‹ L'UniversChapitre 27 sur 45 · APPENZELL · texte numérisé non relu

APPENZELL

Appenzell avait depuis longtemps affranchi son territoire : souvent menacée , son indépendance avait toujours triomphé, grâce a l’héroïsme de ses habitants. Plusieurs traités particuliers lui assuraient la protection des Suisses; cependant ils intervenaient aussi de temps à autre pour l’abbé de Saint-Gall. Enfin, en 1513, un canton nouveau vint porter à treize le nombre de ceux qui formaient la fédération.

Appenzell fut le dernier de ces treize, et pendant longtemps quelques pays devenus aussi membres de l’association n’en furent que les alliés. Les événements de la révolution française, les guerres qui en ont été la suite ont changé la position de ces républiques, ont donné à la Suisse Genève, Neufchàtel et les Grisons; mais, pendant trois siècles, on disait les treize cantons , et ce fut l’accession d’Appenzell qui fit prévaloir cette locution jusqu’en 1798.

Ce canton est le treizième aussi dans l’ordre des préséances; il est situé à l’est de la Suisse et se trouve enclavé

dans celui de Saint-Gall ; sa plus grande longueur est de dix milles d’Allemagne, sa plus grande largeur de six; sa superficie a été calculée à dix milles et demi carrés, dont deux trois quarts aux rhodes intérieures. La hauteur des montagnes en rend le climat fort inégal et fort variable. Au sud, le canton est borné par une ligne de rochers interrompue par d’étroites vallées; c’est comme la ligne avancée des Alpes. Le Sæntis et leCamor sont les pics les plus élevés, et la Sitter s’élance du sein de vallées escarpées et pierreuses. On divise le canton en rhodes intérieures et extérieures, et ce partage fut une des conséquences de la reformation , comme on l’a vu dans le cours de cette histoire. Les catholiques possèdent les rhodes intérieures, qui sont les moins fertiles et les moins peuplées; il y a dans la partie protestante de fort jolis villages et une belle culture. En général, le canton est riche en pâturages, et il y entretient jusqu'à vingt-trois mille vaches. La race bovine est beaucoup plus grande qu’àGlarus, Uri et Unterwab

den. On travaille fort bien la laine, la mousseline , etc.

Les rhodes intérieures comptent trente-neuf mille quatre cents habitants répartis en neuf communes ou rhodes; la partie catholique en a treize mille cinq eents; en tout, cinquantedeux mille neuf cents. Ces deux parties réunies n’ont à la diète qu’une seule voix. Les instructions sont délibérées en commun ; la présidence de la députation alterne entre les deux députés.

Dans les rhodes extérieures, les plus riches communes sont Trogen et Speicher. Hérisau,Teufen et Gais, se sont aussi élevées à un haut degré de prospérité. La constitution y est démocratique et repose sur le principe de la souveraineté du peuple, qui s’assemble tous les ans, le dernier dimanche d’a- 1 vril, tantôt à Hundwvl, tantôt à Trogen, pour élire ses magistrats, dont les fonctions sont annuelles aussi. Il suffit d’étre âgé de seize ans pour exercer les droits politiques. Les traités, les lois, la guerre, la paix dépendent de cette assemblée; elle seule confère le droit de bourgeoisie. La seconde autorité est celle d’un conseil composé des fonctionnaires et des capitaines, ainsi que d’un certain nombre de conseillers; ils disposent des emplois, font les règlements militaires, etc., etc. Le grand conseil s’assemble deux fois par an, en automne et au printemps; il est composé de dix fonctionnaires et de tous les capitaines des communes; il réunit le pouvoir exécutif au pouvoir judiciaire. Il v a , outre cela, de petits conseils pour l'administration courante. Le landamman est à la tête de tous ces rouages si compliqués. Il y a pour les mariages des tribunaux mixtes desquels font partie des ecclésiastiques.

La rudesse du climat est une entrave à l’agriculture dans les rhodes intérieures; on n’y a introduit la culture de la pomme de terre que depuis 1808; jusque-là il n’y avait guère que des pâturages. La simplicité des mœurs est restée celle des anciens jours. La constitution repose sur le même principe que dans les rhodes extérieures,

mais le grand conseil a cent vingtquatre membres; i! propose les projets de loi et le vote de l'impôt , et juge en dernier ressort les procès entre particuliers et les affaires criminelles. Le petit conseil est divisé en sections appelées conseils de semaine. Le clergé relève de l'évêché de Coire. On doit le service militaire à dix-huit ans. Le contingent des rhodes extérieures est de sept cent soixante et onze hommes et sept mille sept cent vingt francs ; celui des rhodes intérieures de deux cents hommes et quinze cents francs.

Les changements opérés par suite de la révolution de 1830 ont été adoptés sans difficulté dans les rhodes intérieures, mais dans les rhodes extérieures le conseil se refusa d’abord à toute réforme. Un projet présente en 1833 par une commission de révision échoua a l’assemblée de üundwvl; enfin, le 1er août 1834, le peuple, réuni à Trogen , adopta une constitution.plus appropriée aux besoins de l’époque; tout efois le princi pe de séparation entre les pouvoirs administratifs et judiciaires n’a point prévalu. L’instruction primaire a pris de grands développements; l’industrie, depuis quarante ans , s’est accrue considérablement , et l’esprit d’association , sous les auspiees d’une compagnie fondée par Appenzell, de concert avec Saint-Gall, v a beaucoup contribué.

Le canton d’Appenzell n’a point d’antiquités romaines, bien que quelques chroniques assignent cette origine a une vieille tour voisine de Hérisau, qui n’est autre qu’un château du moyen âge, comme ceux de Rosenberg et de Rnsenhourg qu’on voit près de la même ville. Le célèbre château de l’évêché, le vieux donjon de Clanx au-dessus d’Appenzell, n’a plus que des restes fort insignifiants; la plupart des autres ont totalement disparu. Il y a dans les arsenaux beaucoup de drapeaux conquis.

Gais, célèbre par les cures qu’on vient demander à ce séjour monotone, est au pied de l’escarpement méridional du Ga-bris; il y a de jolies prairies qui contrastent par leur verdure avec ces

masses décharnées, mais l’absence des arbres jette beaucoup de tristesse dans l’âme des voyageurs; on y avale force Terres de lait de chèvre et on se baigne dans le petit-lait; il y a aussi trois sources a’eaux minérales sulfureuses.

On fait souvent des promenades vers les sommets voisins, d'où l'on jouit de points de vue admirables sur la vallee du Rhin et jusque sur les Grisons. Le plus fréquenté est le Stœss , où il y a une chapelle fondée en l’honneur de la grande victoire de 1405. En 1826, l’association patriotique de Sempach vint y célébrer une fête en commémoration de cette action héroïque. Le voyageurSimon remarque que le champ de bataille n’était pas commode pour les assaillants, qui avaient à gravir et à combattre en même temps sur une pente rapide de trois cents toises de haut. Nous lui emprunterons quelques détails sur les métairies du Gæbris. « Les vaches qui « viennent matin et soir au chalet se « faire traire, attirées par un peu de « sel , étaient ici attachées chacune à la « crèche par sa chaîne, leur poil lustré « comme celui du cheval le mieux tenu.

« Quelques-unes portaient, suspendue « au cou par un collier de cuir large « et chargé d’ornements, une cloche « de forme ovale aplatie et du diamètre « d’un pied environ. Ce sont des ber- « gers et non des bergeres qui traient « les vaches. Pendant l'opération, un « d’eux entonne le ranz des vaches...

« Il y a, dans ces simples accents mo- « notones et peu mélodieux en eux-mê- « mes, un mélange d’expression plain- « tiveetdouloureuseetdapreté sauvage « dont l’effet est extraordinaire, et le « cri aigu du refrain ressemble à celui « dont les naturels de l’Amérique sep- « tentrionale marquent leurs chants de « guerre. Il est aisé de concevoir com- « ment le ranz des vaches, lié aux sou- « vcnirs du jeune âge, à ses attache- « ments , à ses plaisirs , et rappelant les « lieux, les choses, les personnes, peut « affecter si puissamment les Suisses « éloignés de leur pays... La meilleure « vache avec son veau coûte dix louis;

« pendant les premiers mois , elle donne

<■ par jour huit à dix pots de lait. » On trouvedansce même voyage des détails très-curieux sur la construction des chalets en bois de mélèze élevés sur un soubassement de pierre, chalets qui ne sont habités que par les bestiaux , et quelquefois servent de magasin ou de cave.

Dans ces solitudes, au milieu des roches décharnées, si la cloche lointaine vient retentir à l’oreille du pâtre ou du chasseur, il est saisi d’un sentiment religieux bien plus vif que l'habitant des cités. Pour lui , il y a tout un abîme entre l’office du hameau et la prière qu’il articule avec recueillement au haut des montagnes. La cloche de Gais est sonore; elle fait vibrer toutes ces vallées, elle rompt le silence solennel de ces alpes. La conviction des vérités de la religion est toute-puissante sur ce peuple qui a conserve une grande simplicité dans ses moeurs et dans ses jeux nationaux. Nous citerons une sorte de partie de barres entremêlée de joutes militaires; on l’appelle le jeu des chevaliers. Les habitants de Trogen et de Speicher se réunissent en corps d’armée; ceux de Gais et de Teufen se mettent à cinq cents pas de là; un homme sort des rangs, marche à l’ennemi en s’écriant : « Chevaliers, chevaliers, voici le capitaine! » Alors il court vers un but qu’un adversaire doit atteindre avant lui. Ces provocations durent jusqu'à ce que les deux troupes soient en course. Quiconqueest attrapéet pris, doit restera quelques pas assis, comme un prisonnier de la station ennemie. L’on continue jusqu’à ce que tout le monde soit ou prisonnier ou vainqueur, et la victoire générale dépend du plus grand nombre de ceux qui ont atteint le but sans être pris. Le jeu du cercle est a peu près le même : quelqu’un en fait le tour, et, frappant un de ceux qui le forment, il s’enfuit et franchit haies et fossés jusqu’à ce qu’il ait été rejoint ou qu'il ait épuisé son rival. La plupart des divertissements ont pour cause la gymnastique; il en est un qui consiste à soulever son adversaire par la boucle de sa culotte,

à le renverser et à le contenir par terre.

Le plus souvent il se relève et prend sa revanche, mais à une seconde chute il est déclaré vaincu. .

Le village d'Appenzell, au pied du Sæntis, a un caractère, particulier; ses maisons, d’un brun noir, sont répandues sur la rive gauche de la Sitter, au milieu de prairies et de vergers.

L’église a été fondée en l’honneur de saint Maurice, par l’abbé de Saintüall , Norbert . en 1061 , mais elle a ete rebâtie dans le genre moderne en 1 826 : la tou r seule est restée , et contraste avec les malencontreux embellissements que substituent partout des temples grecs ou même des granaes aux edihces du style religieux. L’eglise possède un tableau qui représente un trophée composé de tous les drapeaux conquis : au cimetière reposent les restes de 1 infortune landamman Sutter, dont nous avons raconté les malheurs. La chapelle de la Croix est incontestablement (a plus ancienne du pays, mais c est a tort qu’on veut en fixer la construction à l’an 647. Le couvent des capucins se livre à la singulière industrie d élever des escargots pour les vendre. Il y a aussi des sœurs de Saint-h rançois.

L’hôtel de ville est d’une simplicité antique. Aux archives, on conserve les drapeaux pris sur l’ennemi : la sont une bannière de Constance, puis celles de VVinterthur et de FoJdkirch, ces deux dernières provenant de la victoire de Wolflialden. Un drapeau du Tyrol porte l’inscription menaçante llundcrt teufely c’est-a-dire cent diables, ce qui ne 'l'empêcha pas d’être prise a I.andeck, en 1407, par des gens plus diables que ceux qui la portaient. On y voit aussi deux drapeaux enlevés aux Vénitiens à la bataille d’Aguadel. Les bains et la source d'eau minérale sont fort négligés. Le Sæntis est une haute montagne où les troupeaux d Appenzcll vont passer l’été, tandis que le revers oriental appartient au Rheinthal : la paroi de roc qui revêt son incommensurable liane s’appelle der Stiefel , la botte. I a superstition rapporte qu'un ainiuaii du Rheinthal , suruonimé Stie~ feihanns ou Jean de la Botte, y revient

pour expier ses méfaits. Les ascensions au Sæntis ne sont pas sans danger : il n’y a pas bien longtemps qu’un colonel suisse vit son guide tue par la foudre; atteint lui-même, il avait été obligé de se traîner à travers les neiges, au risque de tomber dans les précipices, jusqu’à ce qu’enfin il parvint à découvrir un chalet qui le recueillit. Le Camor est aussi une montagne de la chaîne appelée Alpstein, mais il appartient pour la plus grande partie au Rheinthal, sur lequel il s’abaisse perpendiculairrment : comme sa composition géologique est absolument la même que celle des couches du Vorarlberg, on suppose que le Rhin qui les sépare s’est violemment frayé un passage. Vers le nord , la pente est assez douce, et l'on v trouve beaucoup de métairies. Non ioin de la cime est une grotte de quatre pieds d’ouverture nommée Wettgrloch; les pierres qu’on y jette roulent pendant une minute, et, à en juger par je son. elles ont de grands intervalles a franchir et retombent eu éclats : on pense que sa profondeur est au moins de six cents pieds.

Il y a plusieurs points de vue dignes du Rigi : d'une part les aines d'Appenzell, de l’autre le lac de Constance et la Souabe; enfin, à ses pieds, on a ja tortueuse vallée du Rhin, etj vis-àvis, le Vorarlberg et les glaciers du Tyrol.

L’un des objets les plus dignes d'etre visités est AVildkirchlein ou la chapelle des rochers : on se réunit à Weisbad , autre lieu de cure par le petit-lait , fort bien approprié au repos des malades et au plaisir des voyageurs. En été, on y accourt de Gais et de Saint- Gall, et la place publique est toujours peuplée d'uu monde fort élégant. De là on gravit un sentier pierreux , et , apres

Quelques heures, on rencontre un pont e bois suspendu sur un horrible précipice; bientôt se présente l'ermitage taillé dans le roc. vif : au dix-septième siècle, le bruit de sa clochette faisait mettre à genoux tous le> bergers des Alpes; maintenant il n’y reste qu’uu cabaret. Il y a dans ces voûtes quelques stalactites; mais il est assez difficile

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d y arriver, parce qu'il faut gravir des quartiers de roc.

Hérisau est agréablement situé sur la rive droite de la Glatt, au confluent du Bruhlbach, et ces courants font mouvoir beaucoup de moulins et de fabriques. Le bourg est fort joli et compte deux mille trois cents habitants. On a aussi la prétention de posséder une tour romaine, mais elle est du moven âge et sert de clocher à l’église. Les châteaux de Rosenberg et de IJrstein ont fourni leurs belles ruines à des constructions modernes; il en reste bien peu de murailles; des ordres de l’autorité ont mis un terme à ces destructions. A un quart de lieue du

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