‹ L'UniversChapitre 69 sur 121 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

SOMHAIRF. : JIESOU SCCCESSCCR DE KUIBER. — BOSNt VOLOSré DC RÜCVKVO Cé.NéR«L EN CHEF , SECONDÉE P,VR CNE CERTAINE SCIENCE ADHIMSTRATIVE, MAIS TIIAmEPAH UNE COM- PLETE INCAPACITÉ MILITAIIIB, — SITUATION SATISFAI.AANTE DE LA COLONIE PENDANT LES SIX PAIEMIERS MOIS DE SON COMMANDEMENT, OUI EURENT SIX MOIS DF. PAIX ; TOUTEFOIS , MAIXIRÉ l’avis RÉITÉRÉ d'UNB EXPÉDITION ANGLAISE , IL NE PREND AUCUNE PRÉCAUTION DÉFENSIVE. — DÉBARQUEMENT DIÆ ANGLAIS DANS LA RADE d’aBOUKIK, LK8MABS|80I. — I.NVTILES EFFORTS DE FRIANT ET DF. LANU88E POIB LES REPOUSSER. — AIIRITF.E DE MENOU I.IT-MÉME. — BATAILLE UE CANOI'K. — ASSEZ IDNCCF. INACTION UES DEUX PARTIES BELLI- CÉRANTES, A LA SUITE DE LAQUELLE LM

anglais marchent swi rosette, s’empa-

KENT d’une ROUCIIE DU NIL ET PÉNÈTRENT DANS LE DELTA. — LAGRANGE MSAVE DK LES AHIIÉTUI A RAMANTKH ; MAIS II. I.'kSSAVE EN VAIN, A CAL5E DM FORCES INSUFITSANTI.S Ql’ll. A OBTENUES DE MENOU. — I.’aRMÉE FRANÇAISE, OM LORS COUPÉE EN DEUX ET BUMJtEE UNE MOITIÉ AU CAIRE, L’aUTBE MOITIÉ dans ALEXANDRIE. — REDDITION DU CAIRE PA» BF.LLIARD EN JUILLET. — REDDI- TION d’ ALEXANDRIE PAR MENOU EN SEPTEM- UBE. — l’ÉGVPTE DÉFINITIVEMENT PE»DUE PUUB NOUS.

Kléber mort, et jusqu’au jour où les Consuls, héritiersdupouvoir exécutif naguère exercé par les membres du Directoire, lui auraient nommé un successeur, Menou se trouvait être , parmi les généraux que Bonaparte avait laisses en Égypte, celui que l'ancieniielé dégradé appelait à l’honneur de prendre par intérim le commandement en clief de l’année expéditionnaire. Cet honneur, même temporaire, fût sans doute, en des circonstances moins critiques, excité de nombreuses convoitises; mais au moment où Klebor périssait assassiné, et lorsque le coup de poignard qui venait de trancher sa noble vie semblait le signal d’un

vaste soulèvement organisé dans toute l’Égypte par riniluencc des Turcs et des Angl.Tis , le commandement eu chef paraissait imposer a quiconque l’accepterait une responsabilité .^i lourde, que âlenou , soit modestie , soit méfiance de ses forces, hésita d’abord à se charger d'uii tel fardeau , et qu’il offrit de se désister de ses droits eu faveur de Reynier, le plus ancien général aprè.s lui. Par les mémos raisons , et comme d’ailleurs la loi était précise, Reyuierrefusa. Menou prit donc, bon gré mal gré, la direction administrative etinilitaire de la colonie que Bunaparte était venu vingtcinq mois auparavant fonder sur les bords du ISil , et disons tout de suite qu’âpres la perte de la bataille navale d’Aboukir et l’insuccès du siegede Saint- Jean d’Acre, après surtout le retour de Bonaparte en Éurope et l'assassinat de Kléber, rien ne pouvait compromettre davantage la réussite de l’entreprise.

Menou avait de l’intelligence, de l’esprit , des connaissances étendues, une grande auplication au travail, le goût des étabiissemeiits coloniaux , toutes les qualités d’un administrateur, mais aucune de celles d’un général. Il ,‘ivait été membre de l'Assemblée Constituante ; il avait même présidé plusieurs fuis , et non sans quelque talent, cette assemblée; mais, antérieurciiient à l’expédition d'Égypte , jamais il n’avait commandé ni année ni corps d'armée en campagne, du moins hors de France. Menou, à cette époque, n’avait encore servi activement que peu de mois, et en France même, dans la guerre de Vendée. Aussi Menou était-ilabsoiunu-nl dépourvu d’expérience et de coup d’œil.

Brave, on ne pouvait lui contester de l’être. A plusieurs reprises pendant lecours de l’expédition il avait montré une véritable bravoure. Il avait notamment fait ses preuves en juin 1799, c’est-àdire au début, dans cette nuit où l’armec avait eu à prendre pied sur la terre égyptienne. Il avait débarqué alors uii (les premiers sur la plage du .Alarabout, était monté à la tête des grenadiers de sa division à l’assaut d’Alexandrie, avait planté de sa main le drapeau tricolore sur une des tours de cette ville , et-inême avait été assez dangereusement blesse.

.Mais, pour ne point manquer de courage

f.GYPTE FRANÇAISE.

niililaire , Menou manquait de détermination morale. Menou manquait tellement de caractère, que sous son autorité débile les autres chefs de l’armée ne cessèrent d’être en proie aux plus funestes discordes. Eiilin Menou était plus âgé que Kléber lui-même : il avait la soixantaine passée; et autant Kléber, a cinquante ans, brillait encore par sa bonne mine , autant Menou portait péniblement son âge. D’ailleurs, Jeune ou vieux, Menou avait toujours été fort disgracié sous le rapport physique. 11 avait de l’embonpoint, la vue très-faible , et montait gauciiement à cheval, liref, c’était à tous égards un commandant des plus mai choisis pour des soldats aussi alertes et aussi entreprenants que les nôtres.

Si du moins le sort n’eût appelé Menou que passagèrement à la tête de l'armée, à la tête de la colonie! Mais non : Menou, rendons-lui cette jusiiee, .se hâta bien d’expédier en France la. nouvelle de la Gn déplorable de Kléber, pour que le gouvernement de la République avisât dans le plus bref délai à lui donner un successeur deHnitif; mais, d’une part, le bâtiment qui portait la dépêche de Menou n’atteignit Toulon qu’au mois d’octobre , et de l’autre, le premier consul, c’est-à-dire Bonapartelui-mêrae, commit alors la faute immense de maintenir Menou dans le double poste qu’il tenait du hasard. Un moment, dit-on, le premier consul eut l’idée de rappeler non-seulement Menou, mais encore Reynier, et de confier le commandement suprême à Lanusse, que l’ancienneté de grade désignait apres eux. Si Reynier, en effet, était un bon officierd’élat-major, si Reynier, comme tel, avait servi, non sans distinction, aux armées du Nord et du Rhin, il ne possédait cependant pas les qualités les plus nécessaires à un général en chef. Cétait plutôt un homme de conseil que d’action. Il manquait d’extérieur, avait le caractère froid, aimait la solitude, se communiquait peu, ne savait ni électriser ni dominer les soldats. Lanusse, au contraire, Lanusse, qui , après avoir commencé sa carrière dans les Pyrénées- Orientales, avait ensuite fait les fameuses campagnes d'Italie avec Bonaparte , était le plus brillant des générau.x devant l’ennemi. Lanusse était dans la

force de l’àge ; il avait le caractère décidé, actif, entreprenant, enGn il brûlait du feu sacré. Mais quand et comment la nomination de Lanusse parviendraitelle en Fgypte.’ Était-on sûr de faire arriver tel ou tel ordre à point nommé sur les bords du Nil? Ne pouvait-on pas craindre que les Anglais, par exemple, si l’arrêté contenant la désignation d’un nouveau général en chef tombait entre leurs mains, ne -s’en servissent pour désorganiser le commandement? Ils eussent fait savoir que Menou était destitué, mais n’eus.sent pas transmis l’ordre qui instituait son successeur. Le commandement serait donc resté incertain plus ou moins longtemps. Tout calculé, le premier consul , qui ne pouvait alors soupçonner aucunement la complète absence de tonte capacité miUtaire qu’on a reconnue depuis dans Menou, crut qu’il y aurait plus d’inconvénient à changer l’ordre naturel qu’à le suivre. D’ailleurs, aux yeux de Bonaparte, certaine raison militait puissamment en faveur de Menou ; c’était le zèle bien connu de ce général pour la conservation et la colonisation de l’Égypte. Menou avait, en effet, vivement résisté sous Kléber au projet d’évacuation, énergiquement combattu l’influence des officiers du Rhin , hautement blâmé le honteux traité d'F.l-Arisch. Fut un mot, Menou passait pour chef du parti coloniste. 11 avait même, dès 1798, poussé l’enthousiasme jusqu’à épouser une femme turque, jusqu’à se convertir à rislamisme,jusqu'àcnangerses prénoms de François-Jacques pour ceux d’Abdallah-lacoûb, et depuis lors il pratiquait sa nouvelle religion avec plus d’exactitude et de gravité que pas un musulman de naissance....

Certes, au lâjuiu 1800 la tâche dont se chargeait Menou était rude. Pourtant elle l’était moins qu’elle ne paraissait l'être , et l'armée d •Égppte comptait dans son sein plus d'un général qui eût victorieusement dominé la crise. Menou lui-même , pendant les cinq ou six premiers mois , se tira d'affaire mieux qu’on n’aurait un l’espérer de lui. Les circonstances , il faut le dire , le secondèrent au delà de toute prévision. D’abord, l’assassinat de Kléber, loin d’éirc, comme on l’avait craint, le signal d’une formidable

LU.MVKRS.

insurrectioD de toute l’Ëgypte, fut ou contraire suivi d'une tranquillité profonde. Les égyptiens, qui venaient de voir l’armée du grand vizir dissipée en un clin d'œil aux cliamps ü'Héliopolis et la révolte des trois ceut mille habitants du Caire réprimée en quelques jours, jugèrent dès lors les Francis invincibles, et regardèrent leur établissement sur les bords du Mil comme un arrêt du destin. D’ailleurs, les indigènes se familiarisaient de plus en plus avec leurs hôtes européens, et trouvaient, de leur propre aveu, le joug de ces nouveaux maîtres beaucoup plus supportable que celui des mameluks. Surtout ils étaient singulièrement flattés de voir un de leurs coreligionnaires à la tête de l’armée française. D’autre part, l’été et l’automne s’achevèrent sans que les Turcs ni les Anglais renouvelassent aucune tentative contre l’Égypte. £nlin,et c’était là un point capital, l’armée accueillit avec faveur et confiance l’avénement de Menou au poste de général en chef. A défaut de qualités plus réelles et d’avantages plus solides , Menou avait dans le caractère, comme dans toute sa personne , une espèce de bonhomie (font chacun lui savait gré. Sans doute, les soldats, railleurs comme les troupiers français le sont naturellement, se moquèrent plus d’une fois d’Abdallah lacoub Menou , qui priait la face tournée vers l’Orient et dont la femme avait toujours le visage voilé-, mais son âge, sa nrillante valeur, sa probité notoire, l’éclat qui rejaillissait sur lui d’avoir été un des pères de la liberté, l’attachement qu’il avait voué au petit caporal, et (ju’i I osait manifester avec chaleur , toutes ces causes loi concilièrent l’opinion du gros des troupes. Quant aux officiers, il y en eut le lendemain de la mort de Kléber, lorsque l’avenir paraissaitsi gros de périls, il y en eut qui s’applaudirent de n’avoir pas, comme Menou, l’obligation de subiiMe fardeau du commandement, mais qui ensuite, à mesure que l’horizon parut s’éclaircir, lui envièrent sa haute fortune, qui même aggravèrent par mille petites tracasseries les difficultés de la situation. Parmi ces officiers se trouvaient, avouons-le,des noms illustres, teIsqueHeynier, Lanusse, Belliard, Verdier, Friant. Toutefois hâtons-nous

d’ajouter qu’au bout de quelques mois , quand arriva l’ordre signé (lu premier consul, par lequel Menou étaitdéfinitivement investi du commandement en chef, ces mesquines jalousies et ces coupables malveillances disparurent bientôt. Du reste, officiers et soldats, tous dans l’armée avaient sentiment de la honte indélébile qu’ils eussent enrourue si la convention d’El-Arisch se fût exécutée.

Quelques regrets qu’on gardât toujours (fe la patrie absente , on ne songeait plus à commettre de nouveau une faute qu’on avait a peine rachetée par la plus éclatante victoire : on ne songeait plus à évacuer l'Égypte. On sentait, au contraire, qu'on devait compte à la république a’une conquête si belle, et on aspirait à lui en assurer la possession. Maintenant, d’ailleurs, qu'on savait le général Bonaparte parvenu au pouvoir suprême , on s’expliquait 1e motif de son départ, on ne le traitait plus de déserteur,, et l’armée, se croyant toujours présente aux yeux de son ancien général, n’avait plus aucune inquiétude pour son sort futur.

Evidemment cet état des choses et des esprits facilitait beaucoup la tâche du nouveau commandant en chef. Du moins, Menou, homme de cabinet plutôt qu’hoinme d’épée, put suivre en toute liberté ses goflts de travail , ses lans d’administration. A peine installé, lenou , mauvais général, mais administrateur laborieux, travailla jour et nuit à ce qu’il appelait l'organisation de la colonie, la civilisation de l'Égypte. Par malheur, Menou, comme il arrive souvent, avait les défauts de ses qualités mêmes : Menou était un peu faheur.

Il fit donc de bonnes choses , mais il en fit également de mauvaises, et surtout il en fit trop.

Menou , et à cet égard il ne mérite que des éloges, commença par introduire l’ordre le plus sévère dans les finances. Il fit d’abord rentrer avec exactitude la contribution extraordinaire de douze millious que son prédérasseur avait frappée sur les villes égyptiennes comme châtiment de la dernière révolte. Ensuite il fit vendre les soixante-dix bâtiments, presque tous chargés de marchandises, qui avaient été, après la bataille dHéliopolis, séquestrés dans le port d’Alexau-

KGYPTli FRANÇAISE.

drie où ils étaient venus sous pavillon turc quelques mois auparavant alin de recevoir à leur bord l'annee française et de la reconduireen France aux termes de la convention d’Kl-Arisch ; fente qui donna cinq autres millions. Puis , activement secondé par le citoyen Kstève, administrateur général des finances de la colonie, il améliora beaucoup la perception des impôts ordinaires , y supprima grand nombre d'abus, éclaira par exemple les modes de comptabilité jusque-là assez obscurs des Coptes. Grâce à ces mesures, et comme le Nil monta en 1800 plus haut que de coutume, comme la récolte plus abondante permit de lever des impôts plus forts, comme d’ailleurs le commerce reprenait de jour en jour , et que les douanes de Suez , de Cosséir, de Siout, donnaient des revenus de plus en plus considérables, jamais les cais.ses de l’armée n’avaient encore été si bien remplies, et toutes les branches de l’administration se ressentirent de cette abondance. Menou en profita pour mettre et tenir au courant la solde des troupes, pour les bien loger, les bien vêtir, les bien nourrir, et surtout pour rendre leur pain, de bon qu’il était oéjà, excellent; pour perfectionner le service des hôpitaux et des lazarets; pour monter la cavalerie, atteler l’artillerie, et compléter les cadres du régiment de dromadaires , dont l'agilité merveilleuse dégoûtait les Arabes eux-mémes du pillage; enfin pour imprimer une activité sans cesse croissante à toutes les manufactures et fabriques chargées de pourvoir aux principaux besoins de l’armée française.

Là auraient dû se borner les efforts de Menou ; mais soit désir d’augmenter de quelques millions les ressources financières de l’armée, soit cette manie, qui possède presque tous les colonisateurs, de faire vite plutôt que défaire bien et d’assimiler immédiatement une colonie à la métropole, Menou imagina de dresser un cadastre général des propriétés mobilières et immobilières, d’asseoir l'impôt foncier sur de nouvelles bases, et surtout d'ôterdéfioitivement aux Coptes la perception des divers revenus. Ces projets, bons peut-être pourl'avenir, eussent été, en tout cas, fort mauvais pour le moment. Menou , par bonheur, n’eut

pas le temps de les mettre à exécution ; mais il en eut assez pour créer un certain nombre de contributions nouvelles.

Ainsi, à certaines époques, les cheiks, ces magistrats municipaux de l’Égypte, recevaient de l’autorité française, en signe d’investiture de leurs fonctions, des pelisses ou des schalls de prix, et à ces dons ils répondaient par d’autres dons de chevaux, de chameaux, de liestiaux. Menou y substitua une prestation en argent, et la fixa à deux millions et demi par an. Menou imposa une capitation annuelle de même somme aux négociants coptes, grecs, juifs, damasquins , francs et autres , qui étaient établis en Égypte. De plus, Menou installa l’octroi aux portes de toutes les villes égyptiennes. Enfin, il établit un impôt sur les successions.

Toutes ces mesures fiscales, sans être iniques en soi, avaient le tort d'être prématurées, le tort du moins de fondre d’un seul et même coup sur les contribuables , et de changer bru^uement une multitude d'habitudes prises. Comme, cependant, elles n’atteignaient guère que la partie aisée de la population, leur pratique matérielle rencontra peu d’obstacles. Cheiks et négociants, habitants des villes et des campagnes, tous s’y soumirent avec une aiiparence de bonne volonté, mais qui n'etait que le résultat de la crainte. On toucha donc leur argent, mais on s’aliéna leurs coeurs; et le jour où il aurait fallu les trouver dévoués on les trouva hostiles.

Quant à l’armée française, elle s’occupait peu de celles des créations de Menou qui ne la concernaient point. De temps à autre, en ce qui la regardait, rarniée avait à rire des excentricitésdu général en chef ; mais officiers et soldats lui savaient gré de sa constante sollicitude pour eux. D’ailleurs, officiers et soldats se réconciliaient de plus en plus avec leur sort. Voyant que l’occupation de l’Égypte devenait définitive, iis tâchaient de s’y établir le plus agréablement possible. Au Caire, à Alexandrie, dans les autres villes, ils s’étaient arrange des logements commodes; et ces logements, des femmes syriennes , grecques , égyptiennes même, les unes achetées aux marchands d’esclaves , les autres cédant à une impulsion volontaire, étaient ve-

I/UMVEUS.

Dues Il'S partager. Toute tristesse était bannie. Le Caire, par exemple, comptait plusieurs tliéitrcs : les oflieiers eux-méines, en attendant que Bonaparte envoyât la troupe de comédiens qu'il avait promise, y jouaient des pièces françaises , et ces représentations étaient fort goillées non-seulement de nos solilats , mais encore des indigènes, car les indigènes commençaient a entendre et parler le français aussi bien que nos soldats l’arabe. Nos soldats, grâc.e à cette facilité des relations, grâce aussi a cette merveilleuse souplesse avec laquelle le caractère français se familiarise avec les autres peuples, trouvaient en Égypte autant de bien-être qu’ils en avaient trouvé naguère en Italie. On les voyait à chaque pas causer, fumer, prendre d u café en compagnie des Arabes et des Turcs. Puis , comme la solde était toujours au courant, comme, de plus, excepté le pain , qui leur était fourni eu nature, le reste de l’ordinaire leur était donné en argent , et que toute espèce de vivres est en Égypte à un prix excessivement bas , ils avaient le bénelice du bon marché , vivaient au sein de l'abondance pour presque rien , et mangeaient plus souvent de la volaille que de la viande de boucherie. Et ce n'étaient pas seulement les denrées de l’Égypte ou des contrées circonvoisines qui aflluaieut autour d’eux : celles de France et d’Europe, notamment les vins, les eaux-de-vie, les huiles, ne manquaient pas non plus, et même le cours en était raisonnable. Grâce, en effet, à la prévoyance du premier consul, qui , d’une part, faisait noliser des navires de commerce dans tous les ports de la république, et qui, de l’autre, excitait les spéculations privées par de fortes primes, il ne se passait pas de mois, presque pas de semaine, sans que des navires européens d’un tonnage plus ou moins considérable vinssent moudler devant Alexandrie. Outre des denrees et des munitions, ces navires apportaient les journaux , les correspondances des familles, et les dépêches du gouvernement. Par suite de ces fréquentes communications, la patrie demeurait présente a tous les yeux , chère à tous les cceurs. Chacun saluait avec enthousiasme la nouvelle ère de prospérité que

le retour de Bonaparte avait ouverte pour la France, et le sentiment d’union, l'aitacbement au gouvernement et à la république, cet esprit de gloire et de bonheur qui animait à la fin de l’année 1800 le peuple français tout entier, s’etaient répandus dans l'armée d’Orient elle-même. Au récit des journées de Marengo, de Ilohenlindcn, du Miucio, l'armee d’Orient n’éprouvait qu’une crainte ; celle de demeurer en arrière.

Atis.-^i, les Turcs lui paraissant des adversaires trop méprisables, elle souhaitait avec ardeur le débarquement de quelque armée anglaise pour acquérir un peu de gloire et se maintenir au pair avec les autres armées de la république.

Mais l’Angleterre, pendant les premiers mois du commandement de Menou, ne songeait guère a rien entreprendre contre l’Égypte. An contraire, lorsque le gouvernement anglais, vers la lin de mars 1800, avait connu les véritables motifs de la fameuse dépêche de Kléber, il s'etait hâté d’écrire de nouveau à l’amiral Keith pour -se déclarer satisfait de la convention d’El-Arisch et lui ordonner en conséquence de livrer passage a l'armee française. Keith avait reçu ces nouvelles instructions le 17 avril eu rade de Livourne , et sur-le-champ il avait expédié vers Sidney-Smith une fr^ate ni toutefoisne le rejoignit que le 18 juin ans les eaux de Chypre. Dès le lendemain, 19, Sidney-Sm'ith écrivait à Kléber pour lui transmettre cette importante communication, et lui proposait d'exécuter purementet simplement laconveniion d’El-Ansch ou d’en conclure une autre sur des bases analogues. Mais le 19 juin il y avait déjà cinq jours, on le sait, que Kleber était mort, et ce fut Menou qui reçut la lettre de Sidney-Smith lorsqu’idle parvint au Caire dans le courant de juillet. Menou y répliqua, disons-lc à sa louange, de manière à détruire toutes les espérances d’accommodement que Sidney-Smith pouvait nourrir encore. — « Pour négocier et pour signer une convention diplomatique , mandat-il en substance au commodore, il faudrait que nous fussions, vous et moi, des ministres plénipotentiaires à qui nos gouvernements respectifs eussent donne carie blanche. Ministres plénipotentiaires! c’est un titre qu’il vous

llZOCi

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plaît de vous attribuer, mais qui, une fois déjà, vous a valu uii désaveu, et auquel, pour ma part, je confesse n’avoir aucun droit. Si donc le cabinet britannique veut descendre dans le champ-clos de ladiplomatie, qu’il .s’adresse à Paris, au premier consul. Ne s'apit-il (pie d’une capitulation militaire.’ nous avons l’un et l’autre, vous en votre qualité de commodore. et moi comme général en chef, des pouvoirs suffisants; mais il faudrait avant tout que l’armée fraimaise fdt vaincue. Or, elle est et a touiours clé victorieuse. • — Cette dépêche (le Menou termina définitivement les négociations d’El- Ariscli, qui duraient depuis le mois d’octobre 1799, négociations oii l’Angleterre , on peut le dire , souilla son caractère national, car elle y apporta une mauvaise foi évidente , et y tint, de quelque côté qu’on envisage la question, une conduite injustifiable aux yeux de la politique, de l’honneur et de la probité...

L’Angleterre, pendant les cinq ou six semaines qui suivirent, parut se résigner a nous voir tranqidlles possesseurs de l'Égypte. Maisunevénemeut qui marqua les premiers jours de septembre 1 800 vint tout à coup lui rendre l’espoir de nous expulser des bords du Nil. — On se souvient qu’après s’étre emparé de Malte en juin 1798, Bonaparte y avait laissé le général Vaubois comme gouverneur avec quatre mille hommes. Huit autres mille hommes eussent été nécessaires pour compléter la garnison de file et mettre Vaubois en état de s’y maintenir. Bonaparte,àpeinedéharqûcsur la plage égyptienne, écriviten conséquence au Directoire; mais le Directoire ne pensait à rien. Le Directoire manqua l’occasion d'assurer à la république une si importante conquête. Juin, juillet, août et partie de septembre, quoique la mer demeurât libre, s’écoufèrent sans que Vaubois reijût aucun secours de France.

Il est vrai que dans le courant d’août, après la bataille navale d’Aboukir, A’illeneuve vint mouiller devant Malte avec un vaisseau de quatre-vingts et deux frégates, dont les équipages montaient à quatorze cents hommes; mais ce faible renfort ne diminua guère les difficultés de la position de Vaubois. D’une part , je roi des Deux-Siciles, à qui apparte-

nait la souveraineté de .Malte, y envova bientôt de nombreux agents , qui poussèrent les Maltais à l'insurrection , et même des armes , des officiers , de l’argent. De l'autre, l’amiral portugais Neizza, au commencement de novembre, mit le blocus devant file avec (piatre vaisseaux de sa nation. Vaubois concentra alors ses troupes dans la ville de Lavalettc, (l'oti il expulsa dix mille habitants de gré nu de lorcc, et abandonna file aux insurgés. Le Ifi, Nelson , avec une partie de sa propre escadre , rejoignait Neizza , et sommait Vaubois de capituler. Vaubois repoussa cette sommation avec mépris. Vaubois repoussa aussi avec un (>gal succès deux tentatives que les insurgés firent en janviereten février 1799 pour surprendre Lavalette, où il continuait à se tenir enfermé. Ajoutons que l'hiver ne s’acheva point sans que plusieurs petits b.itiments fran(;ais chargés d’approvisionnements dé toutes sortes ne sc gli.ssassent dans le port. Plus tard , la révolution du 1 8 bruinai re, et les heureux événements qui améliorèrent dès lors la situation intérieure de la république, vinrent accroître la confiance de la garnison , et divers navires qui arrivèrent encore de temps en temps permirent de continuer vigoureusement la défense jusqu’au printemps de fannée 1800.

Mais à partir de cette époque, les croisières de l’ennemi exercèrent une si rigoureuse surveillance , que Vaubois cessa de recevoir aucun ravitaillement, et commen(3a à désespérer de sortir vainqueur de là lutte. En vain expéalia-t-il de mois en mois le Guillaume-Tell, la Diane, la Justice, pour la France, afin d'y donneravisdesa détresseet dans l’espoir qu’un de ces bâtiments reviendrait lui apporter des vivres et des munitions.

Il n’y eut même que la Diane qui toucha les rivages français. Enfin, le 5 septembre, après deux ans de blocus, et lorsque scs magasins étaient complètement vides, Vaubois capitula; mais il sortit de la place avec les honneurs de la guerre. Il en sortit, non pour être envoyé captif sur les pontons de la Tamise, mais pour être , avec tous ses soldats , reconduit à Toulon.

Sitôtqu’on apprità Londres ce nouveau succès de Nelson, ordre fut transmis à

L’UNIVKRS.

l’amiral Keith, qui était toujours errant à travers la Méditerranée, d'aller pren* dre à bord de son escadre une armee anglaise qui était alors campée, partie à Mahon, partie à Gibraltar, et de la transporter à Malte. Cette année était sous les ordres du général sir Ralpb Abercroniby, et l’Angleterre l’avait réunie quelques mois auparavant dans le but Je lajeter sur les côtes de Provence et de nous susciter là une Vendée nouvelle; mais c’était un projet auquel la victoire de Marengo avait forcé l'Angleterre de renoncer. Cette môme armée , pourquoi maintenant l’Angleterre, l’envoyait-elle à Malte? Était-ce pour l’y laisser oisive? N’était-ce pas plutôt pour l’employer à nous ravir l'Égypte et pour rasseoir ainsi son propre empire aans l’indoustan?

Le premier consul ne s’y trompa guère; et ce fut pour détourner l’Angleterre de l’accomplissement de ses nouveaux desseins, ce fut pour créer une diversion

finissante, qu'il déclara vers cette époque a guerre au Portugal. En effet, les Anglais furent obligés de tenir à Lisbonne des forces assez considérables. Par suite, sir Ralph Abercromby se trouva retardé dans ses mouvements, et vit le nombre de ses troupes diminué de près d’un tiers. Néanmoins, il atteignit Malte le 25 octobre, et son effectif, à cette époque, dépassait encore une vingtaine de mille hommes. Après deux mois environ de séjour dans l’ile, il rc(,'ut enfin , vers les derniers jours de 1800, des instructions qui le chargeaient de reconquérir l’Egypte, et, habilement secondé par lord Keith, il partit aussitôt avec ses vingt mille combattants. En même temps ordre était transmis à une division de huit oudixmillc cipayes départir de rindoustan, de pénétrer dans la mer Rouge, et de débarquer à Suez. L’Angleterre aurait ainsi vingt-cinq ou trente mille hommes sur les bords du Nil.

Abercromby emmenait trente-six pièces de campagne, mais qui n’étaient pas attelées. Au lieu de cingler droit vers l’Éypte, il alla mouiller le I'”' janvier 1801 ans la rade de Mahon, rade située sur les côtes de l’Asie Mineure, vis-à-vis de Rhodes, et y débarqua ses troupes. Cette relâche avait plusieurs motifs. Il fallait d'abord qu’Abercromby se procurât des chevaux pour sa cavalerie, son artillerie,

ses transports, ses ambulances; il fallait ensuite donner à la division des Indes le temps d’arriver à Suez , et concerter un plan de campagne avec le grand vizir Jussuf, qui étaitencoreen Palestine. Le plan recommaudé à Abercrotnby par le ministère britannique était de débarquer à Jaffa, de se réunir à Jussuf, de traverser avec lui le désert, de rallier alors la division indienne, puis de marcher sur le Caire avec soixante mille hommes, dont la moitié d’Anglais. Plusieurs fois , dans le courant de janvier et de février, Abercromby envoya le général Moore, un de ses principaux lieutenants, à Jaffa, pour s’entendre avec le grand vizir; mais, d’une part, Moore ne trouva que mauvais vouloir chez les Turcs, qui imputaient à l’intervention de l’Angleterre les défaites par eux snbies en Égypte, et, de l’autre, au retour de chacun deses voyages, il traça un si hideux tableau de leur armée, qui ne consistait, à l’en croire, qu’en un ramassis de sept ou huit mille brigands, mal équipés, mal disciplinés, mal disposés, mal commandés , rongés de maladies et de malpropreté, propres plutôt à affamer l’armée anglaise et à lui communiquer la contagion qu’à lui fournir une aide efGcace, qu'Abercromby modiOa son plan primitif, et renonça à traverser le désert.

Le 23 février, quoiqu’il ne se fdt encore procuré que sept cents chevaux, Abercromby leva l’ancre, et cingla vers la côte égyptienne avec l’intention d’y tenter unè Jescente. D’après le nouveau lan qu'il avait adopté , il comptait d’aord s’emparer d’Alexandrie de vive force, et n avoir besoin pour y parvenir ni de cavalerie ni même d’attelages pour son artillerie. Son artillerie, il îa ferait traîner à bras par des matelots ; une fois entré dans la place il s’y fortilierait, monterait ses cavaliers , attelerait ses canons, inviterait un amiral turc, qui croisait le long dé l’Égvpte avec une assez forte escadre, à débarquer six mille janissaires qu’il avait à bord, et Weherait également de persuader au grand vizir Jussuf d’apir de son côté avec quelque vigueur. Il y parviendrait sans aucun doute, et aurait ainsi la supériorité du nombre contre les Français, lesquels , suivant lui, ne pouvaient alors mettre

en ligne qu’une quinzaine de mille hommes, dont même un quart d’auxiliaires.

Il n’aurait donc pas plus de peine à se rendre maître de toute la vallée du Nil que d'Alexandrie, imposerait la convention d’El-Arisch à Menou, et reconquerrait l’Égypte .sans bataille , saïus de grandes pertes d’hommes. Au cours naturel des choses, un tel plan, comble de la témérité, devait entraîner la ruine, de l’armée qui en osait entreprendre l’exécution; mais l’aveugle fortune le fit réussir. Il est vrai que la fortune fut servie à souhait par la coupable négligence et la déplorable incapacité du général en chef français.

Menou, depuis plusieurs mois, ne pouvait ignorer qu’une puissante expédition, composée à la fois d'Orientaux et d’Européens, se préparait à fondre sur l’Égypte. Les avis arrivaient de toutes parts : ils arrivaient, et de l’Archipel par les bâtiments grecs, et de la haute Égypte par Mourad-Bey, et de l’Europe elle-même par de nombreuses dépêches du premier consul. Menou, néanmoins, resta sourd à toute espèce d'avertissement, et ne sut prendre aucune des mesures, soit politiques, soit administratives, soit militaires, qui étaient clairement indiquées par la situation.

Entre autres mesures politiques que conseillaient les circonstances , Menou aurait dd ménager soigneusement la fidélité de Mourad, qui gardait la haute Égypte ; mais il ne réponilit aux informations qu'il reçut du bey que de manière à nous l’aliéner si c^eût été possible. Menou aurait dd aussi profiter de la défiance des Turcs à l’égard des Anglais, et rouvriravec la Turquie, n'edt ce été que par feinte, des négociations qui eussent paralysé ou du moins ralenti les efforts Je l’Angleterre ; mais il n’y songea même pas.

Eu fait de mesures administratives, Menou aurait dd établir à Alexandrie, à Rosette, à Damiette, à Ramanieh, au Caire, de grands dépôts d'approvisionnements de bouche, approvisionnements toujours faciles dans un pays aussi abondant que l’Égypte. Menou aurait également dd remonter avec le plus grand soin , et codte que coûte , la cavalerie et l’artillerie de l’armée , car la cavalerie et l’artillerie sont principale-

ment de ressource contre une armée de débarquement, qui d’ordinaire est dépourvue de ces deux armes. Mais Menou recula devant les dépenses nécessaires. S'engager dans de telles dépenses eût peut-être gêné le service de la solde des troupes. Or, il avait promis de tenir la solde à Jour : il s’y refusa.

Quant aux mesures militaires, ilen était une fort simple , au moyen de laquelle Menou aurait pu défendre avec avantage et le littoral et les frontières de l’Égypte contre toute attaque du dehors. L’année française s’élevait encore à près de vingtcinq mille hommes, et dans ce nombre elle en comptait dix-sept ou dix-huit mille capables de servir activement. Ces dix-sept ou dix-huit mille combattants actifs, il ne s’agissait, pour conjurer toutes les chances de la guerre, que de les concentrer sur quelques points principaux, au lieu de les laisser épars dans chaque ville, dans chaque bourg, dans chaque hameau, où ils étaient employés à la perception dumfri. En effet, l'Égypte ne pouvait être attaquée que par trois points : par Alexandrie, par Damiette, par la Syrie. De ces trois points même, il n’y en avait qu'un de sérieusement menace : c’était Alexandrie , à cause de la facilité que le voisinage de la rade d’Aboukir offre aux débar(|uements. La plage de Damiette n’offrait au contraire qu'un accès difficile, et d’ailleurs elle ne communiquait qu’à peine avec le Delta.

Quanta la frontière syrienne, le grand vizir, trop faible pour prendre l’initiative de ce côté, ne pouvait inspirer que peu de craiate. Toute l’attention du general en chef français aurait donc pu se diriç;er sur la Jescente annoncée comme tres-prochaine de l’armée anglaise. Dans cette situation, il aurait fallu réunir autour d’Alexandrie quatre ou cinq mille hommes de troupes actives, non compris les marins et les dépôts préposés à la garde des forts de la place. Deux autres mille hommes eussent suffi à Damiette. C’éUitassezdu régiment des dromadaires pour observer la frontière de Syrie , ou du moins une garnison de trois mille hommes au Caire, garnison pouvant toujours être rejointe par les deux mille hommes de la haute Égypte , aurait suffisamment protégé la capitale si le vizir eût poussé jusqu’à scs murs. Ces

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divers emplois n'eussent absorbé que les deux tiers environ des dix-sept ou dixhuit mille hommes de troupes actives dont Menou pouvait disposer. Si donc il eût formé une grosse réserve des six mille hommes restants, et qu'il edt convenablement posté cette réserve; si par exemple il l’eilt établie a Ramanieh , c'est-a-dire à une journée d’Alexandrie, à deux journées de Uamiette , à trois ou quatre de la frontière syrienne, il eût partout rendu impuissatites les tentatives de l'ennemi. Menou ne songea à aucune de ces mesures , et non-seuleineiit il n'y songea point de lui-même, mais, dans sa négligence , dans son impéritie, dans sa folle sécurité, il ferma jusqu'au dernier moment la bouche à tous ceux des généraux de l'armée qui les lui conseillèrent.

La flotte anglaise approchait cependant. Le 28 février, cette flotte, qui ne comptait pas moi nsde cent quatre-vingts voiles, apparut devant Alexandrie. Toutefois, ecartée par une tempête, il lui fallut regagner le large. Ainsi, la fortune laissait encore une chance <à Menou , car plusieursjours s’écouleraient sans doute avant que les Anglais ne tentassent de débarquer. La nouvelle de leur apparition, immédiatement transmise par Friant, qui commandait à Alexandrie, arriva au Caire le 4 mars; et si Menou eûtalors agi avec la sagacité et la vigueur nécessaires, tout était sauvé. .Si dès le 4 Menou eût fait refluer toutes ses forces vers Alexandrie, nous aurions pu avoir au bout de quatre ou cinq jours , c'est-à-dire le 8 ou le 9, dix mille hommes sur cette partie du littoral. Peut-être les A nglais eussent-ils été déjà débarqués; en tout cas, ils n’auraient pas encore eu le temps de mettre à terre leur matériel ni de consolider leur position , et on arrivait assez tôt pour les jeter à la mer. iMais, nous le répétons, il fallait se décider sur-le-cliainp , il fallait marcher nuit et jour, il fallait surtout savoir discerner le vrai péril. Or, Menou resta à la fois absolu et incertain dans ses idées. Menou ne voulut écouter personne , et ne prit pas la résolution prompte et sensée que lui indiquaient tous ses lieutenants. Menou, au lieu de lancer la masse de ses troupes vers Aboukir, renforça Rampon vers Uamiette, dirigea la di-

vision Reynier vers Belbéis pour qu'elle tînt tête au grand vizir, et n’adtemina vers Ramanieh qu'une partie de la divisionT.anu.sse; enfin, il demeura lui-même nu Caire avec le gros de son armée, et ce fut là, c’est-à-dire à quarante lieues de la mer, qu’il résolut d'attendre les nouvelles ultérieures.

C’était le comble de l’incapacité. En effet, les événements marchaient d’heure en heure. flotte anglaise, après être d'abord entrée dans l’anse du Marabout, en sortit pour s’arrêter déflnitiveinent à ce même point de la côte où l’escadre française avait mouillé en juillet 1798 et l’escadre turque en juin 1799 , c’est-adire dans la rade d’Aboukir. Deux jours encore elle attendit sur ses ancres que 1.1 houle devînt moins forte et rendit le débarquement po.ssible ; mais le 8 au matin , la merse calmant, sirRalpbAbercromby distribua cinq mille hommes d'élite dans cent cinquante chaloupes, qui rangées sur deux lignes et protégées par deux petites divisions de canonnières, s’avancèrent bientôt à force de rames vers le rivage.

Dès les le brave Friant était accouru ; mais, sur six mille hommes environ qui étaient sous ses ordres, il n'avait pu. à cause de la multiplicité des postes qu’il lui fallait défendre, amener avec lui que le tiers de son monde, et c’était bien peu , c’était trop peu , même avec une bonne artillerie, pour couvrir une plage qui présente quatre ou cinq mille mètres d’étendue.

Une vive canonnade s’engagea dès que la flottille ennemie s’éloigna des vaisseaux ; et cette flottille , qui avait besoin d’une demi-heure pour atteindre la terre, éprouva bien du mal. Beaucoup des chaloupes qui la composaient furent coulées, et il y eut tant de desordre un moment parmi les autres que Friant put compter sur la victoire. Néanmoins la flottille se reforma, et telle était la disproportion des forces entre l'attaque et la défense, que cinq mille Anglais parvinrent a prendre pied sur le rivage. Alors se livra une action terrible, qui coûta douze cents hommes à nos adversaires, et à la suite de laquelle Friant, bien qu'il n’en eût lui-même perdu que trois cents, crut devoir ordonner la retraite, lîicii (dus, il se relira si précipilaniment.

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«ju’il abandonna et ses batteries de la côte et plusieurs pièces de catnpaijne, et qu’il ne s’arrêta qu’a une demi-lieue en avant des murs d'Alexandrie.

Pendant le reste de la journée du 8 l’armée anglaise continua de débarquer, cerna le fort d’Aboukir, et poussa ses éclaireurs assez loin au delà du fort.

Pendant les quatre jours qui suivirent Abercromby acheva sans obstacle le débarquemeni de ses troupes et de son artillerie. Le 12 au soir il avait dix-huit mille hommes à terre, mais il manquait de cavalerie, il manquait même d’attelages pour ses pièces. A cette époque, nous l’avons dit, l’effectif de l’armée française était encore d'environ vingtcinq mille hommes, dont deux mille cinq cents cavaliers et mille cinq cents artilleurs. Son matériel de campagne s’élevait à cent pièces attelées. Elle était donc, numériquement, capable de tenir tête à l'ennemi. Mais, tandis que l'armée anglaise pouvait se concentrer sur un seul point, l’armée française avait des points nombreux à défendre , le p;iys entier à contenir, la frontière syrienne à observer, et l’impéritie ou l’indécision de .Menou allait la tenir plus disséminée encore qu’il n’eût été nécessaire. Lanussp, toutefois, avait marché rapidement sur Kamanich. Lanusse était même arrivé, le 11, avec trois mille quatre cents hommes, devant Alexandrie; il avait pris le commandement en chef, et s’était établi au camp des Romains, sa droite à la mer, sa gauche à la tête de la digue du lac Madieh. Dès lors nous eûmes, tant infanterie que cavalerie et artillerie , cinq mille hommes en ligne.

I.e 13, Abercromby, faisant traîner ses canons par des matelots, se mit en marche pour enlever Alexandrie, et résolut bientôt de tourner la droite de Lanusse, qu’il jugea plus faible que sa gauche. Or, en plaine et sans cavalerie, le mouvement qu’avait à exécuter Abereromby l’obligeait à pré.seuter le liane. A cette vue, Lanusse fut tenté de prendre lui-même l'offensive, et consulta ses officiers. L’un d’eux, le général du génie Bertrand, objecta notre infériorité numérique, et conseilla de se replier plutôt sous la protection des forts de la place, d’élever une ligne de redoutes et d’at-

tendre derrière ces retranchements l’arrivée de Menou. En effet, au reçu d’un second message que lui avait expédié Friant. Menou avaitdûse mettre enroule et ne pouvait tarder. Ces raisons continrent quelque temps J.anusse; mais quand il vit son adversaire à portée du canon, il n’y tint plus. Au lieu de donner le signal de la retraite, il s’écria en avant, et s'élança un des premiers.

Abercromby, qui ne s’attendait point à une si brusque attaque, eut à peine le temps de faire halte et de former son ordre de bataille. En peu d’instants la mêlée devint horrible, et si Lanusse. qui pour lutter contre dix-huit mille hommes n’en avait que six mille, en eût seulement compté quelques milliers de plus, il remportait la victoire. La première ligne des Anglais fut enfoncée, et ils eurent beaucoup de morts, beaucoup de prisonniers, mais la seconde parvint à rétablir le combat. Nos troupes, Lanusse àleur tête, firent encore des prodiges de valeur; mais, cédant à la disproportion du nombre, elles furent contraintes de reprendre leur première position, puis de se replier sous les murs d’Alexandrie. Quant a Abercromby, au lieu de poursuivre son avantage', au lieu de continuer à s’avancer sur la place, il se contenta d’occuper à son tour le camp des Romains, et garda dès lors la défensive. Ce furent les Français qui revinrent l’attaipier au bout de quelques jours.

Dès le 8 Menou , sur les représentation; de l’état-major général , avait rappelé à lui Reynier et Rampon ; puis le 1 1 , quand il avait appris le débarquement de l’armée anglaise, il s’était mis en route pour Alexandrie à la tête de cinq à six mille hommes de toutes armes, il marcha sans perdre un moment, et lorsqu’il eut rejoint Lanusse nous eûmes neuf mille fantassins, deux mille chevaux et un millier d’artilleurs avec cinquante pièces attelées en face de l’ennemi. L’ennemi, de son côté, par suite des pertes qu’il avait essuyées le 13, ne comptait plus qu’une quinzaine de mille hommes.

.Néanmoins il gardait toujours l’avantage du nombre, et Menou ne paraissait pas s’être beaucoup soucie de le lui ravir. Menou, en effet , avait laissé épars dans toute l’Égypte moyenne et dans l'Egypte supérieure huit mille hommes valides

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dont le Caire, Belb^is, Salaliieb, Suez, Rosette, Lesbeh, sc fussent passés facilement , on du moins que des vétérans et des dépôts y eussent parfaitement suppléés. Ces huit mille hommes, il était encore temps de les appeler autour d’Alexandrie ; mais Menou, étonné de l'inaction des Anglais , en conclut qu’il n’avait besoin d’aucun renfort pour les vaincre , et manifesta rintention de les attaquer sans delai. Les meilleurs généraux de l'armée française lui représentèrent vainement que sa folle ardeur pouvait entraîner les plus fatales conséquences, et que dans un moment si décisif il lui fallait surtout renoncer à .sou système de dissémination des troupes. o'aIi ! disaient-ils, si Bonaparte était ici , ce n’est pas douze mille seulement, c’est plus de vingt mille, que nous serions sur le champ de bataille; mais dans notre état d'infériorité, devonsnous risquer d’en venir aux mains!...»

Menou resta inébranlable dans la résolution qu’il avait prise, et les préparatifs furent faits en eonséquence dans la journée du 20. Les troupes, du reste, étaient remplies d’enthousiasme, et avaient à leur tête deschelsdignes de les commander, car a Lanusse, a Rampon, à Friant, étaient venus s’adjoindre Reynier, Rnize, Baudot, Destaing.

Le 21 , les Français prirent les armes entre trois et quatre heures du matin, et se portèrent avec vigueur contre une partie des retranchements ennemis peu distante des ruines de l’ancienne Canope. Les premiers engagements nous furent favorables; mais dans une manœuvre dont le but était de tourner la droite des Anglais , deux de nos corps d'infanterie, par une méprise fatale, se chargèrent un moment sans se reconnaître.

De là une confusion qui non-seulement lit manquer cette manœuvre , mais par suite de laquelle échoua tout le plan que les généraux Reynier et Lanusse avaient arrêté sur la demande de Menou. En vain lesquatredivisionsqui formaient le centre de l’armée française se précipitèrent-elles successivement sup la ligne des Anglais, elles furent repoussees l'une après l’autre. Ainsi , contre nous se décidait le sort de la bataille; mais nous pouvions encore nous retirer avec honneur et sans de trop grands désas-

tres, quand Menou, qui n'avait pris aucune part à l’action, et qui se promenait tranquillement sur les derrières de l’armée , crut qu’il était de son devoir comme général en chef de donner au moins un ordre. Il se porta donc sur la réserve de cavalerie que commandait le général Roize, et lui ordonna de charger. Roize objecta inutilement l’imprudence de cette tentative : il dut oMir.

Entamant alors la charge en désespéré, sabrant et renversant tout ce qui s’opposait à son passage, il pénétra jusque dans le camp ennemi. Telle fut la panique des Anglais, qu’ils se jetèrent presque tous à plat ventre pour ramper ainsi jusqu’à leurs tentes; mais un obstacle imprévu arrêta bientôt nos cavaliers , et causa leur perte au moment où ils poussaient déjà des cris de victoire. Leurs chevaux s’ahattireut dans des trous de loup et sur des chausses-trapes dont l’ennemi avait parsemé son camp, ou s’embarrassèrent dans les cordes et les piquets des tentes qui étaient croisés à dessein. Roize mit pied à terre, se battit en lion et fut tué avec presque tous les braves qui l’avaient suivi. Après quatre heures de cette épouvantable mêlée, quatre heures pendant lesquelles Menou n’avait su prendre une détermination , il se décida enfin à ordonner la retraite, qui heureusement put encore s’effectuer en assez bon ordre.

Quels avaient été les vainqueurs, quels avaient été les vaincus? Tout ce qu'on peut dire , c’est que de part et d’autre on avait perdu beaucoup de monde. De notre côte nous ne comptions pas moins de deux mille cinq cents morts, et Roize n’était pas le seul de nos généraux qui fût resté sur le terrain : Lanusse et Baudot avaient partagé son sort. En outre , Rampon , Destamg, Silly, avaient été gravement blessés. La perte des Anglais égala, peut-être surpassa la nôtre, et leur général en chef lui-même , sir Ralph Abercrumby, mortellement atteint, survécut à peine huit jours. Les Anglais .se vantèrent cependant d’avoir été victorieux. De fait, ils repoussèrent notre attaque , mais ils ne sortirent pas de leurs lignes , ne se portèrent pas d’un pouce en avant pour profiter de leur prétendue victoire, et passèrent en proie a de grandes alarmes la nuit qui suivit

la bataille. A chaque instant, au moindre bruit , ils se croyaient attaqués de nouveau, et Jeurs inquiétudes, leurs terreurs ne connaissaient pas de borne. Hélas !

les Anglais ne soupçonnaient pas la complète incapacité dé Menou...

Les deux armées , à partir du 32, ne songèrent plus qu’à se retram her dans leurs positions respectives. Le camp des Français, surtout, devint inexpugnable, car Menou nes'occupa pendant plusieurs mois que d’y accumuler les ouvrages les uns sur les autres. Concentrer enlin ses forces et reprendre l’offensive , voilà ce qu’il aurait plutôt dd faire dès les premiers jours. Qu’il l’edt fait, et l’armée française, quoique fort affaiblie parles trois' engagements du 8, du 13, du 21 mars, aurait, comme au début de la cainagne, encore pu tenir tâte aux nomreiix ennemis qui menaçaient de l’assaillir. Un général habile et résolu aurait évacué tous les postes secondaires sans auèune exception, laissé trois mille hommes au Caire, trois autres mille hommes dans Alexandrie, et formé du reste de ses troupes un corps mobile de sept ou huit mille combattants, de maniéré à manœuvrer soit contre les Anglais s’ils s'aventuraient à cheminer sur les étroites langues de terre par lesquelles la presqu’île d’Aboukir communique avec l’intérieur de l’Egypte , soit contre le grand vizir s'il pénétrait par la .Syrie, soit contre l’amiral turc s’il essayait de pénétrer par Rosette, soit enfin contre les cipayes de l’Inde s’ils venaient effectivement débarquer à Cosséir. Telle est, disons-nous, latactiquequ’eûtadoptée un chef habile et résolu ; mais au ri.sque d’avoir bientôt quatre ou cinq adversaires sur les bras, Âlenou , qui ne manquait pas moins de résolution que d’habileté , ne sut prendre aucun parti décisif. Il rappela pour protéger le Caire une brigade qui occupait la haute Égypte ; porta, pour surveiller Rosette, quelques troupes d’Alexandrie à Ramanieh, et après ces insignifiantes mesures demeura dans une inaction complète.

Agir, tenterd’agir, lui semblaitle comble de la témérité tant qu’il n’aurait pas reçudessecoursde France. Des secours !

à chaque instant Menou en attendait, car le premier consul lui avait mandé dans plusieurs dépêches qu’il s'occupait

d’en expédier; mais les jours, les semaines , les mois s’écoulaient, et les renforts promis n’arrivaient pas. Dès son retour en France, cependant, ou du moins dès son avènement au pouvoir suprême, Bonaparte avait fait armer une puissante escadre qu’il destinait à l’Égypte , et dès novembre 1800 cette escadre était prête. Elle comptait sept vaisseaux, deux frégates, un brick, avait [>ris à bord quatre mille hommes de troupes avec un matériel immense, et avait été placée sous les ordres del’amiral Ganteaume. Comme il importait beaucoup de dissimuler aux puissances étrangères lebutderentreprisc, c'était dans un de nos ports de l’Océan, c’était à Brest que l’armement avait eu lieu, et le bruit avait été répandu que l’escadre en question devait aller à Saint-Domingue.

Mais une Hotte anglaise bloquait la rade de Brest, et pendant plus de deux mois Ganteaume avait épie inutilement l’occasion de gagner le large. Enfin, le 21 janvier 1801 , à la faveur d’une tempête violente qui avait contraint les Anglais de s’éloigner pour quelques heures, il était hardiment sorti du port , puis, la fortune secondant son audace, il avait franchi le détroit de Gibraltar et pénétré dans la Méditerranée sans apercevoir une seule voile anglaise. Qu’il eût alors plongé vers l'Orient, qu’il eût cinglé droit vers le Nil. et il trouvait la mer libre (car l’amiral Keith était toujours devant Macri), et il donnait à Menou lui-méme la possibilité de se maintenir en Égypte. .Mais, pour être supérieur à Menou en fait de capacité , Ganteaume ne déploya en ces circonstances ni plusdecaractéreni plus de détermination. La tempête du 21 avait endommagé une de ses frégates : Ganteaume, au lieu de la diriger sur Toulon et de poursuivre vers l’Afrique avec le reste de ses vaisseaux , avait commis la faute de la convoyer jusqu’en vue du port et même d’attendre qu’elle eût réparé ses avaries. Qu’était-il arrivé ? c’est qu’au bout de quelques jours, quand il avait voulu continuer sa route, il avait trouvé, l’ennemi prêt à lui disputer le passage. Ganteaume était un bon marin, un excellent soldat , et l’ennemi n’était point en forces supérieures; mais Ganteaume, qui avait à cœur de remplir sa véritable

mission, c’est-à-dirc de mener des renforts à notre armée d’Égypte, avait cru ne devoir pas courir les chances d’une bataille navale, s'était d’abord réfugié dans le golfe de Lyon , et était ensuite venu se blottir dans le port de Toulon même avec toute son escadre. Plusieurs fois, en février et mars , il avait repris la mer; mais chaque fois la simple apparition de quelques frégates croisant sous pavillon britannique avait sufli pour le ramener au port. Chaque fois faigrave responsabilité qu’il sentait peser sur sa tete avait produit dans son coeur intrépide un trouble auquel la peur des boulets assurémeut était étrangère...

Tandis que pour s'opposer aux progrès de remiemi descendu sur la presqu'île d’Aboukir Menou comptait en vain sur l’arrivée de Ganteaume , et semblait résolu, s’il ne ree.evuit pas de renforts, à se croiser indéGniment les bras, le général llutchinson, successeur d’Abercromby, ne resta lui-même inactif qu’une dizaine de jours, et se disposa ensuite à pousser eu avant. I.e lendemain de la bataille de Omope, llutchinson et ses soldats avaient, malgré leur prétendue victoire, désespéré du succès de leur entreprise contre l'Égypte et agité la question de se rembaniuer. Kotre armée, pensaient-ils, s’élevait encore à vingt-quatre ou vingt-cinq mille hommes , et probablement Menou allait la concentrer tout entière à l'entrée de la presqu’île. Ainsi bloqués, eux qui ne pouvaient remuer leur artillerie, qui n’avaient ni renforts ni approvisionnements à espérer de quelques mois, qui en étaient réduits à vivre de biscuit et de viande salée, qui campaient sur un sable brillant, sous un ciel de feu , et que les maladies décimaient déjà, ils étaient tous condamnés à bientôt périr s'ils ne se rembarquaient. La nécessité d’un prompt rembarquement eût sans doute prévalu dans l’armée anglaise si, peu de joursaprèsla bataille, l'amiral turc n’eût mouillé en rade avec cinq vaisseaux de ligne et de nombreux transports montés l>ar six mille janissaires. Dès lors Hutchinson ne voulut pas quitter l’Égypte sans avoir essayé plus sérieusement de nous la ravir, liutcliinson , au coinmenceineiit d’avril , mil le colonel Spencer,

un de ses principaux lieutenants, à la tête des six mille janissaires qui venaient d'arriver , lui donna en outre six mille Anglais et dix pièces de canon, et l’envoya par mer débarquer devant Ilosette. Son but était de s’ouvrir ainsi l’accès de l’intérieur du Delta, de s’y procurer des vivres frais et des clievaux, et de tendre la main au grand vizir qui s’avançait à l’autre extrémité du triangle. Or, il n’allait que trop bien réussir. En effet, Rosette n'était gardée que par deux ou trois cents Français, qui ne purent opposer aucune résistance aux douze mille Anglo-Turcs, et qui dé.s le 8 se replièrent en remontant le Nil jusqu’au bourg d’FI-Aft, situé un peu en avant de Ramanieh. Toutefois, chose étrange, l’ennemi, maître du Nil, et pouvant, par le fleuve, se procurer les vivres dont il avait besoin, pouvant, par le fleuve aussi, pénétrer au cœur de l’Egypte, attendit prés de trois semaines avant de mettre son succèsà profit. Quel avantage n’etait-ce pas donner à un adversaire prompt et avisé! .Si Menou eût bien employé son temps, s’il eût, pendant le mois qui s’écoula, e.xécuté autour d’Alexandrie les travaux nécessaires de défense, et se fût ainsi ménagé le moyen de n’y laisser que peu de monde; s’il eût dirigé environ six mille hommes d’Alexandrie sur Ramanieh, et attiré sur ce même point tout ce qui n’était pas indispensable au Caire, il aurait pu opposer Imita neuf mille combattants aux Anglais et aux Turcs qui venaient d’assaillir Rosette. C’en était assez pour rejeter ces assaillants aux bouches du Nil, pour remonter l’esprit de l’armée française, contenir les Egyptiens dans le devoir, replacer Hutchinson et ses alliés dans un véritable état de blocus sur la plage d’Aboukir, et ramener enUn la fortune.

Cette occasion, que Menou manqua encore , fut la derniere.

Menou, au heu de réunir à £I-Aft toutes celles de ses troufies dont la présence n’était pas nécessaire sur d’autres points de l’Égypte, se contenta d’y envoyer succes.sivement, sous les ordres des généraux I.aigrunge, Morand et 'Valentin, trois petites divisions qu’il tira de la garnison même d’Alexandrie et qui ne formèrent qu’un total de quatre mille hcmmi's. Il ne lit pas descen

ÉGYPTE tRAlNÇAlSE.

dre un seul soldat du Caire, et poussa etdepuisie 11 iiètaitcampésousBelbéis, la négligence jusqu'à laisser sans ins- à douze lieues du Caire. Tous les pachas tructions le général Belliard, qui avait le de la Syrie , même Ojezzar , lui avaient commandement de la capitale. Cepen- envoyé leurs contingents. Enfin, Osinandant, s’il y avait une position qui méritât bey, successeur denotre allié Mourad, qui d’étre défendue , c’était Kl-Aft, ou du était mort quelques mois auparavant, moins Ramanieti. C’était là ou nulle part venait de se déclarer contre nous. Quelle qu’il fallait opposer une résistance ener- conduite devaittenir Belliard en de telles gique aux efforts de l’ennemi. En effet, circonstances.’ I.es troupes qui arricette position perdue, le corps tout à fait valent de Ramanieh , jointes à celles qui insuffisant que Menou venait d’y placer déjà' occupaient la capitale , formaient étaitseparéd’Alexandrie, étaitcontraint douze à treize mille hommes; mais de se replier sur le Caire, et dès lors Par- dans cæ nombre il n’y en avait guère mée française se trouvait cou^e en que la moitié de réellement valides ; les deux. Lagrange et ses deux collègues autres étaient des blessés , des malades n’apprécierent-ils pas mieux que Menou surtout, car la peste sévissait à cette la gravité du péril , ou bien pensèrent- époque. Sept mille soldats étaient bien ils que leur Infériorité numérique leur insuffisants pour garder une ville d'un ôtaittoutechancedepouvoirleconiurer? circuit immense, et dont l’enceinte pou- Ce qu’il 3^ a de certain , c’est qu’ilsd’es- vait à peine braver l’art des ingénieurs sayèrent à peine, c’estqu’assaillis du côté européens. D’ailleurs on avait peu d’ardu Nil par une grêle de boulets inces- gent, peu de vivres. Par toutes ces consisamment lancés par les chaloupes ca- dérations, il n’y avait évidemment pour nooniéres dont l’ennemi avait couvert le Belliard que deux partis à prendre : es- Beuve , pressés du côté de la campagne sayer par une marche hardie de descenpar le gros des Anglais et des Turcs, dre dans la basse Égypte, d’y surprendre ils abandonnèrent tour à tour El-Aft et le passage du Nil et de rejoindre Menou, Ramanieh sans presque avoir combattu, ou bien , ce qui était plus sûr et plus et que du 8 au 14 mai, en l’espace de six facile, à cause de la multitude qu’il jours seulement, ils prolongèrent leur fallait traîner après soi , se retirer â Daretraite jusqu’au Caire. miette. Là , au milieu des lagunes et au

La perte de Ramanieh, c’était pour sein de l’abondance, car la province rel’armée française la perte de ses corn- gorge de grains et de bestiaux , on pouinunications ; c’était pour la France la vait résister longtemps à un ennemi perte de l’Egypte même. Si , en effet , trois ou quatre fois supérieur, et retarnotre armée tout entière n’avait pas su der du moins de cinq ou six mois une disputer le terrain aux Anglo-Turcs, se capitulation devenue dès lors inévipouvait-il que , fractionnée comme elle table. Mais pour adopter l'un ou l’autre l'était maintenant, elle leur opposât une de ces deux partis , il fallait évacuer le résistance efficace.’ Non, et bientôt notre Caire, évacuer volontairement la capiarmée devait n’avoir plus d’autre res- talc de l’Égvpte , et Belliard ne put s'y source que celle de capituler. décider. Refliard ne s’aperçut pas que le

A l’arrivée des généraux Lagrange, Caire était perdu pour lut, et que par Morand, Valentin, et quand il sut la fâ- conséquent mieux valait sortir quelques cheusetournurequeprenaientles choses, jours plus tôt de cette capitale pour Belliard convoqua sur-le-champ un con- tenter une grande opération militaire , seil de guerre. I>a position devenait des que la rendre à l’ennemi quelques jours plus critiques. D’une part Mutchinson, plus tard pour n’avoir plus qu’à gagner qui était accouru diriger lui-même la co- le littoral et h se rembarquer. Belliardse lonne anglo-turque, allait probablement berçadufolespoirdeteniretcontrellulse hâter de poursuivre son succès. De chinson et contre Jussuf. Belliard voul’autre , le grand vizir , sur la nouvelle lut même ne pas attendre l’ennemi derque les Anglo-Turcs s’étaient rendus rière les remparts du Caire , mais marinattres de Damiette et s’avancaient dans cher au-devant de lui. Il se souvint des trole Delta, avait franchi le désert à la tête phées d’Héliopolis, et dès le H, comme de vingt-cinq ou trente mille hommes, Hutchinson n’était encore qu’à Ché-

14' Livraison. (Éovptr Fbançatse.) j.j

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LTJHIVERS.

bréiss, il résolut de se porter contre Jussuf, par la route qu’avait suivie Kléber. U partit donc avec cinq mille bommes, et atteignit El-Rlianka le 16, mais pour ne pas aller plus loin. Il s’y heurta en effet contre l’avant-garde mi grand rizir, qui venait résolument à sa rencontre, sWraya de cette oflensive inattendue, et au lieu de sabrer la misérable cohue à laquelle il avait affaire, se hâta de battre en retraite. D’ailleurs , et Belliard l’avait su, Hutchinson, depuis qoeiques jours, semblait avoir mis de côté sa circonspeetioa habituelle, et s'approchait rapidement du Caire.

Hutchinsonarrivale33àTérameh. Là, toutefois , U lit halte, et, de sa personne, se rendit, par le canal de Menouf, au camp de Jussuf, afin de se concerter avec ce noble pârsonoage. Le 38 il revint se mettre a la tête de ses troupes, et le plan qu’il avait arrêté avec le grand visir commença aussitôt à recevoir son exécution. Ce plan était fort simple. Tandis qu’Hutcbinson conduirait l’armée anglo-turque par larivegaucheduNil, Jussuf l’aecom^gnerait pas à pas par la rive droite , et le général frau^is , ainsi resserré peu à peu dans le Caire, ne pourrait bientôt plus , s’il ne voulait s’y voir assiégé, en sortir par l’une ou l’autre rive du lleuve que pour a«»pter une bataille en règle.

Hutchinson et Jussuf ne s’avancèrent que lentement ; mais de leur part cette lenteur était de la prudence, de l’habileté même, et Belliard ne put leur feire obstacle. Belliard les vit , au 30 iuin , pousser leurs avant-postes jus^’a Giseh , et dut alors leur envoyer offrir une suspension d’armes. Cette offre, les Anglais et les Turcs l’acceptèrent avec un égal empressement, car les uns et les autres cherchaient moins une vainegloire qu’un résultat utile, et ce qu’ils souhaitaient avant tout c’était que nous évacuassions l’Egypte.

Belliard profita de Tarmistiee pour convoquer un nouveau conseil de guerre.

On agita dans ce conseil si l’on n’essayerait point à s’ouvrir de vive force un passage vers Alexandrie ou vers Damiette; mais ce fut pour la forme seulement : on tomba bientôt d’accord que c’était s’y prendre trop tard, et bon gré mal gré il fallut reconnaître qu’il ne restait plus qu’à capituler. On envoya

donc des commissaires au camp des Anglais et des Turcs pour y traiter d’une capitulation , et les généraux ennemis, qui à ce moment même craignaient encore un retour de fortune, non-seulement accueillirent avec joie les ouvertures de Belliard, mais accédèrent aux conditions les plus honorables pour l’armée française. Il fut convenu en substance que l’armée, ou du moins la partie de cette armée qui occupait la capitale de l’Egvpte , en sortirait avec les honneurs ue la guerre , c’est-à-dire avec armes et bagages, avec son artillerie, ses chevaux, tout ce qu’elle possédait enfin ; qu’elle serait reconduite en France, et nourrie pendant la traversée aux frais de l’Angleterre. Cette capitulation, signée le 35 juin 1801 et ratifiée dès le lendemain 36 , était exécutoire quinze jours Mrès. Le 10 juillet, Belliard remit le Caire et Oisen ; puis, à la tête de treize mille sept eent trente - quatre officiers on soldats, il prit le chemin de Rosette, où l’embarquement devait avoir lieu. Hutchinson était si étonné de son triomphe, uue pendant le trajet du Caire au littoral il ne cessa d’apprébesder que Belliard nese ravisât, et que ses appréhensions ne se calmèrent que le 7 août, lorsqu'il vit les vaisseaux qui emportaient nos troupes disparaître enfin à l’horizon. Quant à nos troupes, leur orgueil eut cruellement à soulDir d’un tel départ. Quelle humiliation pour ces vàérans d’Italie, qui en 1798, après leurs victoires de Castiglione, d’Arcole et de Rivoli, étaient rentrés en France si fiers de leur gloire et des services rendus à là république; quelle humiliation d’y retourner cette fois en vaincus! Si rien pouvait les étourdir sur leurs revers , ce n’était pas de rapporter du moins leurs armes , leurs canons, leurs drapeaux : c’était, après leur long exil , c’était uniquement de regagner les rivages de la patrie.

Derrière Belliard, il restait encore dix mille Français en Égypte; mais aucun fait digne d’être recueilli par l’histoire n’y va désormais signaler leur présence. Menou et ces dix mille Français, cernés dans Alexandrie comme Belliard et sa division l’avaient été au Caire, allaient aussi être forcés de se rendre. Ce n’était plus qu’une question de temps , et Menou ne se le dissimulait

pas; mais il s'en consolait par l'idée d’tine défense non moins héroïque que celle deMasséna dans Gênes, et il jurait au premier consul , qui dans toutes ses dépêches l’engageait à tenir du moins jusqu’à ce que Ta paix qui se négociait alors entre la France et l'Angleterre fût détinitivement conclue ; il Jurait, disons* nous, qu’il tiendrait des années. Si seulement il eût tenu jusqu’au 15 novembre, il eût été délivré par les préliminaires de Londres, et la possession d'Alexandrie nous eût été comptée pour quelque chose dans le réglement déCnitif des conditions de la paix d’A miens ; mais dès le !25 août, c’est-à-dire dès qu’Hutchinson , qui pouvait tourner tous ses efforts contre Alexandrie, eut complété l’investissement de la place, Menou, craignant que la famine ne vint joindre ses ravages à ceux de la peste, assembla les ofliciers généraux qui servaient sous ses ordres, et leur proposa de capituler! Il y en eut, et parmi ceux-là nousciterons Destaing,Delzons, Zaionschek, Bertrand, qui opinèrent pour qu'on se défendit jusqmà la dernière extrémité, et qu'on ne capitulât que selon les lois de la guerre, c’est-àdire quand l’eunemi aurait enlevé les ouvrages extérieurs , forcé la première enceinte et même rendu la brèche praticable à la seconde; mais la majorité répliqua qu’il ne s’agissait ni de se rendre à oiscretion ni de poser les armes, et que si, comme tout portait à le croire, on pouvait obtenir des conditions semblables à celles qu’avait obtenues Belliard, le salut de dix mille hommes valait bien la peine qu'on y travaillât. Des pourparlers s'ouvrirent donc le 29 août. Un traité d'évacuation fut signé le 2 septembre, et l’embarqûement des troupes françaises eut lieu dans le courant du mois.’Cette convention d’Alexandrie était la même que celle du Caire, la même également que celle d’El-Arisch.

Aussi, en 1800, alors que notre armée expéditionnaire occupait victorieusement l'Égypte et que nul ennemi sérieux ne lui en disputait la possession, combien Kléber et tant d'autres généraux u’avaient-ils pas été coupables de consentir à évacuer le pays , et surtout d’y

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consentir à des conditions que deux ans plus tard une formidable armée de quarante ou cinquante mille Anglo-Turcs s'estima heureuse d’imposer aux débris de la nôtre!... >

Belliard était arrivé en France vers le milieu d’octobre; Menou y arriva vers la fin de décembre, et les deux divisions successivement ramenées par eux formèrent un total d’environ vingtquatre mille hommes.

Telle fut l’expédition d’Égypte, si brillante au début, si triste au dénoûment. Bonaparte, qui la conseilla, qui même l'imposa au Directoire, en a été beaucoup loué par les uns, beaucoup blâmé par les autres. Suivant ses panégyristes il n'a, dans sa longue et prodigieuse carrière, rien imaginé qui fut plus grand et qui pût être plus véritablement utile. Atteindre et frapper l’Angleterre dans son empire indien, s’assurer d'un moyen d’échangepour reti rer de sesmains nos colonies qu’elle nous avait prises, ou fonder sur les bords de la Mediterranée une colonie nouvelle, qui nous indemnisât de la perte de toutes les autres et transformât réellement cette mer en un lac français; tel était le triple but auquel tendait Bonaparte. Mais, objectet-on, l’entreprise, pour avoir chance de réussite, était conçue sur une ecbelle infiniment trop vaste. Elle nous jetait en dehors de notre sphere naturelle d’opérations; elle attirait partie de nos forces sur le Nil, alors que nous étions encore entourés d'ennemis et de dangers en Europe ; enfin, si l’Angleterre, déjà menacée en Europe par notre domination sur l’Escaut, l’eût été aus.si dans riiide par notre domination sur le Nil, toute conciliation entre elle et nous fût devenue à jamais impossible, et il nous aurait fallu ou la détruire ou être détruits par elle.

Que le lecteur se charge du soin de faire la part de l’elogeetdu blâme; mais il nous semble, nous le confessons, qu’il n’a manqué à l’expédition d’Égypte, pour obtenir l’approbation générale, que ce qui en ce monde justifie tout, que ce qui du moins justifie toutes les témérités, LE SUCCES.

I I.N DE UÊGYPTE FK.VSÇAISK.

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