CHAPITRE X
L'AME PSYCHIQUE § 1. Méthode pour analyser les diverses vies d'un corps.
Toi, ô mon âme, quelle es-tu? Habitante invisible d'une maison fragile, détourne-toi un moment de tes habitudes journalières. Quitte ces fenêtres par lesquelles tu observes sans cesse ce qui se psisse au dehors ; fermes-en les volets et détourne tes regards du monde extérieur, pour les diriger sur toi-môme. Ré- Yèle-moi les secrets de ton existence : dis-moi qui tu es, et comment tu agis? Es-tu une ou ètes-vous plusieurs? Es-tu mortelle ou immortelle? Quel est le lieu de ta naissance ? Quelle est ta véritable patrie, la terre ou les cieux ? Es-tu exclusivement liée à ce monde matériel ou touches-tu aussi les sphères éthérées du monde spirituel, ainsi que le prétendent les philosophes? Comment sens-tu ? Gomment penses-tu ? Où conserves-tu les trésors accumulés par la mémoire ? Tu es muette t Ta prison d'argile est ténébreuse et tu n'as pas de lampe pour l'éclairer. Toi qui vois, ne te vois-tu pas toi-même ? Toi qui saisis, es-tu pour toimême impalpable ? Toi qui penses tout comprendre, comment se fait-il que tu ne puisses te comprendre toi-même? Toi qui es immatérielle, d'où vient que tu n'as de sens et d'intelligence que pour les choses matérielles ? 0 mon âme, tu ne réponds pas, tu ne te vois pas, tu ne te sens pas, tu ne te comprends pas î Pour toi-même tu n'existes pas !
Que tout cela est étrange ! il me faut sortir de moi-même pour me comprendre. L'âme ne semble à Taise que quand elle peut sortir de sa demeure ; plus rapide et plus infatigable que l'hirondelle, elle parcourt sans cesse son domaine. Elle se forge des armes pour conquérir le vaste empire des cieux et arracher à la terre ses secrets les plus intimes. Il est évident qu'elle n'est point créée pour elle-même, mais pour les autres, car elle n'existe que pour les autres ; semblable à la cellule d'un corps organique, il lui est impossible de vivre dans un isolement
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complet. Elle est membre d'un tout, elle fait partie d'une grande organisation et doit tirer toutes ses connaissances du dehors. C'est du dehors que lui viennent les impressions, la lumière et les jouissances, du dehors que lui viennent l'amour, la paix et le bonheur; au dedans il n'y a que l'obscurité et le silence du tombeau ^ L'âme éternellement renfermée dans sa prison est celle de l'idiot; jamais elle ne peut en sortir, et aucun bruit du monde extérieur, aucun rayon de lumière ne pénètre dans cette sombre demeure.
Plus je réfléchis à tous ces mystères, plus ils me semblent inexplicables. Que savons-nous de toute la création qui nous entoure? Malgré tous les efforts et tous les travaux de tant de siècles, le voile impénétrable qui recouvre la nature n'a pas été soulevé, ses grands ressorts (les forces et les vies) nous sont encore inconnus. Cette ignorance est si grande que quelques naturalistes nient l'existence réelle des vies. Nier l'existence d'une chose, c'est montrer l'ignorance la plus absolue à son égard et nous rappelons ici ce que nous avons dit page 167, à propos de l'existence réelle et distincte des vies, que la difficulté de comprendre une chose n'est pas une raison pour la nier.
Tous les objets dans la nature paraissent infinis dans leurs détails, de même que le temps et l'espace sont infinis dans leur mesure ; à chaque pas en avant, nous sommes forcés de reconnaître que l'intelligence qui a façonné toutes ces choses est infiniment supérieure à la nôtre. Si notre intelligence s'était faite elle-même, elle se comprendrait. Puisqu'elle s'ignore si complètement, il faut que l'intelligence qui l'a créée lui soit immensément supérieure. Avouons-le franchement, nous sommes aussi peu capables d'analyser notre âme et notre intelligence qu'un animal est impuissant à s'expliquer Tanatomie de son corps.
Mais l'humanité est encore dans sa tendre enfance, son intelligence ne commence qu'à poindre; après quelques centaines de siècles d'étude et de travail, elle sera aussi supérieure à ce qu'elle est maintenant qu'un savant est supérieur en connaissances à un enfant de quelques mois. Elle considérera ses travaux actuels du même œil que nous considérons les premiers efforts que fait un enfant pour marcher, ou les premiers mots
*) C'est du dehors môme que lui rient la conscience ; elle est la voix de Dieu; o'est cette lumière dixine qui éclaire tout homme t>enant au monde. (Jean T, 9.)
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qu'il balbutie. Cette perspective ne doit pas nous décourager^ mais nous stimuler à de nouveaux travaux, afin d'avancer l'œuvre autant que possible. La grandeur et la magnificence d'une construction décourageront-elles ceux qui y travaillent ? Tout au contraire, elles les encourageront. Renouvelons donc nos efforts, écartons tout ce qui nous gêne dans l'ouvrage ; observons strictement les cartons que la nature nous présente. Si nous dévions de ses modèles, si nous travaillons d'après notre fantaisie, notre ouvrage deviendra inutile ; car tout ce qui n'entre pas dans le plan général sera rejeté. Combien de ces matériaux jonchent la terre, pour lesquels les ouvriers ont épuisé leur temps et leurs forces! travail qui n'a d'autre but que d'avertir ceux qui succèdent de ne pas imiter leurs prédécesseurs. Défions-nous donc de notre imagination, et des théories superficielles faites à volonté pour étayer une idée favorite. Tenonsnous-en strictement aux lois de l'analogie et soumettons-nous sans réserve aux enseignements de la nature; elle nous guidera dans toutes les vérités matérielles et spirituelles, car elle renferme toutes les sciences accessibles à l'homme.
Si nous reconnaissons notre incapacité à deviner la construction d'une chose sans l'avoir étudiée, nous accepterons d'autant plus facilement les témoignages de la nature. Nier la possibilité d'une pluralité de vies dans un corps sans avoir examiné la question à fond, n'estrce pas comme si l'on portait un jugement sur des problèmes de mathématiques sans avoir étudié cette science? Ce serait évidemment faix*e preuve d'une ridicule présomption.
Avant d'approfondir notre sujet, nous devons rappeler encore une fois au lecteur que sous le nom générique de vies est compris l'ordre des forces. Les vies des règnes inorganiques s'appellent dans le langage ordinaire «forces», quelquefois aussi < forces mécaniques » par opposition aux termes vagues de forces végétatives et de forces animales. Par ces derniers termes on entend des manifestations particulières de la vie d'une plante ou d'un animal. La vie animale ou psychique se désigne plus spécialement par le nom d'âme. Le terme d'esprit est réservé exclusivement à la partie immortelle de l'homme. Pour continuer à nous conformer à l'usage général, nous parlerons de l'àme comme d'une unité, là où il ne sera pas spécialement nécessaire de le faire autrement, en sous-entendant toigours qu'elle est la réunion de toutes les petites âmes cellulaires.
Après avoir reconnu, dans chaque animal, la présence de quatre espèces de vies superposées les unes aux autres, nous demanderons quelles sont les fonctions spéciales de chacune de ces vies. Pour adjuger impartialement à chacune d'elles sa part d'activité, il nous faut, en l'absence de preuves directes, consulter l'analogie ; elle seule peut nous guider avec certitude dans ce labyrinthe de questions obscures.
Aussi longtemps qu'il ne nous sera pas possible de séparer les diverses vies dans le même individu, nous ^n'obtiendrons pas de preuves directes de leur existence; mais les nombreux faits que l'analogie nous fournit sont assez convaincants pour nous dispenser de preuves plus positives. Personne ne doute, par exemple, qu'il ne doive mourir si on lui tranche la tôte; il n'en a pourtant pas la preuve directe ; c'est par Tanalogie seule qu'il arrive à cette conviction, et nous pensons qu'elle est toute aussi forte que s'il en avait fait l'expérience personnelle.
Il est évident qu'il ne sera jamais possible de détacher dans le môme individu toutes les différentes vies les unes des autres; mais la nature nous les montre si distinctement séparées dans les divers règnes que nous pouvons étudier leurs fonctions spéciales tout à loisir.
Le règne éthérique se présente à notre observation sans aucun mélange de vies étrangères; nous pouvons donc reconnaître avec toute la précision désirable celles qui lui sont propres. Là où nous rencontrons ces vies dans le règne minéral, nous sommes obligés de conclure par analogie qu'elles sont une production du règne éthérique, et non point un nouvel effet des vies minérales. Car, si c'était le cas, deux vies de règnes différents produiraient des résultats identiques, et, comme elles devraient se renforcer l'une l'autre, l'effet trahirait cette double action. Or nous n'observons rien de semblable dans la nature.
Si, par exemple, une partie de la pesanteur de notre corps, qui est un résultat des vies éthériques, pouvait être un produit des forces de l'âme, il faudrait que notre corps eût, en sus du poids naturel des substances minérales qu'il renfemie, tout le poids produit par l'âme, poids qui devrait disparaître au moment de la mort. Nous voyons donc que, si les vies supérieures accomplissaient les mêmes fonctions que les vies inférieures, elles détruiraient celles-ci (ce qui n'est pas possible à l'égard des vies inorganiques), ou les renforceraient hors des p^opo^ lions que l'expérience fait connaître. Les vies inorganiques
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étant relativement indestructibles, il en résulte que les forces éthériques ne peuvent être détruites en passant da?is le règne mitiéral. Par la même raison, les vies inorganiqueSy en s'assimitant aux vies organiques^ dispensent ces dernières de renier les fonctions des vies éthériques.
Un moment de réflexion doit nous faire comprendre que, si les lois de perfection de notre monde sont basées sur la division du travail, il est naturel que les vies supérieures, beaucoup plus précieuses que les inférieures, n'emploient ni leur temps, ni leurs forces, à exécuter un travail qui peut s'accomplir par des vies d'une moindre valeur.
Si la vie supérieure devait remplir la même fonction que l'inférieure, ne serait-ce pas comme si l'on demandait à un roi de se charger du travail manuel de ses sujets ou à un général d'accomplir l'œuvre qui s'exécute par les efforts réunis de ses soldats? Il en est de même dans toute la nature; il y règne une hiérarchie absolue : l'inférieur travaille pour le supérieur, le supérieur dépend de l'inférieur. Les mots « organisation » et «ordre» excluent l'idée d'unité. Ce qui est organisé ou ce qui est en désordre ne peut pas être un. On ne peut parler du désordre dans une armoire, si elle ne renferme qu'un objet, ou du désordre dans une cervelle si elle ne renferme qu'une intelligence. Dire qu'une organisation peut être une unité, c'est tout simplement une absurdité.
Tout l'avantage d'une organisation gît dans la pluralité des vies et dans la subdivision du travail. L'unité de vie serait la mort de toute organisation. Ainsi, dans le vrai sens du mot, il est impropre de parler de nature inorganique y car toute la nature est plus ou moins organisée. Nous combattons donc l'idée de l'unité de vie comme une chose anormale; cette unité n'existe nulle part dans la nature, si ce n'est peut-être dans le premier état du règne éthérique. Son introduction serait synonyme d'une décomposition générale; car la plus petite particule de poussière renferme encore des millions de molécules, contenant chacune nombre de forces différentes.
Sans admettre l'idée qu'il existe quelque chose dans la nature qui soit absolument un, nous devons cependant reconnaître que la première impression de l'homme, quand il essaye de se rendre compte de ce qu'il voit, est en faveur de cette supposition. Aussi les hommes l'ont-ils adoptée sans examen, semblables à des insulaires qui, voyant le soleil se plonger tous les
soirs dans TOcéan, s'imaginent que ce bain lui est nécessaire pour éteindre les feux qui le consument. Mais notre intelligence doit dominer nos sens, et toujours examiner si les apparences ne sont pas trompeuses. Ce qui jusqu'ici a entretenu si puissamment notre illusion, c'est l'harmonie admirable qui se manifeste dans la construction de l'homme; cette harmonie est telle que nous n'avons jamais douté de l'unité de notre vie.
Récapitulons l'ordre général. L'humanité est composée d'hommes, comme notre corps est composé de cellules ; les cellules, à leur tour, sont composées d'une infinité de molécules diverses, qui de nouveau se composent d'atomes. Dans cette hiérarchie chaque homme, chaque cellule, chaque molécule et par conséquent chaque vie, chaque force, ont leur travail spécial à accomplir: si les uns ou les autres refusent leurs services, ils sont expulsés du corps auquel ils appartiennent. Si ce corps, quel qu'il soit, perd le pouvoir de se débarrasser de ses parties mortes, il languit ou cesse de fonctionner. Dans ce dernier cas, l'union se dissout, les vies supérieures périssent et les inférieures retournent à leur état primitif. Une même loi régit l'organisation de la 'nature et celte de la société humaine.
C'est une règle pour le naturaliste que là où il y a identité d*etfetSy il y a identité de causes, et que là où il y a similitude de fonctions, il y a aussi similitude d'orgaties. Ainsi, en comparant l'œil d'un chien avec celui d'autres animaux ou de l'homme, il faut admettre, sans acception de personnes, que l'œil qui voit le mieux a l'organisation la plus parfaite. Pour qu'un organe soit considéré comme plus parfait chez l'homme que chez l'animal, il faudra que la supériorité de ses fonctions soit évidente.
Cette règle, qui se déduit de l'analogie, nous fournit, dans la comparaison des règnes, un moyen bien simple de distinguer les différentes vies. Les petits diagrammes que nous donnons des règnes serviront à éclaircir la chose au premier coup d'œil. Rappelons-nous que les règnes ne se distinguent les uns des autres que par les archées de la vie, la matière restant partout la même.
Les figures suivantes désignent les quatre règnes de notre monde matériel. Le noir indique la matière, qui reste toi^jours la même; les lettres blanches indiquent les diverses catégories de vies qui animent la matière et qui constituent les règnes. La première lettre du nom de chaque règne figure les vies spécia-