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L'UNIVERSITÉ SOUS LE RÉGIME DE LA LOI DE

La création des universités libres eut pour premier résultat de secouer la torpeur du Gouvernement. Il comprit qu'il ne pouvait se désintéresser plus longtemps de l'œuvre de l'enseignement public. M. de Theux, Ministre de l'intérieur, reprit, en le modifiant, le projet qui avait été élaboré par son prédécesseur, M. Rogier, et qui devint la première loi organique de l'enseignement supérieur (27 septembre 1835).

Cette loi laissait deux universités seulement entre les mains de l'État : Liège et Gand. L'Université de Louvain était supprimée. C'était là, de la part des catholiques, un coup de maître : Louvain attendait, en effet, ses hôtes nouveaux, les agents de l'épiscopat, qui n'avaient pris à Matines qu'une résidence provisoire. Une convention, conclue avec le Gouvernement le 13 octobre 1835, cédait au clergé les locaux, la bibliothèque fort importante, les collections et, qui plus est, les bourses de fondation de fancienne Université de Louvain. C'était une véritable spoliation de la chose publique au profit du parti des évêques. L'Université catholique prit possession de ces richesses au mois de décembre suivant.

La loi de 1835 déterminait les branches d'enseignement; pour chacune des quatre facultés, elle établissait le grade de candidat et celui de docteur et fixait les matières sur lesquelles seraient interrogés les récipiendaires.

Le programme général était ainsi conçu (art. 3) :

Dans la faculté de philosophie et lettres :

Les littératures orientale, grecque, latine, française et flamande, les anti-

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quités romaines, l'archéologie, Fhistoire ancienne, l'histoire du moyen âge et celle du pays, l'histoire des littératures modernes, la philosophie (logique, anthropologie, métaphysique, esthétique ou théorie du beau, philosophie morale), l'histoire de la philosophie, l'histoire politique moderne, l'économie politique, la statistique, la géogra})hie physique et ethnographique.

Dans la faculté des sciences mathématiques, physiques et naturelles :

L'introduction aux mathématiques supérieures (haute algèbre), les mathétiques supérieures, la théorie analytique des probabilités, l'astronomie, la physique, la chimie, la mécanique analytique, la mécanique céleste, la physique, la chimie et la mécanique appliquées aux arts, la minéralogie, la géologie, la zoologie, l'anatomie et la physiologie comparées, la botanique et la physiologie des plantes, la géographie naturelle, l'anatomie végétale.

Dans la faculté de droit :

L'encyclopédie du droit, l'histoire du droit, la philosophie du droit, les Listitutes du droit romain, les Pandectes, le droit public interne et externe, le droit administratif, les éléments du droit civil moderne, le droit civil moderne approfondi, l'histoire du droit coutumier de la Belgique et les questions transitoires, le droit criminel, y compris le droit militaire, la procédure civile, l'organisation et les attributions judiciaires, le droit commercial.

Dans la faculté de médecine :

L'encyclopédie et l'histoire de la médecine, l'anatomie (générale, descriptive, pathologie, organogénésie, monstruosités), la physiologie, l'hygiène, la pathologie et la thérapeutique générale des maladies internes, la pathologie et la thérapeutique spéciale des mômes maladies, la pharmacologie et la matière médicale, la pharmacie théorique et pratique, la clinique interne, la pathologie externe (chirurgie) et la médecine opératoire, la clinique externe, le cours théorique et pratique des accouchements, la médecine légale et la police médicale.

Avec un programme aussi étendu et dont toutes les matières étaient obligatoires, les examens étaient extrêmement chargés. Celui de candidature en philosophie notamment ne comptait pas moins d(^ quinze branches : des explications d'auteurs grecs et latins, la littérature française, les antiquités romaines, riiistoire ancienne, riiistoin» du moyen âge, riiistoire nationale^ la logique, l'antlu'opologii^ la philosophie morale et rhisloirc élémentaire de la iihilosopbie, l'algèbre

jusqu'aux équations du deuxième degré, la géométrie élémentaire, la trigonométrie rectiligne et la physique élémentaire (art. 45).

Or, comment organisait-on les jurys d'examen? Nous avons vu que, pendant la période transitoire qui venait de se terminer, la collation des grades était réglée par l'arrêté du 2 octobre 1831. Dans le cours de l'année 1834-35, le Conseil de l'Université de Bruxelles avait décidé que les étudiants qui se disposaient à subir un examen devant le «jury national» seraient invilés à subir un examen préparatoire devant la faculté. Nous ignorons si cette mesure fut mise à exécution. ïl fut question aussi d'organiser une cérémonie solennelle pour la remise des diplômes.

D'après le projet soumis à la Chambre par M. de Theux, les examens pour les universités libres aussi bien que pour les universités de l'Etat se feraient devant un jury composé, pour chaque grade, de sept membres : chaque année, la Chambre en désignerait deux, le Sénat deux et le Gouvernement trois. Les représentants libéraux attaquèrent vivement ce projet ; ils soutenaient avec raison que le pouvoir législatif n'avait pas qualité pour intervenir dans ce choix : les nominations devaient forcément prendre un caractère politique; la Chambre était-elle, d'ailleurs, compétente pour choisir les meilleurs interrogateurs? Ils proposaient, en conséquence, pour remplacer le jury national unique, divers systèmes dans lesquels on voit apparaître l'idée première du jury combiné, mais avec une intervention plus large du Gouvernement qu'on ne l'admit par la suite.

Néanmoins, l'article 41, qui constituait le jury central dans les conditions indiquées ci-dessus, fut voté; l'article 42 ajoutait seulement que ce mode de nomination n'était que provisoire et que la loi serait revisée dans trois ans. Ce n'était qu'une concession apparente, car des prorogations successives maintinrent cette disposition jusqu'en 1844 (lois du 29 mars 1839, du 27 mars 1840, du 6 mars 1841, du 25 février 1842, du 10 février 1843).

Autant cette organisation du jury était favorable à l'Université

catholique, autant elle était néfaste pour l'Université de Bruxelles. Des abus scandaleux ne tardèrent pas à se produire : la majorité cléricale des deux Chambres écartait systématiquement nos professeurs et réservait tous ses suffrages à ceux de Louvain Q.

Plusieurs fois, de vives réclamations furent portées à la tribune : elles restèrent sans effet.

En 1842, la Chambre n'avait pas nommé un seul professeur de Bruxelles, elle en avait désigné six de Louvain, dix des deux universités de l'État.

En 1843, même proportion.

La discussion qui s'engagea en 1 844 sur cette question montra au pays de quelle révoltante partialité l'Université de Bruxelles avait été la victime. De 1836 à 1843, dit M. Fleussu, la Chambre a donné à l'Université de Louvain dans les jurys onze représentants de plus qu'aux trois autres universités réunies. Et M. Vilain XI III le reconnaît (discours du 8 août 1844) : la Chambre a nommé depuis 1836

(') Voici quels sont les professeurs de Bruxelles indiqués comme ayant fait partie du jury central par les Annales des universités de Belgique.

1842 et 1843. Nommé par la Chambre : 0.

Nommés par le Sénat : 3 (MM. Seutin et Graux, titulaires ; M. George, suppléant). Aucun représentant des facultés de droit et de philosophie.

Nommés par le Gouvernement : 6 (MM. Jonet, Maynz, Morcl, Meisser, Giiillery, titulaires; M. Picard, suppléant). Aucun représentant de la faculté de philosophie.

En 1844, la situation est devenue meilleure :

Chambre : 5 (MM. Picard, Leboau, titulaires; MM. Orts, De Roubaix, Meyer, suppléants).

Sénat : 4 (MM. Arntz, Sentin, titulaires; MM. Maynz, Graux, suppléants).

Gouvernement : 8 (MM. Langlet, Meisser, Guillory, Altmeycr, Baron, titulaires ; MM. Namur, Morel, George, suppléants).

On remarquera cependant que sur 17 membres il n'y a que deux représentants de la faculté de philosophie : MM. Altmoyer et Baron. Il en est de même l'année suivante :

1845. Chambre : 4 (MM. Namur, Lobeau, titulaires; MM. Orts, De Roubaix, suppléants).

Sénat : 2 (M. Maynz, tituhiire; M. Tielemans, supidéant).

Gouvernement : 11 (MM. Altmeyer, Langlet, Van Huevol, Guillory, Van Ginderachter, Baron, titulaires; MM. Morel, Meisser, Koene, Meyer, Kiiidt, suppléants).

65 jurés de Louvain, 38 de TEtat, 16 de Bruxelles, 73 hors du corps professoral.

Voilà comment on restait fidèle au principe de la liberté de l'enseignement I

On devine dans quelle situation pénible pouvaient se trouver les étudiants de Bruxelles, forcés de comparaître devant des examinateurs hostiles. Le Gouvernement comprit heureusement que son devoir était de rétablir l'équilibre dans une certaine mesure.

Mais la circonstance que des préoccupations politiques primaient le plus souvent les véritables intérêts de l'enseignement dans le choix des titulaires, avait encore d'autres conséquences fâcheuses : ces jurys, composés d'éléments hétérogènes, de fonctionnaires, de magistrats, d'hommes étrangers à la pratique de l'enseignement, ne se rendaient pas un compte exact de ce que l'on peut, de ce que l'on doit demander à des récipiendaires.

Les matières d'examen étaient, du reste, mal délimitées. Pour le doctorat en droit, par exemple, le programme portait les Pandectes. Chacun sait qu'il est impossible d'étudier en un an, d'une manière approfondie, toutes les parties de ce vaste recueil. Les examinateurs préparaient à l'avance quelques chapitres ; mais pour les élèves tout était livré au hasard. Les plus intelligents se rendaient le plus complètement possible maîtres des Institutes et, forts des principes généraux, ils échappaient par le raisonnement aux difficultés de la controverse.

Le rôle des examinateurs pris en dehors du corps enseignant n'était pas d'ailleurs fort commode. L'un d'eux, qui devint ministre dans la suite, racontait à l'un de nos collègues que, lors de sa première désignation comme juré, il avait préparé un petit cahier de questions qu'il croyait bien sufïisantes pour toute la durée de la session : au bout de trois jours, il avait épuisé son répertoire et il se trouvait singulièrement embarrassé.

Toutes ces incertitudes compliquaient nécessairement la tâche des élèves aussi bien que celle des professeurs. Pour des esprits bien

trempés, cette lutté pouvait être féconde. Les cours, à demi improvisés, étaient encore incomplets, parfois mal digérés; les jeunes gens devaient fournir beaucoup de travail personnel, faire des recherches, consulter des livres : un jury impartial eût tenu compte de ces efforts. Mais la passion politique créait entre les universités un antagonisme constant, dont les étudiants étaient les victimes.

Le mal était devenu si criant, qu'en 4844 M. Nothomb proposa de conférer au Roi la nomination des jurys, en assurant à chaque université une représentation équitable. Après une vive discussion, à laquelle prirent part MM. Verhaegen, Fleussu, Lebeau, Delhoungne, Devaux, etc., le projet fut rejeté par 49 voix contre 42 ; la majorité prétendait maintenir ses prérogatives ; elle apporta cependant un correctif à la loi ancienne, en décidant que chaque Chambre ne pourrait désormais placer dans un môme jury plus d'un membre titulaire appartenant à un même établissement d'instruction, que chaque jury ne pourrait compter à la fois plus de deux membres titulaires appartenant au même établissement, enfin, que la même personne ne pourrait être désignée pendant plus de deux années consécutives et ne pourrait ensuite recevoir de mandat nouveau qu'après un intervalle d'une année.

Cette loi, qui porte la date du 8 avril 1844, faisait disparaître, en apparence, le privilège de l'Université de Louvain; toutefois, la forme négative de ses dispositions laissait à la Chambre la faculté de sacrifier encore l'Université de Bruxelles ; elle ne placerait plus dans un même jury deux professeurs de Louvain, mais il n'était pas dit qu'elle dfit y placer un professeur de Bruxelles; le choix pouvait porter sur un membre étranger au corps professoral.

Les mômes abus se reproduisirent donc, et provoquèrent les mêmes réclamations, et à la date du 24 mars 1847, le Conseil d'administration de l'Université de Bruxelles adressa au Roi et aux deux Chambres une protestation fortement motivée, dans laquelle il demandait que les étudiants fussent assurés de trouver parmi les cxaminabuu's lui professeur dont ils eussent suivi les cours.

Ce ne fut qu'en 1849, après quatorze ans de lutte, qu'une solution équitable fut obtenue.

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L'Université de Bruxelles, pendant cette période, avait bien d'autres orages à affronter. Dans les régions officielles, il semblait que Ton eût pris à tâche de lui susciter mille obstacles, afin de décourager les efforts de ses fondateurs.

Quand, en 1840, l'École militaire fut définitivement organisée, en exécution de la loi du 18 mars 1838, le général Biizen, Ministre de la guerre, annonça qu'il ne permettrait plus aux professeurs attachés à cet établissement de donner un cours à fUniversité. Quatre de nos professeurs, MM. Baron, Guillery, Nollet et Verhulst, furent ainsi obligés d'opter : MM. Nollet et Verhulst se prononcèrent pour l'École militaire; ce fut une grande perte pour la faculté des sciences, où ils brillaient au premier rang. MM. Baron et Guillery restèrent fidèles à fUniversité, donnant par là une preuve nouvelle de leur attachement à f institution qu'ils avaient contribué à fonder.

En 1842, ce fut pis encore. La ville de Bruxelles venait de céder à fÉtat les bâtiments du Musée, où étaient installés nos auditoires. Inopinément, au milieu de f année scolaire, le Ministre de l'intérieur signifia à fUniversité qu'elle avait à vider les lieux. Il fallait du jour au lendemain, sous peine de compromettre la marche régulière des études, trouver d'autres locaux. La régence de Bruxelles n'hésita point : elle mit à la disposition du Conseil f ancienne Cour d'assises, rue des Sols. C'est là que l'Université transporta ses pénates ; les cours ne furent suspendus qu'un seul jour, le 17 décembre ; la veille, le 16, était un congé réglementaire, par suite de la fête du Roi; le lendemain 18, était un dimanche. Le lundi 19, tous les professeurs reprenaient leurs leçons.

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Les nouveaux locaux qui occupaient l'emplacement d'une partie de l'ancien hôtel Granvelle, étaient obscurs et fort mal appropriés à leur destination. Il fallut cependant s'en contenter.

On se trouvait précisément alors dans une véritable crise financière. Dès 1838, les ressources s'étaient montrées insuffisantes; la première souscription quinquennale avait pris fin, et le budget s'était clôturé en déficit de 10,980 francs. Des mesures furent prises immédiatement; on provoqua une souscription nouvelle, et l'on décida que, si les sommes recueillies ne répondaient pas à l'attente, les traitements des professeurs seraient réduits (25 décembre 1838).

Chacun alors rivalisa de dévouement ; comme dans une ville assiégée où l'on est obligé de diminuer les rations, les professeurs se déclarèrent prêts à faire abandon d'une partie de ce qui leur était dû. M. Meisser offrit de donner gratuitement le cours de géométrie descriptive et de géodésie (19 novembre 1839).

La souscription donna des résultats satisfaisants et, à la fin de l'année académique 1841 -42 le déficit total était réduit à 8,646 francs. Néanmoins, l'avenir demeurait sombre. Le 25 décembre 1842, le Conseil décide qu'il n'accordera aucun traitement ou augmentation qui puisse faire excéder le chiffre actuel de 69,000 francs, que l'on cherchera, en cas de vacature, à opérer des réductions jusqu'à 65,000 francs pour les traitements et 3,000 francs pour les achats et à ne pas dépasser le chiffre total de 75,000 francs pour les dépenses.

Nous verrons plus loin que la situation de la faculté de médecine donnait surtout des sujets d'inquiétude; le nombre de ses élèves n'avait cessé de diminuer.

Toutefois, la crise fut heureusement surmontée. Le chiffre des étudiants qui, après avoir atteint 279 en 1839-40, était tombé à 179 en 1840-41 et à 170 en 1841-42, recommença à croître en 1843 et, depuis lors, l'augmentation ne s'arrêta plus. Les budgets, de leur côté, donnèrent des excédents; en 1844, on put porter les émoluments tlu corps professoral de 63,600 à 70,100 francs.

Il convient d'ajouter qu'à partir de 4840, le Conseil provincial du Brabant inscrivit à son budget un subside de 10,000 francs à l'Université; il fut entendu que la députation permanente pourrait désigner chaque année dix jeunes gens de la province qui seraient autorisés à suivre gratuitement les cours.

L'énergie, la vitalité dont l'Université faisait preuve rendaient nécessairement plus violentes les attaques de ses ennemis. Le clergé, dans la chaire et dans le confessionnal, cherchait à en saper les bases et la présentait comme un foyer d'erreurs, comme une école de perdition. Le Père Boone avait fait à l'église de la Chapelle, le 30 novembre 1836, un sermon qui produisit une certaine émotion ; les journaux le commentèrent vivement; de quels termes s'était-il servi? On ne peut le dire exactement; mais en janvier 1837 il crut nécessaire d'écrire au procureur du Roi qu'on lui prêtait un langage qu'il n'avait pas tenu; il n'avait pas dit que, « sur les chaires des professeurs, il faudrait écrire : corrupteurs de la jeunesse ».

Les journaux cléricaux s'étaient donné pour tâche d'efiPrayer les familles. Ils montraient les étudiants entraînés par les plaisirs de la grande ville et sacrifiant leurs études à toutes les séductions dont ils étaient environnés ; mais c'était surtout sur l'enseignement même que s'épuisait leur acre passion : il n'était point de calomnie qui ne fût devenue un lieu commun dans la presse des évêques. L'Université de Bruxelles conduisait la Belgique aux abîmes; Satan lui-même en avait fait son séjour favori ; c'est lui qui parlait par la bouche des professeurs ; c'est lui qui enseignait l'impiété, le fatalisme, l'athéisme, toutes les abominations et tous les mensonges. A ces attaques perfides, à ces dénonciations mensongères, l'Université répondait par un langage digne et péremptoire.

Elle montrait le succès de ses élèves, et à ceux qui faisaient miroiter comme un péril les dissipations de la capitale, elle opposait des | faits irrécusables.

« Pendant cinq années, disait le président, M. Van Volxem, à la

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séance solennelle tenue le 14 octobre 1839, les succès obtenus par l'Université de Bruxelles devant les jurys d'examen ont montré en elle une digne rivale des autres institutions d'enseignement supérieur.

« Pendant cinq années, et ceci est plus remarquable encore, un nombre considérable de jeunes gens ont suivi les cours, et ces jeunes gens, au milieu de la vie séduisante et toujours un peu agitée d'une capitale, nont jamais donné le moindre sujet de plainte à l'autorité; et cependant ce ne sont ni les circonstances, ni les provocations qui leur ont manqué. Les étudiants n'y ont vu que de nouvelles occasions de déployer une raison et une prudence que leur âge et les bruits répandus par des adversaires intéressés nous permettaient à peine d'espérer.

« Messieurs, c'était à celui qui remplit les fonctions de premier magistrat de la cité, d'attester hautement ce fait si honorable pour l'Université, et je me fais un plaisir aussi bien qu'un devoir de le certifier dans cette cérémonie solennelle. »

M. Yerhaegen, de son côté, examinait dans la même séance s'il était vrai que la capitale fût un milieu défavorable à l'étude.

A ceux qui redoutaient les séductions, la dissipation qui dans une résidence royale semblaient devoir atteindre la jeunesse inexpérimentée, nous demanderons quel fait est venu justifier cette appréhension ?

Nous demanderons à ceux qui connaissent ce qui se passe dans d'autres pays, en France, en Allemagne, si les mœurs et les habitudes des étudiants sont moins régulières dans les capitales que dans les villes d'un ordre secondaire ?

Nous demanderons à ceux de nos auditeurs qui ont foit leurs études universitaires, si dans d'autres villes la vie morale et intellectuelle do la jeunesse est exposée à moins de périls qu'à Bruxelles?

Entin,nous demanderons à tous les habitants de Bruxelles : Depuis cimj ans, la conduite des étudiants a-t-ellc donné lieu à quelipie plainte, à (pielque rej)roclic fondé?

Non ; mUle part la vie des élèves ne fut plus régulière ni plus digne, et, malgré leurs préventions, tes adversaires de notre institution n'ont pu articuler un mol de reproche ou d'accusation.

Si rétablissement d'une université dans la cai)itale n'offre pas d'inconvénients, les avantages qui en résultent, au contraire, sont palpables.

Sous le rapport scientifique, une capitale n'a-t-elle pas plus de ressources que les autres villes? Que de moyens d'instruction présente une grande ville, où tout devient enseignement, la société et l'école, les rues et les promenades; où sont réunis ordinairement les hommes les plus habiles et les plus savants, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les tribunaux, les hôpitaux, etc.; où le mouvement intellectuel s'empare de hd-même des jeunes gens, et où, presque à leur insu, ils s'initient à la vie sociale.

Une ville de province ne peut offrir les mômes ressources; les étudiants y vivent entre eux, sont embarrassés de l'emploi de leur temps et n'apprennent pas à connaître le monde.

Les attaques dont les doctrines enseignées à l'Université avaient été l'objet demandaient aussi une réfutation catégorique ; on avait reproché au professeur de philosophie de détruire les fondements de la vie morale et religieuse ; au professeur d'histoire, de ruiner le principe d'autorité et de jeter les jeunes esprits dans la révolution.

M. Altmeyer etM. Ahrens prirent tous deux la parole et résumèrent éloquemment le caractère de leur enseignement (^). M. Altmeyer esquissa ses idées sur la philosophie de l'histoire ; il y rendait largement justice au christianisme, dont les conceptions spiritualistes dépassaient de beaucoup l'horizon du monde anticjue ; mais il entrevoyait l'avènement d'une période nouvelle, dans laquelle «l'humanité « concentrera ses forces vitales et se constituera en un organisme « destiné à embrasser le monde entier. Ce sera ainsi que le but « assigné à l'homme par l'esprit universel se réalisera dans le beau « par l'association ou l'amour de l'humanité; dans le vrai, par la « science ou l'amour de la divinité; dans le bon, par la félicité « réelle ou la paisible jouissance de la vie. »

M. Ahrens, de son côté, proclamait hautement les tendances religieuses de sa philosophie . Notre époque ne devait retomber ni dans

(') Séance du 14 octobre 1839.

le scepticisme du xviii^ siècle, ni dans le dogmatisme religieux antérieur; le rôle de la philosophie était de donner une base rationnelle à la religion.

Quand nous examinons Tensemblc de la vie, les divers genres de rapports dans lesquels l'homme se développe comme être individuel et social, nous rencontrons en première ligne les rapports religieux qui le rattachent à l'Être suprême. La religion et la philosophie sont deux doctrines distinctes qui, pour leur salut réciproque, ne doivent être ni confondues, ni absorbées l'une dans l'autre. Néanmoins, ellessontdans une liaison intime; car elles reposent, dans leur dernière base, sur un principe commun. Nous avons déjà vu que la philosophie, en remontant des effets aux causes, des causes secondaires aux causes premières, en cherchant la dernière raison de l'existence, de l'enchaînement et de la merveilleuse organisation de tous les êtres créés l'un en vue de l'autre, arrive nécessairement à l'idée et à la certitude de l'existence d'un Être suprême, qui, dans son intelligence infinie, a coordonné tout, et qui dirige, comme providence suprême, la vie des hommes, en concihant leur liberté avec le plan providentiel de l'univers. La vraie philosophie, celle qui ne s'arrête pas à la surface des choses, mais qui s'élève au dernier principe, ne peut pas être antireligieuse ; elle est, au contraire, le plus ferme appui de la religion, puisqu'elle lui donne une base rationnelle, la rend ainsi plus accessible aux intelligences et l'élève au-dessus de toutes les attaques. Toutefois, la philosophie fournit seulement la démonstration des vérités principales sur lesquelles est basée toute religion et auxquelles s'attache tout sentiment religieux; elle met hors de doute l'existence de Dieu comme intelligence suprême, comme providence douée de toutes les qualités morales; elle enseigne la liberté et la responsabilité morale de l'homme; elle proclame, de plus, une vie future réglée par la justice divine. Ce sont là les doctrines que nous professons de toute notre conviction dans notre enseignement philoso- })hique, quoique ce soient précisément elles qui ont été attaquées par des hommes appelés par leur mission spéciale à les défendre, et ([ui les défondraient avec nous, s'ils ne mettaient pas ce qui est secondaire dans la religion au-dessus de ce qui en forme la base et l'essence. Mais, d'un autre côté, la philosophie ne peut s'immiscer dans les cultes ou les dogmes particuliers; elle pi'ofesse un respect profond pour tous ceux qui renferment les vérités éternelles de toute religion et qui enseignent de vrais principes moraux pour la

conduite des hommes; elle les regarde tous comme des manifestations d'un môme besoin éternel de Fàme, comme des couleurs particulières qu'a prises la lumière divine, en descendant dans l'atmosphère terrestre. Mais la philosophie ne peut se teindre d'aucune de ces diverses couleurs ; elle puise ses doctrines à la source première de toute vérité, dans Tesprit, dans la raison, don et image de la divinité dans l'honmie.

Par rapport à la situation religieuse dans laquelle se trouvent aujourd'hui les esprits, la philosophie a ainsi d'importants devoirs à remjilir. Les systèmes matérialistes et sensualistes qui régnaient en France dans la dernière moitié du xviii*' siècle avaient répandu le scepticisme par rapport à toutes les croyances. En faisant la guerre à bien des abus, en combattant beaucoup d'erreurs qui avaient été introduites dans la religion, ils oublièrent de faire la part de l'erreur et celle de la vérité, et allèrent jusqu'à s'attaquer au sentiment religieux, sentiment éternel, inné à l'homme, qu'on pourra condamner au silence pendant quelque temps, mais qui renaîtra toujours pour se manifester avec une force nouvelle, et qui, s'il n'est pas guidé, éclairé par la raison, dégénérera plutôt en fanatisme et en superstition que de renoncer à tout culte que Fàme voue à la divinité. Notre époque doit donc se préserver de deux tendances également rétrogades, soit de vouloir continuer le scepticisme du siècle précédent, soit de vouloir restaurer l'ancien dogmatisme, que trois siècles se sont chargés de renverser, qui est vaincu moralement et qui le sera aussi dans ses dernières conséquences sociales. Mais c'est pour rétablir, surtout dans les nouvelles générations, le vrai sentiment religieux, en l'éclairant et en le purifiant, que la philosophie doit prêter son puissant concours, en développant scientifiquement, avec méthode, les vérités éternelles de toute religion. C'est la raison et le raisonnement qui doivent et qui peuvent seuls réparer les fautes que le raisonnement mal appliqué a pu commettre.

Cet exposé sincère était fait pour désarmer toutes les critiques. Mais la calomnie s'arréte-t-elle jamais? Se déclare-t-elle vaincue? Les mômes imputations continuèrent à être dirigées contre l'enseignement l)liilosopliique de Bruxelles, et il fallut encore, en 1844, que M. Van Meenen, alors revêtu des fonctions de recteur, consacrât à les réfuter un discours qui se distingue par la hauteur et la justesse de la pensée.

On affecte des inquiétudes pour la foi des élèves. Mais la foi est-elle donc le sommeil de rintelligence? Notre néo-chi-islianisnie aui'ait-il réformé saint

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Paul, qui veut que rationahile s'it obsequium, et qui nous prescrit : on.iiia probare, bonum tenere?

Et cette foi jadis si fertile en miracles, dont un grain eût transporté des montagnes, est-elle donc si fragile, qu'elle fléchisse et se brise au premier souffle de la science?

Faut-il cacher la science, môme dans ses erreurs? Le pourrait-on? Serait-il prudent de le faire? Nos jeunes gens ne vont-ils pas entrer dans le monde? Voulez-vous les y abandonner à cette débilité qui semble vous causer de si vives inquiétudes ?

Mais, si je ne me trompe, vous ne les sevrez pas vous-mêmes de ces doctrines, de ces systèmes qui vous alarment si fort chez d'autres maîtres?

Mais, direz-vous sans doute, c'est avec réserve et avec leurs correctifs que nous les leur exposons.

Et pourquoi toujours ces réserves et ces correctifs? Quand ils quitteront les bancs, les ferez-vous suivre à toujours de vos réserves et de vos correctifs? Cette hygiène débilitante, la prolongerez-vous pendant tout le cours de leur vie?

Quoi ! vous avez pris, en quelque sorte, possession de ces jeunes gens au sortir du sein de leur mère, pour ne les laisser un seul instant échapper à votre influence, qu'ils ne fussent adultes de corps et d'esprit. Initiation, par la mère, au foyer domestique; initiation au temple et aux réunions des tidèles; toute la vie imprégnée de l'enseignement dogmatique et de celui des préceptes, d'observances pratiques, de la vue des monuments, des pompes, des cérém.onies du culte, et sous les ailes de leur mère, et dans l'école primaire, et au collège, et toujours, et partout, sans discontinuité, jiendant dixsept à dix-neuf années, les plus impressionnables, les plus souples de la vie 1

Croyez bien. Messieurs, que je ne blâme pas ces sollicitudes paternelles et religieuses; mais je me demande quel en est le fruit, si, aj)rès dix-sept à dixneuf années, quand, dans toutes les autres carrières, le jeune homme est, depuis longtemps, livré à la main de son pro])re conseil, dans celle-ci, où l'intelligence et le sentiment ont été exercés, développés, prémunis contre toutes les erreurs et toutes les séductions, il y a encore à trembler pour la conservation de leur foi.

Et à quelle occasion, s'il vous plaît?

Ils viennent suivre par exemple un cours de philosoj)hie, souvent épineuse et aride ; voyons les séductions qui les menacent.

L'histoire de la philosophie, par laquelle on débute naturellement, qu'est-

elle? Le tableau de la hardiesse et de la grandeur, mais aussi celui de la faiblesse et de la fragilité de l'esprit humain. Je le demande à votre expérience personnelle, Messieurs : tous, tant que vous êtes, connaissez-vous une étude plus propre à lester l'esprit et à le prémunir contre toute infatuation, tout engouement?

Après cette première et salutaire initiation, et un cours de logique qui la complète et la renforce, viennent enfin les leçons de philosophie proprement dite, à suivre pendant un semestre, une année au plus dans des cas très rares.

Et ce professeur de philosophie, est-ce un honmie qui se donne lui-même ou qu'on présente aux élèves comme illuminé d'en haut, comme infaillible ou comme organe fidèle d'une autorité infaillible?

Je comprendrais ces alarmes à l'égard d'un professeur de l'Université de Louvain, organe juré de l'épiscopat belge, lequel s'avoua l'organe aussi juré du pontificat romain.

Mais nous. Messieurs, humbles et modestes professeui's, nous restons dans notre fragile nature humaine ; nous disons à nos élèves, comme Cicéron à son interlocuteur, dans les Tusculanes : « Ut potero explicabo. Je vais débrouiller la philosophie de mon mieux. Mais, en m'écoutant, ne croyez pas entendre Apollon sur son trépied, et ne prenez pas ce que je vous dirai pour des dogmes indubitables. Je ne suis qu'un homme ordinaire [homunculus, unus e multis), je cherche à découvrir la vraisemblance ; mes lumières ne sauraient aller plus loin. Pour le certain et l'évident, je le laisse à ceux qui présument qu'il est à la portée de leur intelligence, et qui se donnent pour des sages de profession. »

En résumé, Messieurs, un professeur de philosophie, dans une université comme la nôtre, donne sa doctrine ou son système comme sien, ou comme celui d'un autre philosophe qu'il a adopté, mais qui n'est ni infaillible, ni organe de l'infaillibilité, plus qu'il ne l'est lui-même.

M. Van Meenen ne se renfermait pas dans la défense; aux aggressions dont l'Université de Bruxelles avait été l'objet, il répondait en montrant à la Belgique, fière de ses institutions libres, les dangers dont l'enseignement clérical menaçait sa vie politique et constitutionnelle. 11 rappelait les condamnations dont toutes les libertés modernes avaient été frappées par la cour de Rome.

L'Université de Louvain a arboré son drapeau ; elle se dit chrétienne, je l'en crois et je m'incline; mais elle se proclame catholique. Par catholique, elle entend romaine, et par romaine, ultramontaine . Ici, je me redresse, parce que je vois la nationalité belge livrée à des influences étrangères; parce que je vois des doctrines, que je repousse de toute mon âme, et comme Belge et comme homme, menacer de nous envahir.

Mais renfermons-nous dans notre sujet.

La Constitution, art. 14, porte : « La liberté des cultes, celle de leur exercice public, ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière, sont garanties... »

Ces dispositions ne sont que l'énoncé du principe sacré de droit naturel et social, que tout homme doit respecter en autrui la liberté de servir Dieu, selon les lumières de son esprit et les prescriptions de sa conscience, sans pouvoir, à cet égard, exercer sur lui ni contrainte ni empêchement; que tout homme doit pareillement respecter en autrui la liberté de manifester ses opinions en toute matière et de toutes les manières propres à ces manifestations.

L'Université de Louvain professe-t-elle, peut-elle professer ces principes?

Non, car voici comment à cet égard s'explique l'Encyclique du souverain ])ontife du 15 août 1832 : « De cette source infecte de Yindifférentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience ; on prépare la voie à cette |)ernicieuse erreur par la liberté d'opinion pleine et sans bornes qui se ré])and au loin pour le malheur de la société religieuse et civile. »

Je n'ai pointa juger ces doctrines; mais n'oubliez pas, Messieurs, que, pour les romains ultramontains, elles énianent d'une autorité infaillible et sont irréfragables.

Poursuivons :

L'article 17 de la Constitution belge porte : « L'enseignement est libre. »

Ai-je besoin de vous dire. Messieurs, qu'avec la liberté de conscience et des opinions s'évanouit nécessairement celle de renseignement, soit dans ses sujets, l'enseignant et l'enseigné, soit dans ses objets, les matières de l'enseignement? Que, quand l'ultramontanisme réclame cellt* liberté, connue en Fi'ance, par exemple, c'est un droit, un droit exclusif, sa pi'opriélé absolue et inaliénable qu'il entend revendiquer; droit qui est l'exclusion absolue, la négation d'un droit i)areil on loul anire (\\w lui?

L'article 18 de la Constitution belge porle : « La presse est libre. »

46 l'umversité de brlxelles

Que dit rEnoycliquc à ce sujet?

« Là se rapporte cette liberté funeste, et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de la libraii'ie, pour publier quelque écrit que ce soit; liberté que quelques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur!... )> Plus loin, on rappelle que des livres étaient brûlés dans la primitive Église, et on cite, comme autorité, ce passage d'une Encyclique de Clément XIII : « Il faut combattre avec force, autant que la chose le demande, et tâcher d'exterminer cette peste mortelle ; car jamais on ne retranchera la matière de l'erreur qu'en livrant aux flammes les coupables éléments du mal. »

L'Université de Louvain ne peut donc s'occuper des libertés de conscience, des opinions, de l'enseignement et de la presse que pour les maudire ellesmêmes et en détester les effets.

Poursuivons :

L'article 19 de la Constitution belge porte : « Les Belges ont le droit de s'assembler paisiblement et sans armes. «

Et l'article 20 : « Les Belges ont le droit de s'associer. »

Que dit l'Encyclique :

« Aux autres causes d'amertume et d'inquiétude qui nous tourmentent et nous affligent principalement dans le danger commun, se sont jointes certaines associations et réunions masquées où l'on fait cause commune avec des gens de toute religion et même des fausses, et où, en feignant le respect pour la religion, mais vraiment par la soif de la nouveauté, et pour exciter partout des séditions, on préconise toute espèce de liberté, on excite des troubles contre le bien de l'Église et de l'État, on détruit l'autorité la plus respectable, n

Les articles 19 et 20 de la Constitution belge ne peuvent donc être traités par l'Université de Louvain que comme des monstruosités à étouffer et à détruire.

Et, chose remarquable. Messieurs, c'est que les parties de l'Encyclique que je viens de vous lire se suivent, dans ce document, exactement dans le même ordre que les articles de notre Constitution auxquels ils sont relatifs. Pesez ce tait, Messieurs, il mérite qu'on y réfléchisse.

Nous ne sommes pas encore arrivés , Messieurs, au bout des impossibilités (|ui étreignent notre Université épiscopale ; elle ne peut pas plus, à l'égard de nos libertés constitutionnelles, contre l'erreur que pour la vérité. Quand on exagère le principe de la liberté de l'exercice public du culte jusqu'à admettre le premier venu, Belge ou étranger, à se poser de sa propre autorité ministre d'un culte quelconque, ancien, actuel ou nouveau, que peut opposer

l'Université de Louvain? Peut-elle condamner absolument la contrainte, admettre en certain cas V empêchement?

Une erreur assez commune, c'est de ne pas distinguer, en fait de liberté, l'enseignement de Véducation : l'Université de Louvain peut-elle établir la distinction d une manière formelle et précise contre la doctrine de l'évcque de Liège, qui a foit de la confusion le principe fondamental de tout un livre consacré, selon lui, à V expose des vrais principes sur l'instruction publique; en quoi il a eu pour devanciers ou pour imitateurs dociles les évoques français?

Une nouvelle erreur, aussi très répandue, c'est de considérer nos libertés constitutionnelles comme des principes absolus essentiellement constitutits de l'ordre social, comme le dernier mot de l'humanité, et non uniquement comme des garanties assorties à notre état actuel contre le retour des abus qui, dans les âges antérieurs, ont mis obstacle à la marche de la société vers une organisation meilleure. L'Université de Louvain peut-elle prendre à tâche de réfuter cette erreur, elle qui, pour rester fidèle à l'ultramontanisme, loin de tendre par le progrès vers un meilleur avenir, doit, le regard toujours tourné vers le passé, ne voir le progrès que dans le rebrousscment, ne considérer les libertés que nous avons conquises que comme essentiellement abusives, et les abus que nous avons combattus et vaincus que comme des éléments à recueillir pour reconstituer et immobiliser à toujours la société européenne sur les bases conçues par Grégoire VII et Innocent III?

Est-ce donc bien de panthéisme, de fatalisme, de communisme, d'hétérodoxie qu'il s'agit entre nous? Mots sonores et vides, incompris de ceux mômes qui les emploient, mais tout à la fois épouvantail pour les crédules et les faibles, et masque sous lequel se cachent un esprit hostile et des manœuvres secrètes contre les conquêtes de notre révolution, alors même qu'on s'en fait une arme et un abri.

C'est sur le terrain même de ces conquêtes, Messieurs, que les deux Universités se présentent dans des rangs opposés; c'est là, qu'outre les intérêts étroits et mesquins de la concurrence, il y a opposition manifeste de doctrines et de tendances; et cette opposition ne roule pas ici sur des mots, mais sur des choses toutes positives, à la portée de tous les esprits, et sur lesquelles il n'y a i)la('e ni au doute, ni à l'équivoque.

Aussi l'agression de l'ultramontanisme contre nous n'a pas attendu nos doctrines, vous le savez.

Eh bien! Belges, qui tenez à la conservation des libertés conquises à si

naut prix ; qui tenez à la paix au dedans, autant qu'à l'indépendance au dehors ; qui redoutez les dissensions civiles et les bouleversements nouveaux, vous savez maintenant d'où vos institutions sont menacées, mais aussi quel en est l'asile et le boulevard.

Nous avons produit ces citations parce qu'elles montrent combien l'Université demeurait fidèle au programme qu'elle s'était tracé dès l'origine. A Tultramontanisme elle s'opposait comme une adversaire résolue et irréconciliable ; mais elle entendait garder la modération qui sied à la raison et à la sagesse; elle se gardait de ces doctrines excessives qui plaisent aux esprits aventureux, mais que suit inévitablement la réaction ; elle se refusait à croire que la négation absolue fût le commencement et la fin de la science.

Au milieu de ces agitations inséparables de la vie, l'Université complétait peu à peu son organisation intérieure.

Une résolution du 10 mai 1841 institua, à l'exemple des Universités de l'État, un administrateur-inspecteur permanent et un recteur choisi dans le corps professoral pour une année et indéfiniment rééligible. L'administrateur-inspecteur a pour mission de veiller à l'exécution des règlements et des résolutions du Conseil et à l'observation régulière du programme des cours ; il doit surveiller et contrôler la gestion administrative, la comxptabilité, l'exact recouvrement des recettes et le sage emploi des dépenses, lesquelles ne peuvent s'efFectuep que sur des mandats par lui délivrés; enfin, il peut convoquer le Conseil chaque fois que l'intérêt de l'Université l'exige.

Le recteur a la direction supérieure de l'enseignement, des études et de la discipline académique. (Règlement du 7 juillet 1841.)

Les fonctions d'administrateur -inspecteur furent conférées à

l'homme qui depuis la fondation avait été l'âme de l'Université, M. Théodore Verhaegen; il les remplit pendant vingt et un ans avec un zèle toujours attentif aux progrès de l'établissement, avec une sollicitude à la fois prudente et énergique.

M. Van Meenen fut nommé recteur (1841 à 1849).

Le Conseil resta composé de onze membres permanents; en 1840, M. Oulif y remplaça M. Vautier, démissionnaire; en 1843 et 1844, la retraite de M. Van der Elst et la mort de M. De Puydt y firenl entrer MM. Dindal et Ahrens. De plus, il avait été décidé en 1837, sur la proposition de M. H. De Brouckere, que chaque année le corps professoral serait invité à désigner, pour chacune des quatre facultés, un délégué qui prendrait part aux délibérations du Conseil. Les premiers délégués furent MM. Ahrens pour la faculté de philosophie, Ch. De Brouckere pour la faculté de droit, Guillery pour la faculté des sciences et Graux pour la faculté de médecine.

En 1844, le Conseil, sur la proposition de M. Verhaegen, s'adjoignit également un délégué de l'Union des anciens étudiants, qui venait d'être créée, ainsi que nous le verrons plus loin.

En 1848, le Conseil provincial du Brabant qui chaque année, depuis 1840, inscrivait à son budget un subside de 10,000 francs en faveur de l'Université, émit le vœu de voir son président jouir de la même prérogative. Le Conseil d'administration fit droit à cette demande.

M. Vautier, secrétaire-trésorier, ayant donné sa démission en 1839, fut remplacé par M. Gulif, qui occupa cette fonction jusqu'au 31 décembre 1843. Il céda alors la place à M. de Contreras, qui, pondani près de trente et un ans, s'acquitta de cette importante besogne avec une exactitude rare et un tact parfait.

Afin d'assurer un recrutement convenable du corps professoral, \v Conseil avait décidé, le 26 octobre 1835, que touli^ chaire vacante serait mise au concours. Un règlement déterminait la composition du jury et la marche de ses opérations. Les concurrents avaiiMil à faire

deux compositions écrites, l'une en loge, Fautre à domicile; ils donnaient ensuite une leçon orale sur un sujet désigné par le sort. Ce système fut pratiqué pendant quelques années. C'est sur concours qu'en novembre 1835 M. Parigot fut nommé professeur de minéralogie et de géologie, et en mars i836 M. George, professeur de botanique et de physiologie végétale, en remplacement de M. Kickx, qui passait à l'Université de Gand. Le départ de M. Molitor, qui enseignait le droit romain, donna lieu à des épreuves fort brillantes, dans lesquelles le premier rang fut attribué à M. Minguet; trois autres concurrents s'étaient présentés : MM. Maynz, Wins et Lasne, et lorsqu'on 1838 M. Minguet, frappé d'aliénation mentale, se trouva dans l'impossibilité de continuer ses leçons, le Conseil appela M. Maynz (^), qui, deux ans auparavant, n'avait sans doute été écarté que parce qu'il ne possédait pas encore parfaitement la langue française.

La chaire de pathologie générale, devenue disponible par le décès de M. Tallois, avait également été conférée par concours en 1837 et attribuée à M. Morel, qui en fut le titulaire jusqu'en 1874.

L'usage des concours ne se maintint point ; l'application en était délicate, et dans bien des cas impossible ; des personnalités éminentes devaient nécessairement en être dispensées; plusieurs y voyaient un amoindrissement et refusaient de s'y soumettre. L'essai lente pour le cours de médecine légale ne donna aucun résultat : les quatre concurrents qui s'étaient présentés furent écartes.

(') M. Alph. Levoy (LîOer Memorialis, p. 875) se trompe donc légèrement en disant que ]\I. Maynz, le premier à TL^nivorsité de Briixellep,fut dispensé de la condition du (Concours et nommé d'eniblée en 1838. En réalité, M. Maynz avait concoui'u en 183G. M. Maynz avait eu à traiter les questions suivantes : « Expliquez toutes les significations de la distinction des choses fongibles et non fongibles ♦» et «* De l'influence du sénatusconsulte Velléien sur le sort des femmes chez les Romains «. Le rapport du jury portait qu'il avait eu " à balancer des titres puissants : chez l'un des concurrents de fortes études, de vastes connaissances en droit romain, des aperçus savants sur quelques parties, des résumés bien déduits sur des points de controverse... » Il s'agissait évidemment de M. Mavnz.

l'lMVERSITÉ de BRUXELLES 51

Le Conseil préféra désormais faire les nominations directement, après avoir consulté la faculté et avoir pris les renseignements désirables. C'est le docteur Lebeau qui, le premier, à la mort de Van Mons, fut désigné sans concours pour la chaire de pathologie interne (1.837).

A cette époque, Yerhaegen avait songé à acclimater en Belgique l'institution allemande des Privât docenten ; il avait même élaboré un projet complet, d'après lequel des agrégés libres pouvaient être autorisés à donner des cours sans recevoir de rétribution; les seules conditions mises à l'exercice de ce droit étaient la possession d'un diplôme de docteur et l'assentiment préalable de la faculté et de l'inspecteur. Mais le Conseil d'administration hésita devant cette innovation, à laquelle il semblait que le pays ne fut point préparé, et la proposition fut repoussée.

A partir de 1838, la qualification de professeur agrégé fut supprimée; il n'y eut plus, dès lors, que des professeurs honoraires, ordinaires et extraordinaires, puis de simples agrégés.

Malgré la crise qu'elle avait traversée de 1839 cà 1843, l'Université, pleine d'une juvénile ardeur et confiante dans son avenir, n'avait pas cessé d'enrichir son programme. Déjà en octobre 1836, elle avait comblé une des lacunes de la loi de 1835, en instituant un cours de science du notariat. Jusqu'alors, les aspirants se formaient par la pratique dans les études de leurs patrons, et l'examen facultatif auquel les soumettaient quelques chambres de notaires ne servait guère qu'à constater l'insufFisance de leur préparation. Le Conseil, « considérant qu'il est généralement reconnu que les conditions exigées des aspirants au notariat par la loi de ventôse an xi (1803) m^ sonl phis suffisantes, et surtout ne sont pas en rapport avec les exigences de la loi sur l'enseignement supérieur en ce qui concerne les autres professions libérales », arrêta, le 4 noveml)re, le programuK^ (h^s études. Elles se divisaient en deux parties : nu cours préliininaiiv, avec le droit civil élémentaire, et un cours spécial à la fois théoricpu»

ot pratique. Le cours pratique, dont le règlement énumère minutieusement les branches, comprenait toutes les connaissances nécessaires à la profession : législation du notariat, lois du timbre et de Tenregistrement, règles à suivre en matière d'inventaires, de successions, de contrats de mariage; déclarations, éléments de procédure civile, etc. Le cours pratique était destiné à familiariser les étudiants avec la rédaction des actes.

A M. David Picard, professeur de droit civil, revint tout naturellement le cours préliminaire. M. le notaire Coppyn fut chargé du cours spécial.

Cette création exerça une si heureuse influence, qu'en 1849 le législateur se décida à la sanctionner. Jusqu'à cette époque, la chambre des notaires de Bruxelles n'avait imposé qu'un examen pratique.

L'année 1843 fut signalée par une œuvre non moins importante, l'École de pharmacie, et ici encore l'Université de Bruxelles devançait toutes ses rivales.

L'exercice de la pharmacie en Belgique était régi par la loi du 12 mars 1818. Cette loi et les instructions qui en sont le complément ne déterminaient pas les épreuves auxquelles les pharmaciens doivent se soumettre pour être admis à l'exercice de la profession, et malgré les dispositions du règlement du 31 mai 1818, concernant la surveillance de la commission médicale provinciale, dispositions d'après lesquelles les règles à suivre pour obtenir le droit d'exercer quelque branche de l'art de guérir devaient être les mêmes dans tout le royaume, les examens de pharmacie continuèrent à se faire, après 1830, suivant les traditions et les convenances des neuf commissions provinciales.

La loi de 1835 ne modifia pas la situation; elle restait muette sur les diplômes de pharmacien. Cet état de choses soulevait de vives réclamations ; les pharmaciens demandaient avec instance l'uniformité dans les matières de l'examen, l'institution de jurys spéciaux et l'assimilation de ceux-ci aux jurys universitaires.

Le conseil d'administration de l'Université de Bruxelles s'émut de ces réclamations, et dans sa séance du 2 octobre 1841, il chargea une commission spéciale d'élaborer le projet d'organisation d'une école de pharmacie. Cette commission, composée de MM. Yan Meenen, recteur; Gluge, Guillery et Meisser, professeurs; De Hemptinne et Pasquier, pharmaciens, étrangers à l'Université, se mit immédiatement à l'œuvre, et les conclusions de son rapport furent adoptées par le conseil, dans sa séance du 31 janvier 1842.

La nouvelle école de pharmacie devait former une section de la faculté de médecine ; son enseignement était réparti entre trois années d'études. Pour la première année, le programme portait : La physique, la chimie, la botanique et la minéralogie ; pour la seconde : la chimie, l'histoire naturelle médicale, la pharmacie théorique et pratique ; pour la troisième : la toxicologie et les analyses, et sous le titre d'école pratique, les manipulations chimiques et pharmaceutiques à faire par les élèves eux-mêmes, sous la direction de leurs professeurs.

Les matières de ce programme sont sensiblement les mêmes que celles qui sont exigées par la loi de 1876, pour l'examen de pharmacien ; on n'y a ajouté depuis quarante-deux ans que les recherches microscopiques.

On peut donc rendre hommage à la perspicacité des créateurs de l'École de pharmacie : le législateur s'est toujours inspiré de leur œuvre.

L'École de pharmacie inaugura ses cours le 1^' mars 1842, sous la direction de M. De Hemptinne, membre de l'Académie des sciences et de médecine, nommé professeur honoraire par le Conseil d'administration, dans sa séance du 22 février précédent.

Le Conseil d'administration, préoccupé aussi de fournir aux j«Hnies gens de la province, que leurs parents n'aimaient pas à laisser isolés dans la capitale, les avantages et les agréments de la vie en comnuiu dans une pension appropriée à leur âge, s'était entendu, à col effet, avec M. Gaggia, directeur d'un institut fort rcnonuné à cette

f)4 l'université de BRUXELLES

époque (^), et Ton avait résolu de créer ce que Ton nommait alors une Pédarjogie : les étudiants, tout en jouissant de la liberté, étaient guidés, surveillés, et ils recevaient, de plus, des répétitions fort profitables. Mais cette tentative ne réussit pas; après une année, on dut y renoncer (1837-38).

YIII

Le meilleur encouragement pour les administrateurs et le corps enseignant de l'Université, c'étaient les succès des élèves.

Malgré le vice inhérent à la composition des jurys, les résultats des examens étaient satisfaisants. De 1835 à 1838, 346 récipiendaires de Bruxelles s'étaient présentés; 242 avaient été admis. Le premier docteur en droit sorti de l'Université fut M. Bastiné, aujourd'hui notre collègue.

De 1839 à 1842, sur 392 récipiendaires, 253 furent reçus.

L'organisation du concours universitaire (13 octobre 1841) permit à nos élèves de montrer mieux encore la valeur de l'enseignement qui leur était donné ; elle leur valut de beaux triomphes.

Dès la première année, Bruxelles remportait la palme. M. Guillaume Tiberghien était proclamé premier en philosophie. Il avait eu pour concurrent M. Gustave Gallier, depuis professeur à l'Université de Gand. La question du concours était ainsi posée : « Exposer les principaux systèmes philosophiques sur l'origine des idées et montrer comment à chacun de ces systèmes se rattache nécessairement un ensemble complet de doctrines morales, politiques et religieuses. )> Le mémoire couronné était un véritable résumé de l'histoire de la philosophie, unissant deux mérites précieux chez un philosophe : la profondeur et la clarté ; cet exposé méthodique et complet de la

(') Il était situé sur l'emplacement actuel du théâtre Molière.

fjénération des connaissances humaines a conservé encore aujourd'hui toute sa valeur.

La ville de Bruxelles vota une récompense au lauréat. La cour de Rome, de son côté, fit à son travail l'honneur de le mettre à X index.

Deux ans plus tard, l'Université était favorisée d'un triple succès. M. Henri Schuermans était proclamé premier en histoire, M. Léonard llonze premier en droit romain, et M. Eugène Van Bemmel recevait une mention très honorable pour la question de philologie : « Tracer fhistoire abrégée de la langue et de la poésie provençales, w Le travail de M. Emile De Laveleye, son concurrent, avait été préféré par le jury ; mais le rapport ajoutait : « Il est à regretter que M. Van Bemmel ait embrassé un système trop conjecturai pour qu'il puisse être consacré par fapprobation du jury; sans cela, ce- concurrent eût incontestablement mérité la palme. » Ce jugement si flatteur valait une couronne. A la séance solennelle du 20 novembre 1844, le chevalier Wyns de Raucour, bourgmestre de Bruxelles, félicita publiquement les lauréats et leur remit un souvenir de la part de l'administration.

Les épreuves de l'agrégation constituaient encore un stimulant pour les jeunes gens que l'amour de l'étude portait vers la carrière professorale. Elles avaient été organisées par le § 4 du règlement du 26 janvier 1842, sur la collation des grades académiques (^). On y voit que le sujet de la thèse devait être choisi dans les matières qui font partie de l'enseignement universitaire et soumis à l'approbation du président de la Faculté. Le travail achevé devait également être examiné par le président, « qui l'approuvera, s'il n'y trouve rien de contraire à l'ordre et à la tranquillité publique, aux bonnes mœurs et aux convenances sociales ». La défense de la thèse était publique, mais les professeurs, les agrégés et les élèves devenus docteurs de l'Université pouvaient seuls argumenter. Le récipiendaire était assisté d'un professeur « spécialement chargé de préciser les points de la dis-

(•) Ce règlement n'est que la revision d'un règlement antt'^nour, en dato du 20 mars 1840, (|ue nous n'avons pu retrouver.

ciission et d'y ramener le récipiendaire ou les personnes qui s'en écarteraient ».

La première thèse présentée fut celle de M. Namur, le 44 juillet 1842. Vinrent ensuite, pendant les années suivantes, celles de MM. Simonart, Bougard, Pigeolet, Grocq, Rossignol pour la médecine, Tiberghien pour la philosophie, Bastiné, Van Hoorebeke pour le droit. Bouvier pour les sciences physiques et mathématiques.

L'Université se formait ainsi une pépinière de jeunes savants, qui devaient plus tard lui rendre d'inappréciables services. Chaque jour resserrait, d'ailleurs, les liens qui la rattachaient à ses élèves. Ceux-ci se donnaient pour tâche de répandre au dehors les idées fortes et saines que leur avaient inculquées leurs maîtres.

Dès 1838, avait été créée une Société des étudiants : elle avait son local à la Vieille-Halle-aux-Blés. Son président était alors M. Ferdinand De l'Eau d'Andrimont, que la ville de Bruxelles a eu le regret de perdre récemment; M. J. De Rongé était vice-président. Des débats animés y eurent lieu à l'occasion de la discussion du traité du 19 avril 1839, qui consacrait le démembrement du Luxembourg et du Limbourg. Le sentiment patriotique était alors si vivement surexcité, que divers orateurs, notamment De Gronckel, proposèrent la création d'un bataillon de chasseurs universitaires qui prendraient les armes contre la Hollande.

La Société publia, en 1840, un Annuaire qui fit un certain bruit et fut lobjet d'attaques très vives de la presse cléricale. MM. Tiberghien, Fr. Van Meenen, Massart, Eug. Cattoir, Charles Lavry, etc., y avaient collaboré.

Malgré ces débuts brillants, la Société des étudiants n'eut pas une longue existence.

Tout autre devait être l'avenir de Y Union des anciens étudiants, dont la fondation date de 1843. Le but de la Société était de maintenir des liens entre l'Université et ses anciens élèves et de venir en

aide, par l'octroi de bourses, à des jeunes gens de mérite, peu favorisés de la fortune. Le comité directeur fut composé de MM. Bastiné, Eugène Verhaegen, Albert Picard, Charles Le Hardy de :Beaulieu, Breyer et Massart.

Le 20 mai 1843 eut lieu le banquet d'inauguration, dont rindépendant du 21 rend compte dans les termes suivants, qu'il nous paraît intéressant de reproduire :

(c D'anciens élèves de l'Université de Bruxelles se sont réunis chez Dubos, rue Fossé-aux-Loups , en un banquet auquel avaient été invités MM. Verhaegen, administrateur-inspecteur, et Van Meenen, recteur de l'Université. Le même honneur avait été fait à M. Tiberghien, qui, au concours général entre les universités, a remporté le prix de philosophie. Le banquet, de 90 couverts, était présidé par M. Bastiné, premier docteur sorti de l'Université et actuellement membre du conseil de discipline de l'ordre des avocats. Divers toasts ont été portés ; le premier, par le président, à l'Université libre de Bruxelles; le deuxième, par M. Beyens, aux invités, M. Verhaegen et M. Van Meenen... Des toasts ont été portés au corps professoral par M. Verhaegen fils; à M. Ahrens, professeur de philosophie, par M. Massart; à M. Tiberghien, par M. Breyer; aux souscripteurs et bienfaiteurs de l'Université, par M. Baude; à ]\[. Namur, qui le premier a reçu un diplôme de docteur (^) délivré par l'Université libre, où il a été ensuite nommé professeur, par M. Picard ; aux convives venus de la province, par M. Puissant; aux étudiants actuels de l'Université, par M. James. »

On a vu plus haut que M. Verhaegen proposa, en 18i 4, au Conseil d'administration d'admettre dans son sein un délégué de Y Union. M. Bastiné eut le premier cet honneur. Un règlement voté le 27 mai 1845 porte que le délégué sera renouvelé annuellement; mais cette disposition, qui ne fut pas toujours strictement observée, fut abolie

(') Il s'ngit (lu titre de docteur cif/nyé.

o8 1- UNIVERSITÉ DE BRUXELLES

lo 15 novembre 1858. (Voir aux Annexes, p. liv.) Le règlement ajoutait que, pour procéder à l'élection du délégué, l'assemblée devrait être composée d'au moins 40 votants, et qu'à dater du mois de novembre 1847 V Union devrait compter au moins cent membres pour continuer d'avoir droit de représentation. — Ces conditions furent remplies.

MM. Bastiné, Massart, Albert Picard, Crocq, Fr. Van Meenen, Funck,Van Humbéeck, Breyer, G. Jottrand, Tirifaliy, Ernest Allard, Pierre Splingard, Eugène Robert et Paul Janson ont successivement représenté Y Union au sein du Conseil.

V Union, dans ces premières années, fut un appui moral important; elle propageait en province les idées libérales. Chaque année, à la date anniversaire de la fondation de l'Université, les amis dispersés se retrouvaient, et à ce contact se ravivaient les souvenirs de jeunesse, et, loin de s'éteindre avec le temps, l'attachement à l'Université, cette mère commune, devenait ainsi plus étroit et plus affectueux.

En 1845, Y Union organisa une grande manifestation en l'honneur de Verhaegen, qui avait fait entendre à la Chambre de viriles protestations contre les procédés dont certains malades avaient été l'objet de la part des Sœurs dans les hôpitaux; il y eut un cortège, un discours de Massart, etc.

Avant de terminer l'étude de cette période, jetons un regard sur la composition du corps enseignant, dans lequel la mort avait déjà fait bien des vides, mais qui depuis 1834 avait acquis une valeur et pris une consistance sans cesse croissantes.

La faculté de philosophie, par la nature même de son enseignement, constituait l'avant-garde de l'Université; c'est sur elle principalement qu'étaient dirigés les traits de nos adversaires.

L UNIVERSITÉ DE BRUXELLES o9

A sa tête marchait M. Alirens, dont nous avons analysé plus haut un éloquent discours. Néen Allemagne et disciple de Krause, M. Ahrens avait dû quitter l'Université de Goettingue, où il était pivat docent, à la suite des troubles qu'engendrait partout à ce moment la détestable politique réactionnaire des princes. M. Guizot l'avait chargé, à Paris, sur la proposition de M. Cousin, de donner des conférences sur la philosophie. Il était venu ensuite à Bruxelles, où, dès 1831, le Conseil d'administration de l'Université lui confia plusieurs cours : l'anthropologie, la logique, la métaphysique, l'histoire de la philosophie, le droit naturel.

M. Ahrens initiait la jeunesse belge aux merveilleux travaux de la pensée allemande, que les peuples de langue romane ne connaissaient alors que vaguement. Également éloigné de l'orthodoxie aveugle et du scepticisme, il défendait les droits de la raison et faisait comprendre à ses élèves qu'elle seule peut donner la certitude.

Sa philosophie n'était point un de ces édifices ambitieux et fragiles qu'avaient mis à la mode Hegel et Schelling; ce n'était pas non plus le criticisme prudent, mais un peu négatif, de Kant : c'était une doctrine harmonique, s'appuyant à la fois sur l'observation et sur la synthèse, doctrine d'affirmation et de liberté, qui semblait fait(^ pour le parti dont émanait FUniversité de Bruxelles. Elle reconnaissait les droits du sentiment religieux, l'existence et la personnalité divines, l'absolu et finfini : sans Dieu, principe de toutes choses, il ne pouvait y avoir ni vérité, ni bien, ni vie morale. La société trouvait ainsi dans les déductions ingénieuses de cette doctrine une garantie nouvelle de stabilité et de progrès tout ensemble, i^t si elle préservait des abîmes que redoutaient les hommes prudiMils, elle dressait aussi ses fortes murailles contre les prétentions ins(ilenles d'une Église qui, insultant chaque jour à la vérité, voulait en avoir le monopole. A la fois honnête et savante, séduisante par sa elarl(', par son enchaînement, par les satis(\ictions qu'olh^ donnait au ru'ur et à l'esprit, cette philosophie devait exercer sur la jeunesse une puissante influence.

L'œuvre capitale d'Alirens fut son Cours de droit naturel, qu'il publia pour la première fois à Bruxelles en 1839 et qui eut ensuite plusieurs éditions et plusieurs traductions. Ce livre, dit M. Tiberghien, c( se distingue surtout par l'exposition méthodique de la notion du droit comme condition de toute activité limitée, par la détermination rigoureuse du rôle et de la mission de VÉtat comme organe du droit dans le corps social, par la conception, enfin, de l'idéal de la société comme organisme complexe embrassant en unité et en harmonie toutes les faces de la nature et de la destinée de Thomme, savoir la science, l'art, la religion, la morale, le droit, l'éducation et l'instruction, l'industrie, le commerce et l'agriculture (^) ».

M. Ahrens continua ses leçons jusqu'en 1848. Appelé à cette époque au Parlement de Francfort, il prit un congé temporaire; mais il ne rentra plus en Belgique, l'Université de Gratz se l'attacha pendant plusieurs années. Il laissait, d'ailleurs, à Bruxelles un disciple qui avait fait ses preuves et qui allait devenir un maître.

A côté d' Ahrens, il faut citer Van Meenen, à la fois savant jurisconsulte, politique éclairé et philosophe, qui enseigna la philosophie morale, Vhistoire des doctrines morales et VEsthétiquey puis un compatriote d' Ahrens, Théodore Schliephake, Hanovrien comme lui et comme lui disciple de Krause, auquel fut dévolue de 1839 à 1845 Vhistoire de la philosophie, Schliephake devint ensuite conseiller intime du duc de Nassau et professeur de l'Université de Heidelberg.

La science historique avait dans Altmeyer un représentant aussi éminent qu'Ahrens l'était pour la philosophie. Né à Luxembourg et aidé dans sa jeunesse par l'intelligente protection du roi Guillaume, Jean-Jacques Altmeyer avait fait de brillantes études dans son pays natal ainsi qu'en Allemagne; nommé professeur à Ypres, il y avait commencé des recherches intéressantes sur cette cité, qui traversa tant de vicissitudes. En 1834, il fut appelé à Bruxelles pour remplacer

(') Discours pronioncé à la séance croiiverturo du 11 octobre 1875, page 28.

Lelewel, qui n'avait jamais commencé ses leçons, et bientôt il se trouva à la têt« de tous les cours d'histoire. Pendant près de quarante années, il sut donner à cet enseignement un relief, une vigueur que l'on n'a peut-être jamais atteints.

D'une physionomie singulière, qui dans la vieillesse rappelait celle du Voltaire de Houdon, Altmeyer portait dans les yeux et sur le front cette lumière de la pensée qui semble ne devoir jamais s'éteuidre. Connaissant à fond les langues germaniques, il avait su mettre à profit les travaux des Schlosser, des Niebuhr, des Eichhorn, des Raumer, des Ranke, des Grote, des Macaulay, de toute cette pléiade de savants qui ont renouvelé l'histoire. Mais son enseignement n'était pas celui de l'érudition morte ; sa parole animée et pittoresque rendait la vie aux personnages couchés dans la tombe depuis des siècles; sa verve rabelaisienne était inépuisable, toujours prête à flageller les bassesses et les iniquités. Quand il s'agissait des institutions, son exposition était peut-être un peu confuse ; parfois aussi son imagination lui faisait perdre de vue les limites exactes de la réalité ; mais il savait communiquer à son auditoire les haines vigoureuses qu'il ressentait lui-même pour les ennemis de la liberté, et de chacune de ses leçons se dégageait en traits ineffaçables quelque physionomie sérieuse ou grimaçante, bienveillante ou sinistre, que les élèves n'oubliaient plus. Charles-Quint, Philippe II, le duc d'Albe, « liant je Vander Noot », tous les hommes de réaction, qui avaient amoindri et ruiné la Belgique, subissaient de dures épreuves devant le tribunal de sa critique. Parfois les contemporains eux-mêmes étaient cités à comparaître et ils essuyaient l'assaut de ses colères. Tout cela était vivant, empoignant, s'il nous est permis de le dire. Allmeyer n était cependant pas orateur; mais sa phrase hachée était haub» en couleur; il usait surtout du procédé de la répétition, et quand il avait Ironvé un mot qui lui plaisait, il l'enfonçait à coups redoublés dans le cerveau de ses auditeurs.

Pendant Thiver de 1838-39, il donna dans la grandi^ sallt^ de

l'Université une série de conférences sur la philosophie de l'histoire, inspirées des idées de Krause, et qui eurent un immense succès. L'auditoire était toujours trop petit pour contenir tous ceux qui voulaient l'entendre.

Dans le domaine des lettres, Baron mérite aussi une place à part, et nous ne pouvons mieux faire, pour le caractériser, que d'emprunter les lignes suivantes au livre de M. Alph. Le Roy : « Philologue et artiste, esprit net et vif, avec une pointe de fine et douce ironie. Baron était ce qu'on pouvait appeler un gourmet littéraire. Il avait plus de finesse que de passion, mais infiniment d'esprit, et une répugnance profonde pour les vulgarités et les brutalités de tout genre. Sa vigueur était calculée plutôt que native ; mais il avait tant d'habileté et de patience à ciseler sa phrase, qu'il arrivait de sang-froid à produire, quand il le voulait bien, les effets de finspiration. Sa conversation était étincelante ; mais il travaillait difficilement et lentement; il remaniait sans cesse ses écrits : le manuscrit de la Rhétorique fut recopié dix-huit fois. Il avait une immense lecture et l'habitude de prendre des notes ; avec cela, un rare talent d'assimilation et un sentiment exquis des nuances. L'érudition, sous sa plume, acquérait le don de plaire; en somme, il ne brillait pas par l'invention, mais par une certaine façon séduisante d'appliquer le vieil adage : Jiou nova sed nove f ). »

Malgré l'importance de ses fonctions à l'Athénée, où il était à la fois préfet des études et professeur de rhétorique. Baron trouva le temps de faire à l'Université, de 1834 à 1841, un cours d'histoire des littératures modernes, sans compter son cours principal : fliistoire de la littérature française. Il savait captiver son auditoire par le charme sympathique de son débit, et le vif sentiment littéraire qu'il éprouvait lui-même gagnait jusqu'aux plus indifférents. En 1849, Baron quitta Bruxelles pour occuper une chaire à l'Université

(') Liber memorialis, pnge 60.

(le Liège; mais l'âge était venu, et ses nouveaux élèves ne trouvèrent plus en lui que l'ombre de ce qu'il avait été.

La langue et la littérature grecques étaient enseignées par Beving, savant helléniste, qu'un moment d'humeur enleva trop tôt à l'Université; il y fut remplacé, en 1839, par M. Lhoir, disciple de Bekker, dont l'Université a récemment déploré la perte.

Bergeron, philologue et poète, donnait les cours de philologie latine et d'antiquités romaines, ainsi que l'histoire de la littérature latine, sur laquelle il avait lui-même publié un livre estimé. Quand, en 1841, il fut nommé préfet des études à Namur, il eut pour remplaçants Altmeyer, dans la chaire d'antiquités, et Raoul pour la philologie.

Raoul, d'origine française comme Bergeron, était un écrivain fécond et un lettré délicat ; il appartenait à cette ancienne école des philologues français, qui s'attachaient surtout à faire goûter les beautés d'un texte ; ses auteurs favoris étaient Juvénal et Perse ; luimême avait un talent réel dans la satire, et ses épigrammes, parfois mordantes, étaient fort appréciées Q.

Dans la faculté de droit, les vicissitudes avaient été nombreuses, et certains cours avaient eu en peu d'années plusieurs titulaii'cs.

Le droit publie fut professé successivement par M. Plaisant, procureur général à la cour de cassation, par M. Tielemans, ancien ministre de l'intérieur et plus tard président à la cour d'appel, par M. Jonct, président à la cour d'appel, par M. de Cuyper, conseiller à la cour de cassation, et par M. Yan Iloorebeke, qui le conserva jusqu'à l'époque où il fut nommé ministre des travaux publics (i8o0).

Le droit criminel fut donné par M. Henri De Brouckere, par

(') Nous nous permettrons de citer ici, quoiqu'il soit un peu irrôvcMvncioux pour un savant d'un mérite incontestable, le quatrain qu'il avait fait sur Quctelet :

Dans sou humilité profonde.

Notre modeste Quetelet Se défend d'avoir fait le monde, Convaincu qu'il l'aurait mieux fait.

M. Gandillot, par M. Lavallée, et enfin par M. Roussel. Ce dernier, professeur à l'Université de Louvain sous le régime hollandais, s'était distingué par le courage civique dont il avait fait preuve au milieu des émeutes dont, en 1830, cette ville avait été le théâtre; nommé à Bruxelles en 1835, il avait été chargé des Pandectes et de Y encyclopédie du droit, en remplacement de M. Molitor, qui avait accepté une chaire à Gand. En 1838, à la suite de la démission de M. Lavallée, il lui succéda dans la chaire de droit criminel, qu'il occupa, ainsi que celle &' encyclopédie du droit, jusqu'à sa mort, en 1875. M. Roussel était un esprit enthousiaste; il ressentait pour la liherté une passion si ardente qu'elle le portait à méconnaître parfois les droits de l'État ; sa parole éloquente et convaincue, empreinte d'une certaine onction, faisait impression sur son auditoire.

Nous avons déjà dit que M. Verhaegen avait voulu prendre luimême une place dans le corps professoral ; il enseigna pendant quatorze ans le droit commercial.

Le futur bourgmestre de Bruxelles, M. Charles De Brouckere, fit, de 1835 à 1838, le cours à' économie politique; il apportait dans cette science encore si peu arrêtée les traditions de ses fortes études mathématiques, et la netteté, la décision qui caractérisait toute sa personnalité. Il eut pour successeur M. Orts, qui déploya les ressources d'un esprit ferme et subtil, habile à découvrir le point faible d'une doctrine.

Le cours de procédure civile avait été confié, en 1834, à M. de Gamond, conseiller à la cour d'appel, qui mourut peu de mois après; il passa ensuite à un homme d'un rare talent, M. David Picard, qui rendit à l'Université les plus grands services. Doué d'une force de travail et d'une variété d'aptitudes remarquables, M. Picard donnait depuis 1834 le cours de droit civil élémentaire; il fut chargé en 1836 de la préparation des aspirants-notaires, conformément au programme que nous avons analysé précédemment, et bientôt il suppléa et finit même par remplacer complètement M. Coppyn pour la

science du notariat proprement dite. C'était un surcroît de besogne considérable; aussi céda-t-il, à cette époque, son cours de procédure civile à M. Sancke.

Pour le droit civil approfondi, on avait eu recours à un avocat qui, de Metz, était venu s'établir à Bruxelles, M. Oulif; il fut en même temps secrétaire-trésorier de l'Université de 1839 à 1843.

Le droit administratif était enseigné par M. Tielemans, qui était pour notre pays le véritable créateur de cette science, et dont l'œuvre capitale, le Répertoire de droit administratif, justement appréciée de tous les hommes compétents, n'a qu'un seul défaut, ceUii de demeurer inachevée.

M. Defacqz ouvrait, lui aussi, des sillons nouveaux : c'est par son cours de droit coutumier qu'il prépara son livre sur Y Ancien droit Belgique, qui sert encore de base aujourd'hui à tous les travaux sur cette matière.

Tous ces noms d'hommes savants et honorés, qui occupaient de hautes positions dans notre pays, étaient bien faits pour jeter de l'éclat sur la faculté de droit de Bruxelles. Elle eut, de plus, le rare ])onheur de pouvoir s'attacher deux jeunes savants étrangers, qui devaient y prendre le premier rang et contribuer plus que personne à sa renommée scientifique.

MM. Maynz et Arntz appartenaient l'un et l'autre à d'excellentes familles d'Allemagne ; le premier était né à Essen, le second à Clèves. Tous deux, par une destinée presque identique, s'étaient mêlés aux agitations des sociétés d'étudiants qui se dressaient comme des protestations vivantes contre la politique réactionnaire. Obligés de fuir leur pays natal pour échapper à la prison, Maynz et Arntz, chacun de leur côté, avaient gagné la Belgique, et ils s'étaient fait recevoii* docteurs en droit à Liège. C'est là que le Conseil d'aduiinistratiun de rUniversilé sut les découvrir. Maynz, qui s'était présenté une \nvmière fois au concours de droit romain, ainsi que nous l'avons vu, et auquel on avait alors préféré M. Minguet, fut a|)pelé à Bruxelles

QQ l'université de BRUXELLES

lo 12 juin 1838; Arntz fut nommé le 26 juillet de la même année.

Maynz enseigna d'abord les Institutes et Vhistoire du droit romain; Arntz était chargé des Pandectes. En 4848, quand il prit un congé pour assister aux travaux de l'Assemblée de Berlin, ce cours fut également dévolu à Maynz, qui embrassa ainsi l'enseignement tout entier du droit romain.

Maynz était un juriste de premier ordre. Nourri à Fécole de Savigny, il nous initia vraiment à la méthode historique allemande, et quand parut le grand ouvrage sur le Droit romain , auquel il consacra toute son existence, la France l'accueillit avec autant de reconnaissance que la Belgique.

Mais si son livre a des qualités maîtresses par l'érudition, la largeur des vues, la précision, son cours oral lui était supérieur encore : à une matière d'apparence si sèche, il savait communiquer la vie; l'œuvre des juristes romains se révélait aux auditeurs comme un organisme complet, et quoique le professeur eût conservé de son origine étrangère un certain embarras d'élocution, la force de sa logique et la sûreté de son érudition étaient telles, qu'elles lui donnaient de l'éloquence, et qu'une leçon sur la possession ou sur le contrat de louage captivait les esprits comme un beau drame.

Quant à Arntz, il est difficile d'écrire ici son nom sans ressentir une émotion profonde; à l'approche- du cinquantenaire de l'Université, chacun saluait en lui le doyen vénérable et aimé, auquel daiiîi cette solennité était due, au milieu du corps professoral, la première place; mais, à la veille môme de cette fête, il est tombé, lui si robuste, pour ne plus se relever.

Pendant quarante-six ans, il était resté attaché à l'Université, toujours actif, toujours prêt à payer de sa personne, et l'étendue de ses connaissances lui ayant permis de donner successivement presque tous les cours de droit, il personnifiait vraiment la faculté ; il h

dominait tout entière comme le géant de la forêt dont la cime dépasse tous les arbres voisins.

Professeur de Pandectes pendant la période qui nous occupe, il fut obligé, comme son compatriote Ahrens, de quitter momentanément l'Université en 1848 : les électeurs de Glèves s'étaient souvenus de lui et lui avaient confié le mandat de les représenter à l'Assemblée de Berlin. L'échec du mouvement constitutionnel en Prusse le ramena à Bruxelles; il fut chargé, en 1849, du droit naturel et d'une partie du droit civil ; ces deux cours étaient vacants par le départ de M. Namur; il y joignit, en 1851, le droit public, et, en 1856, le droit des gens. Il sut mener de front ces travaux multiples, et dans le droit civil notamment, grâce à la sûreté de ses principes et à la fermeté de son jugement, il fit des leçons admirables de clarté et de science, auxquelles une pointe dliumour ajoutait un vif agrément.

« Pour tous ces cours, dit M. Prins dans l'éloquent discours qu'il a prononcé à la séance de rentrée du 13 octobre 1884, c'était le même procédé : le même effroi du pédantisme desséchant, la même bonhomie, la même préoccupation d'éviter la mélancolie et l'ennui. Il cherchait à soutenir l'attention par des anecdotes, des boutades, des exemples piquants, et il arrivait à son but. Il rendait renseignement le plus abstrait vivant et animé ; il donnait de l'attrait même à la matière aride du droit civil, et il y a quelques années à peine, dans toute la verdeur de sa forte vieillesse, il parvenait encore à professer devant les mêmes -étudiants pendant trois heures consécutives, sans fatigue ni pour eux, ni pour lui. »

Dans la faculté des sciences, les mathématiques, pendant la période de 1834 à 1849, furent enseignées par MM. Ch. De Brouckere, Vcrhulst, Meyer, Kindt, Berghems, Van Ginderachter ;

L'astronomie, par M^I. Kindt, Verhulst, de Yillers, Berghems;

h^ physique, par MM. Nollet et Guillery;

La chimie, par MM. Guillery et Koenc;

68 l'université de bulxelles

La botanique, par MM. Kickx et George;

hd. zoologie ei Vanatomie comparée, par M. Meisser ;

La minéralogie et h géologie, y^slv MM. Parigot, George, Sébastien Denis et de Villers.

Tous ces hommes étaient à la hauteur de leur mission ; quelquesuns laissèrent de durables souvenirs. M. Verhulst était un mathématicien de premier ordre et un habile professeur. M. Guillery, causeur charmant, plein d'esprit et d'humour, instruisait en amusant. M. Nollet est connu du monde savant comme l'inventeur du premier générateur d'électricité qui ait pu entrer dans l'usage industriel et qui, perfectionné par un autre Belge, Van Malderen, est encore employé aujourd'hui pour l'éclairage de plusieurs phares. M. Meyer était un homme universel, à la fois mathématicien, poète, peintre et versé dans la connaissance des langues mortes et vivantes. « Ses cours d'analyse transcendante, dit son biographe, M. Bède, étaient admirables de tous points;... sa parole était simple et précise, élégante sans affectation; ses calculs, rapides, siàrs, ordonnés avec une rare précision ; son exposition, d'une lucidité telle, que ceux qui suivaient ses cours déclaraient n'avoir jamais rencontré de difficultés sérieuses dans les questions les plus ardues de la théorie des nombres ou du calcul des probabilités. »

L'Université est heureuse de compter encore parmi ses professeurs honoraires un membre actif de cette période, le savant M. Van Ginderachter, qui enseigna avec succès la haute algèbre, la géométrie analytique, le calcul différentiel et intégral, la statique élémentaire, Vanalyse et la mécanique céleste à l'Université, en même temps qu'il donnait les cours supérieurs de mathématiques à l'Athénée.

Il nous reste à parler de la faculté de médecine. A l'origine de l'Université, nous l'avons vu, elle n'était que la continuation de l'École de médecine, dont elle avait adopté le personnel entier : MM. Uytterhoeven père. Van Cutsem, professeurs honoraires, MM. Laisné, Seutin, Guiette, Graux, Van Esschen, Vanden

Corput, professeurs; MM. Langlet, Tallois, Van Mons, VanHuevel, agrégés; M. Tliibou, prosecteur.

On y avait adjoint M. Pasquier pour une partie de la pharmacie.

Quelques-uns de ces professeurs moururent dans les premières années : MM. Guiette, Tallois, Van Mons, Vanden Corput. M. Van Esschen accepta une chaire à l'Université de Louvain, exemple unique dans nos annales.

De nouveaux venus cependant reprenaient la tâche de leurs prédécesseurs : c'étaient MM. Morel, Lebeau, Jacmart, Simonart, André Uytterhoeven.

Néanmoins, les débuts de la Faculté de médecine furent difficiles ; les salles dont elle pouvait disposer dans le nouveau local de la rue des Sols étaient défectueuses ; l'auditoire était humide, malsain, mal éclairé et mal aéré ; les étudiants n'y pouvaient suivre avec fruit aucune démonstration. Aussi leur nombre était-il fort restreint; certaines leçons ne comptaient que trois ou quatre élèves ; on signale un cours qui n'en avait qnmi seul.

D'autre part, les collections étaient incomplètes ou même absentes. Or, chacun sait que la médecine ne peut s'enseigner comme une science abstraite; elle exige de nombreux éléments d'observation. Comment faire de l'anatomie sans pièces anatomiques ?

On conçoit que la situation critique que traversèrent les finances de rUniversité commandait une stricte économie, et que l'achat des objets les plus indispensables était parfois impossible. Aussi un membre du corps professoral a-t-il pu dire avec raison, à cette époque, que l'existence de l'Université était un miracle permanent.

On avait arrêté en 1839 un règlement d'après lequel trois professeurs étaient chargés du cours de clinique et devaient s'éclairer mutuellement sur les particularités observées chez les malades en traitement. L'article 5 portait : « Lorsqu'il y aura dissidence d'opinions entre les trois professeurs, la faculté de médecine sera convoquée et appelée à émettre son avis. »

Or, la plus parfaite harmonie ne régnait pas toujours entre les membres de la faculté de médecine. L'hôpital Saint-Pierre et l'hôpital Saint-Jean étaient en face l'un de l'autre comme deux camps ennemis qui, dans plus d'une circonstance, se lançaient des traits enflammés. On hésite d'autant moins aujourd'hui à rappeler cet antagonisme regrettable qu'il a disparu sans laisser la moindre trace. Mais vers 1840, la situation était fort tendue, et en dehors même des médecins chargés des cliniques, leurs collègues de la Faculté se rangeaient presque tous sous l'un ou sous l'autre drapeau.

Le Conseil d'administration se trouvait ainsi dans un grand embarras : satisfaire les uns, c'était déplaire aux autres. Déjà en 1837 un conflit avait éclaté. La mort de M. Guiette avait paru nécessiter certains remaniements de cours ; la faculté de médecine fit entendre de vives réclamations, que le conseil se refusa à enregistrer. Il décida à l'unanimité des membres présents (11 novembre 1837) qu'il ne reconnaissait nullement aux professeurs le droit de protester contre ses résolutions.

Sept ans plus tard, en 1844, la situation semblait avoir pris encore plus de gravité. Le 12 octobre, l'administrateur-inspecteur fit un rapport au Conseil ; il rappela l'état florissant de l'ancienne école de médecine, sa décadence incessante depuis quelques années, enfin, la position où elle se trouvait par suite du petit nombre d'élèves. Il signala ensuite les causes de la désertion complète qui la menaçait; mais sur ces causes, le procès -verbal de la séance est absolument muet. Comme conclusion, l'administrateur faisait diverses propositions, dont quelques-unes paraissent assez singulières. Il demandait, en effet, « que toutes les cliniques fussent données avec conscience, régularité et d'une manière convenable » et le procès-verbal ajoute que cette proposition fut adoptée à l'unanimité; en outre, « que tout professeur manquant à sa leçon ou arrivant une demi-heure après le temps fixé, payât 5 francs d'amende, sauf le cas de motifs plausibles », et « que toutes les leçons, sauf celles de clinique, fussent

L UNIYEHSITb': DE IJUUXELLES 71

faites à l'Université )>. Venaient ensuite une série de remaniements dans la distribution des cours ; nous y remarquons la nomination de M. de Roubaix comme professeur ordinaire, chargé de l'anatomie descriptive, celles de M. Simonart comme suppléant de Seutin pour l'anatomie des régions, de MM. Van Huevel, A. Uytterlioeven et Pasquier pour la médecine légale. Cette dernière mesure n'était pas heureuse : elle scindait un cours unique entre trois professeurs.

Ces propositions, sauf le détail relatif à la demi-heure de retard, furent adoptées par le Conseil; ont-elles contribué à relever la faculté? On n'oserait le dire. Ce qui est certain, c'est que le déclin s'arrêta : le chiffre des étudiants, qui était tombé à 34 en 1844-45, grossit insensiblement; il passa à 39, 47, 49, et la progression fut dès lors ininterrompue.

La faculté de médecine, malgré cette crise intérieure, d'ailleurs toute passagère, s'assura dans le pays comme à l'étranger un juste renom. Elle le dut aux circonstances favorables dans lesquelles elle se trouvait placée, au milieu d'une population nombreuse qui lui fournissait en abondance des sujets de dissection. Elle le dut aussi aux hommes distingués qui lui prêtèrent leur appui.

La génération médicale actuelle se souvient encore des brillantes cliniques de Graux, qui a puissamment concouru à propager la méthode expérimentale. Elle a vu les opérations de Seutin et a reçu de lui une impulsion dont notre école actuelle de chirurgie se ressentira longtemps encore. On sait qu'au nom de Seutin se rattache l'emploi du bandage amidonnéy qui a obtenu tant de triomphes. A côté d'eux se placent Van Mons, qui avait étudié à Paris la première épidémie cholérique. Van Iluevel, inventeur de divers instruments qui rendent encore de grands services dans les parturitions diiïieiles, Lcbeau, Lequime, André Uytterlioeven, Lauglet, etc.

Pour l'enseignement théorique, la physiologie trouva dans M. Gluge un interprète de la plus haute valeur. Avant son arriv{V à Bruxi^lles, cette sci(^nce était (Miseimiée à la manièn^ d(* lliclK^'and cl d'Adelon;

c'était une sorte de roman, dans lequel l'expérimentation ne jouait aucun rôle. M. Gluge nous apporta la physiologie véritable, c'est-àdire celle dont les données reposent sur l'expérience. Il introduisit l'application du microscope non seulement dans cette science, mais aussi en anatomie générale et en anatomie pathologique. L'anatomie pathologique ne figurait encore sur le programme d'aucune université belge; pour l'anatomie générale, on suivait Bicliat, devenu suranné. M. Gluge étendait ainsi son cours au delà des limites strictes qui lui étaient assignées, et faisait bénéficier ses élèves de ses vastes connaissances en histologie.

A son nom se rattache l'histoire des premiers débuts de la théorie cellulaire et de son application à l'interprétation des phénomènes morbides. Magendie, dans son cours sur les phénomènes physiques de la vie, cite Gluge avec orgueil et signale son habileté à se servir du microscope pour reconnaître les éléments du pus.

En même temps que l'Université s'assurait le concours de ce savant éminent, elle appelait à elle un jeune docteur qui, des fonctions de prosecteur, s'éleva rapidement au rang de professeur extraordinaire et de professeur ordinaire, nous avons nommé M. de Roubaix, qui est aujourd'hui le doyen respecté des professeurs en exercice.

Le premier service que M. de Roubaix rendit à l'Université, ce fut de lui créer les collections qui lui manquaient. A cette tâche laborieuse il ne ménagea ni ses efforts, ni même ses ressources personnelles. Nous avons déjà dit que l'Université était besogneuse ; parfois elle poussait même l'économie trop loin et elle hésitait à permettre l'achat des ustensiles les plus indispensables.

Dans son zèle ardent pour la science et pour l'école qu'il allait contribuer à rendre grande et prospère, M. de Roubaix se donna pour mission de fournir au cours d'anatomie descriptive les préparations, sans lesquelles cet enseignement n'a point de valeur. De pareilles préparations sont longues et délicates; quelques-unes exigent des jours, des mois, même des années pour être convenablement achevées.

Quand il fut devenu professeur lui-même, il continua avec ténacité ce travail de prosecteur ; tout le temps dont il pouvait disposer y était consacré. Aujourd'hui, les parties les plus ténues du système nerveux, les ramifications les plus difficiles à atteindre par la dissection peuvent être mises sous les yeux des élèves ; la démonstration peut donc se faire sans le secours des planches, des schémas ou des artifices auxquels doivent recourir parfois les professeurs dans d'autres écoles : quelques-unes de ces pièces n'existent que chez nous ; on les chercherait en vain, même dans les pays étrangers. Celles qui ont figuré à l'Exposition de 1880 ont été fort admirées, particulièrement les préparations du sympathique et des nerfs crâniens.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que dans son enseignement même et dans la pratique de l'art chirurgical, M. de Roubaix conquit bientôt une réputation incontestée.

Nous ne reviendrons pas ici sur l'École de pharmacie, dont nous avons rapporté la fondation et qui, jusqu'à la mort de M. de Ilemptinne, en 1854, ne cessa de prospérer.

Le 12 juillet 1845, le Conseil d'administration, d'accord avec le Conseil général des Hospices, arrêta les termes du règlement concernant les concours pour l'externat et l'internat. Les places d'élèves internes et externes dans les hôpitaux de Bruxelles ne pouvaient être conférées qu'à des étudiants de l'Université; ils n'y étaient admis qu'après diverses épreuves. Cette organisation était à la fois uni^ garantie pour le service des hôpitaux, un stimulant pour les élèves et une recommandation précieuse pour fUniversité elle-même.

En résumé, pendant les quinze premières années de son existence, de 1834 à 1849, l'Université avait traversé la période critique de l'enfance; elle ne fut épargnée par aucune dts maladies de cet àg(\ mais sa constitution robuste s'affermissait chaque jour. D(»puis 1817, elle avait pu se- passer du secours des souscriptions; elle marchait seule désormais ; elle pouvait envisagin* favenir sans crainte.

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