‹ L'UniversChapitre 18 sur 45 · SCHWYTZ · texte numérisé non relu

SCHWYTZ

L’un des trois cantons primitifs unis par le serment du Gruttli, et l'un des pays les plus pittoresques de la Suisse, à laquelle il a donné son nom, quoiqu'il ne tienne dans la fédération que le cinquième rang. Il s’étend l’espace de dix lieues en longueur, sur une largeur de cinq à sept, entre les cantons d’Uri , Glarus, Saiut-Gnll , Lucerne, Zug et Ziirich. Une chaîne de montagnes demi-circulaire, aux roches acérées, aux formes bizarres, en occupe le centre; mais elle ne s’élève point jusqu’à la région des neiges. La principale vallée vient d’Arth, au bord du lac de Zug, jusqu’à la Muotta; il faut y ajouter la vallée de la Sihl et celle de Woegi. Les pâturages alpestres réunissent chaque année au delà de quinze mille tètes de bétail , et le commerce des bestiaux se fait principalement avec l'Italie. Le nombre des habitants est d'enviroij vingtcinq mille , dont dix mille citoyens ac-

tifs, c’est-à-dire âgés de plus de vingt ans. Il y a peu de fortunes considérables, mais beaucoup d’aisance : l'esprit militaire domine toujours la population, et l’agriculture en a souffert. Schwytz est une démocratie pure; le pays est divisé en sept districts, ayant chacun son conseil et son tribunal de première instance. On admet dans l'assemblée générale tout homme ayant atteint sa seizième année; aussi cette assemblée ne se réunit que tous les deux ans à Schwytz, le premier dimanche de mai; elle élit alors son landamman , son commandant, son maître de l’artillerie, son trésorier, son député à la diète. Là se décident les affaires de la paix et de la guerre, là se rédigent, se discutent ou s’abrogent les lois. Les assemblées de district ont lieu tous les ans, choisissent leurs magistrats et font leurs lois particulières. Le conseil général compte soixante membres de Schwytz, et

trente-six seulement des autres districts, qui, autrefois, étaient dans une entière dépendance. Il délibéré préalablement sur les mesures législati ves , et veille à la sûreté du pays et à la police. Il lève les milices et rend la justice, excepté quand le fait doit entraîner la peine de mort : celle-ci ne peut être appliquée que par le double conseil, c'est-à-dire par le conseil augmenté d'un égal nombre de citoyens. Il y a aussi un triple conseil de deux cent quatrevingt-huit membres : deux fois par an il s’assemble pour donner des instructions aux ambassadeurs et aux députés à la diète. 11 y a beaucoup de tribunaux de diverse compétence 4 les tins composés de neuf, les autres de sept juges. Tout homme est soldat; le contingent de Schwytz est de six cent deux hommes. Il n’y a lias longtemps que les querelles intestines sont apaisées : Schwytz voulait toujours traiter en sujets les districts de la Marche, d'Einsiedeln, de Pfeffikon et de K.ussnacht; mais cette prétention n’existe plus, et la constitution, jurée le 9 novembre 1833, a consacre l’unité.

I.es mœurs antiques de Schwytz offrent quelquefois des exemples d’une touchante hospitalité, comme celle qui fut donnée, en 1487, à plus de deux cents Zurichois qui revenaient d’AItorf, où les avait attirés la fête de la Saint-Martin. A leur retour, ils trouvèrent trois cents hommes de Schwytz assemblés; ils furent accueillis, traités magnifiquement, et reconduits à leur frontière. L’hospitalité s’exerce encore avec beaucoup de cordialité; la bonne foi primitive et la simplicité des anciens jours 11’ont rien perdu, et l’étranger qui étudie les mœurs de ce peuple, à la fois si bon, si original, se croirait transporté dans un autre ilgc non moins que dans un outre pays.

Au siècle dernier, une jeune fdie attira sur elle la répression des tribunaux ; elle avait ose s’attribuer le nom révéré de la famille Heding, et, parcourant les cantons voisins , elle s’était fait remettre, à ce titre, des sommes assez considérables : tout à coup se présente un garçon tisserand qui offre

de l’épouser, si on veut lui faire remise de la peine. La jeune fille accepte, et les magistrats scellent de leur assentiment une union qui devint heureuse.

I.e jeune tisserand n’avait jamais vu celle qu’il sauvait ainsi de la honte; mais , chose bizarre , il allégua que son grand-père déjà avait trouvé le bonheur dans un mariage contracté dans des circonstances pareilles. L’esprit religieux 11’est pas moins le caractère propre à l’habitant de Schwytz que l'amour de la liberté; les fondateurs de l’indépendance helvétique ont cependant quelque chose d’exclusif : le serment du Uutlli est toujours à leurs yeux l’unique lien patriotique, et souvent, dans le cours des âges, et notamment dans les guerres de la révolution, on les a vus le renouveler, comme pour éloigner des confédérés moins dignes de leur antique vertu.

L’histoire est connue de la population , moins par la lecture que par la tradition , et quelquefois celle-ci s’égare et varie ses formes à l’infini, comme le faisait la mystérieuseantiquité, comme le font. encore ces naïves croyances catholiques, que la sécheresse dès cultes dissidents cherche à soumettre à l’analyse sans les comprendre.

Einsiedeln, Notre-Dame des Ermites. Nous avons dit dans le cours de cette histoire comment le pieux Mainrad se retira dans une cellule du désert : né vers 800 , il était fils de Berthold, comte de Sulgen en Souabe, et avait été élevé dans le couvent de Reiclienau : après s’étre livré à l’instruction publique, il s’était retiré sur l’Etzel; puis il pénétra plus avant dans le désert, où Hiidegarde, abbesse de Zurich, lui fit bâtir une chapelle et une cellule en bois: là, il était visité quelquefois par les religieux de Reichenau , mais il n’avait de société habituelle que deux corbeaux qu'il avait apprivoisés. Il était vieux déjà et vénéré de tous, quand deux scélérats le tuèrent. La tradition veut que les corbeaux aient poursuivi ces malfaiteurs jusqu’à Zurich , à l’endroit où est aujourd’hui l'auberge du Corbeau. Les pèlerins qui connaissaient ces oiseaux

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avertirent l’autorité, et les auteurs du crime furent saisis et livres au supplice. Au bout de quelques années, un autre ermite vint occuper la cellule, et l’image vénérée, qui était un don de l'abbesse llildegarde, continua d’attirer les lidèles, qui l’adoraient sous le nom de Notre-Dame des Ermites; peu à peu il s’y forma un couvent sous la règle de saint Benoît. Les annales de l'abbaye rapportent qu'au moment de la consécration de l’eglise, Jésus luiménie descendit du ciel, entouré d'anges et de saints : ce. fut, disent ces traditions, dans la nuit du 13 nu 14 septembre. L’évèque de Constance étant venu pour accomplir la ceremonie, une voix d’en liant lui cria par trois fois: «Arrête, frère, arrête, la chapelle est déjà consacrée. » Léon VIII, acceptant le miracle, promit des indulgences à tous ceux qui visiteraient ce saint lieu. Les abbés furent des ducs, et des princes , ou des comtes régnants , dont la nomenclature présente aussi de grands noms historiques. F.insiedeln est, après Notre-Dame de Loretta et San-Jago, le pèlerinage le plus fréquenté de l’Europe; la communion v est administrée annuellement à plus de cent cinquante mille personnes.

Des pèlerins accourent des contrées voisinps de la France, de l’Allemagne et de l’Italie; on entend parler, sur la place de l'église, les langages les plus divers, et l’on est frappé de la variété des costumes, des physionomies, et même des pratiques religieuses. Les Suisses catholiques considèrent comme une obligation de faire de fréquents voyages a Notre-Dame, et Schwytz surtout y envoie proccssiormellemënt chacun de ses districts : le chapitre marche au-devant de certaines processions, en portant les saintes reliques. L'empereur Charles IV y vint, suivi de beaucoup de princes, et l’on vit, en 1793, l'archevêque de Paris y célébrer la messe avec beaucoup de prêtres émigrés. S'il arrive que le 14 septembre soit un dimanche, la solennité en prend un relief extraordinaire; on l’appelle alors la consécration des anges. Dans ces circonstances, il n’y a plus de place

pour les pèlerins, qui passent la nuit en plein air ou même dans l’église. Il est cependant des auberges qui en peuvent recevoir jusqu’à trois cents, les lits étant de véritables tiroirs que le jour on fait rentrer sous les autres.

Les ex voto de tous les siècles sont conservés sur les murailles de l'église; les batailles de Taetwil, de Cappel et de Vilmergen, ont chacune leur image.

L’église, bâtie sur une hauteur, offre aux regards de l’étrangpr sa vaste façade. Une cour en demi-cercle est entourée de boutiques, où se débitent, à vil prix, la chronique d'Einsiedeln, les chapelets et les petites vierges de bois, que l’on achète à la livre. Au centre est la fontaine aux quatorze tuyaux.

Le eouvent et l’église sont du "siècle dernier; ils avaient été cinq fois la proie des flammes. Entre les deux tours apparaît l’image colossale de la Vierge tenant l’enfant Jésus, et flanquée de deux anges. Tout le bâtiment est entouré d'une galerie ornée de. statues; il y a aussi une tourelle sur la croix. Les coupoles, garnies de cuivre, font un admirable effet sous les rayons du soleil. 11 n’y a pas moins de onze cloches. La façade du couvent se présente avec ses trois étages et ses tourelles latérales. Il y a encore des bâtiments considérables à la partie postérieure, qui est entourée d’une haute muraille et forme plusieurs cours. Dans l’intérieur de l’église, on est tout d’abord frappé de la vue de la chapelle de Mainrad, qui est revêtue de marbre noir et gris : c’est là que se prosternent les pèlerins. Leurs prières, prononcées à haute voix, font encore retentir ces voûtes profondes lorsque les ténèbres sont descendues sur ces vastes solitudes. L'intérieur de l'église a quelque chose de bizarre; au delà de CPtte chapelle, elle se divise tout à coup en trois nefs; il y a des galeries et «les tribunes , et le jour, jeté par les fenêtres de la coupole du centre, produit un bel effet sur les tableaux et les statues. Dans une crypte, dont l’entrée est en avant du chœur, reposent les abbés et les religieux. Le chœur est élevé de quatre pieds au-dessus de l’é-

dise. Le maltre-autel est d'une grande beauté; on le doit à des artistes de Milan. La sainte Cène en bronze est J'ouvrage de Pozzi ; on vante beaucoup aussi les statues des apôtres, qui sont de Babel, et le tableau de Krauss re-

Îirésentant l’Assomption. En général, c défaut de ce monument est d’être trop surchargé d’ornements, mais le sentiment religieux n’en est point blessé. Une église latérale, dédiée à sainte Marie - Madelaine , renferme vingt-huitconfessionnaux , chacun portant une inscription qui annonce dans quelle langue y sera reçue la confession. Le trésor est à coté; il renfermait autrefois d’immenses richesses et les vêtements d’apparat de la Vierge; on y comptait trois cent trois diamants, trente-huit saphirs, cent cinquante-quatre émeraudes, huit cent cinquante-sept rubis, etc., etc. Dans la guerre de 1798, la plupart de ces objets précieux ont disparu. La bibliothèque du couvent a vingt-six mille volumes, la plupart relatifs à l’histoire. Jean de Muller a tiré grand parti des manuscrits d’Einsiedeln pour sa belle histoire de la Suisse. Les auteurs classiques y abondent, mais la plupart de ces écrits ont été collationnés. Le couvent possède aussi des cabinets de minéralogie et d’anatomie, de beaux vitraux peints, etc., etc. Ce sont moins ces objets que la foi , que la piété des lidèles qui attirent ici tant d’étrangers. Que l’on traite tant qu’on voudra ce culte de superstition, la tradition sacrée a de profondes racines dans l’esprit des peuples, et le froid raisonnement de quelques individus ne détruira pas aisément la conviction fondée sur l’espérance, ni la piété exaltée par l’aspect des beautés de la nature.

Non loin de Schwytz , le lac Lowertz agite ses ondes au pied* du Hacken et du Mytben; séparé du lac des Waldstetten par une croupe qui descend du Rigi, il baigne les sombres débris qui couvrent Goldau et les roches éboulées du Rossberg, montrant au loin la verte et riante lie de Srhwanau et son vieux donjon. Au temps de la servitude de la Suisse, un bailli l’habitait, tvran

cruel aux sujets , complaisant à ses désirs. Il convoitait une jeune fille qui ne put échapper à sa brutalité. Maintenant, à son tour, c’est elle qui le poursuit; fantôme menaçant, elle parcourt chaque année, au bruit du tonnerre, une torche à la main, cette enceinte redoutable. On voit fuir devant elle l’ombre du bailli, jusqu’à ce qu’enfin ce misérable se jette tout arme dans l’ablme. A lors , contente de sa vengeance , la jeune fille remet à l’annee suivante cette course expiatoire. Une autre petite île portait le château de Lowertz.

La navigation du lac. est douce et agréable, mais les tempêtes y sont fréquentes. En 1806, lorsque le Rosberg s'éboula dans la vallée, les ondes furent jetées avec tant de violence sur ces îles, que la chapelle de Schwanau en fut détruite; jusqu’au 2 septembre il y avait eu des pluies continuelles; le ciel était encore chargé de nuages; dès le matin, on remarqua de grandes crevasses dans le gazon, et dans la forêt voisine on entendit le craquement des racines de sapins. D’abord on vit sortir des pierres du sein de la terre; puis il en descendit quelques masses dans la vallée : ces sortes d’avalanches devinrent plus fréquentes vers deux heures de 1 après-midi; les blocs roulaient , et un bruit semblable au tonnerre faisait retentir les échos du Rigi. Des nuages et de sombres brouillards s’élevaient des lieux frappés par l’éboulement; une vague anxiété s’empara des habitants des villages voisins, qui cependant étaient loin encore de connaître l’étendue du danger.

Tout à coup le terrain compris entre les crevasses se détacha et glissa, laissant à nu une immense déchirure, et roulant avec fracas sur les habitations; les roches saillantes s’abattirent, la verdure disparut sous la terre, les arbres suivaient le mouvement, agités dans tous les sens et battant de tous côtés les uns sur les autres; les oiseaux effrayés s’envolaient vers le Rigi; enfin le craquement devint universel, et toute la masse de la montagne écrasa la vallée. La violence en fut telle, que ces flots de limon, entraînant arbres,

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hommes , bestiaux et bâti ments, remontèrent, à ('opposite, les lianes du Rigi, et dans cette scène d’Iiorreur retentit le dernier cri des malheureux habitants de Goldau. On entendit le déchirement du Rossberg jusque dans les lointaines vallées d’Uri, jusque dans le canton de Züricli. Il périt quatre cent cinquante-sept personnes, et cent dix maisons furent écrasées. I.e pays fut couvert de débris l’espace d’une lieue carrée, et les plus belles prairies disparurent. Il y en avait qui étaient possédées par les mêmes familles depuis plus de cinq cents ans, circonstance unique et qui caractérise bien l'amour des Suisses pour le sol qui les a vus naître. Un père de famille était occupé a recueillir ses fruits dans un verger; il aperçoit le désastre qui le menace, il luit avec ses deux jpunes garçons, tandis que sa femme se précipite vers sa demeure pour en retirer un enfant nu berceau; une servante, âgée de vingt-trois ans, voulut aussi sauver une petite fille de son maître : la terrible avalanche les surprit. Ensevelies sous les débris de la maison, isolées l’une de l’autre dans cette nuit profonde, retenues dans l’attitude la plus gênante par les débris et le limon qui chargeaient et brisaient leurs membres, ces malheureuses se reconnurent à leurs gémissements; puis, se croyant aux derniers jours du monde, elles prièrent de concert, attendant la sentence du Tout- Puissant : quelques heures s’écoulèrent ainsi. Francisco Ulrich entendit les accents sourds et lointains d’une cloche, puis d’une autre : c’était I ' Angélus de Steinen. Toute la nuit se passa dans cette horrible positioif. Le. froid devenait insupportable, car toutes deux avaient les jambes chargées d’une boue humide. Enfin le jour qui revint éclairer ce désastre ne s’annonça pour elles que par le son de Winyelus; puis , au milieu de leur anxiété, un cri d’effroi et de douleur attira leur attention. Le père de la petite Marianne, qui n’avait cessé de fouiller ces décombres, découvrait à quelques pas plus loin le cadavre mutilé de sa femme. Alors les plaintes des victimes arrivèrent à sou oreille , et

les travailleurs purent enfin dégager Francisco et Marianne : cette derniere avait la jambe cassée. La servante fut longtemps avant de pouvoir supporter la lumière; elle était couverte de blessures. Tous les ans le désastre de Goldan est l'objet d'une cérémonie religieuse dans l’église d'Art. Il se fait enrorc de. temps à autre des éhoulements de rochers, mais ils n’ojit pas occasionné de malheurs. C’est du haut du Rigi, sur le plateau le plus élevé, que l'on aperçoit le mieux la vaste déchirure du Rosberg, et le pays que ses débris ont couvert, entre Art et Goldau, depuis le beau lac de Zug jusqu’à celui de Lowertz.

Le Rigi, montagne isolée, entre les lacs de Zug, de Lucerne, de Lowertz, s’élève à une prodigieuse hauteur ; c'est le panorama de la Suisse, le rendezvous général des voyageurs de toutes les nations. On y aperçoit une immense ligne de glaciers que’ le soleil, à son lever, colore de teintes rosées; la vue s’étend sur dix-sept lacs, et pénètre, au nord, jusqu’à la chaîne des Vosges et aux sommités desdeux Ballons d’Alsace.

Au bas du Rigi, à une profondeur de quatre mille cinq cents pieds, le lac de Zug; cette ville, Art, Immensée sont à peine perceptibles à la vue, tant est grande l’élévation qui les sépareduRigi- Kulm;et de l’autre côtédu haut du même plateau, quand on avance vers l’ouest, on voit a ses pieds le lac des Quatre-Cnntons. L’escarpement est moindre, les montagnes sont d’un aspect moins sauvage, et les golfes nombreux qui se dessinent en face du spectateur ont un caractère gracieux. Les chemins qui conduisent au sommet sont nombreux : on y arrive du côté du sud par Art, Goldau ou Lowertz; Immensée et Kusnachty conduisent du côté du nord ; enfin on y vient aussi de VVœggis ou de Gersau : chacune de ces directions a se* beautés particulières. L'ascension se fait d’abord à travers les pâturages et les bois ; souvent des degrés sont taillés dans le roc, puis on passe sous des cintres formés par la nature; des rampes ont été placées dans les endroits dangereux. En arrivant d’Art ou de

Goldau , on se repose volontiers à l’auberge appelée dns untere Oaechli, d’ou l’on jouit déjà d’une bien belle vue; puis vieunent les stations, qui mènent le voyageur avec ses religieux souvenirs jusqu’à Sainte-Marie des Neiges, érigée en 1689. J,es pèlerins y viennent chercher des indulgences.

C’est quelque chose de sublime que d’entendre le Salve regina retentir dans ces solitudes, où la prière n’est interrompue par aucune des distractions de la terre. Beaucoup d’auberges sont placées dans le voisinage. Non loin de là, il va, derrière le rocher, une galerie profonde d’où jaillit une source qui fournit les bains appelés kaltwasser (eau froide); elle passe pour guérir les maladies chroniques; on y boit le lait de chèvre, mais l’air y est "trop vif pour les personnes dont fa poitrine n’est pas robuste. L’hospice n'est pas éloigné de Sainte-Marie des Neiges : il est habité par des capucins. Le bain froid a pour origine la fuite de trois sœurs qui se vouèrent à une sainte retraite; elles firent des miracles, et les pèlerins qui vont à Sainte-Marie des Neiges ne manquent pas de visiter aussi ce lieu et d'y boire a la source; on les voit s’asseoir tout habillés dans l’eau et se sécher ensuite aux rayons du soleil. Il y a pour les gens moins austères une auberge fort commode. Plus on s’est approché de l’hospice, plus l’étroite vallée dans laquelle on gravissait s’est élargie. On peut gagner le Kulm par un sentier escarpé , mais il ne faut pas négliger le Rigi-Staffel. Là se trouve aussi le chemin de Kusnacht, déjà rejoint par celui d’immensée. Le plus varié cependant est celui de tVæggis, à cause des différents aspects au lac et des pics de l’Untervvald. Le souvenir d’une catastrophe de la nature saisit le voyageur avant mémo qu’il commence à gravir la montagne; une plage dévastée montre encore les traces du torrent de houe qui descendit lentement des hauteurs en 1795. L’n homme travaillant aux champs vit tout a coup sa maison s’avancer vers lui et s’engloutir ensuite dans le lac; les vergers , les prairies y furent entraînés.

L’auberge de Rigi-Staffel a été bâtie en 1816. I)e là un sentier fort escarpé conduit au Kulm, où les voyageurs sont beaucoup mieux : c’est un véritable belveder, d’où la Suisse entière se montre dans sa magnificence. C'est chose singulière que de voir réunies dans la salle de Rigi-Kuhn ces caravanes d’observateurs de diverses nations. Les chambres à coucher ne laissant de place qu'à un lit, le jour on les quitte pourles appartements du rez-dechaussee où il se fait un mouvement continuel de gens qui sortent, qui rentrent, qui s'interrogent sur l’etat de l’atmosphère. De noirs nuages cachent les glaciers , ou le brouillard dérobe la vue de Lowertz, ou bien il couvre Art et le lac de Zug. Tout à coup ces vapeurs, queTon croyait si épaisses, se dissipent comme une fumée légère; c’est un voile de gaze, un rideau transparent qui permet de jouir de la vue des lacs : au loin , vous apercevez Sempach et Hallwyl ; au sud , un rayon de soleil vient dorer soixante lieues de glaciers. Heureux quand il se présenté a l’admiration de l’etranger; mais il en est qui sont demeurés plusieurs jours au Rigi-Kulm sans voir leurs espérances couronnées de succès; il faut alors recourir à la bibliothèque, au piano; la conversation s’engage sur les incertitudes de l’attente; les étudiants fument, et quelques personnes jouent. Le signal a été placé devant l'auberge en 1820; les dames mêmes peuvent y monter sans danger, mais il faut éviter de s’approcher de la paroi dont l’escarpement retombe vers le lac deZug. Là périt, en 1826, Guillaume de Bonstett, directeur général des forêts de ITmissc; l'imprudent avait voulu s’asseoir sur une roche saillante pour mieux jouir du spectacle du soleil couchant ; le gazon, humecté par la rosce, le fit glisser, et il tomba dans cet effroyable gouffre, sans que l’on pdt retrouver de lui-même autre chose que des lambeaux informes de chairs sanglantes.

Quelquefois les nuages offrent un phénomène de réfraction bien étrange :

les sapeurs qui s'élèvent de la côte se réunissent au Kulm et en reflètent

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l'image, ainsi que celle des hommes qui se trouvent sur le sommet; leurs moindres mouvements sont reproduits, et l’arc-en-ciel forme à ce tableau un cadre demi-circulaire. Les effets de lumière et d’optique sont en général fort variés.

A côté du Rigi sont les ruines de la tour de Gessler, et non loin de là une chapelle située sur le lieu d’où partirent les traits vengeurs de Tell; il ne faut pas oublier non plus le petit lac d’Egeri, ni l’imposant souvenir de Morgarten. I.e village de Rotlienthurm aussi présente sa vieille fortification près de Biberreg, la patrie des Reding, de celui qui exhorta, en 1315, les héros de Morgarten, et de celui encore qui vainquit les Français sur le théâtre glorieux des exploits de sa famille, et se montra grand dans les conseils et inébranlable devant les volontés de Napoléon. Il n’y a presque pas une. bataille dans l'histoire suisse à laquelle un Reding n’ait pris part; il y eut quarante-cinq landamman de ce nom.

Gersau, qui a longtemps disputé à Saint-Marin l'honneur d’étre la plus petite république de l’univers mérité d’être visité; ce village paraît comme collé contre la base du Rigi, au bord du lac des Quatre-Cantons. Son terrain, alluvion de plusieurs torrents, présente de beaux noyers, de nombreux cerisiers, de riches prairies, le tout entremêlé de roches mies et de déchirures du sol. Il y a quelques chalets bâtis en des lieux fort escarpés. Eu 1808, une maison fut emportée avec plusieurs de ces chalets, et les débris furent lancés dans le précipice : de sept personnes qui l'habitaient, il ne se sauva qu’une jeune fille, parce qu’elle n’était pas encore couchée, et qu’elle eut assez d'énergie pour se dégager des neiges. Non loin de là, dans un site pittoresque, aux limites de l'Alp, ou pâturage des montagnes, sc trouve la chapelle de Kindlismord , dont le nom rappelle le cruel souvenir du meurtre de l’enfant, line inscription dit qu’un père venait de débarquer sur le rivage avec sa petite lille , et

qu’elle lui demandait du pain; il la conduisit au milieu de ces rochers, uis, la saisissant par les pieds, il lui risa la tëtc contre la pierre. On voulut, après le supplice, perpétuer la mémoire du forfait par l'érection d’une petite chapelle, qui fut reconstruite en 1814, et agrandie à l'usage des habitations voisines; mais ce hameau a conservé le nom sinistre qui flétrit son origine, (pliant à la république de Gersau, on a spirituellement remarqué, d'apres l’observation des bateliers, qu'il fallait cinq cent cinquante coups de rame pour passer d’une frontière à l’autre; elle a eu quatre siècles d'indépendance non contestée, et s’est réunie à Schwytz par l’acte de médiation, après avoir été un instant incorporée avec ce canton dans celui des Waldstetten. Le congrès de Vienne ne l’aperçut même pas , et depuis elle a tenté de vains efforts pour ressaisir son indépendance et reconstituer un État et faire unecapitale de ses cent soixante et quatorze maisons, où il y a plusieurs manufactures d'étoffes de' soie, qui ont aussi désétablissements à Brunneu, petit bourg qui sert de port à tout le canton. A i’opposite, vers le lac de Zürich, se trouve la Marche , ce pays de conquête

3 ne l’on voulait maintenir à jamais ans la sujétion; il a neuf mille habitants et se compose de dix communes.

Là se trouve, dans la géographie ancienne, le Terminus Helvetiorum , ou limite entre l’Helvétie et la Rhetie. La Marche a appartenu , dans le moyen âge, aux comtes de Rapperschvvyl ; elle passa aux ducs d'Autriche , sur lesquels Schwytz la prit. Ce fut i’un (le ces ducs, Rodolphe, qui, en 1358, jeta ce pont si audacieux sur le lac, et joignit ainsi la presqu’île de Hurden à Rapperschvvyl pour favoriser les pèlerins.

On peut le traverser en voiture; mais comme il n’a pas de rampe et qu'il est peu large, cela offre à l’imagination quelque chose d’effrayant. Vu du haut de l'Etzel, ce pont, ce lac, ces lies d’une si douce verdure offrent, avec les glaciers de Glarus, un coup d’œil ravissant.

INTERWALDEX,

L’un des trois cantons primitifs et fondateurs de la fédération; il est situé à peu près au centre de la Suisse. A l'ouest, il a pour confins le canton de Lucerne; a l’est, celui d’Uri; au midi, celui de Berne; au nord, le lac des Quatre- Cantons et le mont Pilate. Dans sa plus grande longueur il a douze lieues, et sa lareur est de neuf. C'est l'une des plus elles contrées de la Suisse; les vallées sont magnifiques et souvent très-fertiles; le climat y est fort tempéré.

Une vaste et épaisse forêt, nommée Kernwald , ou forêt noyau , partage et nomme les deux parties de ce canton , que l’on appelle tantôt Unterwalden (sous la forêt), ou Oberwalden (audessus de la forêt). Les expressions ob dem wald et nid dem wald sont encore plus usitées. Les montagnes s'élèvent à plus de dix mille pieds audessus de la mer, et celles du midi sont couvertes de neiges éternelles.

La plus élevée est le Titlis. Les principales rivières sont les deux Aa, dont l’une découle du lac de Lungern, tandis que l’autre est un torrent qui se précipite du haut des alpes Surènes.

Mous nommerons aussi la Melch, qui donne son nom à une célèbre vallée.

Le lac des Waldstetten baigne ce canton, et dans la partie septentrionale il se forme en golfe majestueux , et S’enfonce dans les terres près de Stanzstadt et d’Alpenach. Il y a de plus uatre autres lacs : ceux de Lungern, e Melch, de Sarnen et le Trubsée, ou lac trouble , qui est l’un des plus élevés de toute la Suisse. Toutes ces eaux sont fort poissonneuses. Les parties basses du sol vers les Waldstetten sont riches en excellents fruits; les arbres y réussissent à merveille. Il n’en est pas de même dans les hauts lieux, ni surtout dans la grande vallée d’Engelberg, où l’on ne trouve que de beaux pâturages et d’épaisses forêts.

Les plantes légumineuses réussissent; mais le peuple est essentiellement pasteur et montagnard, et s'occupe sur-

tout de l’élève du bétail, en quoi il est favorisé par les belles prairies qui revêtent les croupes inférieures des alpes. La race bovine appartient à la petite espece, et la pièce ne pèse guère que trois quintaux à quatre et demi.

En été, on en envoie plus de dix mille aux hauts pâturages; aussi le commerce d’exportation est-il actif pour le beurre, les fromages, les cuirs, etc. Unterwalden compte vingt et uri mille habitants,c’est-a-dire plus qu’Uri et moins que Schwytz; ils sont tous catholiques, appartenant autrefois au djocèse de Constance, et relevant aujourd’hui de celui de Coire : leur attachement à la cause de l’Eglise les a fait surnommer les pieux llnterwaldnais. Dès le douzième siècle, en 1114 et 1130, on trouve le canton divisé en deux parties, et maintenant ces parties composent comme deux États distincts, qui cependant ne sont acceptés que pour un seul suffrage dans la confédération. où il est le sixième dans l’ordre de la préséance. Unterwalden a trois députés, dont deux sont fournis par Obwalden , un par Nidwalden. On délibère en commun sur les instructions à leur donner : quand il y a dissentiment dans les votes des représentants de ce canton, on fait abstraction complète de leurs voix , et les instructions sont imposées alternativement par la partie supérieure et par la partie inférieure. Elle nomme de concert un banneret et un commandant, le premier choisi dans Obwalden, le second dans Nidwalden. Outre ces magistratures suprêmes, chaque fraction a, sous le même titre, ses deux chefs particuliers. Pour armes, Obwalden a une simple clef dans un champ d’arent; Nidwalden une clef à double arbe. Le clergé est fort nombreux, comme dans tous les cantons primitifs.

On y voit trois couvents d’hommes, savoir: des bénédictins à Engelberg, et des capucins à Stanz et à Sarnen.

La même ville possède une abbaye de béuédictius, et Stanz a des sœurs de

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l'ordre de Saint- François. Unterwal- (Irn a vu naître beaucoup de grands hommes: à leur tète, nous placerons Arnold an der tlnlden, l’un des trois conjurés du Gruttli, Arnold de AYinkelrieth et. Struth de AYinkelrieth.

Dans les derniers temps, des écrivains rerominandables, Joseph Businger et Félix Zelger, se sont voués aux études historiques : on cite aussi d’excellents artistes.

Obwalden est le plus grand des deux États; il absorbe à lui seul les deux tiers du canton; il renferme Sarnen, Kerns, Saxeln, Alpnach, Gyswil , Lungern , et le territoire d’Êngelberg , qui lui a été adjugé seulement en 181 fi. Il règne beaucoup d’aisance dans ces contrées, qui ont en général moins souffert de la guerre que Nidwalden, grâce à la modération des gouvernants et du clergé, qui ont sans cesse exhorté le peuple a la soumission. Le caractère de ces montagnards est franc et bienveillant. Sarnen est le chef-lieu. I.e pouvoir suprême réside dans l’assemblée du peuple, à laquelle prennent part tous les citoyens âgés île plus de. vingt ans; elle se' tient régulièrement en avril, mais le conseil peut la convoquer dans les cas extraordinaires. C’est elle qui élit le landamman et les autres administrateurs du pays, savoir : le banneret, deux commandants , deux enseignes et deux maîtres de l’artillerie; elle adopte ou rejette les projets de loi et autres propositions importantes ui ont préalablement subi l’examen u conseil; enfin elle prend connaissance des comptes, vote l’impôt, accorde le droit de cité, etc., etc. Le conseil se compose des magistrats élus par l’assemblee générale, puis de soixante-cinq conseillers nommés par les communes : il est pouvoir exécutif, administratif et de police, et l’initiative des lois lui appartient; il est chargé aussi de veillér à l'exécution de la constitution et de vérifier les comptes des administrations. Le pouvoir judiciaire en matière civile est exercé dans chaque commune par un tribunal de sept juges que l’on renouvelle tous lc3

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ans. Le tribunal d’appel, aussi élu par les communes, est présidé par le landamman. Les contestations sur les testaments sont portées devant une autre juridiction, dans laquelle le conseil entre pour la plus forte part. Le conseil expédie aussi les affaires criminelles de moindre inijiortance; les autres sont soumises, comme à Uri, comme à Schwytz, à un double conseil, ou même, s’il s’agit d’appliquer une peine capitale, à un triple* conseil. Le contingent militaire u’Obwalden est de deux cent vingt et un hommes.

Nidwalden , ou la partie septentrionale du canton, a six paroisses et huit mille neuf cpnt quatre-vingt-sept habitants, la plupart pauvres, oisifs et sans occasion de travail. Les suites de la guerre de 1798 se font encore sentir dans ce malheureux pays : la superstition s’y était jointe à l'héroïsme. Les prêtres distribuaient des reliques et des amulettes qui préservaient des balles et du sabre; mais malgré ce fanatique enthousiasme, le général de Schauenbourg pénétra dans le pays par le Melchthal; il lui eti codta quatre mille soldats, mais tout fut incendié, et le vainqueur emmena le bétail : des femmes, des enfants, des vieillards périrent au nombre de cent vingt-sept, et quarante ans de calme n'ont pas suffi pour réparer ce désastre. Il est vrai qu’en 18IS les Unterwaldnais furent encore exposés à des hostilités, pour avoir soulevé contre le nouvel ordre de choses les cantons voisins; mais cette fois il n’y eut pas de sang répandu; ils en furent quittes pour la perte du territoire d'F.ugelberg. L’élève du bétail est ici la principale industrie. Stanz est la capitale de cette partieducanton. C’est toujours l'assemblée du peuple qui gouverne et nomme aux magistratures. Il y a quelque différence dans la composition du conseil exécutif et dans ses attributions, ainsi que dans celles des doubles et triples conseils. Les tribunaux ont une autre organisation : les jugements enqiortant peine capitale ne peuvent être rendus que par le conseil assisté de tous les citoyens qui ont plus de trente-six ans,

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à l’exclusion des ecclésiastiques et des parents au quatrième degré. Des jurés connaissent de toutes les affaires qui intéressent l’honneur ou la fortune; il y en a onze sous la présidence du landamman ou du gouverneur. T.es sept ont à décider des affaires civiles, et chacune est soumise préalablement à un tribunal de paix spécial à chaque commune. Tout citoyen est soldat, mats le contingent fédéral n'est que de cent cinquante et un hommes.

L’ancien costume était , dans l’Oberwalden , un habit noir, des culottes courtes descendant à peine aux cuisses , et recouvertes sur le genou de bas blancs; le corps était enlouré d’une ceinture de cuir. Partagés sur le front , les cheveux étaient rabattus derrière les oreilles. Les habitants du Nidwalden ont des culottes bleues, un gilet rouge, des bretelles chargées de boutons et des bas fort blancs. Malheureusement le costume national, et surtout celui des femmes, se perd tous les jours davantage : c’était un jupon ample et court d'étoffe brune, ceinture rouge, grand chapeau sans forme, bas bleus Bien tirés et souliers élégants; les cheveux tressés en forme de nattes et contenus par une double cuiller d’argent.

Leurs souliers sont souvent rehaussés par des talons de métal. Ce costume va fort bien à celles qui sont jolies ; niais ce qu’il y a de bizarre, c’est l'habitude de portera la bouche une courte pipe. Aujourd'hui, par un bizarre assemblage, les modes françaises viennent se mêler à tout ceci. Le paysan de Nidwalden se rase le devant de la tête , et laisse pousser sa chevelure en arrière.

L’abbaye d’Engelberga été fondéedès le douzième siècle, comme nous avons eu occasion de le remarquer dans le cours de cette histoire. C’est Calixtell qui la nomma du nom des Anges. Elle jouit bientôt du bénélice de l’immédiateté, et s’enrichi t de possessions immenses sur les bords de l’Aar,de la llruss et dans la vallée de Hassli. Les édifices n’offrent plus rien d’antique à l’observateur; trois incendies les ont fait trois fois rebâtir. Il est peu de vallées

où les effets de lumière soient plus beaux sur les cimes des glaciers , surtout au lever et au coucher du soleil, alors que des ombres bien noires couvrent déjà ou couvrent encore le fond de la vallée, les parois des rorliers, les fertiles pâturages et les toursdu monastère. Le Titlis est le plus gigantesque de tous ces pics ; il est revêtu d'une croûte de glace de plus de cent soixante-dix pieds d’épaisseur, et jette sans cesse de tumultueuses avalanches. Ses grottes ont les aspects les plus bizarres : ce sont des tables soutenues par des colonnes, comme les dolmen de pierre du Gaulois, et avec plus d’audace encore : carc’est la puissancedela nature nu lieu de l’effort de l’homme. Jean de Muller prétend que les vallécsd’Engelberg sont si profondes, que pendant plusieurs mois d'hiver le soleil n’y pénètre pas. Ce phénomène est contesté; mais on en aflirme un bien plus étrange, c’est que dans les jours les plus courts, le soleil, à Engelberg, paraît se lever et se coucher deux lois, ce qui vient de la hauteur et des échancrures des montagnes de l'est. Ce district fait maintenant partie de l’Obwalden; il a, tour à tour, appartenu à l’une et à l’autre fraction du canton; autant ce canton est gracieux dans les vallées de Lungern et de Sarnen ou sur les bords du lac, autant il est âpre, imposant dans ces sombres vallées resserrées entre le Titlis et les alpes Surenes. Quand on se rend de Buoclis à Stanz, on traverse des prairies de la plus belle verdure que l'on fauche deux lois l’année, quoiqu’elles servent de pâturage au printemps et en automne; le paysage est animé d’un grand nombre d’habitations. En face, on admire la longue chaîne des glaciers qui sépare Uri d’Unterwalden; le Rigi, son plateau, son signal se présentent à lopposite, puis, à droite, les formes rocailleuses et saccadées du Pilate. En chemin , on s'arrête à la prairie qui sert de forum à cette démocratie : là , de petits murs parallèles sont destinés à recevoir des planches sur lesquelles s’assoient, comme. ledit spirituellement le voyageur Simon, les quatre ou cinq mille sciverains du

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canton d’Unterwalden , pendant que le chef de l’État, debout sur une plateforme en pierre au milieu de l'assemblée , leur adresse une harangue et leur rend compte de sa gestion.

Non loin de Stanz, sur le revers de la montagne, vivent encore des souvenirs de mythologie populaire qui enricljissent du prestige du merveilleux le beau nom de Winkelried, si célèbre par un exploit véritable. U’ aïeul d’Arnold, Struthan de Winkelried , avait été armé chevalier par Frédéric II, après la bataille de Faenza en Italie; mais un combat singulier lui avait attiré la disgrâce du souverain; celui-ci lui donna le choix entre deux partis également sévères : ou l’exil , ou le combat contre le JJndwurm. Or ce Lindwurin était un monstre, un dragon, comme l'indiquent encore les noms de Drachenloch et Drachenried. Struthan n'hésita point; il choisit le dan- Çer; il osa braver dans sa grotte cet etre redoutable; il pénétra à travers les broussailles dans les détours de cette caverne. Ce devait être un combat comme celui de Persée, ou, si l’on veut des exemples chrétiens, comme telui de saint George. Le monstre dévorait dans le voisinage les moutons, les chèvres , et même les voyageurs. Le chevalier avait eu soin de revêtir sa lance d’une toison ; il lui présente cette proie imaginaire, il fuit, et sc laisse rejoindre sur le lieu même où l’on voit aujourd'hui une chapelle.

Pendant que le Lindwurm se jette sur a toison, Winkelried lui enfonce sa lance dans la gueule, et lui tranche la tête d’un coup de son glaive; mais le souffle empeste du serpent avait atteint sa respiration , et des gouttes de sang avaient pénétré son armure; le héros mourut donc en sauvant son pays. Une autre version dit que, par un excès de joie et en signe de victoire, Winkelried avait, selon la mode du temps, lancé son glaive dans les airs pour le reprendre par la poignée quand il retomberait: le sang qui en découlait l’atteignit, et il expira. Cinq cent quarante-huit ans plus tard, les braves de l’Unterwald résistèrent,

dans ce même lieu, aux Helvétiens et aux François; on se battit à Saint- Jacques, a Mutterschvand , à Rozberg : c’est la célèbre action de Moosfeld: les femmes et les filles prirent part à la bataille; il en mourut beaucoup. Alors fut brûlée la chapelle destinée à honorer la mémoire des deux Winkelried. On l’a depuis rebâtie, et ce vénérable souvenir, consacré par la religion, arrivera jusqu’à la dernière postérité.

I.c Melchthal aussi rappelle les jours de l’affranchissement : c est là que le vieillard fut aveugle en punition de la résistance de son fils; c est de là que vinrent les libérateurs qui prirent le château de Landenberg. On montre encore la fenêtre du vieux donjon où le jeune homme , reçu par sa maîtresse , introduisit, les uns après les autres, les vengeurs de la Suisse. Aujourd'hui l'assemblée du peuple se réunit, pour l’Obwald , dans l’enceinte de l’ancienne cour du château. Sarnen est nu sud de ce vieux donjon, au bord du lac qui prend son nom. Ce bourg est entouré de belles prairies, à la vue du Pilate aux roches escarpées ; il est riche aussi d’objets d’art; on y voit un plan en relief de tout ie canton, auquel on a joint l’OberhassIi : c’est un beau travail réduit au quarante millième, et exécuté par l'habile ingénieur Muller d’Engelberg. Sarnen possède aussi un beau tableau : Nicolas de Flue y est représenté au moment où il quitte sa solitude pour descendre de son ermitage à Alpnach, et pour rappeler les confédérés à la concorde. L’expression de sa figure est confiante et sublime; il paraît néanmoins exténué par le jeûne et la prière. On s’accorde à reconnaître un grand mérite à cette production de Wursch. Les portraits des landammans de 1381 jusqu’à nos jours sont loin de valoir le tableau qui représente Henri Anderhald au moment où on lui crève les yeux.

Après avoir quitte Sarnen , on côtoie son tac, et l’on s’avance vers Lungern et le Rrunnig. Le lac de Lungern, plus élevé que celui de Sarnen d’environ quatre cents toises, est beaucoup plus

petit; le site est encore plus pittoresque ; mais la spéculation menace de le dessécher, N'oublions pas île parler du joli bourg de Saxeln et de ses chênes; enfin du majestueux rocher appelé Fliihle, d’où l’ermite Nicolas éteignit jadis l’incendie de Sarnen par la seule vertu de sa bénédiction. Non loin de là, on voit encore la maison où naquit ce saint dont les (ils lurent landammans, et un troisième docteur à l'université de Paris ; on montre la pierre qui servait d’oreiller au saint ermite. Son image se. retrouve sous le toit du pauvre, sur le sentier de la forêt, au milieu du désert, et partout on voit des femmes agenouillées récitant leur chapelet devant ces patriotiques stations. On lit sur les murs extérieurs des maisons des versets de la liible. I.e soir, les pâtres rassemblent leurs troupeaux au son d’un instrument composé de deux pièces de bois creuses : aussitôt la clochette des vaches s'agite au loin de leur course pesante; elles accourent et se réunissent pour rentrer dans les étables. Ce sont ces airs mélodieux dont le son saisit de mélancoliques regrets le Suisse éloigné de sa pairie et lui causent des nostalgies irrésistibles. Il était autrefois défendu en France de les jouer dans les lieux où les régiments tenaient garnison.

Il ne faut pas oublier de rendre compte d’une ascension que le docteur p'eyrabend lit au Titlis en 1780; il partit avec dix guides d’Engelberg; après avoir couru beaucoup de dangers et traversé d’immenses amas de glace, ils arrivèrent au sommet qu’on appelle Nollcn. Le froid y était si vif, qu ils ne purent y demeurer que trèspeu de temps. En redescendant de cette élévation, d’où la vue s’étend de la Savoie jusqu'au Tyrol et en Carintliic, le docteur Feÿrabend avait les yeux tres-affaiblis par l’éclat des neiges, et n’en recouvra l'usage qu’après plusieurs .jours.

Les sociétés de ce pays sont presque toutes des confréries de religion ou des corporations de métier; elles ont leurs fêtes; nous citerons, comme plus originale que les autres, celle des bergers et des tireurs. En automne, quand les troupeaux «ont déjà descendus des montagnes, les chefs des bergers, parés d'immenses bouquets, se rendent a l’église, où l’on a eu soin d'exposy l’image de saint Wendolin, leur patron. On célèbre une messe en reconnaissance de la protection accordée par le ciel à leur vie pastorale, et le sermon roule sur le même sujet. Une musique champêtre attend sur la place la fin de l’office. Igi procession se met ch marche avec le drapeau des bergers : il est fort lourd, et de temps à autre on s’arrête; alors c’est à qui l'agitera avec le plus de force et de dextérité. On va chercher les curés , et tout le monde se rend à l’auberge. La foule, composée d’hommes et de" femmes, de jeunes et de vieux, crie, applaudit, excite, et pendant le festin le drapeau est planté à la fenêtre. La même cérémonie recommence après vêpres; et le lendemain, après avoir prononcé leloge des morts, on se livre au plaisir de la danse, qui est animée, bruyante, et que les bergers et les bergères savent entremêler de figures particulières. On appelle cette fête aetj>erkilvi : un homme et une femme sont entourés de brandies de sapin, et, représentant un couple sauvage, ils balayent sur le passage du cortège, et sont à la disposition des héros de la fête pour toute sorte de services. Au repas, ils apportent avec grande peine, en simulant la fatigue , quelques petits fromages, dont on fait don aux frères capucins qui prennent part à la gaieté publique; puis le sauvage et sa femme s’accusent l’un l'autre dans une chanson hurlesque. On croit que ce couple bizarre se rapporte à l’antique tradition qui plaçait des génies dans la forêt. Il n'assiste point à la fête des tireurs.

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