L'UNIVERSITE SOUS LE REGIME DES LOIS DE 1849 ET DE
Les élections de 1847 avaient amené à la Chambre une majorité libérale. M. Rogier, chef du nouveau ministère, avait, dès l'année précédente, inscrit parmi les articles de son programme la réforme des jurys d'examen.
Un projet de loi fut déposé le 22 mars 1849 ; il supprimait toute intervention du pouvoir législatif et remettait au gouvernement la nomination des examinateurs. Pour la session de Pâques, qui était proche, la Chambre, avant de le discuter, adopta provisoirement ce principe. (Loi du 31 mars 1849.)
« Le gouvernement, portait l'article 40 du projet, procède à la Inrmation des jurys chargés des examens et prend les mesures réglementaires que leur organisation nécessite. » L'intention du Ministre, en ce qui concernait ces moyens d'exécution, était indiquée par V Exposé des motifs : chaque année le gouvernement formerait, pour chaque grade, deux jurys, dans chacun desquels prendraient place en nombre égal des professeurs d'une université de l'État et des professeurs d'une université libre. Le président serait choisi en dehors de l'enseignement universitaire. Pour les étudiants qui n'auraient suivi les cours d'aucune université, on constituerait un jury spécial à Bruxelles.
On voit qu'du jury central on substituait \e^ jurys combinés.
Ce projet suscita de vives critiques, et l'Université de Bruxelles, nolnmment, le combattit avec force. M. Adolphe Roussel publia sur
L IMYEIISITË DE BRUXELLES lo
la question une brochure [Observations sur les jurys cVexamen et le projet de loi du 22 mars 1840), dans laquelle il exposait tous les inconvénients qui résulteraient, d'après lui, des propositions de M. Rogier; il y joignait une pétition demandant l'application d'un système nouveau, l'élection des membres des jurys par leurs collègues dans chacune des quatre Universités. Nos facultés, consultées, donnèrent un avis favorable, auquel se rallia le Conseil d'administration lui-même, et les étudiants, à leur tour, adressèrent à la Chambre une requête pour réclamer le maintien du jury central.
On peut être surpris de l'opposition que rencontrait ici un ministère libéral ; mais il faut songer que l'Université avait eu dès -l'origine des raisons sérieuses de suspecter les dispositions de l'État à son égard ; elle craignait donc que la prérogative abandonnée au gouvernement de constituer les jurys n'amenât pour elle une situation plus défavorable encore que celle dont elle avait eu à souffrir précédemment. Elle se trouvait ainsi amenée à défendre les intérêts de l'Université de Louvain autant que les siens propres.
Au fond, cependant, la section centrale de la Chambre des représentants n'avait pas tort, quand elle disait : « 11 faut se garder de confondre la liberté d'enseignement avec la collation des grades académiques considérés comme condition de l'exercice de certaines professions; la liberté d'enseignement est le patrimoine de tous et de chacun; la loi n'a pas d'action sur elle. La collation des grades académiques est, au contraire, un acte de la puissance publique, posé dans un but de sécurité publique, qui ne peut être livré aux caprices de volontés individuelles, indépendantes de la puissance publique. «
Il suffisait, en réalité, pour calmer les inquiétudes (h^s universités libres, d'inscrire dans la loi que les quatre établissements existants en Belgique seraient représentés aux jurys d'une façon é(iuilalile. C'est ce que fit remarquer le rapporteur de la section cenli-alf, M. Delfosse, et le Ministre d(^ l'intérieur se rallia ù celte manière do voir, en proposant la rédaction suivante : « Le gouvernrmcnl ccm-
7G l'université de Bruxelles
posera chaque jury d'examen de telle sorte que les professeurs de renseignement privé et ceux de l'enseignement public sy trouvent en nombre égal. )> Après une discussion animée, dans laquelle M. Orls combattit ce projet, tandis que M.Verliaegen le défendait, l'article 40, ainsi complété, fut accepté par la majorité de la Chambre. Quant à Tidée môme du jury combiné, on s'en faisait un épouvantail. ]\î. Roussel y voyait « la concurrence, mot terrible qu'on ne peut articuler sans honte! )). — « Nulle dignité, ajoutait-il, pour ces jurys nomades; pas d'influence morale qui les soutienne, pas d'autorité scientifique. » Il dénonçait « le président autocrate, grand juge unique dans chaque jury » et obligé à « l'omniscience )>; il déplorait les fatigues imposées au personnel enseignant, « tout entier aux voyages et aux déplacements y\ et il terminait en exprimant la crainte qu'il n'y eût plus de gradués nationaux : « Il y aura des docteurs de Liège, de Bruxelles, de Gand et de Louvain, et puis encore des docteurs du jury des études privées. »
L'expérience a montré que toutes ces inquiétudes étaient exagérées. Les jurys combinés ont siégé pendant vingt-sept ans, et si en 1876 on les a condamnés en leur infligeant une flétrissure sévère, tous ceux qui y ont collaboré peuvent afïïrmer qu'ils présentaient de raines avantages. Ils amenaient le contact des professeurs appartenant à des universités différentes, mettaient en présence leurs méthodes, permettaient d'en apprécier les résultats, provoquaient ainsi une émulation salutaire.
On ne niera point qu'un examinateur peu scrupuleux pût favoriser ses élèves et embarrasser ceux d'un collègue dans lequel il voyait un rival; parfois, assure-t-on, cet antagonisme se traduisit en de véritables hostilités. Mais ce fut assurément l'exception. Un homme consciencieux et intelligent sait reconnaître aisément le mérite, et le danger des appréciations injustes ou erronées est inhérent à toute décision prise sans appel : il n'y a pas de balance divine pour peser les récipiendaires.
Le règlement organique du 26 juillet 1850 compléta les dispositions de la loi relatives à la formation des jurys.
« Il y aura, porte-t-il, des jurys universitaires siégeant dans les villes d'université et composés en nombre égal de professeurs d'une université de FÉtat et de professeurs d'une université libre.
« Il y aura un jury central, pour chaque grade, siégeant à Bruxelles.
« Le même jury siège pour une université de l'État et une université libre et commence alternativement d'année en année par l'une des deux pour se transporter dans l'autre. »
En vertu de cette organisation, les professeurs de l'Université de Bruxelles siégeaient alternativement avec ceux de Liège et ceux de Gand ; mais ils ne se rencontraient jamais avec ceux de Louvain.
Le principe lui-même n'avait été voté que pour trois ans, mais il fut maintenu par des prorogations successives en 1853, 1854, 1855, 1856, ainsi que pour la session de Pâques de 1857.
La loi du 15 juillet 1849 renfermait d'autres innovations importantes.
Elle créait le grade de docteur en sciences politiques et administratives, celui de candidat en pharmacie, de pharmacien et de candidat notaire (art. 36). Sur tous ces points, elle ne faisait que s'inspirer de l'initiative prise, comme nous l'avons vu, par l'Université de Bruxelles.
Quant au programme des cours et des examens, les modifications, en laissant de côté ce qui n'est que de pure forme, sont peu importantes.
Dans la faculté de philosophie et lettres, on ajoute les anli([uités grecques et l'histoire de la littérature ancienn(.^ ; on supprime Thisloire des littératures modernes, la statistique ('t la géographii^ physique et ethnographique.
Dans la faculté de droit, l'histoire du driùl csl nMuplacée par This-toire du droit romain et Tintroduction histori([ue au cours dt" droil oivil
moderne; le droit coiitumier disparaît du programme. La science du notariat y prend place.
Dans la faculté des sciences, la loi de 1849 fait l'énumération détaillée de toutes les branches que la loi de 1835 comprenait sous le nom de mathématiques supérieures et introduction aux mathématiques supérieures, c'est-à-dire la haute algèbre, la géométrie analytique, la géométrie descriptive, l'analyse (calcul différentiel et intégral), la théorie des probabilités et l'arithmétique sociale. Elle divise la physique en physique expérimentale, physique industrielle et physique mathématique ; la chimie, en chimie inorganique, chimie organique et chimie appliquée; à la botanique, elle ajoute la géographie des plantes.
Dans la faculté de médecine, l'anatomie pathologique obtient une mention spéciale; la physiologie comparée complète la physiologie humaine, et la pharmacodynamique, la thérapeutique générale; la police médicale n'est plus inscrite au programme.
Il reste à mentionner une dernière création de la loi de 1849 : c'est celle du grade d'élève universitaire. Jusqu'alors, aucune condition n'avait été exigée des jeunes gens qui abordaient les hautes études, mais une préparation insuffisante compromettait souvent le succès de leur travail et entraînait une conséquence plus fâcheuse encore, l'affaiblissement de l'enseignement même.
L'article 37 remédiait à cet inconvénient : « Nul n'est admis à l'examen de candidat en philosophie et lettres, ni à celui de candidat en sciences, s'il n'a obtenu le titre d'élève universitaire, et si, depuis l'obtention de ce titre, il ne s'est écoulé une année académique », et l'article 45 énumérait les matières sur lesquelles devait porter « l'examen d'élève universitaire » :
€( Des explications d'auteurs grecs et latins; une traduction du flamand, de l'allemand ou de l'anglais, au choix du récipiendaire, à l'exclusion de sa langue maternelle; la géographie ancienne et moderne ; les principaux faits de l'histoire universelle ; l'histoire de
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la Belgique; l'algèbre jusqu'aux équations du second degré inclusivement; la géométrie élémentaire et la trigonométrie rectiligne; les notions élémentaires de la physique. Le récipiendaire fera, de plus, une composilion latine et une composition française. »
En imposant cette épreuve, le législateur s'inspirait des véritables intérêts de l'enseignement ; il eut le tort seulement de ne pas exiger des récipiendaires la production d'un certificat d'humanités complètes. Ce que l'on put, en effet, reprocher bientôt à l'examen d'élève universitaire, c'est qu'il encourageait les études précipitées faites en vue de l'épreuve à subir. Beaucoup de jeunes gens, se préoccupant plus du résultat à atteindre que de leur développement intellectuel, se soumettaient pendant quelques mois à un entraînement et réussissaient à forcer les portes de l'Université, sans avoir la maturité nécessaire.
Cette constatation eût dû, ce semble, pousser à l'adoption de la mesure très simple qui rendait ces tours de force inutiles et impossibles. Mais l'opinion publique en jugeait autrement, et M. Yerhaegen lui-même ne craignit point de soutenir que l'examen d'élève universitaire n'avait pour effet que (['affaiblir les études ; il en proposa donc la suppression à la Chambre, dans la session de 18o4-18oo. M. Devaux se bornait à demander que l'épreuve fût allégée; M. Frère- Orban reconnaissait aussi que le programme était trop chargé. Les plaintes portaient surtout sur l'importance donnée aux mathématiques, et il est certain que, pour beaucoup de bons esprits, l'algèbre et la géométrie offrent des difficultés presque insurmontables. La discussion, entamée à l'improviste, conduisit à un vote auquel on ne s'attendait guère. Malgré l'opposition du Ministre de l'intérieur. M, Piercot, la [iropcsition de M. Verhaegen fut adoptée le 28 février 1855.
Elle eut pour effet immédiat d'accroître, à Bruxelles, le ihiffre des étudiants dans les deux facultés qui s'ouvraient tout à CiUip devant eux; œ chiffre monta pour les sciences de 30 à 8^2, pour la philosophie de C8 à 81 ; mais cette dernière augmentation ne se soutint pas; Tannée suivante, en 185C), on retombait à G8.
La suppression complète de toute garantie de capacité rejeta l'enseignement supérieur dans les plus fâcheuses épreuves. On ne tarda pas à constater l'affaiblissement croissant des études, mais on ne sut pas prendre en temps utile les mesures que commandait leur intérêt bien entendu. Ces hésitations donnèrent à tout notre régime scolaire un caractère d'incertitude qu'il n'a pas dépouillé encore. L'enseignement moyen ne fut plus considéré, par un grand nombre de parents, que comme une étape, que leurs enfants devaient franchir le plus vite possible, au risque de n'en retirer ni profit ni agrément. L'enseignement supérieur, de son côté, eut la tendance de se mettre au niveau des élèves qu'on lui fournissait : or, une fois que pareille tradition est établie, il est malaisé d'en sortir.
En 1857, M. De Decker, Ministre de l'intérieur, fît une proposition très sage ; il demandait que les étudiants fussent astreints à la production d'un certificat d'études complètes et qu'en outre ils eussent à subir une épreuve constatant qu'ils avaient fait ces études avec fruit. La section centrale, par l'organe de son rapporteur, M. de Theux, combattit cette disposition, et la Chambre, adoptant sa manière de voir, n'exigea que le certificat d'études moyennes; une épreuve spéciale n'était imposée que dans le cas où le certificat faisait défaut ; on reconnaissait donc l'erreur commise deux ans auparavant, mais on se défiait toujours du formalisme des examens et l'on critiquait la part trop grande faite à la mémoire.
Ce vote ne fut, d'ailleurs, qu'un épisode de la discussion longue et mouvementée à laquelle donna lieu le projet de réorganisation de l'enseignement supérieur, qui devint la loi du l^'" mai 1857.
Plusieurs orateurs battirent en brèche b système des jurys combinés et préludèrent ainsi aux débats qui amenèrent, en 1876, la remise aux universités du droit de conférer les grades. M. Frère- Orban critiqua vigoureusement les examens universitaires et esquissa ses idées sur l'établissement d'un jury professionnel, constatant les aptitudes pratiques du candidat à une fonction déterminée.
Au surplus, les conceptions les plus bizarres se firent jour dans cette discussion, et l'on put constater une fois de plus qu'il est dangereux de légiférer sur des matières que Ton ne connaît qu'imparfaitement. C'est ainsi que M. de Mérode proposa l'institution d'un conseil permanent unique siégeant à Bruxelles et composé de membres étrangers à renseignement. Devant ce conseil muet, les élèves seraient interrogés par un interrogateur public et, à leur choix, par un interrogateur privé c( usant des expressions ou formules qui pourraient être plus compréhensibles pour l'interrogé ». M. Orts développa ui\ système beaucoup plus sérieux : les élèves interrogés par leurs professeurs en présence d'un commissaire du gouvernement, ayant le droit de s'opposer aux grades.
Au milieu de ce flot d'opinions contraires, la Chambre, désorientée, finit par se rallier à la solution la plus simple : le maintien du statu qiio; elle prorogea donc pour trois ans l'article 40 de la loi du 15 juillet 4849.
Malheureusement, elle se laissa entraîner sur un autre point à une résolution qui devait porter un coup terrible à l'enseignement : l'institution des cours à certificats. M. Devaux en fut l'auteur, et Ton a peine à comprendre qu'un esprit aussi éclairé pût commettre une aussi fâcheuse méprise. Décréter des cours à certificats, c'était dire aux élèves qu'ils étaient obligés de s'asseoir sur des bancs en face d'un professeur, mais que leur esprit pouvait être ailleurs; la présence formelle était exigée, mais si l'élève, au bout de l'année, n avaif pas prét(' une minute d'attention au cours, s'il n'eu avait pas retenu un mol, le professeur n'était pas moins contraint de lui délivrer un cerlificat. Nous avons connu des étudiants qui n'auraient pu définir d'aucune manière l'objet du cours dont ils étaient censés avoir retiré un certain fruit.
Il se trouva à la Chambre 60 membres pour \o\cv aMc monstruosité ; 21 l'avaient repoussée ; 8 s'étaient abstenus. Ou le voit de plu^ en plus : le législateur, auquel était confiée la mission d élever la
nation par rinstruction et d'assurer ses progrès dans l'avenir, ne semblait préoccupé que d'ouvrir largement, iïït-ce aux médiocrités, l'accès des carrières libérales; sans cesse retentissent dans les discours des plaintes sur la difficulté des études, sur l'abondance des matières, l'étendue des programmes, les exigences sévères de Texamen. On aime surtout à représenter cette épreuve comme une chinoiserie dans laquelle la mémoire seule a un rôle et où les professeurs s'amusent à poser les questions les plus saugrenues. Ne lisait-on pas dans le projet de loi de 1849 un article 52 ainsi conçu : a Les jurys, dans les examens en général et ^particulièrement dans ceux dliisioire, éviteront de poser des questions sur ce qui est d'intérêt secondaire ^^1 Quelle idée se faisait-on du corps professoral, pour lui infliger l'humiliation d'une semblable recommandation? Il est possible que certains examinateurs aient mérité d'être ainsi mis en suspicion ; mais alors, l'enseignement supérieur était bien malade, et, pour le guérir, le remède n'était point de l'affaiblir encore davantage.
Les cours d'histoire, disait-on, sont surchargés; les élèves ne peuvent se mettre dans la tête ce fatras de noms, de dates, d'événements insignifiants, et l'on supprimait les cours d'histoire. Admirable façon de venir à bout d'une difficulté! Que si, au contraire, on eût voulu voir clair, il était simple de reconnaître que tout le mal provenait des lacunes de l'enseignement moyen. Les élèves doivent apprendre les faits de l'histoire à l'athénée, et le cours universitaire deviendra alors pour eux la meilleure pierre de touche du jugement et la véritable préparation aux études juridiques et politiques.
La loi de 1857 rangea au nombre des cours à certificats :
Dans la faculté de philosophie, la logique, la philosophie morale, l'histoire de la littérature française, l'histoire du moyen âge et l'histoire de Belgique;
Dans la faculté de droit, l'histoire moderne, l'encyclopédie du droit, l'introduction historique au cours de droit civil, le droit
naturel, le droit public, l'économie politique, la procédure civile, le droit commercial ;
Dans la faculté des sciences, la psychologie, la zoologie, la minéralogie, et pour l'examen des sciences physiques et mathématiques, la statique élémentaire et les éléments de chimie organique ;
Dans la faculté de médecine, les éléments d'anatomie comparée, la pathologie générale, l'anatomie pathologique, l'hygiène et la médecine légale.
Toutes ces matières étaient donc sacrifiées; elles figuraient pour la forme au programme ; mais un docteur en droit pouvait ignorer absolument l'histoire de son pays, celle de l'Europe, le droit public, l'économie politique ; un docteur en médecine, la zoologie, l'hygiène, fanatomie comparée !
Quel était alors le rôle des professeurs chargés d'un enseignement forcément stérile? M. Orts, qui était titulaire de la chaire d'économie politique à l'Université de Bruxelles, préféra l'abandonner plutôt que de subir cet amoindrissement.
Pour les débris du programme qui, subsistaient après une pareille mutilation, la loi nouvelle n'introduisit aucun changement digne d'être mentionné.
Elle supprima la nécessité de l'examen écrit, qui, sous le régime des deux lois précédentes, avait été obligatoire concurremment avec l'examen oral. Il en résulta que les jurys ne purent plus méuie constater si les récipiendaires savaient l'orthographe.
Désormais, il n'y avait plus qu'une session régulière des jurys, aux grandes vacances (art. 23) ; la session de Pâques était exclusivement réservée aux derniers examens de docteur, dans chaque faculté, et à l'examen de candidat notaire et de pharmacien.
Telle était, dans son ensemble, cette loi de 18o7, qui fui, pour notre enseignement supérieur, le signal d'un recul marqué.
Avait-on du moins Irouvé la slabililé? Nulh^nenl. Dès 1861, h^ ministère, qui représentait alors l'opinion libérale, dut céder à raî)p(^l
réitéré des amis de l'enseignement. M. Rogier, Ministre de l'intérieur, proposa le rétablissement d'un examen d'entrée ; il ne demanda pas de faire revivre le titre d'élève universitaire, qui paraissait avoir laissé de trop mauvais souvenirs : il y substituait celui de gradué en lettres. L'épreuve était, du reste, bien moins chargée que celle qu'avait prescrite la loi de 1849. Elle comprenait : une composition latine, une traduction du latin en français, une traduction du grec en français, une composition française, flamande ou allemande, au choix du récipiendaire, une traduction du latin en français ou en flamand à livre ouvert, l'algèbre jusqu'aux équations du second degré, la géométrie plane ou la géométrie à trois dimensions, au choix du récipiendaire (27 mars 1861).
On voit que l'histoire, la géographie, les sciences naturelles ne figuraient point sur ce programme; on supposait que pour ces branches, le certificat d'études complètes, qui continuait à être exigé, tenait lieu d'examen. Les récipiendaires qui ne pouvaient fournir la preuve de la fréquentation exigée jusqu'à la rhétorique inclusivement, étaient soumis à une épreuve supplémentaire portant sur : les principes de rhétorique, l'histoire grecque et l'histoire romaine, l'histoire de Belgique, la géographie, le flamand, l'allemand ou l'anglais, l'arithmétique et les notions élémentaires de physique.
La droite attaqua vivement ce projet : elle y voyait une tentative d'oppression intellectuelle , une exagération manifeste de l'action du gouvernement, et l'on répétait tous les sophismes connus sur la liberté pour établir que c'est une tyrannie de demander au futur étudiant quelque preuve de savoir. Néanmoins, la majorité suivit le ministre. M. Van ïlumbéeck avait fait adopter deux amendements importants : l'un rétablissait l'examen écrit pour tous les grades académiques; l'autre supprimait les cours à certificats. Mais, au second vote, la Chambre se déjugea et perdit ainsi l'occasion de réparer le mal qu'elle avait fait trois ans auparavant.
La loi de 1857, avec l'addition du graduât en lettres, se maintint
jusqu'en 1876. Ce graduât a été diversement jugé; il avait le grand tort d'attirer l'attention des élèves humanistes sur quelques branches au détriment des autres ; désormais, on ne sut plus ni l'histoire ni la géographie. D'autre part, les jurys étaient d'une extrême indulgence; les présidents eux-mêmes déclaraient que les élèves étaient d'une ignorance lamentable, et cependant ils admettaient les cinq dixièmes des récipiendaires. « On s'était efforcé, dit M. Greyson (^), de rallier à l'institution du graduât et à son maintien les pères de famille, trop ménagers des efforts de leurs enfants, et, pour le moins, fort mauvais juges en ces questions; on le rendit le plus facile possible. Il n'était une barrière que pour les élèves médiocres; on s'abaissait jusqu'à ces derniers, et les études tombaient à leur niveau. A aucune époque les doléances ne furent plus vives. «
On sait comment la Chambre accueillit ces doléances et comment, en 1876, elle résolut le problème : l'examen était insuffisant; elle le supprima complètement.
Le régime des jurys combinés ne fut pas défavorable à l'Université de Bruxelles. Il établit un rapprochement entre elle et les universités de l'État ; le contact des professeurs, se retrouvant périodiquement à la table du jury, amenait l'estime réciproque. Tous ceux d'entre nous qui ont siégé à Liège et à Gand se rappellent avec plaisir cette période; ils y ont noué de solides amitiés ; ils ont pu comparer leurs travaux à ceux de leurs collègues, ils ont reconnu leurs points faibles; ils ont, par une émulation naturelle et louable, cherché toujours à faire mieux.
Les élèves, de leur côté, n'ont pas eu h se plaindre des résultats des examens, et s'il est vrai qu'ils nobtenaienl pas facilemenl le
0) Ci/iqnante ans da liberté. LVuseig-nemont, pnr Kmilo Givv<on. pngv '252.
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grade auquel leur zèle pouvait les faire prétendre, au moins n'ont-ils jamais eu un échec complet sans qu'il fut mérité. Nous verrons plus loin que les commissions d'examen de l'Université de Bruxelles se montrent plus sévères, maintenant qu'elles sont livrées entièrement à elles-mêmes, que les jurys combinés ne l'étaient à l'égard de nos propres élèves.
Voici, d'ailleurs, quelques chiffres qui montrent la proportion des examens subis avec succès par les étudiants de Bruxelles :
Récipiendaires. Admis. Proportion.
De 1853 à 1857 4,414 911 64.42
De 1862 à 1866 1,410 1,011 71.70
De 1869 à 1873 1,748 1,173 67.01
L'Université affermissait chacjue jour sa réputation, mais le crédit dont elle jouissait dans le pays entier n'était pas de nature à calmer les haines que ses adversaires lui avaient vouées. Elles éprouvèrent le besoin de s'épancher. L'école ultramontaine avait fait des progrès en Belgique ; le Bien public s'était fondé à Gand comme son organe. La gauche parlementaire était sortie affaiblie des élections de 1854 et un ministère catholique avait pris, en 1855, les rênes du gouvernement. Bien que M. De Decker eût montré d'abord une certaine modération, en refusant, notamment, de sacrifier deux professeurs de Gand, ^IM. Laurent et Brasseur, que la presse cléricale avait dénoncés comme libres-penseurs, le parti des évêques se croyait en mesure de bâillonner le pays, et, dans son zèle obscurantiste, il entama une campagne contre l'enseignement public à tous les degrés.
L'Université de Bruxelles, quoique fille de la liberté, fut nécessairement englobée dans la réprobation dont on frappait tous ceux qui n'abdiquaient point devant le clergé. Les évêques de Gand et de Bruges publièrent, les 8 et 18 septembre 1856, des lettres pastorales dans lesquelles ils appelaient les fondateurs de l'Université des hommes pervers. Ils les accusaient « d'avoir concerté le plan
d'arrêter, s'il était possible, le progrès religieux; d'ouvrir à la jeunesse une source de maux incalculables, de verser le poison, d'afficher le drapeau de l'impiété, d'être l'émanation d'une société secrète qui se couvre de mystère. »
M. Verhaegen saisit l'occasion de la réouverture des cours pour répondre à ces diatribes passionnées. A la séance publique du 6 octobre, il prononça un discours qui eut un vif retentissement et fut même traduit en plusieurs langues. Il y rappelait l'attitude que le clergé catholique avait prise en 1830, les promesses de tolérance qu'il avait prodiguées, puis tout à coup, lorsqu'il se croyait maître du pays, la transformation de son langage : l'encyclique de 4832 avait condamné toutes les libertés belges, et l'épiscopat, aveugle serviteur de la papauté, s'était empressé de créer en 1834 l'Université catholique, où, sous prétexte de liberté, on pouvait enseignera la jeunesse « que la liberté des consciences et des cultes est une maxime fausse, absurde, extravagante; que la liberté de la presse est une chose funeste et horrible ; que la liberté d'association est une cause d'amertume et d'inquiétude pour le Saint-Siège ». A Louvain, on pouvait défigurer Fhistoire, tronquer l'enseignement des sciences naturelles, mettre la foi au-dessus de l'examen et la révélation au-dessus de la vérité scientifique. C'était le droit de nos adversaires. Mais le droit de fUniversité de Bruxelles n'était pas moins incontestable : elle voulait créer un grand centre d'instruction, où la vérité pût s'enseigner sans ménagements pour personne. Voici comment il s'exprimait :
L'Université de Bruxelles est le temple élevé à la science par l'esprit libéral qui agite les temps modernes. C'est une institution unique dans le monde, si l'on tient compte des circonstances dans lesquelles elle a pris naissance et qui ont contribué à son développement. Sa mission est de propager, par la voie de l'enseignement et de la publication, toutes les doctrines progressives ([ui se produisent dans la philosophie, dans la liUératurc, dans riiistoire, dans le droit, dans les sciences en général, afin de seconder, d'une part, les aspira-
tions généreuses de notre époque, en tant qu'elles sont conformes à la vérité, et de combattre, de l'autre, toutes les tendances rétrogrades sur le terrain de la science. Son instrument est la raison; sa méthode est la libre discussion; son antithèse est la foi aveugle, la foi inintelligente, qui refuse l'examen et réclame une soumission absolue, une obéissance passive à des principes indiscutables, à des préjugés, à des mystères.
L'Université de Bruxelles a donc un double rôle dans la science : l'un, négatif et critique, dirigé contre les doctrines hostiles à la raison ; l'autre, positif, destiné à ériger successivement un ensemble de principes qui puissent devenir le code du libéralisme moderne.
Ces deux rôles sont également importants. La critique déblaye le terrain et renverse l'erreur. La science doit faire justice de toutes les opinions qui égarent et oppriment l'esprit, afin que les opinions, propagées par le prosélytisme, n'élèvent pas une barrière contre le progrès social.
Il faut empêcher, par exemple, qu'on ne confonde la philosophie avec la théologie, la théologie avec la morale, la morale avec la religion, la religion avec le culte, et le culte avec la superstition, pour qu'on ne vienne pas abuser delà crédulité publique et nuire aune institution, en dépeignant son enseignement comme immoral, irréligieux, antiphilosophique, absurde, parce qu'il est en dissidence sur quelques points avec les prescriptions d'une Église particulière.
Il ne suffit pas qu'une Église se proclame en possession de la vente pour qu'on la croie sur parole et qu'on accepte sans examen tout ce qu'elle déclare vrai ; car, autre chose est affirmer, autre chose est démontrer. Une affirmation pure et simple est sans valeur pour la science, car elle peut provenir de la folie ou de l'orgueil aussi bien que de la raison, et quand on se contente, pour ruiner une hypothèse, de dire qu'elle est contraire à ce qu'on affirme soi-même, on ne fait qu'une pétition de principes. Les hommes convaincus d'avance se soumettent à l'autorité ; les esprits libres n'ont aucun motif pour modifier leur jugement. La question n'a donc pas avancé d'un pas, mais il n'est pas douteux qu'une argumentation de ce genre ne finisse par ouvrir les yeux et ne conduise, dans notre siècle de lumière, au triomphe de la logique sur le préjugé.
La critique a ses avantages sur le terrain de l'histoire, du droit et des sciences naturelles comme sur le terrain de la philosophie. Il importe qu on ne confonde pas les faits avec les fictions, les institutions favorables à une société particulière avec les institutions favorables à la société humaine, les réformateurs et les bienfaiteurs de l'humanité avec les oppresseurs des peuples, les
enseignements de la nature avec les écrits inspirés des Hébreux. La société moderne n'existerait pas si l'on avait docilement suivi la tradition et écouté la voix de ceux qui la représentent, et les sciences seraient encore enveloppées dans les ombres du moyen âge si l'on s'était arrêté à la lettre de l'Écriture.
Mais si la discussion doit être permise dans un établissement d'instruction supérieure, selon les paroles de l'honorable Ministre de l'intérieur, il faut qu'elle reste dans les bornes de la science et ne devienne pas le cri de la passion. Un homme qui a le sentiment de sa dignité, tout en condamnant l'erreur, n'appellera jamais la réprobation publique sur celui qui la professe. L'erreur n'est pas un crime, et l'on peut respecter l'homme sans partager ses doctrines; car nous sommes tous faillibles, et la charité chrétienne nous commande de nous reprendre mutuellement avec douceur et modestie. H y a un abîme entre l'intolérance et la critique raisonnée, prudente et loyale, et cet abîme ne sera jamais franchi dans l'enseignement de l'Université de Bruxelles.
Mais la critique ne suffit pas. La critique pure conduit à la négation, au scepticisme, et la science ne se contente pas de négations, elle se nourrit de vérités. C'est pourquoi l'Université de' Bruxelles a aussi un enseignement positif. Ce rôle est rempli par les professeurs dans leurs cours et dans leurs ouvrages, sans danger pour les convictions sincères, parce que les principes s'appuient sur la critique et ne s'imposent pas à l'esprit. Le professeur expose librement, sous sa responsabilité personnelle, les résultats les plus certains de la science qu'il enseigne, après examen des théories contraires. Par cet examen, ses élèves sont mis à même de choisir, dans l'encyclopédie des sciences, ce qui s'accorde le mieux avec leurs tendances personnelles. Ils sont libres devant le professeur, comme le professeur est libre vis-à-vis de l'Église et de l'État.
La liberté d'examen profite aux uns comme aux autres ; l'autorité n'est une raison suffisante pour personne, et les élèves peuvent se former une conviction indépendante de celle de leurs professeurs; mais cette conviction, quelle qu'elle soit, reste toujours imprégnée de l'esprit libéral qui règne dans notre institution. C'est ainsi, Messieurs, que, partis de la liberté d'enseignement, nous réalisons la liberté dans l'enseignement. L'Université de Bruxelles, sous ce rapport, est l'avant-garde du libéralisme.
L'administrateur-inspccicur ierniinail son éloqiKMil discours en montrant les dangers dont la politique cléricale menaçait nc^s insfitiitions. L'Église réclame la liberté, quand elle est vaincue; dès qu'elle
en jouit, elle la veut comme un privilège; à ses yeux, les libertés publiques ne sont que le produit des circonstances. L'Encyclique de 1832 est acceptée par le clergé belge, comme le prouvent les lettres pastorales des évéques de Gand et de Bruges. Dès lors, nos institutions sont en péril : les ultramontains sont prêts à sacrifier la Constitution à leur croyance. Sans doute, ils ne montrent pas leurs desseins ouvertement ; mais leurs attaques détournées n'en sont que plus perfides. A quoi visent-ils tout d'abord? A concentrer l'enseignement entre leurs mains. Déjà ils ont dénoncé comme impie l'Université de Gand ; ils combattent à outrance l'Université de Bruxelles. Qu'arriverait- il si l'Université tombait? Un simple revirement dans les sphères politiques livrerait aux évéques le monopole de l'enseignement supérieur.
c< Aussi longtemps que nous sommes debout, le monopole est impossible, parce que notre existence est indépendante des fluctuations de la politique... Nous continuerons donc à laisser aux évéques la vérité de leur Église et la liberté de la défendre comme ils l'entendent ; mais nous ne souffrirons jamais que le dogme envahisse le domaine de la science ou se proclame la science universelle ; nous ne souffrirons jamais qu'il porte atteinte aux lois fondamentales du pays et aux libertés qu'elles décrètent. »
Le vingt-cinquième anniversaire de la fondation de l'Université fut célébré avec éclat le 20 novembre 1859. M. Charles DeBrouckere, qui présidait, comme bourgmestre, la séance solennelle tenue dans la salle Gothique de l'hôtel de ville, rendit hommage à l'œuvre si courageusement entreprise et accomplie avec tant de succès. « Vingtcinq ans d'expérience, dit-il, sont là pour condamner ceux qui, sous le prétexte qu'une ville de luxe est impropre à l'établissement d'une université, avaient déshérité la capitale de son académie, de son école
de droit, et rapetissé son école de médecine, au lieu de renforcer l'enseignement supérieur et de le compléter.
« Vingt-cinq ans d'existence universitaire attestent hautement que nos élèves savent tirer parti des ressources de tout genre, des collections de toute espèce qui s'offrent ici à leur intelligence, à leur goût, à leur besoin d'instruction, sans abuser des distractions ou des séductions au milieu desquelles ils vivent. «
Le premier magistrat de la capitale faisait allusion aussi aux critiques auxquelles l'intervention pécuniaire de la commune dans les dépenses de l'Université avait parfois été soumise.
« La commune, il est vrai, a fait, dans le principe, des sacrifices pour l'Université; elle continue à lui fournir un subside; mais, même sous le rapport matériel, elle est largement indemnisée de son concours.
« Quatre-vingts jeunes gens de Bruxelles sont, par continuité, dispensés de tout déplacement, tandis que trois cents étrangers et plus viennent, au contraire, achever au milieu de nous leurs études scientifiques et même professionnelles. Ainsi, d'une part, nous réalisons une économie de 50,000 francs de rente perpétuelle, et il reflue, chaque année, 300,000 à 400,000 francs dans la capitale. )>
A M. De Brouckere succéda M. Verhacgen, qui retraça d'une manière sommaire tout le passé de l'Université, rappela les circonstances dans lesquelles elle avait été créée, les obstacles qu'elle avait eu à vaincre, les attaques dont elle avait été l'objet; il montra ses progrès constants, la réputation que s'était acquise le corps professoral, les succès des étudiants dans leurs études et dans la suile do leur carrière; il s'attacha, enfin, à caractériser une fois d(^ plus le rôle que s'était donné l'Université et dont elle ne voulait pas se départir :
Ce qui fail la Ibrcc do notre (jlabhsscnienl, ce ([ui a sauv(^i;ardc son existence, c'est que, bien qu'émanant d'un parti politique, il n'en a jamais été l'instrument. Non, l'Université de Bruxelles n'est point tlcstinco à défendre
telle ou telle doctrine libérale, à venir en aide à telle ou telle nuance d'opinion ; sa mission est de propager les grands principes et spécialement celui du libre examen; elle constitue, si je puis m'exprimer ainsi, la j^hilosophie du libéralisme.
Un banquet auquel furent invités, outre les autorités, un certain nombre de délégués de l'Union des anciens étudiants, termina cette fête, qui affirma une fois de plus la raison d'être et la vitalité de notre institution.
Le Conseil d'administration publia, à cette occasion, un exposé de la situation de l'Université depuis sa fondation jusqu'à la fin de l'année 1858-1859. Il constatait que le chiffre des inscriptions universitaires, qui n'avait été en 1834 que de 96 et qui jusqu'en 1849 s'était tenu au-dessous de 280, dépassait maintenant 400.
Le produit des rétributions des élèves s'était élevé, pendant la première période quinquennale {de 1834 à 1838), à 122,347 francs; il avait atteint, pendant la dernière période quinquennale (de 1854 à 1858), le chiff're de 269,090 francs.
Les dépenses avaient nécessairement suivi la même progression ; elles avaient été en moyenne, pour chacune des cinq premières années, de 69,000 francs; pour les cinq dernières, de 94,500 francs.
Depuis 1847, la ressource des souscriptions publiques avait disparu. La ville fournissait annuellement son subside de 30,000 francs, la province de Brabant, un subside de 10,000 francs. En 1857, le Conseil communal, comme marque spéciale de sympathie, avait alloué un subside extraordinaire de 5,000 francs, spécialement destiné à compléter les collections scientifiques.
La ville ne s'était pas montrée moins généreuse en prenant la résolution de fournir à l'Université des locaux mieux appropriés à leur destination. Il s'agissait de la construction des bâtiments actuels, situés à front de la rue de l'Impératrice, et qui devaient englober tout l'emplacement occupé par V école 'primaire supérieure dite : École Pieters. M. l'architecte Poelaert avait été chargé de la confection
des plans et, dès le mois d'octobre 1859, l'aile droite avait été achevée et mise à la disposition du corps professoral. L'aile gauche et le centre, qui contient la salle académique, sont l'œuvre de M. Trappeniers; ils n'ont été terminés qu'en 1865.
La ville, au surplus, n'arrêta pas là ses libéralités : l'intérêt qu'elle portait à l'enseignement la détermina à élever, en 1861, son subside ordinaire de 30,000 à 40,000 francs. En 1867, elle le majora encore de 10,000 francs. Il avait été question un instant de faire décorer de peintures murales la nouvelle salle académique ; 75,000 francs devaient être consacrés à cet embellissement. Mais le projet fut abandonné, et le Conseil fit abandon de la somme à l'Université, qui, à partir de 1869, reçut chaque année, pendant dix ans, 7,500 francs à l'effet d'enrichir ses collections. De leur côté, les communes suburbaines de Saint- Josse-ten-Noode, de Schaerbeek et d'ixelles allouèrent un crédit de 530 francs, en échange duquel elles purent désigner chaque année deux boursiers.
L'Université retira aussi des avantages assez marqués des diverses mesures qui furent votées par les Chambres relativement aux bourses d'études. La loi de 1849 avait réservé exclusivement aux élèves des établissements officiels les 60 bourses de 400 francs que l'État mettait à la disposition de l'enseignement supérieur. La loi du l^*" mai 1857 répartit ces bourses entre les quatre universités du pays.
En 1864, la loi sur les fondations faites en faveur de l'enseignement public réorganisa complètement, malgré la vive opposition de la droite parlementaire, le système de collation des anciennes bourses de fondation. L'Université catholique avait réussi à s'approprier la plupart de ces bourses sous le prétexte qu'elle était l'hérilière de nom de l'ancienne université de Louvain ; mais aucun droit ne pouvait être invoqué de sa faveur. La loi du 16 décembre 1864 remit à des commissions provinciales le soin de les conférer. « Le boursier a la faculté de fréquenter un élabiissemcnt public ou privé du pays à son choix, sans que cette faculté puisse être restreinte par l'acte de
fondation » (art. 38). Désormais, l'Université de Bruxelles n'était donc plus exclue du bénéfice de cette participation.
La nouvelle période qui commençait pour F Université après la célébration de son anniversaire fut marquée par une transformation importante dans son régime intérieur.
On se rappelle que l'Université était administrée par un Conseil composé de onze membres permanents, de quatre délégués du corps professoral, d'un représentant du Conseil des hospices, d'un représentant du Conseil provincial du Brabant et d'un délégué de l'Union des anciens étudiants, le pouvoir exécutif étant confié à fadministrateur - inspecteur permanent et au recteur, dont les fonctions pouvaient être indéfiniment renouvelées. M. Verliaegen n'avait point quitté son poste d'administrateur- inspecteur ; le rectorat avait été occupé, de 1841 à 1849, par M. Van Meenen; quand fâge l'obligea à prendre sa retraite, il fut remplacé par M. Tielemans, qui remplit pendant douze ans avec vigilance ces délicates et graves fonctions, mais demanda, en 1861, à en être déchargé.
Le Conseil résolut alors de modifier cette organisation et d'intéresser plus intimement le corps professoral à la direction de fUniversité.- On convint donc de rendre le rectorat annuel et de faire élire le recteur par ses collègues. La désignation ne pourrait se faire deux ans de suite dans la même faculté et, quoique le règlement adopté par le Conseil restât muet à cet égard, il fut admis en fait que chacune des quatre facultés aurait à tour de rôle la prérogative de fournir le recteur; le roulement s'établit dans l'ordre suivant : faculté de médecine, faculté de droit, faculté de philosophie, faculté des sciences. Par la création de l'École polytechnique en 1873, la période devint quinquennale. Les quatre premiers recteurs furent MM. De Roubaix, Roussel, Altmeyer et Hannon.
En même temps, le Conseil décida de modifier sa propre composition. Désormais, il compterait vingt lïiembres, savoir :
Le bourgmestre de Bruxelles, président;
L'administrateur-inspecteur;
Le recteur entrant et le recteur sortant ;
Sept membres permanents, J . , .
/ désignes par Deux membres du Conseil communal de Bruxelles,' . ^
} le Conseil Un membre du Conseil provincial, 1 i, i .
id administration; Un membre du Conseil général des hospices, )
Un délégué de l'Union des anciens étudiants ;
Quatre professeurs représentant les quatre facultés (cinq depuis 1873) et choisis annuellement par le corps professoral.
Conformément à cette résolution, le Conseil fut complété et il se composa, pour 1861-1862, de MM. Fontainas, bourgmestre; Verhaegen, administrateur-inspecteur ; De Roubaix, recteur ; Defacqz, Oulif, Dindal, Tielemans, Van Sclioor, Altmeyer et Seutin, membres permanents ; Ranvvet et Devadder, représentants du Conseil communal ; Mercier et, sur son refus, Veydt, représentant du Conseil provincial; De Bonne, représentant du Conseil général des hospices; P. Van Humbéeck, délégué de l'Union des anciens étudiants, et de quatre professeurs délégués.
MM. H. De Brouckere, Blargnies et Barbanson avaient désiré prendre leur retraite et avaient reçu le titre de membres honoraires.
L'institution du rectorat annuel donna un attrait particulier aux séances solennelles de rentrée. Dans les premiers temps de l'Université, les séances publiques avaient été rares ; nous avons eu loccasion de citer celles de 1834, de 1839, de 1844. A partir de 1850, la cérémonie se renouvela chaque année, mais sauf deux exceptions, en 1855, où M. Orts prit la parole, et en 1860, où ce fut M. Roussel, les discours de rentrée avaient tous été faits par M. Verhaegen. Désormais, cette tâche incomba au nouveau recteur, et, jusqu'en 1876, il fut d'usage que le recteur sortant ou prorecteur prononçât de son côté un discours.
Voici quelques indications rapides sur cliacun de ces discours jusqu'en 1876.
En 1862, M. De Roiibaix, prorecteur, fit le compte rendu des travaux de l'année académique écoulée. M. Roussel, qui lui succédait, exposa ses idées sur le mérite du jury central.
En 1863, M. Roussel, prorecteur, résuma éloquemment la carrière de M. Verhaegen et lui rendit un tribut d'hommages bien mérités.
M. Altmeyer, recteur, prit pour sujet de discours : La liberté de l'Escaut et les relations diplomatiques de la Belgique avec les Provinces-Unies.
En 1864, M. Hannon, recteur, combattit la théorie de Darwin, sur l'origine des espèces ; M. Altmeyer, prorecteur, fit une brillante exposition des avantages du self-government et une critique raisonnée de tout système centralisateur.
Le thème de M. Hannon, prorecteur en 1865, fut : Le rôle du libre examen dans la science. Son successeur, M. Graux, rappela les commencements de l'Université dont il avait été lui-même le témoin actif. Le même jour fut inaugurée la statue de bronze qu'un groupe nombreux de souscripteurs avaient élevée à Verhaegen.
M. Vervoort, président du comité des souscripteurs, prononça l'éloge du fondateur de l'Université.
L'année 1866 amena au rectorat M. Arntz, qui s'attacha à montrer que la science, pour remplir toute sa mission, doit être à la fois libre et forte. Gomme prorecteur, en 1867, le vénérable doyen de la faculté de droit insista sur la nécessité des études historiques.
M. Tiberghien, recteur, prit la défense de la philosophie spiritualiste et chercha à convaincre d'erreur les doctrines rivales : Vathéisme, le matérialisme et le positivisme. L'année suivante, il poursuivit sa démonstration en déterminant d'une façon précise le rôle de l'observation dans la science et les limites dans lesquelles elle doit se renfermer. M. Francqui, recteur, fit un résumé des progrès accomplis récemment par la chimie.
En 1869, M. Francqui, prorecteur, exposa les diverses améliora-
lions qui avaient été apportées à l'organisation de l'Université. M. Gluge, recteur, parla de la liberté d'enseignement.
11 reprit ce sujet en 1870, en opposant à la liberté d'enseigner la liberté d'ignorer.
M. Bastiné, recteur, fit une étude de la législation belge concernant les étrangers.
En 1870, M. Bastiné prit texte des événements dont l'année avait été le théâtre pour exposer le caractère et les avantages de la neutralité belge.
• M. Van Bemmel recteur, montra le rôle qui revenait à l'histoire dans l'enseignement moderne.
En 1872, M. Van Bemmel, prorecteur, énuméra les points principaux sur lesquels devait porter la réforme universitaire qu'on annonçait dès lors et qui ne se réalisa qu'en 1876.
Le discours de M. Schmit, recteur, roulait sur V enseignement des sciences.
En 1873, M. Schmit, prorecteur, fit un exposé du programme de l'École polytechnique, dont il avait provoqué la création. M. Thiry, recteur, prit pour thème de son discours les progrès de l'enseignement universitaire, et, l'année suivante : la liberté d enseignement .
M. Rivier, recteur en 1874-75, prononça un discours fort étudié sur l'enseignement du droit et spécialement sur les rapports du droit romain et du droit germanique.
En 1875, M. Rivier, prorecteur, appela l'attention sur les progrès de la science du droit comparé. M. Tiberghicn, honoré du rectorat pour la seconde fois, comme représentant de la faculté de philosophie, examina quel était le caractère de la politique de progrès opposée à la politique réactionnaire cléricale et à la politique révolutionnaire; il insista surtout sur le rôle de l'instruction dans la société.
De tous ces discours se dégage cette même idée, que rUnivtn'sité, sans sortir de sa sphère, peut exercer sur favenir du [)ays une
action puissante et salutaire. Sa mission est d'éclairer et d'affranchir, d'élever les âmes au-dessus des intérêts vulgaires, de faire aimer la science, de pousser la nation dans les voies du progrès légal, d'enseigner la tolérance, le respect du droit et de la vérité.
L'année 1860 avait eu à enregistrer la perte de Cli. De Brouckere : fondateur, professeur à la faculté des sciences et à la faculté de droit, membre du Conseil, il avait consacré à l'Université son temps et ses efforts, et, comme premier magistrat de la capitale, il avait toujours eu à cœur de la fortifier et de la défendre. La population de Bruxelles lui rendit un dernier hommage auquel professeurs et étudiants s'associèrent d'une façon unanime.
Plus cruel encore fut le coup qui nous frappa inopinément en 1862 : la mort de Yerhaegen. Ce grand citoyen, à qui l'alliance hybride de 1830 n'avait jamais inspiré confiance et qui même avait refusé le siège qu'on lui offrait au Congrès national, s'était fait depuis les premières années de notre existence nationale le champion de la liberté, menacée par l'intolérance catholique. Sa parole vibrante, l'ardeur de ses convictions, l'énergie de sa volonté lui avaient valu une légitime autorité : en 1846, il avait su nouer en un faisceau toutes les forces éparses du parti libéral et provoquer l'assemblée célèbre qui leur donna un programme commun. Après les succès électoraux de 1847, il occupa les hautes fonctions de président de la Chambre, où il siégeait depuis 1836; il méritait cet honneur par l'activité infatigable dont il avait fait preuve, l'éloquence qu'il avait déployée dans la lutte contre les prétentions du clergé, la netteté de son jugement et le bon sens pratique qui, dans mainte occasion, l'avaient fait réussir où d'autres hommes d'un esprit plus fin et d'une culture peut-être plus complète avaient dû échouer.
l'UMVERSITÉ de BRUXELLES 99
Créateur de l'Université, Verhaegen avait consacré vingt-huit années d'une vie si remplie à cette œuvre d'élection; il était justement fier de sa prospérité ; il y voyait la réalisation de la pensée qui avait guidé toute sa vie : l'enseignement sauvé de l'asservissement clérical. Par son testament , il légua à la ville de Bruxelles une somme de cent mille francs, destinée à favoriser l'enseignement supérieur dans la capitale. La délivrance de ce legs ne fut point autorisée par le gouvernement, qui le regardait comme contraire à l'esprit de la loi, et les héritiers de Théodore Verhaegen n'ont pas cru devoir donner suite à l'exécution de sa dernière volonté.
Les funérailles de Verhaegen eurent lieu le 10 décembre 1862, au milieu d'un concours immense de citoyens, émus et grandis euxmêmes à la pensée de ce mort illustre qui, par un exemple trop rare, n'avait pas abdiqué à la dernière heure les convictions de sa vie.
L'Université n'a pas été ingrate envers son fondateur, et la statue qui se dresse au milieu de la cour principale rappelle aux nouvelles générations d'étudiants le souvenir de l'homme auquel ils doivent la grande école dont ils sont les disciples. Un beau portrait peint par De Winne orne la salle académique et fait face à celui de Van Meenen, qui est le chef-d'œuvre de Navez.
Verhaegen devait trouver un successeur digne de lui. L'Université a eu, en effet, cette rare fortune de n'avoir à sa tête pendant cette longue période de cinquante années que deux administrateurs et de trouver en eux le même dévouement, la même sollicitude, nous osons dire le même amour. Cette permanence dans la direction a donné à une organisation, en réalité toute démocratique, cet esprit de suite, ce respect de la tradition qui n'entrave aucun progrès, mais qui préserve des innovations prématurées.
M. Joseph Van Schoor, sénateur de Bruxelles, était entré au Conseil d'administration le 21 octobre 1861. Quand Verhaegen, son compagnon de lutte et son ami, nous fut enlevé, il n'hésita pas à accepter la lourde succession qu'on lui offrait. Il s'y est consacré tout entier
et, depuis vingt et un ans qu'il reste fidèle à cette tâche, il s'est identifié avec F Université ; il lui a donné son cœur.
La période qui s'étend de 1849 à 1876 a vu une nouvelle gêné-' ration universitaire se substituer peu à peu à celle de la fondation. A la date du 25^ anniversaire, le programme ne portait plus que quatre des noms qui y avaient figuré en 1834 : ceux de MM. Graux, Seutin, Guillery et Oulif.
Pour chacune des Facultés, des modifications importantes s'étaient opérées.
Dans la faculté de philosophie, M. Van Meenen avait cessé ses cours en 1846; nous avons vu qu'il déposa les fonctions de recteur en 1849.
Les événements de 1848 nous enlevèrent M. Ahrens, comme ils faillirent, on Fa vu, nous priver de M. Arntz. M. Ahrens, élu membre du Parlement de Francfort, demanda un congé le 8 mai. Il ne rentra plus en Belgique. Appelé à FUniversité de Gratz, il y professa le droit naturel pendant plusieurs années, et passa ensuite à Leipzig, où il mourut en 1874.
Il eut pour successeur à Bruxelles son disciple, M. G. Tiberghien, qui, dans le concours de 1841-42, avait révélé de si grandes aptitudes philosophiques et qui, reconnaissant alors sa véritable vocation, s'était décidé à abandonner les études de droit qu'il avait commencées.
Dès 1840, M. Tiberghien avait publié, dans Y Annuaire de la Société des étudiants, un article intitulé : Christianisme et Philo- Sophie, où il exposait avec beaucoup de netteté et de force cette thèse, que Fhumanité ne peut se passer de religion, mais qu'elle a besoin d'une forme religieuse appropriée aux développements de la
raison philosophique. Cet opuscule provoqua de violentes attaques, notamment de la part d'un étudiant de Louvain, M. Schollaert; l'auteur y avait répondu dans une brochure : la Vérité sur l'Annuaire, où il avait fait justice des insinuations malveillantes de son adversaire.
En 1846, M. Tiberghien présenta à la Faculté une thèse sur la théorie de l'infini, qui lui valut le titre d'agrégé. Il fut immédiatement chargé du cours d'esthétique, en remplacement de M. Van Meenen, et du cours d'archéologie, en remplacement de M. Schliephake. Ces deux cours avaient d'intimes relations ; car sous le nom d^ archéologie on entendait alors une sorte d'histoire philosophique de l'art.
Au départ d'Ahrens, M. Tiberghien fut désigné pour le suppléer provisoirement d'abord, et le remplacer définitivement ensuite. Il y a donc trente-six ans qu'il a donné sans mterruption les cours de philosophie; fidèle aux idées de Krause, mais sachant tenir compte des progrès de la science, il a exposé ses doctrines dans une série d'ouvrages dont le succès a été grand dans tous les pays de langue latine, et, en dehors de la Belgique, spécialement en Espagne, en Portugal, au Brésil.
La tâche du philosophe est souvent ingrate aujourd'hui : notre âge positif se défie instinctivement des théories ; les sciences exactes ont conquis toute faveur, et une certaine indifférence accueille les efforts de ceux qui font de l'abstraction. Néanmoins, M. Tiberghien, grâce à la clarté de son exposition, au sentiment de conviction inébranlable qui s'en exhale, -a su exercer sur ses élèves une influence qu'euxmêmes ne reconnaissent pas toujours : l'indépendance de la raison, le principe de la liberté morale et de la responsabilité, le riMe de la science comme ensemble de connaissances vraies et certaines, la négation de tout ce qui est arbitraire et miraculeux, ce sont là les pierres angulaires sur lesquelles, d'une manière consciente ou inconsciente, s'élève l'édifice de toute conviction libérale.
A quelque école qu'on appartienne, on reconnaîtra que l'Université et la Belgique entière peuvent s'enorgueillir d'avoir en M. Tiberghien un philosophe vraiment digne de ce nom, un maître de la science et en même temps un homme dont le désintéressement, la grandeur morale, la fidélité aux principes sont au-dessus de tout éloge.
En même temps qu'elle perdait Ahrens, l'Université s'était vu enlever Baron, qui avait accepté une chaire à Liège. Ce fut également un de ses élèves, Eugène Van Bemmel, qui fut appelé à prendre sa place. Nous avons rappelé le brillant hommage que le jury du concours universitaire avait rendu au talent du jeune homme, dont il n'avait pu approuver entièrement la thèse. Van Bemmel était un lettré du goût le plus sûr et le plus délicat. Ses dehors pleins de douceur, de bienveillance et de finesse étaient l'exacte représentation de son esprit; en lui, rien d'extrême, rien de violent; sachant apprécier les mérites les plus divers, indulgent pour les erreurs, il sut, dans sa parole élégante comme dans ses jugements équitables, garder la mesure, cette première condition de la beauté. Pendant longtemps, le cours de littérature française fut rabaissé au rang des cours à certificats, mais néanmoins les élèves aimaient à le suivre, parce qu'ils y puisaient fintelligence de ces auteurs au mérite desquels la jeunesse n'est pas insensible. Van Bemmel, écrasé par le poids des nombreuses leçons qu'il donnait à l'Université et au dehors, n'a pu produire ce dont il était capable, mais il a eu la bonne fortune de grouper autour de lui tous les amis des lettres, et la Revue trimestrielle, qu'il a fondée et dirigée pendant de longues années, a été le premier recueil de ce genre qui ait eu de la vitalité en Belgique : presque tous ceux qui tiennent une plume aujourd'hui y ont fait leur début.
A partir de 1860, Van Bemmel a donné aussi le cours dliistoire moderney dont Altmeyer avait demandé à être déchargé ; il aimait surtout à y joindre un aperçu de Vhistoire cojitenijwmne, que, par une singulière timidité, nos législateurs ont toujours évité de porter au programme des études supérieures.
Le professeur de littérature latine, Raoul, était mort le 2o mars 1848. Pendant la maladie assez longue qui, depuis 1846, l'avait tenu éloigné de l'Université, Baron l'avait suppléé. En octobre 1848, le Conseil d'administration confia le cours à un jeune docteur en philosophie, récemment nommé agrégé, Jules Tarlier. Dans la suite, Tarlier s'est fait connaître aussi comme savant géographe ; il a publié, en collaboration avec M. Wauters, l'éminent archiviste, les premiers volumes de la Belgique ancienne et moderne. Lors de la fondation de la Ligue de l'Enseignement, en 4864, Tarlier accepta la présidence de cette Société, qui devait rendre tant de services à la cause de l'enseignement public; il en dirigea les travaux jusqu'en 1870. Chercheur modeste et infatigable, Tarlier est mort trop tôt, victime de son zèle pour la science.
C'est en 1849 aussi que M. James débuta à l'Université par le cours de littérature anglaise, qu'il n'a pas interrompu depuis lors et auquel la vivacité de son esprit et l'étendue de son érudition prêtaient un intérêt particulier ; quoique son cours fût facultatif, il a eu chaque année d'assez nombreux auditeurs. Les connaissances presque universelles que s'est acquises M. James dans le domaine de Thistoire et dos lettres, et que favorise une sûreté de mémoire prodigieuse, lui onl permis de donner dans la suite plusieurs autres cours : Yhistoire comparée des littératures modernes, Yhistoire de la littérature latine et de la littérature grecque, les antiquités grecques, la philologie latine,
La faculté de droit, qui avait été si éprouvée pendant les quinze premières années. d'existence de l'Uiliversité, a eu à enregistrer moins de modifications dans la seconde période. Privée momentanément du précieux concours de M. Arntz en 1848, elle la vu revenir en \%V^, heureux d'avoir pu refuser un ministère à Berlin cl de retrouver l'école à laquelle il avait voué sa vie.
Nous avons vu qu'Arutz ne reprit point li^s Pandectes; le dépari de M. Namur laissait précisément vacants les cours de droit naturel
et de droit civil ; il y joignit le droit public qu'avait donné, en 1848, M. Van Iloorebeke.
M. David Picard se retira de l'enseignement en 1853; il eut pour successeur M. Frédéric Fétis, docteur agrégé, dont les savantes leçons de droit civil furent bien vite appréciées. M. Sancke était chargé depuis 1841 de Isl procédure civile. Quant au cours de^iotariat, qui rentrait également dans les attributions de M. Picard, il échut au premier docteur en droit sorti de l'Université, au fondateur de l'Union des anciens étudiants, M. Bastiné, qui a publié sur cette science des livres justement estimés et qui est aujourd'hui le doyen d'âge de la faculté de droit. M. Bastiné donnait déjà depuis 1848 le droit commercial, que Yerhaegen, nommé vice-président de la Chambre, avait dû abandonner.
Au début du second Empire, l'Université servit d'auditoire à un orateur puissant. Désiré Bancel, que l'exil avait jeté dans notre pays; sans avoir une grande richesse de fond ni des vues bien originales, il sut passionner le public bruxellois par la chaleur communicative d'une éloquence à laquelle nous étions peu accoutumés et dont la forme éclatante dissimulait le vide intérieur.
Bancel, par ses conférences, a exercé incontestablement une grande influence sur les jeunes gens. Ils s'éprirent de l'art de bien dire, ils s'efforcèrent d'affiner leur prononciation et d'arrondir convenablement leurs périodes ; la séduction de la parole commença à faire sentir sur les foules son action charmeresse et parfois trompeuse. A cet amour de la forme vint se joindre malheureusement une tendance à accepter comme de bon aloi les idées un peu superficielles des politiciens de 1848, les théories abstraites qui plaisent parce qu'elles sont accessibles à tous les esprits, mais qui ne répondent pas toujours aux nécessités pratiques.
Bancel avait reçu le titre de professeur honoraire.
Peu de temps après le vote de la loi de 1857 et la création descours à certificats, M. Orts, n'ayant plus consenti à se charger de
l'université de BRUXELLES lOo
\ économie politique, fut remplacé par M. Jules Lejeune, un des plus brillants avocats du barreau de Bruxelles.
La môme année, le Conseil résolut de soulager Maynz, en lui donnant un suppléant, M. Alfred Giron; lejeune docteur agrégé se chargea d'une partie des Institutes. Il prêta en même temps une collaboration active au Répertoire de droit administratif deM. Tielemans, et bientôt son attention se porta spécialement sur cette branche, dont l'étude présentait encore tant de lacimes. En 1869, lorsque M. Tielemans prit sa retraite et reçut le titre de professeur honoraire, M. Giron abandonna complètement le droit romain et devint titulaire du cours de droit administratif. Il a publié récemment sur ce sujet un ouvrage qui demeurera classique et un autre livre non moins savant sur le droit public de la Belgique.
L'année 1867 amena pour la faculté de droit une perte sensible. Longtemps sollicité par le gouvernement, Maynz avait accepté une chaire à Liège. Il ne quitta cependant Bruxelles que lorsqu'il fut assuré de laisser derrière lui un digne successeur. Ce fut à M. Alphonse Rivier qu'échut cette lourde tâche; né à Lausanne, mais élève des universités allemandes, ancien privât docent à Berlin et professeur à Berne, il avait l'avantage de joindre à la clarté et à la méthode françaises la profondeur et Férudition germaniques ; le cours de droit romain trouva en lui un interprète au niveau des derniers progrès. Convaincu de la nécessité d'études fortes et précises, M. Rivier s'est toujours efforcé de mettre la jeunesse en garde contre une tendance à laquelle les Belges, par tempérament, sont disposés à s'abandonner : celle de ne regarder la science que comme un accessoire de la politique. M. Rivier a été récemment honoré du diplôme de docteur de l'Université d'Edimbourg ; rinslitut de droit international lui a conféré les fonctions de secrétaire général, on remplacement de M. Rolin-Jaequemyns, devenu en 1878 ministre de l'intérieur, et la direction de ses publicalions.
Le personnel de la faculté des sciences a subi, pendant la période dont nous faisons l'histoire, une rénovation presque complète.
M. George, professeur de botanique, était décédé en 1849; la môme année, M. Meyer fut nommé à l'Université de Liège. En 1857, ]\IM. Meisser et Kindt furent déclarés éinérites.
M. Berghems prit sa retraite en 1859, et M. Guillery, le vénérable doyen d'âge de la Faculté, ainsi que M. de Villers, l'imitèrent en 1860. Une affection de la vue obligea, en 1864, M. Van Ginderachter à cesser ses cours.
Tous ces incidents amenèrent dans le programme des mutations nombreuses.
Les cours de mathématiques furent donnés par MM. Schmit et Buisset, la physique par M. Rousseau, la botanique par M. Hannon, \si zoologie, Yanatomie et la physiologie comparées par M. D'Udekem, auquel succéda, en 1864, M. Lambotte; la chimie eut pour titulaire M. Roene, qui, en 1840, avait été associé à cet enseignement et qui, en 1859, eut pour successeur M. Francqui.
On avait là tout un essaim de jeunes savants, dont plusieurs, malheureusement, furent ravis prématurément à l'Université et à la science. Francqui, élève de l'Université, avait su en peu d'années conquérir un rang distingué parmi les chimistes; il mourut en 1872, à peine âgé de 37 ans. D'Udekem, qui était membre en même temps de la faculté de médecine, s'était fait déjà une solide réputation, quand il tomba, le cerveau épuisé par les veilles et les travaux.
Hannon et Lambotte appartenaient à une génération antérieure, mais tous deux étaient jeunes par la pensée, et ils surent imprimer à leurs leçons le cachet de l'expérience, qui donna à leurs élèves l'esprit et la méthode scientifiques.
M, Rousseau, qui, en 1859, avait repris des mains de Meyer le cours de géométrie descriptive, succéda, en 1861, à de Villers pour le cours de physique, dont il devait se faire une brillante spécialité. Ses leçons à l'École militaire comme à l'Université sont renommées pour leur ampleur et leur clarté, pour la sûreté de la méthode et la fermeté magistrale de l'exposition.
L'enseignement de M. Buisset a les qualités qui donnent aux mathématique» leur valeur, c'est-à-dire la netteté, la précision, la rigueur.
Quant à Schmit, lui aussi doit être porté au martyrologe de la science. Ce confrère si éminemment sympathique n'a péché que par trop de dévouement à l'Université ; il s'est littéralement tué par les travaux multiples qu'il menait de front à la faculté des sciences, à l'École polytechnique, dont il fut, comme nous le verrons, le vrai créateur, enfin à l'Observatoire. Quand il succomba, âgé seulement de 48 ans, il cumulait à l'Université les cours de statique élémentaire et de mécanique analytique, le calcul des probabilités, le calcul différentiel et intégral, la mécanique céleste, Y astronomie physique et mathématique. Pour chacune de ces matières, il poussait la conscience du professeur au point de ne vouloir rien laisser dans l'ombre ; il avait l'ambition d'épuiser la science, et il entreprenait une lutte constante pour renfermer dans les limites d'un temps restreint un programme trop vaste.
En 1858," le Conseil d'administration avait noipmé titulaire du cours de géologie M. Houzeau, qui depuis est devenu directeur de l'Observatoire royal et que ses travaux avaient signalé déjà à l'attention publique. Malheureusement pour nous, M. Ilouzeau se décida à entreprendre un grand voyage en Amérique ; 1^ cours fut repris par M. de Villers, qui précédemment l'avait donné. En 1861, il passa, en même temps que le cours de minéralogie, à un jeune savant qui faisait ses débuts dans la carrière et qui, dès cette première tentative, montra l'extraordinaire souplesse d\ino intelligence pour laquelle nulle entreprise n'était trop ardue. Nous voulons parler de M. Jean Crocq, docteur agrégé auprès de la faculté de médecine depuis 1848, et qui, de 1849 à 1860, avait nMupli les fonctions de prosecteur. Dans celte excursion sur le lorrain de la faculté des sciences, M. Crocq sut meftre à profit les dons de pénétration et d'assimilation qui l'ont servi dans d(S champs d'action si divers, ainsi que la plus étonnante force de travail.
M. Grocq céda ses cours, en 1864, à M. Lambotte; il appartint tout entier depuis lors à la faculté de médecine, dont il devint l'une des lumières.
Déjà depuis 1860, il avait fait la clinique interne à l'hôpital Saint- Pierre et à l'hôpital Saint- Jean, et il y avait déployé une sûreté de diagnostic remarquable; l'expérience pratique, en venant se joindre à cette qualité innée et à un savoir profond, n'a fait qu'ajouter plus de solidité à des leçons déjà si brillantes. En 1854, la mort de M. Graux laissait vacante la chaire d'anatomie générale; elle échut à M. Grocq, qui l'occupa jusqu'en 1869, époque où il fut chargé de la pathologie et de la thérapeutique spéciales des maladies internes, en remplacement de M. Lebeau.
^I. De Roubaix conservait son cours à'anatomie descriptive et sa clinique chirurgicale, qui lui avait valu une renommée européenne.
M. Rossignol, d'abord suppléant de Seutin pour la médecine opératoire, l'avait remplacé en 1862; il fut l'un des premiers à se servir du microscope pour démêler la structure compliquée des poumons ; il découvrit notamment et décrivit le mode de terminaison des dernières ramifications bronchiques dans les alvéoles pulmonaires. Il donna aussi, de 1849 à 1862, la médecine légale,
M. Thiry avait fondé, en 1848,1a Presse médicale belge, en collaboration avec MM. Grocq, Houzé et Hannon. Depuis trente-six ans, il dirige ce journal avec une très grande autorité. Au nom de ce savant praticien se rattachent les souvenirs relatifs à l'affection des yeux qui sévit dans certaines casernes en 1849. On avait cru y reconnaître ime maladie spéciale, propre à l'armée, et qu'on avait appelée ophthalmie militaire. M. Thiry prouva qu'il n'en était rien, et que le mal dont souffraient nos soldats était en grande partie dû aux erreurs du traitement.
Dans une autre question non moins grave, celle des préparations mercurielles dont on accablait certains malades, M. Thiry entama contre la routine une lutte non moins vive : telle était l'animosité de
ses contradicteurs, qu'ils demandèrent une enquête destinée à prouver que le traitement de notre courageux collègue ne tendait qu'à empoisonner les sources de la vie dans la population bruxelloise. Il tint bon, cependant, et il finit par avoir raison des clameurs.
Mentionnons enfin la ferme impulsion qu'il a su donner à la Société anatomo-pathologique, dont M. Gluge, en 4858, avait été le fondateur. M. Thiry lui succéda à la présidence et, continuant son œuvre, il réalisa en peu d'années la constitution d'un musée complet de pièces pathologiques, qui rend les plus grands services à la science et à la pratique. Les annales de la Société forment chaque année un volume intéressant.
M. Pigeolet donne depuis 1849 le cours des accouchements; il s'est acquis une juste réputation tant par son habileté pratique que par ses nombreuses publications.
Le successeur de M. Crocq dans la chaire d'anatomie générale fut M. Rommelaere (1869), qui devint aussi son émule sur le terrain de la clinique. Unissant la science à la pénétration, il s'est bientôt élevé au premier rang de nos professeurs et de nos praticiens, et quoiqu'il ne fût pas élève de notre Université, il se dévoua à notre enseignement d'une manière exemplaire. Dans sa ténacité au travail, dans ses patientes recherches sur l'étiologie du cancer, sur les anomalies de composition de l'urine, sur l'atelectasie pulmonaire, il y quelque chose qui fait penser au savant médecin flamand dont il a écrit la vie (Vie de Van Hehnont, mémoire couronné par l'Académie). Il a introduit à l'Université les cours pratiques d'anatomie; depuis 1873, des exercices micrographiques sont faits par les élèves sous sa direction, et ils ont pris place au programme, de môme que Vnnatomie de texture, trois ans avant que la loi les rendît obligatoires.
A la même époque, M. Ileger, suppléant, puis successeur de M. Gluge, mit en vigueur les exercices pratiques de physiologie, qui ne sont pas encore exigés par la loi. Une fois de plus, l'Université de Bruxelles précédait les autres universités de Belgique.
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L'École de pharmacie avait subi une éclipse. En 1854, M. de Ilemptinne, qui en était directeur, était mort et n'avait pas été remplacé. La perte de ce savant distingué, l'insuffisance numérique du personnel enseignant et l'absence de laboratoire convenablement disposé pour le travail des élèves, expliquent la triste situation dans laquelle nous retrouvons l'École en 1864.
Il était urgent de prendre des mesures. Le Conseil d'administration chargea une commission, composée de MM. Van Schoor, Altmeyer, Rossignol et Francqai, de rechercher les moyens de porter remède à une situation qui menaçait de devenir désastreuse.
Cette commission fit, par l'organe de M. Francqui, un rapport portant la date du 22 janvier 1864, dans lequel elle constata l'infériorité notoire de l'enseignement de l'École de Bruxelles comparé à celui des Universités de Gand et de Liège.
Après vingt années d'existence, dit le rapport, l'École de pharmacie de Bruxelles, qui fut créée dans la perspective de s'améliorer, de se perfectionner avec le temps, est réduite à suivre une partie du programme des Universités de l'État. Elle n'a plus de directeur, l'enseignement de toutes les matières de l'examen de pharmacien est confié à un seul professeur, les élèves obtiennent devant les jurys moins de succès que les élèves de Gand et de Liège ; sa population, enfin, diminue d'une manière sensible. Si cet état devait se prolonger, il faudrait que l'Université de Bruxelles, imitant encore davantage les univershés de l'État, supprimât de son programme ce titre devenu inutile : École de pharmacie.
Pour parer à cet état de choses, la commission proposa :
1° De maintenir le programme de 1842, d'y ajouter l'analyse des denrées alimentaires et des boissons et quelques leçons sur la législation pharmaceutique ;
S"" De répartir l'enseignement des branches de l'examen de pharmacien entre deux professeurs, de la manière suivante : a) Histoire des drogues et des médicaments, leurs altérations et fabrications, les doses maxima auxquelles on peut les administrer, la pharmacie théorique et pratique et les préparations pharmaceutiques ; b) les opérations chimiques, comprenant les prépara-
l'lMVERSITÉ de BRUXELLES Hl
tions des médicaments chimiques ou des produits minéraux usités en pharmacie, les opérations toxicologiques, l'analyse chimique, comprenant les opérations propres à découvrir l'altération ou la falsification des médicaments et des denrées alimentaires. Quelques leçons de législation pharmaceutique seraient données par Tun des professeurs de l'École ou par un professeur de la faculté de droit ;
3" De mettre à la disposition des cours pratiques des laboratoires bien pourvus d'appareils.
Ces conclusions furent adoptées par le Conseil d'administration.
Dans sa séance du 8 février 1864, il nomma un deuxième professeur, M. Depaire, et il mit à sa disposition les locaux et les ressources financières nécessaires pour l'organisation d'un laboratoire destiné aux manipulations des élèves.
Ce laboratoire fut disposé de manière à assurer le travail régulier de vingt étudiants, c'est-à-dire d'un nombre d'élèves double de celui des dernières années. Il fut inauguré à la rentrée des cours de 1865.
Le sacrifice consenti par l'Université ne tarda pas à porter des fruits; le nombre des étudiants en pharmacie s'accrut rapidement, et deux ans plus tard, elle décida la création d'un deuxième laboratoire, portant à cinquante le nombre des places disponibles.
Ces deux laboratoires devinrent bientôt insuffisants : on se vil obligé d'en ouvrir un troisième, de manière à permettre à soixantequatorze élèves de travailler simultanément.
Tous ces résultats sont dus, pour la meilleure part, à factivité et au dévouement dç M. le professeur Depaire. C'est lui qui, on 186i, prit la direction des manipulations chimiques et pharmaceutiques; il y joignit, à partir de 1871, le cours de pharmacie théorique et pratique ; l'École de pharmacie lui est redevable de sa renaissance et de ses incessants progrès; car il a pris à tache de la maintenir toujours au premier rang, et nous verrons que, grâce à lui, dans ces dernières années, elle a atteint un développement encore plus grand.
Sous le rectorat de M. Francqui, en 1868-1860, le Conseil
apporta une modification très heureuse à l'institution des agrégés. Un règlement du 15 avril 1869 créa le titre d'agrégé suppléant; en vertu des articles 5 et 6 de ce règlement, les agrégés peuvent être autorisés, et ils sont au besoin invités par le Conseil d'administration, à donner un certain nombre de leçons ou de conférences dans la première année de leur réception. A l'expiration de la première année, et plus tôt si les circonstances l'exigent, les agrégés peuvent être nommés suppléants par le Conseil d'administration pour un ou plusieurs cours déterminés. Les nominations sont faites pour chaque cours sur la proposition du professeur titulaire, ratifiée par la Faculté.
C'était, ainsi que le disait M, Francqui dans son discours du 11 octobre 1869, créer l'école du professorat. Les agrégés se préparent, sous le contrôle des Facultés , à la pratique de . l'enseignement, et l'on forme ainsi une pépinière de professeurs capables de remplir les vides qui se produisent dans le personnel enseignant.
Les attributions des suppléants sont déterminées par les articles 7, 8 et 9 du nouveau règlement ; ils ont à remplacer les titulaires dans les cours et aux jurys d'examens en cas de maladie ou d'absence légitime ; ils peuvent aussi être chargés d'une partie d'un cours que le titulaire se trouverait empêché de donner dans toute son étendue. Ce système prévient les suspensions de leçons, toujours si funestes aux élèves, et il maintient la continuité et l'harmonie dans l'enseignement.
Ce fut surtout la faculté de médecine qui sut mettre à profit cette institution ; le nombre de ses agrégés n'a cessé de croître, et l'expérience a pleinement confirmé les espérances des auteurs du règlement de 1869.
En 1873 se place un événement important, la création de l'École :3oly technique. Elle coïncide avec le rectorat de M.. Schmit, dont le souvenir en est inséparable, car il n'épargna aucun effort pour lui lonner l'importance qu'elle méritait.
On avait songé plusieurs fois déjà à doter l'Université d'une école spéciale qui, complétant la faculté des sciences, assurât à ses élèves Jes avantages pratiques analogues à ceux que donnaient les études faites dans les écoles spéciales de Liège et de Gand. Des projets Parent formulés à partir de 4849; il s'agissait tantôt d'une école des mines, tantôt d'une école d'arts et métiers, formant des industriels :^apables pour les brasseries, les distilleries et les industries floris- >antes dans l'agglomération bruxelloise, tantôt encore d'une école d'architecture ou d'une école d'agriculture. La faculté des sciences fut consultée à diverses reprises par M. le recteur Tielemans, qui s'intéressait vivement à ces idées. M. Van Ginderachter, en 1858, MM. D'Udekem et Crocq, en 1860, rédigèrent à cette occasion des rapports -remarquables; mais leurs conclusions étaient négatives. h'à Faculté pensait que la composition des jurys d'examen devant esquels auraient été appelés les élèves de Bruxelles, ne donnait )as de garantie suffisante, et qu'il fallait obtenir une modification de organisation des jurys avant d'engager l'Université dans une entre- )rise difficile, dispendieuse et pour laquelle le succès demeurait ncertain.
Cependant, le développement que prenaient à letrangcr, spécia- Bment en Allemagne, les instituts polytechniques, devait nécessaireaent éveiller l'attention. Notre devoir n'était-ii pas de rivaliser avec étranger et de contribuer à fournir à l'induslrie belge des hommes ui fussent à la hauteur des progrès de la science?
L'Université de Louvain avait pris les devants en iSGi ; de divers
i\4 l'université de BRUXELLES
côtés, on sollicitait Bruxelles de suivre cet exemple. Mais ce qui non arrêtait encore, c'était la difficulté de nous procurer les ressource financières ; on avait compté un instant sur le legs Yeiiiaegen ; o se convainquit bientôt que l'espoir d'en être mis en possession ii devait point se réaliser. Les hésitations se prolongèrent donc.
Fort heureusement, la prospérité de l'Université s'affirmait chaqu jour davantage. Elle avait pris soudain un tel essor, que toutes le ambitions lui étaient permises. Le projet, longuement médité, étai enfin arrivé à la période d'exécution.
Voici comment s'exprimait à cet égard M. Schmit, dans son di« cours du 43 octobre 1873 :
La prospérité considérable et inouïe de l'industrie du pays tout entier, qii les grands événements politiques récents semblent avoir favorisée, la pénuri d'hommes spéciaux dans toutes les administrations, la transformation inces santé de nos industries sous le souffle du progrès et de la science, la fondatio récente d'une école industrielle à Bruxelles, s adressant aux ouvriers et deman dant une école complémentaire pour les chefs, tout indiquait que le momei d'agir était venu, et le Conseil d'administration n'a pas failli à ses devoirs Nous inaugurons aujourd'hui Y Ecole polytechnique de Bruxelles, comm faculté nouvelle de notre Université libre. Elle sera un digne pendant de I faculté de médecine et mettra, à côté des applications des sciences de la vi humaine, leurs applications aux arts et à l'industrie.
Qu'il me soit permis de dire quelques mots des idées fondamentales qi ont présidé à l'organisation de cette cinquième faculté.
Nous demandons à nos futurs élèves une instruction générale préalable L'enseignement supérieur suit l'enseignement moyen, et il n'est possible qii là où cet enseignement est respecté.
Nous désirons que nos élèves fassent sur nos bancs des études générales Les sciences sont sœurs ; les progrès importants d'une branche de l'industr sont rarement sans influence sur les progrès de toutes les autres. Le momei de la spécialisation doit être sagement retardé, et il sera loisible à nos ingi nieurs de se livrer avec succès aux spécialités les plus diverses. L'esprit ( caste n'existera pas chez eux. Aucune ornière ne les maintiendra dans ui| voie déterminée. Aucun progrès des sciences ne leur fera regretter leur cho
L UNIVERSITÉ DE BRUXELLES ilo
pi'imitif, et ils pourront répéter de tout cœur les paroles récentes, prononcées dans une circonstance mémorable par le président de l'Association des ingénieurs sortis de l'Université de Liège :
« Les ingénieurs savent qu'il ne faut ni s'attarder sur la route, ni espérer le repos tant que l'on se trouve dans ce tourbillon dévorant du monde industriel ; chacun de nous porte sur son écusson cette devise du guerrier vaillant et du pionnier audacieux : En avant ! »
Ces lignes caractérisent suffisamment la nouvelle école, le but qu'elle se proposait, les moyens qu'elle entendait mettre en œuvre pour y arriver.
Le Conseil communal* de Bruxelles, toujours disposé à favoriser les tentatives utiles à la capitale, promettait à l'École polytechnique un subside annuel de 25,000 francs. Les conseils communaux do Saint- Josse-ten-Noode, d'Lxelles, de Saint-Gilles, de Molenbeek- Saint-Jean et d'Anderlecht mirent, de leur côté, à sa disposition une somme globale de 12,000 francs.
Le personnel de l'École fut composé de six professeurs de la faculté des sciences : MM. Rousseau, Buisset, Joly, Bommer, Witmeur et Schmit, et de sept professeurs nouveaux : MM. Berge, Alvin, Stévart, Iluberti, Hendrickx, Zimmer et von Cross. Dans ces dernières années, M. Stévart a été remplacé par M. Blanquaert, puis par M. L. Anspach; M. von Cross par M. Mouris. M. Hector Denis a été chargé d'enseigner V économie politique.
Les cours, partagés en quatre années d'études, correspondent en partie à ceux de la faculté des sciences; ils comprennent, en outre, la géométrie descriptive appliquée, la mécanique élémentaire, la construction des machines et la niécanique appliquée aux machines, la mécanique appliquée au génie civil et les constructions du génie civil, la chimie anaUjtique et la chimie industrielle, hx physique industrielle, la botanique industrielle, la métallurgie, Y exploitation des mines, la topographie et la géodésie, V exploitât ion des chemins de fer, V architecture, le cours élémentaire de construction et Y histoire de l'archi-
tecture; de plus, les travaux graphiques relatifs à rarcliitecture, à la géométrie descriptive, au dessin des machines, etc.
Un examen d'entrée est imposé aux élèves ; l'École confère cinq diplômes différents, correspondant aux cinq sections d'études : le génie civil, l'exploitation des mines, la mécanique, la métallurgie et la chimie.
En créant l'École polytechnique, l'Université avait donné une nouvelle preuve de force et d'indépendance. Le moment n était pas éloigné où la loi, faisant un pas de plus dans l'application du principe de la liberté de l'enseignement, allait nous émanciper complètement et nous conférer le droit de délivrer des diplômes au même titre que les universités de l'État.
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