URI
C’est l’un de ceux que l’on nomme vrkantone ou cantons primitifs.
Il s'étend du sud au nord, depuis les sources de la Reuss jusqu’au lac
des Quatre-Cantons, dont il embrasse le golfe méridional en ses âpres rochers. C’est là que les alpes Surènes retombent à pic dans les ondes du lac;
joogle
SUISSE
c’est contre les flancs de ces incommensurables parois que de fréquentes tempêtes brisent la nacelle du voyageur
2ui se fie à son inexpérience. La vallée e la Reuss descend du Saint-Gothard comme une galerie étroite, profonde, retentissante ; car le bouillonnement de la rivière, ses chutes sans cesse renouvelées, l’écume de ses flots assourdissent parfois l’étranger. Le canton d’Uri se compose de deux districts :
celui d’Uri proprement dit, et celui d’Ursern, qui avoisine la sommité du Saint-Gothard. C’est quelque chose de ravissant aue l’aspect d'Ursern pour qui vient de remonter la sauvage galerie des Schellenen , et de traverser le sombre trou d'Uri : un plateau riant, surmonte de hautes montagnes que des forêts d’une noire verdure protègent contre les avalanches et dont la Reuss baigne les prairies comme un ruisseau limpide; a gauche, le clocher d’Andermatt resplendissant des feux du soleil, et les habitations, et cette ville déserte composée d’etables qui précède le village ; en face , et au pied des plus hautes montagnes, Hospital et son vieux château; puis la route qui conduit à Realp, à la Furca et au Grimsel, tandis qu’à l’opposite Andermatt ouvre un passage vers les Grisons et Dissentis. Ce site forme un contraste délicieux, soit que l’on descende depuis deux heures de l’hospice et des lacs, soit que l’on ait parcouru la vallée inférieure au-dessus des gouffres de la Reuss, soit enfin que l’on ait suivi l’audacieux sentier qui, du glacier du Rhône, s’élève au sommet de la Furca, pour conduire ensuite à Realp, au-acssus de nouveaux précipices. Andermatt, Realp ont des couvents de capucins. Quand la cloche du soir appelle à la prière, quand la lune repose sa douce clarté sur ce placide paysage, et que les accents périodiques ilu chaplet retentissent , accompagnés du doux bruissement de la Reuss , il est impossible de résister au sentiment religieux. Aux limites de deux grandes nations , à l’un des points les plus élevés de l’ancien monde, séparé en quelque sorte de la société
moderne , on se croirait , en apercevant ces moines , l'homme d’un autre siècle et presque i’habitantd’un autre monde, car ici rien ne change : la Reuss tombe dans ses abîmes depuis le premier jour delà terre; depuis ce jour aussi ces rochers font blanchiret inugirsononde,et ses majestueux battements sont comme les éternelles pulsations de ia nature. Le caractère de l’habitant semble tenir quelque chose de cette perpétuité; il est toujours noble et simple, toujours religieux et patriotique.
Les libérateurs de la Suisse sont demeurés fidèles à leur culte comme à leur morale, et, de nos jours encore, on appelle Uri la conscience de la Suisse. Ce canton n’a point de villes; à l’orient, des pics chargés de neiges et de glaces forment ses limites : ce sont ie Tôsz, le Baldus, le Crispait, le Scheerhorn ; au sud , le Saint-Gothard ; à l’ouest, le Titlis et le Sustenberg.
Le Crispait n’a pas moins de dix mille deux cent quarante pieds d’élévation au-dessus du niveau de la mer : en langue romane des Grisons, on l'appelle Cressa-Alta. Un sentier conduit à Ainsteg, dans la vallée de la Reuss, par les profondeurs de la vallée de nladeran ou Kerstelen, entre la Windgelleet le Bristenstock, dont les niasses granitiques et les coupoles aériennes surprennent l’homme le plus habitué aux beautés des Alpes. D’autres vallées latérales méritent l'attention : telles sont l’Ertzfelderthal , qui est très-peu visité, et le Meycntha! , qui conduit au Grimsel vers le Valais.
L’industrie des habitants , dont le nombre est d’environ quinze mille, consiste principalement dans l’élève du bétail : le nom d’Uri lui-même, en tant qu’on parviendrait à le rattacher à Urus ou Auerochs , attesterait l’antiquité de cette industrie; il serait difficile, en effet, d’imaginer une autre occupation à un pays dont toutes les surfaces sont inclinées presque perpendiculairement, et dont toutes les sommités sont couvertes de glace. On a évalué , dans un dernier recensement, les têtes de la race bovine à dix mille deux cents , tandis qu'il o’y a que douze
mille moutons et dix-sept mille cinq cents chèvres. C’est surtout dans les Schelleneu qu’il est beau de les voir suspendues a des roches perpendiculaires; c’est, dans ces lieux inaccessibles , le seul être dont la vivacité rappelle que ce désert aussi est la propriété de l’homme. Les Schelleneu ont, au surplus, perdu beaucoup de beautés au progrès de la civilisation : le trou d'Uri , merveille de l’imagination d’un ingénieur local, est aujourd'hui une vaste et haute galerie semblable à celle de la route du Simplon; le pont du Diable a fait place, à côté de lui, à un pont non moins hardi , mais qui ne présente plus cette audacieuse courbure audessus de l’abtme; il le franchit trop aisément pour la vue, et des voitures de poste parcourent une grande route là où naguère le piéton s’avançait avec défiance. Le commerce, sans cloute, a gagné beaucoup à ces travaux; mais quiconque a vu autrefois les Schellenen, le pont du Diable et le pont d'IJri , doit regretter ce que l’art a enlevé à la nature. Il y passe maintenant par semaine plus ne trois cents bêtes de somme et plus de quinze mille voyageurs; en hiver, on charge les marchandises sur des traîneaux. Les travaux ont été exécutés par les cantons d’Uri et du Tésin, qui ont donné à la route vingt pieds de largeur et réduit l’ascension à cinq pour cent; en beaucoup d'endroits il a fallu établir des murailles de support. Dès le treizième siècle, il y avait au Saint-Gotbard un hospice; ên 1431 , on y plaça un chanoine appelé Fessarius, dont la mission était de traiter et héberger les religieux qui se rendaient au concile de Bâle. Dans son zèle pour la religion catholique, saint Charles Borromée, archevêque de Milan, y établit un prêtre à demeure, et voulut le doter d’un riche revenu, pour qu’il pdt secourir les voyageurs; mais la mort le prévint : Frédéric Borromée, son parent et son successeur, accomplit sa volonté, et vainquit la résistance des habitants d’Arrolo, qui faisaient de cetle branche d'hospitalité un revenu communal. Néanmoins il fat très-tliffî-
cile de décider les religieux à v rester. Enfin, en 1G83, le cardinal Visconti y plaça des capucins qui exercèrent la plus bienfaisante hospitalité, et qu’on affranchissait, à cet effet, de la sévérité de leur règle. Il est à remarquer que les rois de France dotèrent cet hospice d’une pension. Le 10 avril 1775, une avalanche enleva tous les bâtiments; on répara ce dommage; mais, brillé dans les dernières guerres , le couvent n'a pas été reconstruit. Il ne reste plus qu'un vieux bâtiment en pierre, situé entre les trois lacs, au milieu des roches grisâtres du désert.
Là se rencontrent les voyageurs; vers midi, ces solitudes s’animent; c’est la halte commune des convois partis d’Andermatt et de ceux qui arrivent d’Airolo : les uns et les autres ont parcouru une égale distance, et, dans la belle saison, c’est un beau spectacle que de voir ces caravanes couvrir au loin ces lieux sauvages, et prendre, aux rayons du soleil , un repas assaisonné par la fatigue. Souvent des amis qui ne se sont pas vus depuis bien des années se reconnaissent dans ces lieux sauvages, où tous les sentiments, toutes les sensations prennent un caractère plus vif. Il n’est pas rare de trouver de vingt à quarante pieds de neige au Saint-Gothard ; c’est avec beaucoup de peine que l’on y monte le bois , et l'hospice est tellement humide , qu’on n’y peut conserver de provisions.
Cependant la température y est généralement plus douce que dans les vallées. Le passage est souvent interrompu par les avalanches : alors on y fait travailler pour le rétablir, en enlevant la neige, jusqu’à ce qu’une nouvelle avalanche vienne déconcerter les ouvriers. C’est en avril et en mai que les voyageurs courent les plus grands dangers.
Les avalanches ne sont pas les seules calamités de ces contrées : le canton d’Uri souffre, dans sa plus belle vallée, du retour presque périodique d’un ouragan qu’on appelle le Foehn, nom que l’on tait dériver du favonius, ce vent dont Horace a si agréablement célébré le retour comme sigue de prin-
SUISSE
Sll
temps. Le Foehn est doux et chaud; au sein de l'hiver il adoucit parfois la température; souvent il lui suflït d’une nuit pour développer la végétation, pour rendre la neige; mais tout à coup il descend impétueux des sommités du Saint-Gothard, brise la barque contre les écueils du lac, déracine les arbres, renverse les habitations; il n’est pas encore descendu dans la vallée, quon voit tourbillonner les neiges sur les montagnes : alors on connaît son arrivée, et la loi commande d'éteindre tous les feux, car il emporte les tisons du sein des maisons, et en allume au loin de vastes incendies, comme celui d’Attorf en 1798. Le Foehn est, pour ses effets sur la santé, comparable au Sirocco; il affaiblit les nerfs, occasionne de violents maux de tête, et jette l’abattement le plus complet dans les forces morales de l'homme.
Le 27 août 1834 fut un jour de malheur pour Uri; les chaleurs et la longue sécheresse avaient amolli les glaciers : dès le grand matin, et jusqu’à minuit, il tomba une pluie battante accompagnée de tonnerre; les eaux grandirent et descendirent par torrents, faisant des vallées de véritables lacs; le pont de la Kerstcl à Amsteg et cinq maisons de ce village furent emportés; Krstfeld, Rinacht, Attinghausen , Seedorf, demeurèrent sous les eaux, ainsi qu’Altorf; et les terres végétales, dont l’industrieux habitant avait çà et là chargé le rocher, furent entraînées comme le sol fertile des bas-fonds, où l’on ne voyait plus que du sable et du limon; enfin la route du Saint-Gothard fut endommagée et rompue en plusieurs endroits.
Les cristallisations sont fort belles dans ce canton : Andermatt en possédé de belles collections, et, en général, c'est dans ces contrées qu’il convient d’étudier la géologie, le gisement et la nature des roches; la zoologie, l’ornithologie y sont aussi fort riches. Les ours et les renards ne sont plus aussi nombreux que dans le canton du Tésin. Les pâtres cantonnent tout l’été sur les hautes alpes ou pâtu-
rages : là des cabanes et des étables composent , en quelque sorte , des cités de bestiaux. Chaque employé a sa fonction particulière : celui-ci fait les fromages, celui-là garde le troupeau et l'empêche de s’égarer au bord de dangereux précipices; un troisième veille a la propreté du domicile commun.
Soir et matin ils se placent devant leurs huttes, et font retentir au loin un choral religieux ou la salutation angélique, et souvent, dans le jour, leur voix fraîche et sonore renvoie aux échos ces airs si mélodieux, si modulés qui sont admirés de tous les musiciens.
Quand septembre ramène sur ces sommités le souffle importun des vents, quand les brouillards reposent sur le roc et que la neige des glaciers tourbillonne autour des pâtres, ils redescendent en caravane vers les habitations humaines , et chaque propriétaire reçoit son bétail ; les fromages lui sont apportés successivement. Les métayers d'Uri excellent à les fabriquer, et ne vivent presque que de laitage, de riz et de pommes ue terre. Le costume des femmes est fort gracieux ; leurs tresses, rassemblées dans un réseau, et recouvertes parfois d’un chapeau de paille, ou contenues par une pièce d’argent en forme de glaive ou de llèche, sont d’un fort bon effet. Ursern se rapproche des modes italiennes :
des mouchoirs noués en forme de voile v sont très-fréquents. Dans le Schæchenthal , les robes sont de laine rouge et le vêtement supérieur est blanc, le tout recouvert d’un fichu noir. Les femmes ne mettent que des demi-bas, et leur pied nu est protégé par des sandales attachées par des courroies. Le costume des hommes perd chaque jour son caractère primitif, et depuis que le service militaire les oblige à prendre des pantalons, ils ont abandonné leurs petites culottes de cuir noir.
La constitution d’Uri est une démocratie pure; le pouvoir réside dans l’assemblée du peuple, sans aucun privilège pour personne. Il suffit d’avoir vingt ans pour être électeur, éligible et soldat; toutefois, le contingent d'Uri
n’est que de deux cent trente-six hommes , et ce canton n’occupe dans la fédération que le quatrième rang. Le peuple fait les lois et les abroge; il nomme les magistrats et les remplace, décide des alliances, de la paix et de la guerre. Le pouvoir exécutif est confié à un conseil appelé landrath. Un autre conseil, qui, d’anciennes procédures superstitieuses, a retenu le nom de malefiz landrath (conseil du maléfice), juge les affaires criminelles; il est composé du premier et d’hommes élus dans les communes en nombre égal; aussi l’appelle-t-on . le double conseil; enfin il y a le triple conseil avec une nouvelle' adjonction : celui-ci ne s’assemble que dans des cas fort extraordinaires, |iour réprimer les infractions «à la constitution. Il y a de plus un conseil privé pour l’administration des finances, et l'on y adjoint des officiers pour en faire un conseil ou comité de la guerre. L’image de l’État se reproduit en petit dans chaque village, car chacun a son assemblée populaire et son tribunal. Le landainman est l’administrateur suprême de tout le canton. C’est une chose majestueuse par sa simplicité et sa couleur antique , que l’aspect de l’assemblée générale; elle a toujours lieu le premier dimanche de mai , à Boetzligen sur la Gand.
Dès la veille, une musique militaire annonce la solennité; le roulement des tambours, l’arrivée des troupes, le mouvement des habitants animent ces belles vallées; c’est un immense cortège, une procession d’environ une lieue; chacun accourt avec un sentiment de fierté nationale, car chacun pourra émettre sa pensée, et se verra a la fois prince et sujet, gouvernant et gouverné. Le service divin commence la cérémonie; puis on se réunit en plein air devant l’hôtel de. ville. I.a milice est précédée de deux hérauts en costume antique rayé de noir et de jaune; on porte les livres de la loi, les sceaux, la pomme de Guillaume Tell , le glaive de la justice, et autres attributs; puis viennent, à cheval, les magistrats habillés de noir et couverts de manteaux de soie. Ils ont des épées ,
et chaque cheval est accompagné d’un valet. Les principaux chefs et magistrats se placent ensuite sur une estrade, et le landainman régnant prend place à une table au milieu du cercle; il ouvre la séance, et le peuple agenouillé prie à haute voix cinq pater et cinq ave. Toute réclamation présentée par sept familles au conseil, au moins un mois à l'avance, est alors lue par le greffier. Les pétitionnaires font développer leurs propositions par un orateur. Le landamman recueille les avis, d’abord des magistrats, puis du peuple, et jamais celui qui parle ne peut être interrompu. On vote, en levant la main, sur les diverses questions ou amendements. Quand ces épreuves sont douteuses, on compte les suffrages par groupes particuliers.
I.c landamman, s’appuyant sur le glaive de la justice, rend compte de son administration , dépose le glaive, et se retire parmi ses devanciers. Alors le greffier prie le plus ancien de ceuxci de désigner un candidat, et presque toujours il indique pour une seconde année le landamman sortant ; mais il est bien rare qu’il gouverne une troisième et surtout une quatrième année. Il revient alors à la table, où il lui est fait lecture de la loi qui règle ses devoirs, après quoi il prête serment, fait un discours, et reçoit de tous le serment civique. Le trésorier rend compte à rassemblée de l’état des finances; il est ensuite, ainsi que tous les autres employés, soumis à une réélection.
On choisit de même les députés à la diète, etc., etc. Apres cela, les auberges s’emplissent d’une multitude ioyeuse; dans le voisinage, il y a des boutiques et des jeux, et la brigue ainsi que les cadeaux tic sont pas toujours étrangers à l’élection des emplois du second ordre. Les assemblées de district ont lieu huit jours après la réunion générale. Quand il y a lieu de convoquer celle-ci extraordinairement, il n’y a point de solennités, et la délibération a lieu, soit dans une prairie voisine d’Altorf, soit dans l’église de ce bourg, si le temps est mauvais : on ne peut alors s’occuper
gle
SUISSE
que de l’affaire urgente qui a motivé la convocation.
Beaucoup de vieilles traditions vivent encore dans ces lieux, où la nature même dispose l’esprit à accueillir les merveilles. Nous avons rapporté l’opinion vulgaire sur le pont du Diable.
Il avait promis de joindre les deux escarpements qui , par un abime profond, séparent Ursern d'IJri; mais, pour prix de ce travail, il fallait lui abandonner le premier être qui franchirait le pont. Les habitants eurent soin d’v faire, passer un bouc. Le démon, déçu dans son attente, entreprit alors de briser son ouvrage; il courut vers Goesehenen, et s’empara de la roche immense qui repose encore sur la pelouse avec l’empreinte de scs griffes. Il allait accomplir son funeste dessein : tout à coup une vieille femme se signe, prononce le nom de la Vierge, et Satan n'a plus de force, et la roche lui échappe. Au bas de la vallée de la Reuss, sur la route du Saint- Gothard, il est un autre pont que l'on appelle Pfaffensprung (saut du prêtre
ou du moine). On dit que dans la violence de ses désirs , un moine , qui avait ravi une jeune fille à ses parents, franchit tout cet espace pourechapper à leur poursuite, et qu’il l'enleva d’une roche a l’autre. La simplicité, la bonté des habitants d'Uri est fort connue; mais nous ne pouvons mieux résumer en un seul trait ces divers mérites, qu’en rappelant un exemple. Au commencement de ce siècle, pendant les guerres de Suwarow, un officier avait chargé de fardeaux un jeune paysan; ils s’avançaient péniblement vers le Saint-Gothard ; mais comme le Suisse n’allait pas assez vite au gré de son exigeant voyageur, il le faisait battre à chaque instant. Quelques jours plus tard , le paysan, parcourant le même chemin, aperçut un blessé qui se mourait sur le bord du précipice ; il s’approcha , reconnut son officier, le réchauffa et le conduisit dans une cabane voisine.
N’est-it pas vrai que tu ne me battras plus ? lui dit-il, en refusant toute récompense.