprochés, et l’on se demande s il n'y a point eu quelque chose de volontaire dans ce désordre.
Tous ces édifice.s, toutes ces ruines, sont chargés non-seulement d’hiéroglyphes, mais encore de caractères hébreux, persans, grecs, romains, arabes, de dates calculées d'après tontes les ères, de noms propres orthographiés à la mode de tous les pays, de phrases empruntées à toutes les langues. Peuples ou individus, il semble que tous se soient montrés jaloux de laisser à Philé une preuve de leur séjour ou de leur passage en Égypte. Desaix lui-même, qui se Gt conduire à Philé dans une de ses promenades militaires , non-seulement y planta le drapeau tricolore, mais y voulut perpétuer par une inscription le souvenir de l’expédition française.
Voici cette inscription, ou plutôt cette page d’histoire , telle qu’on la lit encore, après quarante-huit ans, sur l'entablement de granit rouge où elle fut gravée, telle du moins que son Altesse Royale le duc de Montpensier, un des Gis de S. M. Louis-Philippe, visitant l'Égypte en 1846, l’a lue et recueillie, telle que nous l'avons copiée sur son album de voy.ige :
n £e lï messidor an VI de la républi- « que, une armi‘e française, commandée
• par Boxapabtc, est descendue à Atescan-
• drie. L'armée ayant mis, vingt jours € après, tes mameluks en fuite aux Pgra-
• mides, Desaix, commandant la première « division, les a poursuivis au delà des ■ calaraclos. — Dayocst, FniAin’ Bu.-
« Lu*D, généraux de brigade ; Douzelot ,
• chef de V état-major-, Latoornebie , com-
• mandant fartitierle ; Epeer, chef de la
• Jl*"' légère. — Le ii ventôse an VU
• de la république , 3 mars an de Jésus- . Christ 1799.