‹ L'univers visible et invisible; ou, Le plan de la création. Essai de philosophieChapitre 57 sur 130 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

INTRODUCTION

La vie spirituelle. Difficultés qui se sont présentées à l'auteur dans la cojiception de son système philosophique.

Il y a bien des années, je faisais un séjour dans un village au-dessus du lac de Thoune. Le plateau alpestre sur lequel ce village est assis se termine d'un côté par des falaises et des précipices, de l'autre il s'adosse à des montagnes dont les sommets déchirés ne paraissent accessibles qu'aux oiseaux.

Comme j'étais en vacances, je m'accordais le plaisir de ne rien faire, et je jouissais tout à mon aise des points de vue magnifiques qui m'entouraient. Le soir, j'avais une promenade de prédilection, le long d'un des côtés du plateau coupé à pic par un ravin. Au fond coulait un mince filet d'eau, dont l'insignifiance contrastait étrangement avec la profondeur et l'étendue du lit qu'il s'était creusé.

En parcourant les Alpes, on est souvent frappé de la disproportion entre le faible volume d'eau de beaucoup de rivières ou de torrents et l'énorme ampleur de leurs lits, et l'on est porté à croire qu'autrefois la quantité d'eau qu'ils roulaient de-

vait être plus considérable, ou le rocher beaucoup plus tendre.

Ce n'était pas seulement la beauté de la scène ou le spectacle du soleil couchant qui m'attirait sur ce chemin, mais le plaisir de voir le troupeau de chèvres revenant des pâturages alpestres. On voyait leur longue file disparaître et reparaître dans le sentier accidenté qu'elles suivaient. Je trouvais un charme particulier à observer l'allure et le caractère de ces animaux. Ils avaient l'air bien plus chez eux au milieu de cette nature magnifique, mais sauvage et inhospitalière, que les hardis montagnards qui habitaient ces lieux. Les vieilles chèvres suivaient le chemin battu et passaient à nos côtés sans daigner nous regarder, tandis que les jeunes, dans l'ardeur de leur âge, bondissaient de rocher en rocher et nous observaient avec curiosité. Ce qui surprenait, c'est qu'elles n'allaient pas en corps, comme on est accoutumé à voir marcher les troupeaux de la plaine, mais â distance les unes des autres, comme si chacune eût été son propre maître et sût parfaitement ce qu'elle avait à faire. En effet il en était ainsi, car, dès qu'elles quittaient le pâturage, le jeune pâtre n'avait plus besoin d'exercer de surveillance : chaque animal retrouvait de lui-iùème le chemin de la maison, où il était accueilli par les caresses des enfants et une poignée de sel de la mère de famille.

Parmi le troupeau, une jeune chèvre, blanche comme la neige, attirait mes regards par la beauté de son pelage et sa vivacité. Quand, pour examiner le terrain, elle grimpait sur un rocher, éclairée par les derniers rayons du soleil couchant, elle m'apparaissait comme un de ces êtres légendaires des temps passés. Mainte fable d'autrefois n'eut pas d'autre origine.

Dans les temps primitifs l'homme, vivant habituellement dans la solitude, trouvait une société dans l'animal et lui prêtait involontairement les sentiments qu'il éprouvait lui-même. Quand de plus les circonstances extérieures venaient favoriser cette interprétation, il l'adoptait avec une foi implicite. C'est ainsi que les premières fables ne furent point de pures inventions, rintelligence étant trop pauvre pour cela; elles n'étaient que le reflet d'impressions reçues et interprétées sans logique. Dans leur simplicité, ces premiers humains n'avaient pas appris à se défier de leurs impressions, ignorant qu'elles ont toutes besoin du contrôle de la raison. Cette profonde vérité n'est encore connue que très imparfaitement ; car les matérialistes, comme

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les philosophes païens et chrétiens^ la rejettent absolument quand il s'agit du monde intellectuel ^

Dans l'intéressant tableau que présentaient le paysage et les êtres gracieux qui ranimaient, le petit berger, enfant de onze à douze ans, offrait le plus triste contraste. Il était mal vêtu; sa peau avait la couleur de celle d'un mulâtre; il portait une jatte de bois, un cor et un petit sac ; ce dernier contenait ordinairement un morceau de pain sec reçu en passant de quelque âme charitable. Le lait du troupeau , que le jeune garçon pouvait se procurer en abondance, lui fournissait le reste : nourriture simple, mais saine et fortifiante.

En été, à cinq heures du matin, il rassemblait au son du cor le troupeau confié à ses soins pour le mener à la montagne. Sa tâche était rude: tantôt il devait accourir au péril de sa vie pour sauver une jeune étourdie, qui s'était aventurée sur le bord d'un précipice où elle ne pouvait ni avancer ni reculer; tantôt il avait à courir après une vieille entêtée, qui s'éloignait du troupeau pour chercher un autre pâturage auquel elle donnait la préférence. Ainsi sa journée se passait en alarmes continuelles et en fatigues incessantes. Depuis quelques années il faisait ce métier dangereux, aussi sa physionomie était-elle empreinte de tristesse; on n'y voyait point briller cette joie enfantine, privilège du premier âge, et rien ne dévoilait le travail de la pensée.

Curieux de savoir ce qui se passait dans l'âme de cet enfant dont les journées s'écoulaient dans la solitude, je l'appelai auprès de moi pour le questionner. Désirant gagner sa confiance par quelque petit présent et voulant savoir ce qui lui serait le plus agréable, je lui fis la question suivante : «Dis-moi, cher enfant, si quelqu'un te proposait de faire trois vœux, et s'il était en son pouvoir d'accomplir tes désirs, que demanderaistu? — Après avoir réfléchi assez longtemps, il répondit : «Ce serait d'aller au ciel. > — Surpris de cette réponse, je lui dis : « C'est bien le vœu le plus noble que nous puissions former. Mais quel serait ton second vœu ? > — Ayant de nouveau pris du temps pour réfléchir, il répondit : « Je désirerais que tous ceux que j'aime y vinssent aussi. ^ — Plus surpris encore, je

*) Ainsi l'école française (M. Waddington, Manuel de Philosophie) et l'école allemande (Fichte le jeune) appuient leurs raisonnements sur le sentiment interne ou Texpérience intérieure, qui consiste en une série d'impressions contradictoires et par conséquent trompeuses.

lui demandai : « Et quel serait ton troisième vœu? Qu'as-tu encore à souhaiter? » Au bout d'un moment il répondit : c Je voudrais être préservé du malheur de tomber dans un précipice, et d'être blessé ou tué. > C'était un danger auquel il était continuellement exposé.

J'étais profondément ému; cet enfant, exposé à toutes les intempéries des saisons et dont la vie se passait dans la société des animaux, semblait vivre plutôt pour le ciel que pour la terre. Il était plus près de Dieu et recherchait sa volonté bien plus que la plupart des hommes qui habitent les grandes cités. Je sentais qu'à cet âge, si l'on m'eût posé cette question, je n'eusse point répondu ainsi. Du reste, ce n'était pas la première fois que je recevais d'enfants de cette classe des réponses aussi admirables.

Si l'on compare ces enfants de la nature à ceux qui jouissent de tous les bienfaits de l'éducation, les sentiments profonds qui se rencontrent souvent chez les premiers contrastent étrangement avec l'égoïsme des seconds. Et l'on est d'abord porté à conclure avec J.-J. Rousseau que «la civilisation rend l'homme mauvais. ^ Mais ce n'est qu'une demi-vérité ; la civilisation sans christianisme rend Thomme mauvais, parce que la civilisation est une force, et que l'homme méchant abuse toujours de sa force pour tyranniser les faibles. C'est ce que démontrent toutes les annales du passé : la civilisation a été la ruine ou la mort des peuples. C'est aussi ce qui se voit actuellement dans toutes les grandes villes: les hommes y sont bien plus corrompus que dans les campagnes. La civilisation est pour l'homme bon ce qu'est la lumière pour un œil sain. Si l'homme est moralement malsain ou que son œil soit malade, ces mêmes choses, tout excellentes qu'elles sont, lui deviennent nuisibles. Aussi le grand médecin des âmes prive-t-il les nations corrompues de la lumière de la civilisation, comme le médecin des yeux prive un malade de la lumière matérielle. Mais la civilisation avec un christianisme vivant rend l'homme meilleur, parce qu'il ajoute un nouvel élément à ses forces. Ainsi la puissance régénératrice ne gît pas dans la civilisation, mais dans le christianisme.

Or cette puissance du christianisme doit provenir d'une vie, et toute vie a un principe générateur. Dans ce cas particulier, ce principe ne peut être que Dieu; car celui-là seul qui a créé une pareille œuvre est capable de la refaire. Mais d'où vient

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