I.'UMVILUS
Arnbes qui pas-aient pour vivre en bons termes avec les Français et qui étaient aoeusés de boire du vin avec eux. Depuis fini) jours les Turcs massacraient ainsi des milliers d’Arabes suspect>,et,commedecoutume,inemueiitde front le pillage et le meurtre. Massif et Ibrahim étaient honteux de tant d’horreurs ; ils voyaient périr à regret des richesses qui leur appartiendraient au cas qu’ils demeurassent maîtres de n'-'.gypte. •Mais vainement eussent-ils essayé de mettre un freina des excès qu’ils avaient eux-mêmes encouragés le premier Jour.
Ils espéraient, du reste, que ces massacres tiendraient la soldatesque et la populace en haleine contre les Français...
Sur ces entrefaites, arriva Friant, puis enfin Kléber. Tous deux, comme Lagrange , ils pénétrèrent par les jardins dans riiùlel du gouvernement, et de là parvinrent jusqu’à la place Kzbekyeh; mais, sauf cette place et la citadelle, toute la ville était nu pouvoir de l’insurrection. La place Ezbckieb elle-même était bloquée en quelque sorte, car les insurgés avaient fermé par des murs crénelés les rues qui venaient y aboutir. Certes, quoique l’armée du grand vizir n’existàt plus, ce n’etait pas une petite tâche pour Kléber que d’avoir à reconquérir une ville aussi vaste que la capitale de l’Égypte, ville peuplee de trois cent mille habitants, qui presque tous avaient arboré l’étendard de la révolte, ville d’ailleurs occupée par douze ou quinze mille Turcs que dirigeaieut deux chefs capables , ville enün construite à l’orientale, c’est-à-dire percée de rues étroites et divisée en massifs qui étaient autant de forteresses; car ces massifs prenaient leur jour en dedans, ne montraient au dehors que de hautes murailles, et avaient au lieu de toits des terrasses d’où les rebelles fai.saient un feu |)longeant des plus meurtriers. La réduction du Caire offrait donc d’extrêmes diflicultés; mais n’importe : Kléber ne pouvait hésiter à l'entreprendre. Il lui fallait même, sans quoi c’en était fait de toute son armée, il lui fallait, disonsnous , y réussir par la force ou par la ruse.
.Si Kléber se décidait à employer la force, il n’avait le choix qu’entre deux moyens d'attaque: c’était de lancer du
haut de la citadelle une pluie de bombes et d'obus jusqu’à ce que la ville capitulât, ou bien de déboucher par la place Ezl)ékyeh,dcdétruireuneaune les barricades elev^sà la tête des rues, et de prendre d’assaut tous les quartiers l’un après l’autre. Or, le premier moyen pouvait amener la destruction d’une'grande cité, qui était la capitale du pays et dont l’armée française avait besoin pour vivre; le second exposait à perdre dix fois plus de soldats que n’en avait coûte la bataille d’IIéliopolis.
Kléber montra ici autant de prudence qu’il avait montré d’énergie les jours précédents: il résolut de temporiser, de laisser l’insurrection se fatiguer elle-même.
D’ailleurs, au commencetnent du mois, croyant être à la veille de s’embarquer, il avaitdirigé presque tout son matériel, presque toutes ses munitions, vers la basse Égypte. Il avait depuis lors, et surtout depuis son retour au Caire, donne les ordres nécessaires pour que la presque totalité de son artilleriede siège remontât le Nil ; mais l’exécution de ces ordres demandait au moins une semaine. Provisoirement il lit bloquer toutes les issues par lesquelles la ville communiquait avec le dehors , et calcula, non sans raison, que les insurgés , bien qu'ils eussent trouve d’abondantes provisions de bouche chez la plupart des habitants dont ils avaient pillé les maisons , bien qu'ils eussent fabriqué de la poudre, confectionnédes balles, forgé des noulets, fondu même des canons, verraient tôt ou tard la disette les atteindre, tôt ou tard la possibilité de se défendre leur manquer. Ils Uniraient aussi par se détromper sur le véritable état des choses en Égypte, par savoirque l’armée du grand viziravait été anéantie et que les Français étaient partout vainqueurs. Surtout' ils ne pourraient pas rester longtemps d’accord ; car les Turcs de Nassif-Pacha, les mameluks d’Ibraliim-Bey , et la population araiie du Caire, n'avaient nullement les mêmes intérêts. Par tous ces motifs, Kléber Crut devoir gagner du temps , et lorsque l’occasion s’en présenterait tenter la voie des négociations. En attendant, il termina son traité d’alliance avec Mourad-Bey, que l’on a vil demeurer neutre pendant la dernière bataille , et qui non-seulement
ÉGYPTE FRA^ÇAISE.
depuis que nos troupes avaient entrepris le blocus du Caire les approvisionnait de vivres, mais encore tenait en respect la partie de l’arinee du grand vizir qiii avait cherché refuge dans la haute Égypte.
Mourad, par cette conduite, acheva de gagner la confiance de Kléber. Ils eurent le 29 mars une entrevue solennelle à Gizeh, et s’y prodiguèrent de mutuelles marques d’estime. Le bey déclara formellement SC soumettre à la France.
En retour de quoi il reçut le Saïd à titre de feudataire, moyennant un tribut annuel payable en blé et en argent, qui représentait la majeure partie des impôts de cette province, et fut proclamé sultan français. Il promit, et nous le verrons tenir fidèlement cette promesse, que lui et ses mameluks combattraient au besoin avec l'armée française. Les Français, de leur côté, s’engagèrent, pour fe casoù jamais ilsquitteraientl’Égypte, h lui en faciliter l’occupation.
Bientôt, griiee à certaines relations que Mourad avait conservées au Caire et par l’entremise de plusieurs cheiks, secrètement amis de la France , Kléber entama des négociations avec Nassif et Ibrahim. Ces deux chefs.se sachant bloqués dans la place de manière à n’en pouvoir sortir sans tomber au pouvoir de nos soldats , redoutant s’ils étaient pris par eux d’étre traités à la turque, et d’ailleurs n’ignorant pas la complète déroute de l’armée du grand vizir, prêtèrent volontiers l’oreille aux ouvertures de Kléber, et entamèrent une capitulation aux termes de laquelle ils se retireraient sains et saufs avec leurs troupes. Mais, au moment où cette capitulation allait être conclue, ceux des habitants du Caire qui avaient pris part à la révolte, et qui se voyaient abandonnes à la vengeance des Français, intervinrent pour reprocher aux Turcs et aux mameluks leur lâcheté, menacèrent de les égorger tous s’ils persistaient dans leur dessein , et flrent ainsi rompre les pourparlers.
La soumission de la capitale de l’Égypte sembla dès lors ne pouvoir être obtenue que par une attaque de vive force, et Kléber se décida bon gré mal gré à user de ce déplorable moyen.
Pendant qu’on négociait, le matériel nécessaire était arrivé de Damiette et d’Alexandrie. On procéda d’abord nu complet
investissement de la ville, et Reynier, dont la présence n’était plus utile sur la frontière , vint avec sa division cerner la partie de l'eiiceiuteqiii s'étendaitdii nord au levant. Friantcampavcrsiecoucl'.ant.
Verdier occupa le sud. Leclerc se plaça entre Friant et Reynier , et battit la campagne avec sa cavalerie. Enfln le 4 avril on tenta un premier effort : on entreprit, car il fallait évidemment commencer par la, de dégager les différentes issues de la place Ezbekieh. On y parvint; mais ce ne fut ipi’en minant et en faisant sauter toutes les maisons qui entniir.iiciit la place. Une fois maîtres de la tête des rues qui abouti.ssaient sur cette place, nos soldats, tandis que la citadelle jetait quelques bombes pour intimider la population, s’engagèrent avec la plus grande bravoure dans les rues mêmes, parcoururent chacune d’elles dans toute sa longueur en dépit des barricades qu’ils rencontraient à chaque pas et d’une grêle de projectiles de toutes sortes qui ne cessait de pleuvoir sur eux, pénétrèrent ainsi au cœur de la capitale, s’emparèrent ensuite d’une éminence que les Turcs avaient retranchée et qui dominait le quartier copte, enfin disposèrent tout pour un assaut général et simultané.
Mais ces opérations préliminaires prirent beaucoup de temps, et ne furent achevées que dans la nuit du 13. Kléber aurait du moins pu ordonner cet assaut dès la matinée du 14 ; mais , avant de s’y résoudre, il fit de nouveau sommer les révoltés. Cette nouvelle sommation fut encore repoussée avec dédain. Alors, tant il lui répugnait de punir toute une cité des fureurs de quelques fanatiques , Kléber imagina, puisqu'on s’obstinait à ne point vouloir entendre ses paroles de paix', de parler aux yeux par le moyen d’un terrible exemple.
Bouiaq, faubourg détaché du Caire, et situé au bord même du Nil, était aussi en pleine insurrection. Le 15, par ordre de Kléber, Bouiaq fut cerné, Bouiaq fut mis à feu et à sang. Nos troupes y trouvèrent la plus vive résistance de la part des habitants et des Turcs. Elles eurent à prend re chaque maison d’assaut, à livrer un rude combat dans chaque rue ; mais partout elles demeurèrent victorieuses, et tous les insurgés qui occupaient ce malheureux faubourg eussent
L’UNlVEnS.
péri par le fer, fouies les habitations qu'il renfermait fussent devenues la proie des flammes, si les eliefs n'eussent fini par implorer à genoux la pitié des vainqueurs. Après une telle marque de soumission , K léber fit cesser aussitôt le carnage et l’incendie, carie carnage et l'incendie duraient depuis quatre ou cinq heures, et cet affreux spectacle, aperçu de toute la population du Caire, avait riil produire de salutaires effets. Voulant en proliter, Kléber, des l'aprèsmididu 15, fit attaquer la capitale ellemême.
Tandis que les troupes de Friant et de Bciliard débouchaient par les issues de la place Hzbék ycb , issues qui avaient été, on se le rajqielle, déblayées les jours précédents, la diiision Ueÿnier se présenta par les portes du nord et de l’est, et \ erdier, des hauteurs de la citadelle, accabla la ville de bombes. Ibrabini-Bcy gardait une des deux portes que Reynier avait entrepris de forcer, Kassif-Pacha défendait l'autre , et tous deux , bien secondés, accomplirent des prodiges de valeur, ^■ains efforts cependant! ils ISMicrent pied peu à peu, reculèrent pas a pas. et allèrent se heurter, au centre de la ville, contre celle de nos colonnes qui était partie du point opposé et avait également refoule tout dans sa marche victorieuse. Les différents corps français se, rejoignirent, apres avoir fait une liorrible boucherie de la multitude i|ui se trouva ainsi cernée, puis se divisèrent de nouveau pour courir sus aux révoltés et les atteindre dans leurs principaux repaires. La nuit vint sus- |iendre, non terminer la lutte, qui recommença le lendemain et se prolongea ainsi pendant près d'une semaine, mais ne cessa d'être de plus en plus favorable aux Français , de plus en plus fatale aux janissaires et aux mameluks, aux liabitants de la capitale et aux paysans des environs. Enfin , au bout de huit jours , et lorsque dix à douze mille rebelles eurent péri, lorsque les flammes eurent dévoré plus de cinq ou six cents maisons, la rébellion parut s’avouer vaincue. Les habitants, qui naguère avaient presque retenu IcsTurcsde force, les supplièrent alors de sortir de la ville et de leur laisser les moyens de traiter avec les F'ranç.ais. Kléber," qui déplorait tant de
scènes meurtrières . et qui tenait à ménager ses troupes, ne demandait pas mieux que de négocier. Aussi la négociation fut bientôt conclue. Ibrahim-Bey et Nassifl’acba promirent pour eux et leurs hommes de ne plus porter les armes contre la république française, à condition qu'ils auraient la vie sauve et pourraient se retirer en Syrie. Ils sortirent du Caire le 25, laissant a la merci des Français les malheureux habitants qu'ils avaient poussés à la révolte, et (jui pour leur part avaient dd se rendre a discrétion...
Tel fut le dénoûment de ce drame terrible , qui avait eommencé le 20 mars parla bataille d'iléliopolis , qui finissait le 2.5 avril par le départ des derniers lieutenants du grand vizir, et qui s’élait joué, trente-cinq jours durant, entre une
fioignée de Français d’une part et toutes es forces de l’empire turc, secondées par la révolte des villes ég) ptiennes , de l’autre. Cette révolte , cause (irincipale de la grande effusion de sang qui venait d’avoir lieu , c’était la faiblesse de nos généraux qui l’avait provoquée. Si en efi'ct Kléber n’eilt jamais nourri le projet d’évacuer l'Egypte, si la plupart de ses lieutenants ne s’y fu.ssent ra iigés t ot ou tard, si même ce funeste projet n’eût pas reçu un eommeneenient d'exécution, jamais' les Égyptiens n’eussent osé se révolter. Alors la partie se bornait à un choc entre les carrés de l’infanterie française et les escadrons de la cavalerie turque, et l’issue n’en pouvait être douteuse. Au contraire, nos préparatifs d’év.ieuation furent pour l’Egypte le signal d’une explosion populaire qui éclata surtout dans les villes principales. Ces villes, le Caire notamment, il fallut les reprendre d’assaut, et chaque effort de ce genre fut plus meurtrier qu’une bataille. Les fautes que Klélier avait commises par suite d’étranges illusions, il les répara du moins par une belle et vigoureuse conduite dès que ses yeux s’ouvrirent à la réalité. Il avait crû ne pas pouvoir disputer aux Turcs l’Egypte paisible et soumise, et il venait de la reconuérir en trente-cinq jours avec autant ’bumaiiitéque d’énergie, non-seulement sur les Turcs, mais encore sur les Egyptiens soulevés. La fortune, ou plutm la bravoure de ses soldats, avait même secondé Kléber à tel point, que leur
KGYPTE FRAiNÇAlSE.
glorieuse campagne ne coûtait qu’un millier d'hommes à l’armée fran(;aise.
Quant aux pertes de renneini, elles peuvent sans exagération être évaluées à plus de cinauante mille morts.
Dès que le Caire eut fait sa soumission, toutes celles des villes du Delta qui s'étaieut insurgées à l’exemple de la capitale s’empressèrent de rentrer à leur tour dans le devoir. Mourad , de son côté, expulsa facilement les Turcs ui s’étaient jetés dans le Saîd après la éroute du grand vieir, et fit régner l’ordre le plus parfait dans les deux provinces dont il avait reçu le commandement. Partout les vaincus tremblèrent devant les vainqueurs, et s’attendirent à un châtiment terrible. Les habitants du Caire, principalement , oui avaient commis des atrocités sur les Arabes dévoués aux Français et sur les chrétiens de toutes les nations , étaient saisis d'épouvante. Ils ne doutaient pas qu'on ne diU les traiter avec la dernière rigueur, et croyaient que la perte de leur tête et de leurs biens pourrait seule expier leur crime. Mais Kléber, humain comme il l’était, prudent d’ailleurs, se serait bien gardé de répondre à des cruautés par des cruautés. Il assembla les chefs ue la révolte , leur montra un visage sévère , puis leur pardonna, en se bornant à frapper une contribution sur les villes dont la population s’était insurgée.
Le Caire eut à payer dix millions pour sa part, et s’estima heureux d’en être quitte à ce prix ; huit autres millions furent demandés aux villes rebelles de la Basse-lCgypte , et ces sommes permirent non-seulement de mettre et de tenir la solde des troupes au courant , mais de pourvoir à toutes les dépenses de leur nourriture et de leur entretien jusqu’à ce qu’un bon système d'impositions pût être établi. En même temps s'offrit une autre ressource tout à fait inattendue. Soixante-dix navires turcs venaient d’entrer dans les ports de l'Égypte afin de recevoir l’armée française et de la reconduire en Europe. Les usages de la guerre permettaient de les capturer : on n'y manqua point; et comme c'étaient pour la plupart des navires de commerce, navires par conséquent chargés de marchandises , on vendit ces 13'' l.irraison. (Égypte franc
marchandises au profit des caisses de l’armée. Notre armée se trouva ainsi dans l’abondance ; etfière de ses récents succès, confiante dans ses forces, complètement renseignée depuis six semaines sur la haute capacité militaire du nouveau chef que lui avait donné Bonaparte, enfin ne doutant plus qu’il ne lui arrivât bientôt des secours , car elle savait Bonaparte à la tête de la république, elle s’accommoda de mieux en mieux de son séjour sur les bords du Nil.
Pour Kléber, loin de songer encore à quitter l’Égypte, il sembla ne plus être animé que du désir d’assurer a la France la possession de cette importante colonie, et de racheter par un zèle de tous les instants la honte d’avoir Jamais pu concevoir un pareil dessein. Il s’occupa en premier fieu d'organiser défluitivement les finances, consulta à cet égard les principaux administrateurs de T’armée et les gens les plus éclairés du pays, tomba d’accord avec eux pour restituer aux Coptes la perception des contributions directes qu’il leur avait enlevée six mois auparavant, et créa quelques impôts de douane, quelques droits de consommation. Le total des revenus devait s’élever à vingt-cinq millions , tandis qu’il n’en fallait que dix-huit à l’armée pour vivre. Kléber travailla ensuite à combler les vides de ses cadres , et y versa, à l’exemple de son prédécesseur , des Grecs, des Coptes, des Nègres même. Puis il ordonna l’achèvement des forts entrepris autour du Caire, fit également travailler à ceux de Lesbeh, de Damiette, de Burlos, situés sur le littoral, et surtout poussa avec vigueur les travaux d’Alexandrie. Enfin il imprima une nouvelle activité aux savantes recherches de l’Institut d’Égvpte. Bientôt , des cataractes aux bouches du Nil, tout reprit l’aspect d’un établissement solide et durable. Bientôt même les caravanes de la Syrie, de l’Arabie,^ du Darfour , commencèrent à reparaître au Caire, et l’accueil hospitalier qu’elles y reçurent des autorités françaises assura leur retour.
La population se montrait généralement calme , soumise , résignée à son sort, mais, il faut bien le dire, froide et réservée envers nous. Les derniers événements nous avaient aliéné ses
ISF.) 13
L’UMVERS
sympathies. Pendant deux mois, d’ailleurs, le ttraiid vizir avait repris une grande iniluenee, et nous étions redevenus des iiilidéles. Avecdu temps néanmoins et de l'habileté, que n'aurait pas obtenu Kléber ? Par mallieur, et dès les
fircmiers jours, il y eut un point sur equel Kléber, habile à tant d'égards, non-seulemeut s'écarta des règles de la plus vulgaire prudence, mais ne craignit pas d'enfreindre les sages instructions que lui avait laissées Bonaparte. On se rappelle combien Bonaparte s’était toujours donné de peine pour persuader aux Égyptiens qu’il aimait le Prophète et vénérait le Coran , combien de fois il avait répété qu'un seul mot de plaisanterie au sujet du mahométisme, ou )e moindre acte de rigueur envers les ministres de celte religion, pourrait avoir les plus fatales conséquences. Jamais, liant à lui , il n'avait agi ou parlé que 'après de tels principes; jamais, not.nnment, il n’avait souffert que l’administration française touchât au.\ biens des mosquées ou en traca.ssât le personnel, et, nous le répétons, il n'avait pas quitté l'Égypte sans avoir pris soin d'inviter sou successeur à tenir la même conduite. Or, dans le courant de mars , lorsqu'il fut question de lever sur les habitants de la capitale la contribution de guerre à laquelle ils venaient d'étre condamnés, Kléber, oubliant et l'esprit des recommandations et l’autorité de l’exemple de Bonaparte, ne craignit pas de faire peser sur les principaux cheiks et sur le temporel des mosquées une forte partie des dix million^ qu'il s’agissait de répartir. Cette mesure fut très-populaire dans l’armée française, qui n'aimait guère les cheiks, qui n'avait p,as vu de trop bon œil Bona|>arte les combler de prévenances , et qui ne se gênait plus pour les traiter de vieux cafards. Mais qu’arriva-t-il? C’est que si la plupart de ces pieux personnages .s’exécutèrent avec plus ou moins de bonne volonté , il y en eut un qui, surtaxé par Kléber, sous prétexte que sa haine, contre les Français eiait notoire et qu'il se vantait de descendre en droite ligne du Prophète, refusa net de payer. Kléiier le fit jeter en prison. Outrequ’on méconnût ainsi sa naissance et son rang, il ne refusa que de plus belle. Kléber le
fit bâtonner : il paya alors, mais nous n’avons pas besoin de dire que l’indignation des musulmans fut générale et profonde. La bastonnade à un cheik!
un tel outrage au sang de Mahomet! Tout l’Orient, à mesure que se propagea la nouvelle d’un fait si monstrueux , en frémit. En Egypte, tous les cheiks et tous les ulémas', c’est-à-dire tous les docteurs de la loi et tous les ministres de la religion, avaient juré immédiatement de venger l’injure de leur confrère, et ils n'observèrent que trop bien ce serment, car la fatalité allait leur mettre sous la main un docile instrument de vengeance.
A quoi tient donc la destinée des hommes et des empires!...
Vers cette époque, c’est-à-direau commencement de mai , un jeune Alépin , nommé Soliman, entrait au Caire. Il y avait été élevé, ou du moins y était venu plusieurs années de suite étudier la loi turque et le Coran à la grande mosquée El-.Azhar, éi'ole peut-être la plus célèbre de tout l'Orient pour la jurisprudence . et la théologie. Soliman, alors âgé de vingt-quatre ans , était en proie a une grande exaltation religieuse, et aspirait a entrer dans le corps des docteurs de la foi musulmane. Ses études terminées, il avait accompli le pèlerinage de la Mecque, accompli le pèlerinage de Médine, et il accomplissait celui de Jérusalem au mois d'avril 1800, lorsque les fuyards de la déroute d'Iiéliopolis accoururent en foule dans cette ville. Beaucoup d’entre eux étaient ses compatriotes, et tous étaient ses coreligionnaires : la violence de leur désespoir, le récit des souffrances (|u’ils avaient eu à endurer au passage du désert, et surtout leurs plaintes au sujet de la mauvaise foi des infidèles , qu'ils accusaient de n’avoir signé la convention d’Ei-Arisch que pour les attirer dans un piège, émurent vivement son imagination malade. Les prières qu'il entendait à chaque instant du jour des milliers de bouches offrir au ciel pour qu’Allah , par un regard abaissé vers la terre, daignât satisfaire aux mânes des croyants et confondre la superbe des idolâtres, cnfiammèrcnt déplus en plus son fanatisme. Il en vint à se persuader que le Prophète l’appelait à sauver la Sainte-Caaba, et que pour y parvenir il n’avait besoin qucdelivrcr/ecombafsa-
cré contre le fourbe et astucieux chef des Français, c’est-à-dired'assassinerKIéber.
Quand il eut une fois conçu ce projet, qui riait à ses yeux l'oeurre la plus méritoire, le chemin le plus sûr du salut éternel , il se mit en devoir de l'exécuter. Il acheta un poignard, loua un dromadaire, et se joignit à la première caravane qui gagnait le Caire. A son arrivée dans lacapitaie de l’Egypte, il alla droit à la grande mosquée, s^ouvrit de son dessein à quatre des principaux cheiks, qui avaient été ses professeurs, et qui, on le devine, loin de l'en détourner, l'y affermirent au contraire par de chauds témoignagesd'approbation, passa quarante jours et quarante nuits en prière, presque en jeune, puis, à partir du 10 juin , se mit à suivre Kléber, à épier l’occasion de frapper sa victime. Ce moment favorable, trois jours s’écoulèrent sans qu’il le trouvât, et il commençait à se décourager, à faiblir dans sa résolution. Cependant, le 14, il imagina de s’introduire dans les jardins de l’hôtel du gouvernement, où Kléber n’habitait plus depuis la dernière insurrection du Caire, parce qu'on était en train d’y réparer les d^âts des boulets et des bombes, mais venait chaque matin pour iuspecter et hâter les travaux ; il se cacha dans une citerne abandonnée, et attendit. Au bout de quelques heures, Kléber parut, accompagné (le l’architecte Protain, auquel il montrait différentes réparations a entrepren- (J re. Soliman sortit aussi tôt de sa retraite, se jeta aux genoux de Kléber en lui remettant une pétition, eÇ se relevant soudain tandis que le général en chef la lisait, lui plongea à quatre reprises son poignard dans le cœur. Kléber tomba sons la violence de ces coups. Protain, qui teuaituu bâton, se rua surl'assassin, le frappa violemment à la tête, mais reçut à son tour un coup de poignard qui (e renversa. Aux cris qu'avaient jetés Kléber et Protain, des soldats accoururent, les relevèrent l’un et l'autre baignés de sang, cherchèrent l’assassin, et le saisirent blotti derrière un monceau de décombres.
Protain survécut à sa blessure. Moins heureux, Kléber, quelques minutes après cette scène tragique, rendit le dernier soupir. Une commission militaire, réu-
nie sur-le-champ, jugea Soliman, qui avoua tout. Il fut condamné suivant les lois du pays, et empalé. Les quatre cheiks qui avaient r^ sa confldence, et qui s’étaient bien gardés d’avertir l’autorité française, eurent la tête tranchée. On parut croire que le salut de l’armée exigeait ces sanglants holocaustes.'Vaines précautions! avec Kléber non-seulement l’armée avait perdu un général et la colonie un fondateur, mais la France venait de perdre l’Egypte, car le commandement allait passer en des mains incapables, qui devaient bientôt se lais.«er ravir cette belle et importante conquête. De tous les généraux que Elonaparte avait au mois de mai 1799 emmenés vers les bords du Nil, un seul, puisque Bonaparte lui-même était retenu en Europe par l’accomplissement de ses hautes destinées, un seul eût été vraiment digne dé remplacer Kléber. Avons-nous besoin de nommer Desaix ? Mais depuis plusieurs mois Desaix avait quitté l’É-
E, et le 14 juin 1800, le jour où :r périssait au Caire sous le poi-
ftnard d'un fanatique, Desaix, à mille ieues de distance, ce même jour, presque au même instant, succombait sur le champ de bataille de Marengo.
Kléber fut enterré avec une grande pompe sur une des hauteurs qui dominent le Caire. Le mathématicien Fourrier, président de l'Institut, prononça son oraison funèbre, et toute l’armee versa sur lui des larmes amères ; mais combien ne l'eût-on pas pleuré plus amèrement encore si l’on eût pu prévoir ce qui devait arriver en 1801 par suite de l’imuéritie de son successeur! En 1801 il fallut décidément évacuer l’Eigypte , et les restes de Kléber furent alors rapportés à Marseille. On rapporta aussi en France le squelette de Soliman, qui avaitété détaché de l’instrument du sup-
fdice au bout de quelques semaines , orsque les insectes et les oiseaux de
firoieen avaient eu complètement dévoré es chairs ; mais tandis que ce squelette , envoyé aussitôt à Paris , était déposé au cabinet d’anatomie comparée du Jardin des Plantes, où on le voit encore, et où les amateurs de phrénologie vont chaque jour étudier sur son crâne les protubérances du fanatismeet du meurtre, lecercueilqui renfermait la dépouille de Klé-
L IIMVERS.
ber resta prés de vingt ans oublié dans un eoin du château d'If. Enfin, sous la Restauration, Louis XVIII fit transporter ce cercueil à Straslxturg, où Kléber était né, et maintenant il repose dans un caveau construit au milieu de la place d’armes de cette ville, et au-dessus duquel une statue en bronze a été érigée le l4Juin 1840.