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L'Université de Montpellier

Montpellier centre intellectuel dès le x1e siècle. — Évêques et conciles, papes et savants à Montpellier. — Génie pittoresque du Moyen âge. — Le désordre dans les campagnes en inspire la terreur, — La vie religieuse rend à l'homme le goût de la nature. — L'mvasion anéantit les nationalités; les légendes et les traditions reconstituent les peuples. — Cantilènes. — Chansons de geste, — La croisade en Espagne en fait le fond; le Midi en est le théâtre et en fournit les héros. — Fondations carolingiennes: Lagrasse, Conques, Joncels, Villemagne, Saint-Chinian, Saint-Thibérv, Psalmodi, Saint-Gilles, Aniane, Saint-Guillem, Celleneuve, Hôpital de Roncevaux à Montpellier. — Geste de saint Guillem. — La chevalerie. — Cours seigneuriales, milieux littéraires. — Les Guillems de Montpellier. — Pierre de Provence et la belle Maguelone. — Bernard de Treviez. — Deudes de Prades. — Folquet de Lunel, — Rambaud d'Orange. — Dame Germonde. — Maison d'Anduze. — Guillem VII de Poitiers et le roman de Joufroi. — Pierre d'Auvergne. — Arnaud de Mareuil, — Guillaume de Balaun. — Pons de Montlaur. — Pierre de Bergerac. — Ugo de Saint-Circ. — Poètes juifs. — Le Vilain Anier.: — Guiraut Riquier. — Apologues. — Bataille des vins. — Vins du Midi. — Brunetto Latini et Pétrarque à Montpellier. — Grammairien Yon. — La langue provençale. — Accompagnement instrumental, — La chevalerie dégénère en galanterie, — Prédominance de la langue d’Oïl sur la langue d’Oc.

Quand Dex eslut nonnante et dix roiaumes Tot lo meillor torna en doce France, {(Coronement Loeys, V, 12).

Ki me peust dire ne sace recunter Terre qui la vaille de ci qu’à Montpellier.

(Jordan Fantosme, Poème, t. I, 74).

«Œn romans la parlence est plus delitable et plus commune à toutes gens», (Brunetto Latini, Li livres dou Trésor, liv. I, ch. 8).

Montpellier devait à la Papauté son indépendance et sa gloire. La liberté romaine l'avait préservée du servage; la fidélité au Saint-Siège affranchie de la superstition du droit divin des rois, imaginée par les légistes pour consacrer le pouvoir absolu du prince et substituer à la tutelle paternelle, qui avait fait la gloire de la monarchie chrétienne,

1 En transmettant à Saint-Pierre leurs fiefs ou alleux, les églises, les villes et les seigneurs se recommandaient à sa protection, sub jure Sancti Petri. (Jaffé, Regesta, n° 3885). — Le mot libertas est plus fréquemment employé à partir d'Urbain II. On ne fait plus de distinction entre les sens à donner aux deux mots libertas et protectio. — Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. I, ch. v, p. 183; et t. IT, ch, 1x, p. 492,

la cité des Guillems qui, en nous se du studium Sr | au rang des premières villes du monde et lui vaudra d' être, da des Re LA troisième Duo d’ RuTPpEs | LAS

libéral. En on féodalité, elle s’érige en commune; De l héros

albigeoise, elle devient le foyer de l’orthodoxie et de la tolérance: de. tout temps, elle cultive les lettres et les sciences. Siège de plusieurs | | ; conciles, terre promise des troubadours, elle offre asile et protection aux 2 Juifs chassés d'Espagne, aux Guelfes exilés d'Italie, aux hommes de Fi science et de travail de toute religion et de tout pays.

Le clergé surtout donne l'exemple de la haute culture intel Autour des cathédrales et des abbayes, auprès des presbytères et des 1 prieurés, partout où se rencontrent des prêtres ou des religieux, il a. un maître qui, par vocation ou charité, fait œuvre d'instruction.

Fait remarquable, tous les évêques de Maguelone sont des pu : de valeur. Arnaud est un polyglotte, parlant même l'arabe #; Godefrid un docteur éminent, doctorum ornatus 5; Galtier publie les Fleurs des % psaumes, flores psalmorum, de son ami et compatriote lillois, Letberti, abbé de Saint-Ruff; Raymond de Lunel, Jean de Montlaur, auteur de + Fo

! Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. I, ch. XVII, XVI, XIX. -2 Voir ci-dessus, ibid., t. I, ch. vrir, pp. 293-304; et ci-après, t. HE, ch. xxv, zx XXVIL. 3 Voir ci-après, ibid. Fe :

4 Voir ci-dessus, ébid., t. 1, ch. 1v, p. 116. — «On cite des prélats qui, comme Arnaud, Éreaus de Maguelone, furent célèbres par la variété de leurs connaissances et particulièrement par ee celle de la langue arabe». (Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. HI, Lxi° leçon, p. 116). Vs 5 Voir ci-dessus, #bid., t. I, ch. vi, p. 194. 5 Voir ci-dessus, 2bid.,t.[, ch. vi, p. 215. — Dom Martène (Second voyage littéraire, te 1, p. 27) dit avoir vu, parmi les manuscrits de la cathédrale de Bourges, les commentaires de Gautier, évêque de Maguelone, sur les Psaumes; et, parmi ceux de l'abbaye de Barzelle, au même diocèse, les sentences de Gautier sur l’Apocalypse». (Hist. littéraire, t. XI, p. 85). — Nous avons à la Faculté de médecine de Montpellier, les Flores psalmorum, in-f° sur me sh

TROUVÈRES ET TROUBADOURS à

notre première chronique, sont des administrateurs et des diplomates, en rapport avec les papes et les rois. Leurs simples statuts méritent même d’être signalés comme des œuvres littéraires!. Guillaume de Raymond laissa des homélies et des poésies ?.

Les conciles tenus dans la cité, la présence des papes Urbain II, Gélase IT, Calixte IT, Innocent II, Alexandre III attirent dans nos murs les personnages les plus considérables, comme Guillaume de Champagne, cardinal-évêque de Chartres, puis archevêque de Reims, qui vient solliciter de ce dernier pontife un délai pour sa consécration épiscopale ?; comme l'abbé d’Evesham et les envoyés de saint Thomas de Cantorbéry qui accourent également auprès du fondateur de la ligue lombarde, suivant la légende rimée de Garnier de Saint-Maxence, trop conforme à l’histoire pour n'en avoir pas la vraisemblance t; comme

Gui Fulcois, dont nous avons parlé, qui, avant d’être pape sous le

Epistolæ Galterii Magalonensis episcopi in librum de floribus psalmorum a Lamberto S. Rufi abbate editum et in unum collectum. xni° siècle. Il provient de l’abbaye de Pontigny. À la fin du volume: Explicit pars prior, 350 sur 250 millim,, 49 feuillets, (Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements, publié sous les ‘auspices du Ministre de l'Instruction publique; t. I. Paris. Imprimerie nationale, mpcccxLix, n° 50), — «Les Fleurs des Psaumes sont les extraits des plus beaux et des plus poétiques passages des Psaumes. Ce recueil est probablement celui que composa saint Prudence, évêque de Troyes, écrivain latin du 1x° siècle, connu sous le nom de Galindor. (Cf, Ceiïllier, Auteurs sacrés, t, XII, p.500»,— Catalogue et description des manuscrits de Montpellier provenant du département de l'Yonne, étude bibliographique, historique, liturgique et musicale, par M, l'abbé H, Villetard, curé de Servigny, ap. Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles de l'Yonne, 2e semestre 1900). — Cette attribution hypothétique est contredite par les auteurs locaux que - n'a pas connus l'auteur,

1 Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. I, ch. 1v et vin, pp. 102, 360. — De Pastoret, Raymond, évêque de Maguelone, Hist. de Maguelone; Hist. littéraire commencée par les. Bénédictins, continuée par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XIII, pp. 297-300. — Daunou, Auteurs de Lettres, ibid., t. XIV, p. 625.

2 Gariel, Series Præsul. Magal., I, pp. 249, 251; Gallia christiana, t, VI, pp. 156, 157, — Daunou, Anonymes, Hist. littéraire, t. XV, p. 612.

3 Duchesne, Rer, franc., t. IV, p. 622. — Dom Bouquet, Historiens de France, t. XV, p. 842. — Labbe, Concil., t. X, col. 1347; Gallia christ., t, VII, Preuves, col. 339.— Brial, Guillaume de Champagne, Hist. littéraire, t. XV, p. 507.

3 Fauriel, Guillaume auteur du Gesta, Hist. littéraire, t, XXI, p. 375.

5 Voir ci-dessus, ébid., t. I, ch, xv, pp. 113-170.

tradition des merveilles de Dieu» ?.

nom de Clement FA faisait des vers sur le a faussement attribuées à Folquet de Toulouse !. 1e

À l'aube de toutes les civilisations, la poésie jallitsp ei même :du pop MT d’ Fe

consacré la poésie à son usage, dès os du genre nue LU 1e ï

que les hommes eussent un texte, l'Écriture divine, les sacrés os qu'ils savaient par cœur, conservaient la mémoire de l'origine « et la

Le Moyen âge à prouvé par le choix des sites, par ses monuments comme par l'originalité de ses édifices, châteaux forts et monastères, qu'il avait le génie du pittoresque; par ses chefs-d'œuvre du style roman ou ogival, qu'il possédait plus qu'aucune autre époque le sentiment du sublime. LT MNT EEE + fs)

A la vérité, chroniqueurs et troubadours n'ont pas pas plus écrit leurs impressions sur la nature que les maîtres ès œuvres les lois: | parfaites de l'architecture dont ils appliquaient les règles. Majesté des PAS montagnes, infini de la terre, de l'océan et du ciel, brumes de l'aurore enveloppant la création d'une gaze limpide, transparence des flots et ra ; delair. donjons juchés comme des nids d’aigles sur la crête des rochers, | pignons saillant sur les sombres manoirs, tours, beffrois, He

dont la seule silhouetie transporte l'imagination au-dessus des réalités

* À AE x, { Daunou, Clément IV. — Paul Meyer, Hist. littéraire, t. XIX, Additions et Gorrectipnsss. “ pp. 92,574; &. XXXII, p. 608. — Bartsch (Karl), Grundiss zur geschichte, p. 23. — Suchier Deukmaeler, Provenzalischen Literatur und sprache zum ersten male Re RAIERS Hall, 1883, in-8°, pp. 272, 542. TN 2 Fénelon, Lettre à l'Académie française -sur l’éloquence, la poésie et l'histoire. «Rien, ajoute-t-il, n'égale la magnificence et le transport des cantiques de Moïse; le livre de Job est . % un poème plein de figures les plus hardies et les plus majestueuses;le cantique des cantiques x exprime avec grâce et tendresse l'union mystérieuse de Dieu époux avec l'âme de l'homme qui devient son épouse; les Psaumes feront l'admiration:et la consolation de tous les siècles et rt 5 de tous les peuples où le vrai Dieu sera connu et senti. Toute l'Écriture est pleine de poésie "AD + dans les endroits même où l'on ne trouve aucune trace de versification. (bid.).

DE re

de la terre et du temps, merveilles de granit revêtues par la poussière immortelle des siècles d'une patine d’or, toutes ces magnificences de la création, toutes ces éclosions du cycle épique qui ravissent le regard et remuent si profondément l’âme de tout penseur, nous n'en trouvons guère le sentiment chez aucun de leurs écrivains. [ls n’ont signalé que le lever du soleil ou les saisons, parce que le matin et le printemps étaient, pour les chevaliers errants de la poésie, après la

-monotonie des nuits et de l'hiver, la vie enivrante, la pleine vie, la

vraie vie avec la verdure, les fleurs et le chant des oiseaux !.

Cette insensibilité apparente ne tenait-elle pas à la tristesse et à l’effroi qu'inspiraient les déserts arides, hantés par les animaux sauvages, les forêts impénétrables, repaires des malfaiteurs, les terres incultes, mal cultivées ou sans débouchés pour les récoltes, les routes impraticables, envahies par des bandes armées, de vagabonds affamés, en guenilles, endurcis aux intempéries, coureurs d'aventures, braconniers, contrebandiers sans feu ni lieu, faits aux coups de main, qui, comme autant de meutes de chiens carnassiers sur la piste de leur proie, arrêtaient et rançonnaient les passants. Les relations entre localités étaient rares, tous les accès obstrués par des péages: les villes fermées la nuit, quelquefois le jour, 1l n’y avait de sécurité que derrière les hautes murailles, sous la protection des mâchicoulis, des herses et des créneaux. Ne pourrait-on pas appliquer au temps des invasions et de l'anarchie féodale les mêmes impressions que Taine prêtait, au xvi11 siècle, à la vue des campagnes désertées par les propriétaires, envuhies par les brigands, exploitées par des tenanciers dénués de ressources, épuisés par les tailles et les collectes, guettés par les procureurs, traqués par les receveurs du fisc et par les janissures ??

1 Jeanroy, Poésies de Guillaume IX (d'Aquitaine), Guillaume VII comte de Poiliers, ap. Annales du Midi, 17° année, p. 1176, note. — «C'est ainsi que, sur quatre chansons d'amour de Guillaume IX, deux commencent par une description du printemps (VIF, x), une par une allusion à l'automne. (Jbid.). — «ll n'y a, pour ces Théocrites de château, ni laboureurs, ni pâtres, ni troupeaux, ni champs, ni moissons, ni vendanges. Ils ne parlent jamais de campagne ni de nature champêtre; ils ont l'air de n'avoir jamais vu ni moisson, ni rivière, ni forêt, m

montagne». (Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. I, ch. xve, p. 72. Cf. ch. xvr, pp. 17-20). 2 Taine, L'Ancien régime, Liv. V.

à Rome et à

chevalier,

ses Re à la diréreute ie paysages ‘qu l voyait pour Fe je première fois, et de ceux auxquels ses yeux étaient accoulumés. Cette mer d'azur aux golfes enchantés, ce ciel éclatant, cette lumière i inconnue.

à nos climats, cette nature orientale qui jette le voyageur de nos jours “ l

dans la surprise et l'émerveillement ne semblent avoir fait sur Jui aucune impression particulière» !. Quand il perd la terre de vue et ne voit plus «que ciel et y aue», il n’exprime qu'un sentiment, «que cil est bien fol. hardis qui se ose mettre en tel peril, atout autrui chatel ou en péchié mortel; car l’on se dort le soir la où on ne sait se l’on se trouvera au font de la mer au matin» ?. ;

C'est la vie religieuse qui réconcilie r homme avec la te Loin de redouter le désert, le moine n’aspire qu’à y jouir de la solitude. O beata solitudo, sola. beatitudo *! Ce qui faisait fuir les autres est ce qui l’attire, comme dit saint Ardon en parlant de saint Benoît à propos de Gellone, un désert entouré de montagnes chargées de nuages où l’on ne peut songer à vivre qu'en priant, mais on ne peut plus convenable pour ceux qui recherchent la vie contemplative, qui locus îta secretus est, ut solitudinem non desideret habitator *.

La tradition des lettres perdue dans le naufrage de la civilisation. one, les esprits desséchés et les cœurs flétris par le souffle impur de la décadence romaine, toutes les sources d'inspiration se trouvaient

corrompues ou taries. Avec les invasions, l’idée de nationalité avait

disparu; tout senliment patriotique s'était éteint. La poésie manquait dans le vieux monde d’aliment et d'objectif. Mais voilà qu’au fond des

1 Gaston Paris, Jean, sire de Joinville; Hist, littéraire, t. XXXII, p. 434. .? Sire de Joinville, Hist. de saint Louis, ch. xxvr.

3 Saint Bernard.

+ Ardon, Vita S. Benedicti, ©. 42, — Act. sanct. Bolland., 12 février.

campagnes dépeuplées par le fisc impérial et les hordes barbares, le moine bénédictin établit sa cabane de branchages au milieu des ronces et des épnes; et, aussitôt, le désert se peuple d'intellectuels et de saints hommes, en quête d’un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix, locus refrigeri, lucis et pacis.

Ainsi, en même temps que la science, la poésie se réfugie dans le cloître, où «le bonheur, ce don si rare et si désiré ici-bas, régnait sans partage !. Il se peignait jusque dans ces noms charmants que les moines donnaient aux lieux de leur retraite et de leur pénitence?. Ils aimaient tant leurs chères solitudes, retentissantes du laus perennis, qu'ils se le reprochaient, comme on doit se reprocher de trop airner le monde et ses attraits, et, quand il leur fallait les quitter, ils avaient besoin de se rappeler les lois inviolables du détachement chrétien. «O ma cellule», disait Alcun*, au moment de quitter le cloître pour la cour de Charlemagne, «douce et bien-aimée demeure, adieu pour toujours ! Je ne verrai plus les bois qui t'entouraient de leurs rameaux entrechoqués et de leur verdure fleurie, ni les prés remplis d'herbes aromatiques et salutaires, ni tes eaux poissonneuses, ni tes vergers, n1 tes jardins, où les lis se mêlent à la rose. Je n’entendrai plus ces oiseaux qui chantaient matines, comme nous, et célébraient à leur guise le créateur» #.

4 «Les moines avaient un sentiment profond de la beauté du monde extérieur et de la nature; ils l'admiraient comme le temple de la bonté, de la lumière de Dieu, et comme un reflet de sa beauté. Ils en ont laissé la preuve, d’abord dans le choix de la plupart des emplacements de lenrs monastères... Qu'on lise les tableaux tracés par saint Bruno en parlant de sa chartreuse de Calabre, ou par le moine anonyme qui a décrit Clairvaux, et l’on se sentira pénetré par cette intelligence délicate et profonde de la nature rurale qui a inspiré à Virgile et à Dante tant de vers immortels. De même les seigneurs féodaux, et avant eux, les moines, eurent ce goût du pittoresque, de la nature abrupte, sauvage et variée, qui domine tout le moyen âge et que l'on retrouve comme une apparition de l'idéal désiré dans les paysages de Hemling et de van Eyck». (Montalembert, Les Moines d'Occident, Introd.,t. 1, ch, v, p. LxxxIv),

2? Bonlieu, Beaulieu, Clair-Lieu, Joyeux-Lieu, Cher-Lieu, Chère-Ile, Vaulx-la-Douce, les Délices, Bon-Port, Bon-Repos, Bonne-Mont, Val-Sainte, Val-Benoît, Val-de-Paix, Val-d'Espérance, Val-de-Grâce, Val-Bonne, Val-Sauve, Nid-d'Oiseau, Font-Douce, la Voie-du-Ciel, la Porte-du-Ciel, la Couronne-du-Ciel, le Joug-Dieu, la Part-Dieu, la Paix-Dieu, la Clarté-Dieu, la Science-de-Dieu, le Champ-de-Dieu, le Lieu-de-Dieu, le Port-Suave, le Pré-Heureux, le Pré-Bénit, la Sylve-Bénite, là Règle, le Reposoir, le Réconfort, l'Abondance, la Joie». (Montalembert, #bid., p. Lxxvn).

3 Alcuini oper., ed. Froben. Ratisbonne, 1111; t. Il, p. 456.

4 Montalembert, ibid., pp. LXXVIT, LXXXHI,

Turpin leur crie d’une voix tonitruante qu'ils se reposeront après, au

milieu des fleurs du jardin. Un jardin plein de fleurs, telle est l’idée que Roland et ses preux se font du ciel?.

Saint Odon, vrai fondateur de Cluny, dit, à dons de Mint Grégoire

le Grand: que ses nombreux livres réjouissaient la vue comme des prés à la verdure diaprée de mille fleurs. Ici les violettes se cachent; là les lis étincellent; plus loin la rose s'épanouit, et, de toutes parts, les narcisses et les anémones répandent les suavités de leurs parfums *. Le fondateur

de Cluny s’extasie devant la floraison du printemps: «La tiède rosée fait

bourgeonner les vignes, hier encore sans vie; les feuillages recouvrent les branches de la forêt de leurs perles; les oiseaux modulent leurs concerts. La terre est pleine de fécondité, la mer de calme, lair de sérénité». Pour caractériser Cluny, l’austère Pierre Damien ne trouvera qu'une métaphore et l’appellera un Rs des délices, Hortus deliciarum *.

1 Invalidis vero multigenis ex floribus nectare assumpto lucidum depinæimus favum. (S. Bened. Anian.; Concord. Regular., Præfat. Paris. 1638, in-40). — Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. I, ch. v, p. 141.

2 Dom Du Bourg, Saint Odon (819-942), ch. xv, p. 154.

3 Amœna nemora Paradüisi; Bibl. nat., nouv. acquis., 1177, f° 55 v°. Patria florigera, 9449, fe 18 re, Cf. Florigera sede, 10508, f° 39 ve. — Léon Gautier, La Poésie religieuse dans les cloitres des 1x°-x1° siècles. Paris, Picard, 1882, 47 pages.

4 L'aube creve: Li aube e li jors esclarcit. (Garins de Loherains, I, p. 219). Li solaus se leva, que Dex fist caut raier (v. 4115), et Renans de Montauban: Li solaus fu moult chaus, Dex le fist elaroier (p. 54, v. 8). Quand voi la glaie meure — Et le rosier espanir — Et seur la bele verdure — La rousée resplendir — Lors souspir. (Méon, II, p. 45). — Léon Gautier, La Chevalerie, p4452.

.ÿ Montalembert, Les Moines d'Occident, Introd., Ch. v, p. LXXx.— «ll fallait A Te la volonté de vivre, ou tout au moins la résignation qui fait tolérer la vie et le rêve touchant ou poétique qui tient lieu du bonheur absent. Jusqu'au milieu du xure siècle, le clergé s'est

trouvé presque seul à le fournir. Par ses innombrables légendes des saints, par ses cathédrales

et leur structure, par ses statues et leur expression, par ses offices et leur sens encore

transparent, il a rendu sensible «le royaume de Dieu» et dressé le monde idéal au bout du

monde réel, comme un magnifique pavillon d’or au bout d'un enclos fangeux, et, du vi* au x° siècle, il y a vingt-cinq mille vies des saints rassemblées par les Bollandistes». (Taine, L'Ancien régime, pp. 5 et 6). À

des règles «eomme on extrait le miel doré du suc des fleurs variées

et même passées» !. Pour enflammer l’âme des Francs, l'archevêque

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de na ne, sous une atteinte invisible; les bêtes sauvages deviennent dociles: les cerfs de la forêt viennent, chaque matin, s’atteler d'eux-mêmes à la charrue des saints; la campagne fleurit pour eux comme un nouveau paradis... Légende divine, d’un prix inestimable, | Ci sous le règne universel de la force brutale, quand, pour supporter la 0 vie, il fallait en imaginer une autre et rendre la seconde aussi visible aux yeux de l’âme que la première l'était aux yeux du corps» !. Le barbare conservait «après la chasse et l'ivresse, la divination vague d’un au-delà mystérieux et grandiose, le sentiment obscur d’une justice inconnue, le rudiment de conscience qu'il avait dans ses forêts d’Outre-Rhin»?. Le sang jeune et ardent qui bouillonnait dans ses veines, le faisait tressaillir de généreux élans. Traditions d'indépendance et de | vaillance qui perpétuaient le souvenir et le culte des ancêtres, contes antiques et hymnes pieux, chants d'amour et chants guerriers, refrains

: a: joyeux et récits de fortunes ou de revers, d'incidents et d'aventures #, ca 1% A sue r. g RS confondus dans un même esprit et un égal entrain, toutes les En

manifestations de la vie, tous les sentiments de l'âme, se transmettant de génération en génération comme l'expression de l'âme populaire, présentaientuneoriginalité,unesaveur,uneunitéincomparables. Répétés par les femmes, les guerriers et même les enfants, ils constituaient, à

défaut de la patrie, inconsciente d'elle-même, le patrimoine épique de | ‘k 4)

DD la races. ; D

1 Taïne, L’Ancien régime, p. 8.

, + ? Id. ibid., p. 5.

4” 5e de 3 Celebrant carminibus antiquis nor unum apud illos memoriæ el annalium genus SR | est, originem gentis conditoresque… Sunt illis hæc quoque carmina, quorum relatu, quem LE barditum vocant, accendunt animos, futuræque pugnæ fortunam ipso cantu augurantur, : terrent enim, trepidant ve prout sonuit acies. Nec tam voces illæ quam virtutis concentus 5 fe videntur. (Tacite, Germ., c, n1, in). — Canitur adhuc barbaras apud gentes. (Annal., IL, 88). — Quemadmodum, dit en parlant des Goths Jornandés, quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in commune recolitur. (De Gothis, c. iv), — Barbara et LR antiquissima carmina.…. scripsit memoriæque mandavit. (Egihnard, Vita Caroli Magni, c.xxIx).

Fière et martiale, lyrique comme l'imagination de la jeunesse, : solennelle dans les assemblées du peuple, frémissante lorsqu'elle faisait écho dans la bataille au cliquetis des armes et au choc des boucliers, la poésie nouvelle devait présenter l'intérêt du drame et l'enthousiasme de l'épopée. Indécise et candide, simple et naturelle, gracieuse et gaie, expansive comme un premier amour, elle débordaitde vie. Idéale dans son objet, sans fausse sensibilité, elle était moins une inspiration personnelle que la germination d'une race et d'une époque. On ne connaît pas plus. les auteurs de chansons de geste que les maîtres ès œuvres des cathédrales. Le propre des grandes compositions est d'être à tous et le fruit de tous. C'était à la fois le chant, la légende, l’histoire de la religion et du peuple. Les Germains fixés au sol, elle se dépouille de la rudesse primitive pour s’imprégner de l’esprit national et chrétien, pour retentir dans la langue vulgaire et tudesque, pleine de sève virginale et féconde, comme le cantique de la piété et le refrain de la bataille. |

Le peuple se nourrissait d’ailleurs des légendes, des traditions, des symboles qui peuplaient de mythes de rêve montagnes, sources et forêts; agglomérés dans le creuset des siècles, répétés de berceau en berceau, sur des cadences familières aux générations successives, ils donnaient au patriotisme sa forme, son verbe, son accent, et, en vivifiant les croyances, ils laissaient entrevoir la réalité immortelle de la pensée, de la vie et de l’histoire. L

Qu'on se prend à regretler, avec la foi primitive, satisfaite parce qu’elle avait une réponse à toutes les préoccupations de l'âme, cette paix, cette douceur qui firent la consolation et la joie de nos pères, vrai paradis perdu dont la vision nous poursuit quand même et contraste ävec le désespoir de nos âges désenchantés ! | = Combien expressifs encore ces noëls locaux en patois, qui jaillissaient, pleins de verve et d'humour, du cœur de tout un peuple de bergers et de laboureurs, unanimes dans l'élan et l'enthousiasme de l’allégresse, en entendant chanter la gloire de Dieu et la paix aux hommes de bonne volonté! On dirait que l'étoile des mages illuminait leur intelligence, en même temps que le concert harmonieux des anges les enchantait. Dans

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ces airs archaïques, on retrouve la spontanéité naïve et l’inaltérable candeur de l'enfance. C'était le bon vieux temps, où les solennités pieuses étaient générales et populaires, parce que les riches observaient la loi d’en haut et que les déshérités de ce monde étaient résignés, pleins d'espérance, à la pensée que Dieu avait voulu naître dans une crèche, pour les pauvres.

.….. Temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d’or vers leur monde enchanté, Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité ‘;

Chateaubriand plaignait «ceux qui n’ont jamais reporté leurs cœurs l vers ces âges de foi où un acte de religion était une fête de famille, et qui méprisent des plaisirs qui n’ont pour eux que leur innocence» ?. Nous aussi, nous regrettons ces touchantes et gracieuses légendes d’une suavité pénétrante, qui hantaient surtout les imaginations chastes et souffrantes, de même que les hirondelles, plutôt que de nicher sur les palais des riches, choisissent pour demeure la toiture de chaume du paysan ou l’humble mansarde de l’ouvrière.

Nées de l'imagination et du cœur des foules, faites à la fois de traditions et de rêves, parfumées et ensoleillées de fleurs célestes, ces vieilles et douces chansons qui bercèrent si longtemps l’humanité charmaient les malheureux, ainsi que le regard des anges, et avaient d'autant plus d’attraits qu'elles étaient en même temps des solennités de l'Église, qui, «malgré les chagrins de la vie, avait trouvé moyen de donner de race en race à des milliers d'infortunés quelques moments de bonheur» #.

Loin d'entretenir les esprits de contes fantastiques ou de romans licencieux, le Moyen âge répugnait au naturalisme grossier, propre à la littérature contemporaine, et entretenait la virginité du cœur en

1 Alfred de Musset, Rolla.

2 Chateaubriand, Génie du Christianisme, 4° partie, Liv. 1, ch. 1x. 8 Taine, L'Ancien régime, p. 1.

développant la virilité des caractères. N san Le. les multiples soucis de l'existence et tous les courants dé la vie moderne, il gardait une âme plus imaginative, plus libre dans ses aspirations, qui planait, aérienne, dans les souvenirs et les rêves, sans avoir besoin de s’épancher, à la façon de Jean-Jacques Rousseau, dans le sein de la nature, ou de se dérober au danger et à la lutte, en se réfugiant dans un honteux pacifisme !.

Cet idéalisme était d'autant plus intense et sincère qu'il ne songeait | ni à l'effet ni à la publicité, que visent surtout nos écrivains. Il demeurait subjectif, personnel, concentré au fond du cœur, seul confident de ses émotions, gardant ce calme mélancolique et cette forte originalité qui se retrouvent dans toutes les conceptions de l’époque, dans les œuvres poétiques non moins que dans les œuvres de pierre. La sublimité de la passion éclate dans un mot ou dans un geste comme celui de la belle | Aude, tombant roide morte, à la nouvelle que Roland a succombé.

Sous la seconde, comme sous la première race, la cantilène prend un nouvel essor ? et, par les fragments qui restent de celles de Saucourt et d'Hildebrand pour le 1x° siècle, de sainte Eulalie pour le x°, on peut se faire une idée du genre et du caractère de ces essais épiques, quelque peu grossiers. Courte, spontanée, dramatique comme les chants d'Homère, la cantilène compte de 50 à 500 vers au plus: des faits et des discours, sans ornements, sans transitions, sans formules. Elle met les héros en scène, narre dans le chant et chante en racontant. Elle est la tradition héroïque et la légende pieuse; elle ne distingue pas entre les fidèles de l'Église et ceux de la nation: entre les faits et gestes

t «L'homme national semble petit aux yeux du doctrinaire qui prêche la timide paix du fond de son cabinet cloîtré, mais non au gentilhomme. Le combat bien combattu, la mort bravement affrontée comptent plus dans la formation d'un haut et beau type de tempérament que n'importe quel succès financier, n'importe quelle prospérité industrielle et commerciale... Toute dévotion à l'idéal d'honneur, à la gloire du drapeau contribue à former un plus beau , et plus noble type d'humanité». (Roswelt, président de la République des États-Unis). — Auteur de Strennous Life. Il renouvelle les mêmes idées dans son manifeste au congrès de 1905. (Journal des Débats, T décembre 1905). |

2 Vulgo canitur a joculantoribus cantilena. (Orderic Vital, Hist. eccles., lib. VI, édit. de la Société de l'Histoire de France, t. LU, p. 5). à

; des princes et les vies des saints, gesta principum sanctorumque vitast.

La cantilène devait se perpétuer en Espagne sous la forme légère et gracieuse. de la romance; elle se retrouve encore dans nos campagnes au fond de tous les chants populaires. ni

Cependant la poésie vieillissait sans se renouveler, et les souvenirs des grands ancêtres s’oblitéraient, quand Charlemagne recueille les vestiges du passé, pour en sauver les germes d'avenir, en attendant que sa gloire suscite les chansons de geste ?. À sa mort, les peuples, que son épée avait enfantés dans l'unité d'un même empire, se détachent, et la France et l'Allemagne se constituent en nations distinctes. La poésié suit dès lors un double courant: le courant germanique, remontant vers le Rhin jusqu'aux régions ténébreuses des mythes païens pour se perdre dans l’abime des Niebelungen; le courant français, alimenté aux sources vives et inépuisables du patriotisme, pour former le grand fleuve de nos épopées. ; Au xr° siècle, sous le règne d'Othon, dans l’abbaye des femmes de 4 Gandersheim, Hrotsvithe inaugure un genre nouveau et populaire : PR avec des comédies dans le genre de Térence dont elle ranime la langue | LS et l'inspiration. C’est même un spectacle piquant et édifiant que de voir des religieux étudier avec passion les classiques et les Pères de l’Église, en donnant aux filles nobles la haute éducation intellectuelle qu'accusent les représentations scéniques. |

Cette poésie, pure d'inspiration, bien que parfois scabreuse dans la forme, est d’un réalisme qui n’est poussé jusqu’à la crudité, que pour relever la vertu par le contraste du libertinage. Comme l’héroïsme chevaleresque, la pudeur chrétienne se piquait d'honneur à braver le danger plutôt qu’à l'ignorer; et ces conceptions de la barbarie qui offusqueraient notre pruderie, étaient applaudies dans les saints lieux parce qu'elles mettaient en relief une morale qui fortifiait les âmes grossières et viriles dans le dégoût du vice et le culte du beau*.

1 Summa de pœnitentia du x: siècle. — Léon Gautier, 2e Épopées françaises, PA D 0 ? Léon Gautier, 2bid. :

3 Heinrich, Le Théâtre de Hrolsoiihe,

. C'est le propre des grandes époques d'inspirer et de dominer ee les conceptions de l'esprit et d'en unir dans un concert harmonieux toutes les manifestations: la religion et la philosophie, les arts et la poésie. La Grèce avait donné ce grand spectacle au monde de montrer, dans une même période, Phidias et Sophocle, Platon et Aristote. La période épique coïncide également avec une renaissance de l’art et de la philosophie, avec l'essor du roman et du gothique, avec le règne de la scolastique sous saint Anselme de Cantorbéry et saint Thomas d'Aquin.

La chanson de geste, éclose au souffle des croisades, est aussi répandue en France que rare en Italie. Elle n’est ni mystique comme la divine comédie, ni prétentieuse comme le roman du xiv* siècle. Loin d’être à genoux devant un autel ou savante dans le raisonnement, elle a la fougue de l’adolescence mais le style simple, figuré, nouveau comme la langue, fier et naturel comme le caractère chevaleresque, rapide comme

le coursier, ferme comme le bouclier, léger comme la flèche, harmonieux

comme le chant dont élle s'accompagne !.

Le récit naïf est exempt de toute subtilité périodique; les vers décasyllabiques sont pleins d’aisance, de légèreté, d'élégance; non rimés

ils ne s’annoncent que par la dernière voyelle, accentuée plus tard par

la dernière syllabe. L’assonance avait suffi pour le chant; la rime semble nécessaire pour les yeux. Dans les romans carolingiens qui sont monorimes, 1l y a souvent plus de cent lignes sur la même assonance. Les poètes latins, par un tour de force ridicule. essayèrent même de faire rimer les deux dernières syllabes?. Quant à l’alexandrin, ainsi nommé parce qu'il fut vulgarisé par le roman d’Alexandre, il n’apparaît pour la première fois qu’au x1° siècle, dans le eee de CHR à Jérusalem *.

Ces œuvres nouvelles, trop longues pour demeurer gravées dans la mémoire du peuple, furent écrites et chantées par de nouveaux rapsodes,

1 Léon Gautier, Les Épopées françaises, t. 1, p. 392. ? Léon Gautier, ibed., t. I, p. 201,

3 Gaston Paris, Étude sur l’accentuation de la langue française, ap. Léon Gautier, ibid p:#1902

DR à © TROUVÈRES ET TROUBADOURS 145 : trouvères dans le Nord, troubadours dans le Midi !, qui forment bientôt a corporation pontaUe et religieuse des chevaliers de la tradition nationale. |

Le trouvère ou troubadour, c'estra dire auteur qui à trouvé ?, | quelquefois ne sachant même pas lire, comme Wolfran d'Eschenbach et Ulrich de Lichtenstein surles bords du Rhin? à pied ou à cheval, court de ville en ville, de château en château, un capuchon sur la tête, un manuscrit dans la poche, une lyre ou vielle en main, au besoin même avec un bouclier pour violon et une épée pour archer; il va, s’arrêtant au pied des donjons, devant les saints de pierre, le long des rues, à : travers les campagnes, dans le morne silence des manoirs, où il fait rêver par des notes galantes donzelles et belles dames; sous les portiques des abbayes, il raconte les légendes édifiantes; dans l'arène des tournois il enflamme l’ardeur des champions; sur les bornes des places publiques, il égaie les masses par ses accents joyeux, tantôt flattant nobles et grands, qui, comme Richard Cœur-de-Lion, le couvrent d’honneurs et de présents $, tantôt provoquant les applaudissements des foules par les traits acérés de son inépuisable verve satirique contre le monde féodal. Homme d'esprit et de l'actualité, il pénètre dans les galeries et les cours des demeures seigneuriales, où il captive et émeut la société

obligé des noces et des festins, il sait, au besoin, donner l’exemple de

la bravoure dont il vante les hauts faits, témoin ce Taillefer qui, par

le lyrisme de sa muse et l'éclat de sa mort, contribue doublement à

Ja victoire d’ Hastings 7, Êi certains jongleurs ou ménestrels héritiers wi Duras troubadour, c'est-à- dre trouveur, comme Le la langue grecque poète, créateur,

et, en allemand, minnesinger.

? Léon Gautier, Les Épopées françaises, t. 1, pp. 1175, 345.

# Ozanam, Poètes franciscains, p. 58.

4 Léon Gautier, ibid., p. 356.

5 Ibid., P. 282, : ; . 6 In regno Francorum cantores et joculatores muneribus allexerat ut de illo canerent in plateis. (Roger de Hoveden, ap. du Cange, verbo Jaculator), — On peut conclure de ce

passage, dit, en le citant, Léon Frot que la France était pie excellence le pays des jongleurs. (T. I, p. 364).

1 Le roman de Rou, édit. Ploquet, I, p. 4. — Léon Gautier, 2bid., t. I, p. 368.

féodale par les récits pittoresques et animés des âges héroïques; convive”

16 UNIVERSITÉ DE MONTPELLIER des histrions de l’empire romain, continuent à être par la licence de leurs 3 propos et de leurs mœurs le scandale des masses, les chanteurs de geste, 1 | en ne vouant leur muse qu’à l’apothéose des grandeurs nationales, s'élèventàlahauteur de leur mission quiestmoins un art qu'un sacerdoce!.

Les cantilènes étaient des chants populaires, très courts, qu’on pouvait se dispenser d'écrire etque l’on se transmettait par le chant. Le trouvère les réunissait en chapelets, qu'il fondait dans l'unité d’une œuvre d'ensemble. Au xr siècle, de vrais poètes se rencontrent qui s'emparent de ces éléments pour faire des chefs-d’œuvre, et c'est la France qui, : dans l'épopée comme dans l'architecture, excelle alors tant par la priorité que par l'excellence de ses œuvres. C’est elle qui donne à la fois le É signal et le modèle; c'est elle qui se fait entendre à l’Europe qui écoute, applaudit et imite. En vain l'Italie et l'Espagne prétendraient-elles avoir inauguré la renaissance de l'esprit humain. Avant que les autres littératures naquissent, nous avions des chansons de geste que l’on retrouvait partout, sur les lèvres des clercs comme des vilains, sur celles de la jeune fille et du guerrier.

Intense et rayonnante comme le soleil de l’Attique, la poésie grecque est extérieure, faite pour être chantée en plein air, à travers de gracieux portiques; grave, au contraire, et retenue, nébuleuse et sauvage comme les rives du Rhin, la poésie du Moyen âge ne retentit que sous les sombres voûtes et à travers les étroites meurtrières des donjons. Elle a la sévérité de l'arc roman, la majesté de la coupole byzantine, le demi-jour d’un vitrail gothique. Elle ne s'épanouit avec grâce et vivacité que dans les œuvres provençales. Françaises d’origine, européennes par le succès, les chansons de geste sont le patrimoine de notre pays mais appartiennent à l'humanité tout entière ?. Elles étendent notre

1 Léon Gautier, Les Épopées françaises, t. 1, p. 322.

? «Les voilà ces romans français, les voilà tels qu'ils ont été reproduits de tous côtés, presque du vivant des trouvères eux-mêmes, par des traductions anglaises, italiennes, allemandes, flamandes, hollandaises, espagnoles, bohêmes, polonaises, grecques, danoises, suédoises, norvégiennes et irlandaises». (Paulin Paris, Hist. littéraire, t. XXII, p. x). — Sur la diffusion de nos romans de chevalerie, voir Victor Le Clerc, Hist. littéraire, t. XXIV, p. 499 et suiv. — Léon Gautier, ibid., t. 1, pp. 430-450. |

ATX

influence et la gloire de nos ancêtres que s’approprieront la chaire et le théâtre, et elles ennoblissent esprit et le caractère des masses.

Leur popularité contraste avec la modestie de ces grands poètes,

ignorés cependant, qui n’ont pas signé leurs œuvres, certaines, comme

la chanson de Roland, marquées du double sceau du génie et de la foi !

La chanson de Roland, composée de 1066 à 1095, marque la grande époque de l'épopée qui dure près de trois siècles, des croisades aux Valois (1095-1326). Comment l'esprit catholique, alors surtout l'âme du monde, n'aurait-il pas enfanté des chefs-d'œuvre ? La croisade, qui entraînail l’Europe entière en Orient, n’était-elle pas l'épopée en action, la plus grande, la plus merveilleuse des épopées ? La chanson de Roland n’était que le chant héroïque de la lutte contre le croissant, de la Chrétienté contre l’Islamisme, et comme la Marseillaise des guerriers aspirant à venger Roncevaux! qui avait frappé au cœur la chrétienté, pour ressusciter la civilisation descendue au tombeau avec Charlemagne, sauver l'Occidént d’une chute irrémédiable et refouler l'Islamisme qui, en 733, s'était avancé jusqu'à Poitiers et devait encore, en 793, parvenir Jusqu'à Toulouse. .

Dans ces compositions simples, primitives, vraiment naturelles, on découvre les croyances et les sentiments dont le développement produira l’âme française. Or, c’est la nationalité qui est le principe, le fond, le caractère de l'épopée primitive ?. La poésie épique en surnaturalise les faits; la‘ poésie lyrique en divinise les héros. Toutes deux se rencontrent dans un même accord pour faire vibrer les fibres du patriotisme et allumer dans les cœurs le feu de l’esprit chrétien *.

1 Léon Gautier, Les Épopées francaises, p. 124.

? Fauriel, Hist. de la l’oésie provencale, t. II, ch. xxx, p. 423.

3 «La grande idée qui a présidé à la formation de notre épopée, qui lui a donné le caractère essentiel et a été Le point de départ de son développement, peut se définir ainsi: la lutte de l'Europe chrétienne contre les Sarrasins, sous l’hégémonie de la France. C'est une idée unitaire; aussi la personne de Charlemagne, considérée comme le type du roi de France, est-elle glorifiée. La fidélité au souverain, l'exécution de ses ordres malgré tous les dangers, le dévouement absolu à la chrétienté, sont exaltés comme les vertus héroïques par excellence. Entre les principaux guerriers groupés autour du trône, règne une parfaite union fondée sur le sentiment

Si Saint-Simon créa pour Vauban le néologisme de patriote, n'est-ce

pas le titre que méritent ces poètes du x11° et même du xr° siècle, tels que

l’auteur du Coronement Loeys qui poussaient l’exaltation de notre pays, avant même qu'il fût constitué, jusqu'à dire que Dieu n’eût pas créé de terre qui ne relevât de la France et de son roi ?

Quand Dex eslut nonnante et dix roiaumes Tot le meillor torna en doce France.

Li miudres reis ot à nom Charlemaine:

Cil aleva volentiers douce France

Dex ne fist terre qui envers lui n’apende ‘.

«Avec Jeanne d'Arc, écrit Michelet, il y eut un peuple, il v eut une France. En elle, la France apparut» ?. Michelet semble ignorer que la France existait au x1° siècle, puisqu'elle possédait dans les chansons de geste un incomparable patrimoine national. Cette France, édifiée par l'héroïsme des preux, la politique des rois, la prédilection de l’Église, le génie des poètes, des écrivains, des artistes, les trouvères ne lui assignaient dès lors pour limites que les frontières naturelles du Rhin à

l'Océan et de la Manche à la Méditerranée ?. Dans la chanson de Roland,

il n’en est pas moins fait mention de cent soixante-douze fois #; et, si Ja philologie a quelque peu émoussé le sens des intellectuels en les attachant plus au mots qu'aux idées Ÿ, qui pourrait demeurer insensible aux accents vibrants pour «doulce France», comme la qualifient Roland,

de la solidarité religieuse et nationale... La religion est tellement mêlée à la nationalité que le dévouement à toutes deux se confond dans un même enthousiasme: Dieu protège la France, et intervient à chaque instant dans la grande lutte qui prend ainsi des proportions immenses: les héros sont en même temps des martyrs». (Gaston Paris, Hist. poétique de Charlemagne, Introd., pp. 15-16).

t Coronement Loeys, v. 12. — Gaston Paris, ibid., p. 352. — Sur l'amour et l’exaltation de ” la France, voir ibid., Bibl. nat. fr., 154, fo 184. — Léon Gautier, La Chevalerie, p. 61.

? Michelet, Hist. de France, liv. IV, ch. 1v, t. V, pp. 177, 178.

3 «De Sent Michiel del’ Peril jusqu'as Seinz (Cologne ou Xanten, Chanson de Roland, v.1428, 1429), jusqu'à Germaise (Worms) qui siet dessor le Rin». (Garins de Loherains, IN, p. 41; Cf. If, p. 115) et des Huiscent sor la mer de ci que a Saint Gille». (Gui de Bourgogne, v. 63). — Léon Gautier, ibid., pp. 59-67.

# Léon Gautier, ibid., I, p. 58.

5 Léon Gautier, Les Épopées francaises, t. I, p. 369.

0 0 TROUVEÈRES ET TROUBADOURS 19

son à compagnon Olivier et le grand empereur ! Quel généreux SA aNOLE pour cette France «la grande terre, terra major», «surtout chière»‘ parce qu’elle est «la terre libre», ainsi que la surnomme le glorieux vaincu de

. Roncevaux, dont l’unique souci est la crainte de la voir déshonorée?! RCE Voilà bien les traits originaux et caractéristiques de ces poèmes! C’est de eee cet amour de la France qui transporte l’âme comme par des coups " :FÈ = d’aigle sur les sommets de la foi et du sacrifice, en s’identifiant avec À le culte de PÉglise et la religion de la liberté, triplé amour exprimant

bien l’unité morale de l’époque, unité antérieure et supérieure à l'unité

territoriale et politique.

L'antiquité érigeait ses héros en demi-dieux; la poésie é RE façonnée

VC Len HE 3 (SUL A pe

SE

par l’âme nationale, fait des fondateurs de la chrétienté les précurseurs des chevaliers, et vénère dans les chansons de geste la source sacrée | | de la poésie épique, à laquelle s’alimentent encore l'Allemagne et la Le: Scandinavie, l'Espagne et l'Italie.

j Dans les campagnes, les ménestrels généralisent par leurs laies et leurs chansons de geste les sentiments les plus nobles et les plus délicats, exaltant la valeur et les hauts faits des preux; les vertus et la beauté de la femme, donnant un corps aux traditions dont la fiction est plus vivante que l’histoire réelle. Ne découvre-t-on pas mieux Charlemagne dans la chanson de Roland que dans la chronique d’Eginhard ?

On a dit de l'épopée française qu’elle avait l'esprit germain et la forme romane *. Les médiévistes les plus autorisés n’ont pas craint de lui donner une origine méridionale. Fauriel soutient l'existence évidente de plusieurs romans provençaux, où 1l découvre la source de l’épopée chevaleresque, ajoutant que «le cycle épique de la poésie carolingienne avait été plus éiendu et varié en provençal qu'en français » 4! Cette

4 Del pauc rei de Terra major sirventa. (Bertrand de Born, Cortz et guerra. — De Boysson, Bertrand de Born, p. 228).

2? Léon Gautier, Les Épopées françaises, L. I, p. 124.

3 Revue critique de la Poésie provençale, t. If, ch. 1x, p. 401 et suiv., 1868. — Léon Gautier, ibid., Préface de la 1re édition, et 2° édition, €. I, p. x1.

4 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. 1, ch. 1, p. 17. — Raynouard, Les Épopées, Journal des Savants, août-septembre, 1833.

théorie, contestée par Paulin Paris k et Victor Le Clere?, par r Paul Meyer: et Léon Gautier‘, a été reprise avec éclat par Myla y Fontana’ et Gaston Paris ®. Il est même certain «qu'en admettant le roman provençal dans la liturgie chrétienne, en faisant de certaines cérémonies de l'Église des spectacles populaires, en paganisant, si je puis m’exprimer ainsi, le culte du christianisme, le clergé du Midi contribua à fixer le roman méridional et à le polir *» |

Le Tasse devait, au xvI° siècle, ses les croisades en Dre Mais les trouvères et troubadours du xi° pouvaient-ils parler de la première qui ne date que de 1096? Sur la seconde il ne reste qu’une romance dans la langue des troubadours. Tous les poèmes ne traitent ainsi que de la croisade en Espagne, dont le Midi fut le théâtre, avec la prise et l'occupation de Maguelone et d'Avignon, avec les sièges épiques de Narbonne et de Carcassonne, de Nîmes et d'Orange. C’est la conquête du Midi, Aquitaine, Narbonnaise, Septimanie, quien faitle sujet; ce sont les hommes du Midi qui en sont les héros; c'est dans le Midi que se conservent encore les noms vraiment méridionaux d’Arnaud de Beaulande et de Bertrand, de Foulques et d’Aimerti, d'Olivier et de Garin, de Guillaume au Court-Nez et de Gérard de Vienne ou de Roussillon, d'Élie de Saint-Gilles et de son fils Aïol, de Renaud de Montauban et des quatre fils d’Aimon. S'il y a eu divergence dans les traditions, la multiplicité et la variélé même en accusent la diffusion et la popularité, si bien qu'il n’y à guère de ville dont la conquête n ait donné lieu à plusieurs versions différentes #.

1 Paulin Paris, Li Romans de Garin de Loherain, Préface, p. vr.

2 Victor Le Clere, Hist. littéraire, t. XXIV, p. 436 et suiv.

3 Paul Meyer, Recherches sur l'Épopée française, pp. 38, 63.

# Léon Gautier, Les Épopées françaises, t, IV, pp. 9, 17.

5 De la Poesia heroico-popular Castellana, p. 455. — Léon Gautier, 2bid.

5 Gaston Paris, Hist. poétique de Charlemagne, liv. 1; Les sources, l'épopée provençale, p. 19. — «J'ai émis l'hypothèse que ces guerriers (Guillaume et ses frères) appartenaivnt à une épopée provinciale, qui, étant propre au Midi, avait dû naturellement s'exprimer en langue d'oc et qui était venue se fondre avec l'épopée du Nord. Cette hypothèse, à mon avis, a besoin d’un examen nouveau et approfondi». (Gaston Paris, Romania, t. IX, p. 38).

1 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. I, ch. 71, p. 5.

8 Gaston Paris, Hist. poétique de Charlemagne, p. 81.

été surtout Vécho de guerres du ne et infidèles ? Durant due & Rs ins e: Midi ne cesse is BAUER: Faure Le

que 1 Arabes d' Br n'avaient pas, comme ceux ik us role la . Terre-Sainte et profané le Samt-Sépulcre !. Avant même que le Nord eût une littérature, le Midi célébra donc les premières croisades, au-delà des

Aimerie de Pegulhan et Gavaudan le Vieux ayant, à la fin du x1r° ou jou commencement du xr1r° siècle, fait allusion à ces romans, n’est-il pas évident que, pour avoir pénétré dans le peuple?, ils devaient remonter fs bien plus haut? Partout même, on retrouve lenom de Roland donné, dans les Pyrénées, à une brèche près de Gavarnie, aux environs de Brioude k à un rocher, Roca Orlanda, sur la Méditerranée, au golfe de Lyon, mer . de Roland #. Aïnsi les trouvères avaient beau être du Nord, c’est le pays des troubadours qu'ils ont chanté *. Et, à supposer que les chansons de à geste ne fussent pas des traductions des poèmes provençaux, comment

à Paris, à la cour, sa sœur Blanchefleur, femme de l’empereur Louis-le- Débonnaire. Cette espèce n'est-elle pas essentiellement méridionale 5?

ces poètes qui va jusqu'à un point vouloir exempter les Espagnols des croisades de Syrie à raison de leurs guerres avec leurs voisins musulmans; car, bien que ce soient de méchants garrasins, encore ne sont-ce pas ceux qui ont détruit le Saint-Tombeau». (Eauriel, Is fe) dela Poésie provençale, t. I, ch. xx, p. 141). » 2? Fauriel, ébëd., t. IN, ch. xxIx, pp. 401-408. j

3 Ibid., p. 419.

Fr Revue des Deux-Mondes, t. CLV, p. 548.

* 5 Fauriel, bid., t. II, ch. XXXI, p. 84.

: Pyrénées. Bertrand de Born, Arnaud Daniel, Rambaud de Vacquières,

expliquerait-on qu'en fait d'arbres on n'y ait mentionné que l'olivier, comme celui auquel Guillaume attache sa Bauce, lorsqu'il vient voir

1 «C'était une espèce de justice que les troubadours leur rendaient volontiers. Il y a un de

4 A La Fontana del vergier, Bartsch, Christomathie, p.49.— tte Poésie des PRRURQU ES

A ces mêmes événements et à ces diverses circonstances on. peut raltacher tout un ensemble, tel qu'il n'en existe dans aucune autre région, de fondations célèbres, quelques-unes encore attestées par de superbes monuments.

Dans le Narbonnais, au milieu des Corbières, l’abbaye de us remontant à Charlemagne illustrée par leroman de Philomena, dont nous avons déjà parlé, et qui, jusqu'à la Révolution, maintint la distribution aux pauvres des biens de l'Église. Reconstruite au xvin' siècle, elle sert d'asile pour les vieillards; le cartulaire, aux archives de Carcassonne, renferme une série de bulles et privilèges royaux à partir de 8141. Dans le Rouergue, au confluent du Lot et de la Dourdou, au fond d'une gorge que hantaient les bêtes fauves et les oiseaux de proie, au val rocheux, dont Louis-le-Débonnaire à caractérisé la configuration topographique, sous le nom de Conques, l’abbaye de Sainte-Foy, bâtie par un groupe de chrétiens qui, en luttant pour fuir l'invasion, donna naissance au premier monument des fictions romanesques ?. Cette chapelle, érigée en l'honneur de la vierge martyre du ur siècle, devait être transformée, du 1x° au x1r' siècle, en un des plus beaux chefs-d'œuvre de l’architecture romane #, et servir de modèle pour édifier Saint-Sernin de Toulouse et Saint-Jacques de Compostelle#; elle ne cessera d’être enrichie par le travail des moines et les libéralités des fidèles d’un.trésor merveilleux. soustrait heureusement à nos révolutions et qui, à l'Exposition universelle de Paris, en 1900, fit l'admiration du monde i.

Dans le seul département de l'Hérault, que d’abbayes carolingiennes!

Sur les confins des diocèses de Béziers et de Rodez, Saint-Pierre

de Lunas ou de Joncels, un des plus anciens édifices religieux de la

1 Voir ci-dessus, JHist. de Maguelone, t. 1, Ch. 11, pp. 50-58.— Archives del Aude, Cartulaire de Lagrasse, in-4°, pp.185-213.— Mahul, Cartulaire des archives des communes de l'arrondissement de Carcassonne, t. IF, p. 207.

? Fauriel, Hist. de la Poésie provencale, t. 11, ch. xx1x, p. 313.

3 Documents historiques, publiés par la Société de l'École des Chartes; Cartulaire de l’ Abbaye de Conques, 1879. La plus ancienne charte est de 801. — Bouillet et La Servière, Sainte-Foy de Conches, Rodez, 1900.— Voir Hist. de l’Église du Rouergue, par La Servière, in-4° de 800 pages.

# Cartulaire de Conques, Introd., p. xxm.

5 Bouillet, Sainte-Foy de Conches (Eure). Paris, 1893.

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Septimanie, ruiné par les Sarrasins, rétabli par Pépin, roi RU rattaché, au x1° siècle, au monastère de Psalmodi, au x1v°, à celui de

Saint- Victor de Marseille !. Sur les bords de la Moure, qui descend du sommet de l’Espinousse, Villemagne, et Saint-Chinian, Sancti Aniani oppidum:; reconnues, par Louis-le-Débonnaire, l’une en 8122, l’autre en 826 *. Près de l'Hérault, Cessero ou Saint-Thibéry, en souvenir du sant martyrisé, en 28, et dont l'origine est attribuée à Altilia, ami de saint Benoît d’'Aniane. C'est là que l’on devait tenir, en 1226, le chapitre général pour la réformation de l'ordre bénédietin #. Sur les bords du petit Rhône, Psalmodi, maintenue et dotée de l'exemption par Louis-le-Débonnaire, en dédommagement des maux que lui avait fait subir l'invasion 5, et Saint-Gilles, dont le saint fondateur, obligé de fuir à Orléans et à Nuria en Espagne, place l’abbaye sous la protection de Charles Martel qui en favorise le relèvement, et où se dressera une grande basilique dont il ne subsiste que le portail, le plus magnifique spécimen du génie romano-byzantin$. Aux portes mêmes de Montpellier,

le prieuré de Sainte-Croix de Celleneuve, construit par saint Benoît

d'Aniane, mentionné dans une charte de 799 et où subsiste encore une

chapelle du xr° siècle ?

Sur les bords de l HAS enfin, à la ei même des deux diocèses

de Maguelone et de Lodève, les deux grandes abbayes carolingiennes d’Anianeet de Gellone: la première, fondée en 787, sur la rive gauche, par

* 1 Baluze, Notæ in capitulariis, 1099-1104. Append. 1399 et 4519. — Mabillon, Ann, Bened., t. 11, col. 748; t. III, p. 696. — Renouvier, Des anciennes églises du département de l'Héraulé, Mém. de la Société archéologique de Montpellier, t. [, p. 335.

2 Mabillon, Annal. Bened., t. IL, p. 124. — Gallia christiana, t. VI, col. 73.

3 Gallia christiana, t. VI, col. 705,

4 Baluze, Notæ in capitulariis, t. I, col. 1092. — Hist. gén. de Languedoc, t. I, p. 482; édit. Privat, t. I, p. 946.

5 Mabillon, $ 188, De re Diplom., t. I, p. 605. — Ménard, Hist. de Nîmes, t. 1, Preuves, . 3, ©. 1. — Dom Bouquet, Historiens de France, Diplom. Ludov. Pii.

6 Acta sanctorum. Septembre, t. [, col. 293, — D'Everlange, Hist. de Saint-Gilles, ch. 1, pp. 56, 57. — Prosper Mérimée. |

7 Cartulaire de l'Abbaye d'Aniane, f° 18 v°. — Jules Renouvier, Des anciennes églises du département de l'Hérault; Mém. de la Société archéologique de Montpellier, t. I, p. 81. — Congrès scientifique de France, 3 session, tenue à Montpellier, section d'archéologie, séance du 3 décembre 1868. Voir notre procès-verbal, à propos de l’église de Celleneuve. — Émile Bonnet, Antiquités et monuments du département de l'Hérault, p. 396.

saint Benoît, fils du comte de Maguelone, le compagnon d'armes de Charlemagne, et le ministre de Louis-le-Débonnaire !; la seconde sur la rive droite, par l’émule de Roland comme guerrier, de saint Benoît

comme religieux, Guillaume d'Aquitaine, marquis de Septimanie,

Guillaume au Court-Nez, Guillaume Fierebras ou Bras-de-Fer, Guillaume d'Orange dans la littérature chevaleresque, saint Guilhem dans l’hagiographie, la liturgie el la langue populaires ?. |

De l’ancienne abbaye d’Aniane, transformée d'abord en prison, puis en colonie pénitentiaire, il ne reste plus rien; les Protestants ont tout détruit. L'église, qui sert de paroisse, a élé relevée et en de belles proporlions, mais dans le style du xvir* siècle; quant au cloître, il a été refait au xvin1”. Au contraire, au fond de l’étroite vallée de Gellone, que resserrent, à l'entrée, lesrochers escarpés qui surplombent le littaillé à pic de l'Hérault, que ferme, à l'extrémité, un vrai cirque de montagnes abruptes, aux cîmes inaccessibles et pittoresques, dans un site étrange et

sauvage, d’une horreur grandiose, où les habitations étagées serpentent

sur les premiers gradins comme pour monter à l’escalade, se dresse encore l’abbatiale, avec les débris croulants d’un monastère qui dura 987 ans, de 804 à 1791 3, et, au milieu de ce désert, dont le silence n’est troublé que par le bruissement de la source vive, fons Clamosus, qui mêle des flots écumants aux eaux claires du petit fleuve, ces simples ruines, encadrées par une nature primitive et sauvage, parlent singulièrement à l'âme et à l’imaginalion du touriste, du poète, de l’archéologue * ! Quelle terre mieux prédisposée que la nôtre à l’épanouissement du

génie épique ? En même temps que le climat et le sol, l'imagination

1 Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. I, Ch. u, pp. 54-55. — Carta qua Benedictus Anianæ monasterium sub defensionem et dominationem Karoli magni tradit. (Cartulaire d’Aniane, publié par Paul Alaus, l'abbé Cassan et E. Maynial; Montpellier, 1900, p. #1).

2 Léon Gautier, Les Épopées françaises, t. IV, pp. 13 et 14. — Fauriel, Hist. de la Poésie proveñciule, t, 1, pp. 224, 226.

8 Donatio a Guillelmo comite. 14 décembre 804. Cartulaire de Gellone, publié par Paul Alaus, l'abbé Cassan, E. Maynial; Montpellier, 1897, CLX, p. 144.

4 L'abbé Cassan, Archives municipales d'Aniane. — Guide des pèlerins et des unies à Saint-Guilhem- le-Désert.— Saint-Sylvestre-de-Mont-Calmès.— Notre-Dame-de-Lieu-Plaisant. — Ermitage de Saint-Guilhem-le-Désert, — Notre ami a été frappé par la mort avant d'avoir terminé un volume de Mélanges d'histoire locale. Mgr. l'Évêque de Montpellier,

méridionale et l’état social favorisaient la diffusion des chansons de geste, légendes et chroniques, ruines d’une cité florissante et sépultures mérovingiennes, parlaient au cœur et à la foi!.

Sur le littoral, le seul nom de Maguelone évoque la mémoire des Sarrasins qui en fréquentaient le port et de Charles-Martel qui en fit la ruine. Ne s’y entretient-on pas encore du père de Pépin comme, au Moyen âge, d’Arnaud de Beaulande, qu’on prétendait enterré dans l’île 2? À Montpellier n’avons-nous pas encore le droit de relever l'attestation de la popularité des vieux poèmes dans l'Hôpital de Roncevaux, Rossas vals, que mentionne un acte d'échange du 16 juillet 1251, et qui était situé en face la maison du Temple, sur le chemin de Saint-Jacques ou de Béziers (route de Toulouse), comme, de l’autre côté, sur le chemin de Saint-Martin-de-Prunet, le couvent de Saint-Jean-de-Jérusalem, dont le seul titre évoquait l’idée de la croisade *? Comment la foule

M, Berthelé, l'archiviste du département et de la ville de Montpellier, et nous-même (ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. I, ch. x, pp. 448 et 493), dans l'Éclair du 1° février 1905, avons rendu hommage aux vertus et au mérite du savant et saint curé qui a institué la Société archéologique héritière de ses manuscrits et de sa bibliothèque. — Renouvier, Monuments du Bas-Languedoc: Saint-Guilhem-le-Désert.

1 «M. Roque-Ferrier communique un essai de reconstitution de la légende du comte de Toulouse, où M. Gustave Ludtke et Gaston Paris ont successivement constaté de nombreuses allusions à Bernard de Septimanie, à l'impératrice Judith, seconde femme de Louis-le- Débonnaire, et aux événements qui agitèrent la cour d’Aix-la-Chapelle en 830-831. Il pense que cette légende, une des plus belles du Moyen âge, s’est probablement formée entre Maguelone, Uzès et Saint-Guilhem, pour de là se répandre en Espagne, en Angleterre et en d’autres pays». (Félibrige latin, séance du 25 juillet 1905. Journal Le Midi, 1°* septembre 1905).

2 Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. 1, ch. 11, pp. 45-66. — «Beaulande semble être Nice; au moins les désignations qu'on en donne concordent parfaitement avec cette hypothèse. On montre à Nice la tour de Bellande, construite par Charlemagne». (Gaston Paris, Hist, poétique de Charlemagne, p. 81). — «Charles-Martel avait dévasté, brûlé, détruit jusqu’à des villes

entières, et entre autres celle de Maguelone, d'origine phocéenne, qui florissait encore par le commerce, Il avait emmené les populations enchainées comme des meutes de chiens, selon l'expression des chroniques du temps. On conçoit aisément que, par une telle conduite, Charles-Martel ne dut laisser, dans le pays dont il chassa les Arabes, qu'une renommée fort * odieuse, ce fut peut-être par une sorte de vengeance poétique que les romanciers du douzième siècle attribuèrent ses exploits à son petit-fils. (Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. II, ch. xx, p. 255). — Voir ci-dessus, ibid., t. I, ch. 11, pp. 45-617.

$ Cartulaire de Maguelone, reg. E, fo 33 r°, art. 1457. — Nous avons commis une erreur (ci-dessus, ibid., t. II, ch. x, pp. 9 et 10). C’est le Temple qui se trouvait sur le chemin de Saint-Martin-de-Prunet, à l'emplacement du collège des Jésuites; Saint-Jean-de-Jérusalem, au contraire, sur l'emplacement de Saint-Denis, entre ce chemin et la route de Toulouse.

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serait-elle demeurée étrangère et indifférente aux grands souvenirs et

aux nobles émotions que ne manquait pas de faire revivre la seule pensée.

des champions de la patrie qui, pendant l’invasion musulmane, ont soulevé la chrétienté contre le Coran, et perpétué jusqu’à nos jours la croisade dans le pays du Cid !?

L'ensemble des compositions sur un même personnage ou le même fait forme un cycle dont le héros ou l'événement constitue le centre de la geste, et autour duquel la voix populaire rassemble et amalgame les récits les plus divers sur le même thème.

L'intérêt est d'autant plus vif que l’action est plus rapide et plus concentrée. Féodale, l'épopée reflète bien l'esprit d'indépendance et d'individualisme, de bravoure et d'adresse au service de la foi contre les infidèles. Ne croyait-on pas aux prodiges des paladins ?

Il y a en France deux grands cycles, le cycle du roi ou de Charlemagne, et le cycle de Guillaume. La préoccupation des idées nobiliaires et la manie des généalogies font bientôt dégénérer l'unité du poème en vaines histoires sur l’origine, les familles, les alliances de chaque héros; mais, à l'inverse de l’Zliade et de l'Odyssée, les généalogies sont ascendantes et non descendantes. Homère et Virgile traitent Hector et Énée de fils de Priam et d’Anchise; dans la chanson de geste, au contraire, on dit Milan, père de Roland; Gauffrey, fils d'Ogier ?.

* «Personne, je suppose, ne se figurera que les romans auxquels les troubadours songeaient dans ces allusions fussent des: romans français ou en tout autre langue que le provençal: l'hypothèse serait par trop aventurée. La population, les classes auxquelles s’adressaient les pièces de poésie qui contiennent ces allusions n'avaient, aux époques dont il s'agit, aucune connaissance du français, ni le moindre motif de le savoir. Ce serait un fait inouï, inconcevable, qûe des allusions si fréquentes, si familières se rapportassent à des compositions en une autre langue et d'une autre littérature que celles mêmes auxquelles appartenaient les chants lyriques, où elles se rencontrent et où elles figurent comme un accessoire, comme un ornement. Les romans dont ces allusions supposent et prouvent l'existence étaient indubitablement- des romans en provençal... Les populations de langue provençale ayant toujours été plus directement intéressées que les Français aux guerres avec les Arabes, y ayant joué un plus grand rôle, chez lequel de ces deux peuples était-il le plus naturel que les traditions relatives à ces guerres devinssent un thème de poésie»? (Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. HI, ch. xxiIx, pp. 399-401).

2 Léon Gautier, Les Épopées francaises, t. IV, pp. 3, 6.

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Ainsi se multiplient les personnages et s'engendrent plusieurs gens héroïques du même nom, si bien que le poème se réduit à n’êtrebientôtplus qu’une chronique. Il y aura cinq à six cycles nouveaux: cycles de Lorraine, de Girard de Roussillon, d’Aubry de Bourgoing, de Raoul de Cambrai, le dernier de tous enfin, celui de la croisade... Pour les combiner, les trouvères imaginent des unions impossibles et des filiations ridicules. Faute de nouveaux héros, ils remontent aux ancêtres des premierscomme dans Garin de Monglane, ou bien descendent jusqu’à leurs arrière-neveux comme dans Foulques de Candie et dans Bastard de Bouillon.

La grande geste de Guillaume, formée de cantilènes en vingt-quatre chants divisés en laisses ou tirades aux vers isochrones'et monorimes, ne comprend pas moins de 80,000 vers. C’est de toutes les épopées celle qui par les dimensions se rapproche le plus de celles de l'Inde ‘; c'est même la geste par excellence, moult ama Diex la geste; bien pus le témoigner ?. Sur ce théâtre, les hommes grandissent jusqu’à devenir des géants, à la hauteur de ces compositions qui sont de vrais monuments ? D’après l’histoire, Guillaume, de race franque, est fils de Théodoric

et d’Aldane, apparenté par l’un ou par l’autre, par l’un et par l’autre

peut-être, à Charlemagne. Élevé à la cour du grandempereur, ilcombat, comme son père, les Saxons et les Sarrasins #; fait duc de Septimanie et vicomte de Narbonne, il se lie de la plus tendre affection à saint Benoît d’Aniane, le fils du comte de Maguelone, qui le décide à embrasser la vie religieuse®. [l dépose alors ses armes dans l’abbaye de Saint-Julien

1 Fauriel, Hist. de la Poësie provençale, t. I, ch. x111, pp. 424-426.

2? Garin de Montglane. Bibl. nat. La Vallière, 18, f° 2 vo. — Léon Gautier, Les Épopées françaises, t. III, p. 3.

3 Vita S. Guillelmi. (Manuscrits de la Bibliothèque de la ville de Montpellier, n° 16, pp. 189-205). — Miracula, pp. 205-216. — Acta Sanctorum Bolland., 12 février. — Mabillon, Acta sanctorum ordinis S. Benedicti, Sœct. #4, part. I, p. 16. — Erat de stirpe regali. (Thézan, Pertz, Hist., t. 11, p.597).

4 Tanto dilectionis affectu beato Benedicto adhæsit ut... hunc ducem viæ salutaris eligeret..… Subsequitur venerabilem virum. (Vit. S. Benedict. Anian., 49; ap. Mabillon, Acta sanctorum ordinis S. Benedicti, sect. IV, pp. 212, 217).

5 Willelmus pugnavit cum Sarracenis, ad Narbonam et perdidit ibi multos homines et occidit unum regem cum multitudine Sarracenorum. (Chron. brev. Sanct. Galli, Dom Bouquet, Recueil des Historiens de France, t. V, p. 360).

de Brioude et va fonder dans la solitude de Gellone une abbaye où 1] apporte un morceau important de la Vraie Croix.

Dans la geste, Guillaume se trouve fils d'Aimeri de Narbonne et d'Hermengarde, petit-fils d'Hernaut de Beaulande, neveu de Girard de Vienne l'ennemi de l’empereur, et enfin cousin de Roland. «Aymeri de Narbonne, Arnaut de Berlande et surtout Guillaume au Court-Nez, sont, pour tout le Midi de la France, des héros presque aussi populaires que Roland lui-même» ‘. C'est «sur la montagne de Montpellier que Guillaume rencontre les envoyés du roi d'Arabie qui viennent demander pour ce prince Orable «à la face plus claire que la fleur d’aubépine, plus merveilleuse que la rosée». A cette nouvelle, «foudre de guerre et orage de mer» il bondit et, battant les Sarrasins, il s'empare de Baucent «le rapide» dont il fait son cheval de bataille, ainsi que de Joyeuse son épée. Aimé de la princesse d'Orange, uxoris pudica et fidelis amicitia, il la fait baptiser sous le nom de Guiboux ? ou Guiburge.

À Aix-la-Chapelle, devant un concile d'évêques et de leudes,

Charlemagne mourant interpelle ainsi son futur héritier: «S1 tu promets, de haïr à tout jamais le péché, d'éviter la luxure, de ne commettre

aucune trahison et de ne pas dépouiller les orphelins, si Lu es capable de mener une guerre en véritable empereur de Rome, de passer les eaux de la Gironde et d'aller exterminer chez eux les Sarrasins, étends la main, mon fils, et prends cette couronne. Sinon, je te défends d'y toucher» ?.

4 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. Il, ch. xxIx, p. 399. ? Enfances Guillaume, Bibl. nat. fr., 114, f° 2. — Léon Gautier, Les Épopées françaises, p. 292.

3 Biax filz dit-il, envers moi entendez.

Vois la corone qui est desus l'autel ?

Par tel covent la te veil je donner; Tort ne luxure ne pechié ne menez, Ne traïson vers nelui ne ferez, Ne orphelin son fié, ne li todrez.....

S'einsi veus fere, ge te doing la corone Ou se ce non, ne la bailles tu onques.

(Coronement Loeys, v. 61-71). — Gaston Paris, Hist. poétique de Charlemagne, p. 352. — Léon Gautier, ibid., p. 348.

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La faiblesse et l'impuissance de Louis-le-Débonnaire provoquent bientôt l'intervention de Guillaume qui, vrai géant, court et vole à son

secours, de Worms à Saragosse, du Mont Saint-Michel à Saint-Gilles !.

Il étouffe une révolte des Gascons, prend Nimes, Orange et Barcelone: il délivre Rome et sauve la France, malgré la défaite d'Aliscans, près Arles, dont les historiens ont essayé d'amoindrir la gravité pour sauver

. l’amour-propre national. Cependant, et à la différence de Roncevaux, ce

désastre refoule la nouvelle invasion, plus redoutable que celle arrêtée par Charles-Martel à Poitiers, en 732. Après s'être battu en lion, le héros verse des larmes comme Roland: Pleure Guillaume, Guibourc le console ?.

Héritier du prestige de Charlemagne, défenseur attitré de l'Église contre l’'Islamisme et l'Empire, centre d’une pléïade de héros, le plus illustre de tous, præ cunctis clarior®, Guillaume, ainsiquesaint Demétrius, saint Georges, saint Sébastien, saint Maurice, saint Eustache #, réalise l'idéal du chevalier 5. Quels royaumes, quelles nations, quelles provinces, quelles villes ne s'entretiennent pas de l’histoire du duc Guillaume répandue dans presque tout le monde 5? Il domine la littérature du Midi comme l’empereur celle du Nord. Par l’ensemble des poèmes qui lui sont consacrés, par ceux qui se rattachent à son nom, il a inspiré la plus grandiose des épopées, et sa gloire frappe à ce point l'imagination populaire qu'elle lui attribue les exploits de tous ceux qui, de près ou de loin, l’approchèrent. C’est ainsi qu'on l’a confondu avec Guillem VI,

1 Coronement Loeys. — Léon Gautier, Les Épopées françaises, p. 71.

2 Aliscans, édit. Guessard et de Montaiglon, vers 8341-8437. — Léon Gautier, ibid, t. [V, p. 554.

3 Wilhem Wolf (Ludwig Clarus), Herzog Wilhem von Aquitanien. (Révillout, Étude historique et littéraire sur une vie de saint Guillaume; Mém. de la Société archéologique de Montpellier; 1865, p. 510).

4 Orderic Vital, Hist. de Normandie, liv, VI, ap. Guizot, Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France, t. IE, p. 5.

5 Voir Sancti Guillelmi Vita, Cf. Ms de la Bibliothèque de la ville de Montpellier, —Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. If, ch. xxx, p. 66,

6 Quæ enim regna et quæ provinciæ, quæ gentes, quæ urbes, Willelmi ducis potentiam non loquuntur, virtutem animi, corporis vires, gloriosos belli studio et frequentia triumphos. (Ardon, Vita Sancti Benedicti, ©. 42.). — Mabillon, Acta Sancti Ordinis Benedictini. Vita S. Guillelmi, S 2,.t. V. p. 69).

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seigneur de Montpellier, croisé avec Alphonse VII, pour fäire le siège d’Almérias et mort en odeur de sainteté dans l’abbaye de Grandselve, et avec Guillem d'Omelas, son frère, qui avait épousé Tiburge, comtesse d'Orange, comme Gibürct. On lui prête des ancêtres impossibles et des aventures fantastiques. C'est plus qu’un guerrier, c’est le défenseur et l'apôtre de la civilisation, qu'il devait, nouveau Messie, faire régner sur le monde.

Si grand que soit le Guillaume de la poésie, — et son roman est «comme un trésor de l'épopée carolingienne» ?, — 1l demeure encore inférieur à celui de la réalité ?, car ce fut un saint, un grand saint, un vrai patriote #. «Un jour, loin de douce France, entrouvrait soudain son vêtement de mailles, laissait le vent frapper sa poitrine nue et s’écriait: «O doux souffle qui vient de France! c’est là que sont ceux que j'aime». Et il ajoutait: «Je te remets, France, aux mains de Dieu» ÿ.

4 Léon Gautier, Les Épopées françaises, t. IV, p. 98, notes 9 et 10.

2 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. I, ch. xur, p. 66.— «Ce roman est d'origine et d'invention provençales... Nulle autre épopée karolingienne n'est si fortement empreinte que celle-ci d’un sentiment d'inquiétude et d’effroi, que l’on pourrait prendre pour un reflet des émotions contemporaines, excitées par cette terrible lutte de deux siècles entre le Midi de la Gaule et les Arabes andalousiens». (Ibid,).

3 Léon Gautier, ibid., t. IV, p. 560.

4 Hagiographie: Vie portée en Normandie par un moine de Winchester, Orderic Vital, Hist. eccles., lib. VI. — Comme chansons de geste: Aimeri de Narbonne, Siège de Barbastre et Beuves de Cammarais, Enfances Guillaume, Charroi de Nîmes, Aliscans, Gérard de Viane, Mort d’Aimeri de Narbonne, Coronnement Loeys, la Prise d'Orange, Moniage Guillaume, etc., etc. (Hist. gén. de Languedoc, t. I, pp. 445-455; édit. Privat, t. 1, pp. 882-940). — Paulin Paris, Chansons de geste; Hist. littéraire, t. XXII, Guillaume, pp. 519-532. — Léon Vinas, Visite rétrospective à Saint-Guilhem-du-Désert, 1815. — Nous avons beaucoup connu cet érudit aussi passionné pour son sujet que scrupuleux dans les moindres détails. — Notre ami, M. Ch. Révillout, a enfin fait une Éfude historique et littéraire sur l’ouvrage latin intitulé Vie de saint Guillaume, ap. Mém. de la société archéologique de Montpellier, t. VI, pp. 495-577. On ne saurait trop louer le sens critique et la haute intelligence du Moyen âge dont ce travail est le résultat, — Sur la bibliographie de saint Guillem, voir Émile Bonnet, Bibliographie du diocèse de Montpellier, 1900, pp. 109-112, 3

5 Charroi de Nîmes, Bibl. nat. fr. 1448, fo 94. — Léon Gautier, ibid., seconde édition, t. IV, p. vu. — «Bernard de Ventadour a traduit admirablement la même pensée dans ce quatrain, cité avec raison par Léon Gautier:

Quan la doussa aura venta Deves nostre païs, M'es veiaire que senta Odor de Paradis, (Léon Gautier, La Chevalerie, p.64).

Tel sera au x1v° siècle encore, le prestige de son nom que Pétrarque en retrouvera le souvenir toujours vivant à Montpellier !.

Pour arrêter les invasions et parer à l'anarchie barbare, le Moyen âge fait dériver l’autorité et la législation du sol, seul élément alors de stabilité. Il confond la souveraineté avec la propriété et substitue à la personnalité de la coutume la territorialité de la loi; il hiérarchise les pouvoirs par le vasselage et la féodalité à la base, la suzeraineté et le patronage au sommet. Tandis que, de nos jours, les agents de l'État demeurent étrangers aux régions qu'ils administrent, plus soucieux de les quitter pour l'avancement, que de s’y dévouer en s'identifiant avec les besoins et les aspirations d’un département ou d'un village qu'ils ne reverront plus, les feudataires, les fonctionnaires de l’époque, vivent de père en fils avec les mêmes populations dont ils deviennent par habitude et intérêt les tuteurs obligés ?.

La vie féodale, resserrée dans l'enceinte du château, cantonnée dans le cercle du foyer, rend à l’homme la possession de lui-même et la conscience de ses devoirs, à la femme le sentiment de la famille et de sa vocation domestique *. Perchés sur leurs donjons, les seigneurs planent sur de vastes horizons et trouvent dans leur fierté native le secret de la vaillance. Ainsi que le dit Ozanam, «si les nobles ont fait les châteaux,

1 Pétrarque, De Vita solitaria, lib. Il, sect. m1, €. 13. — Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. 1, Ch. vit, p. 264. — «Nous espérons que le théâtre s'emparera de Guillaume comme il s'est emparé de Roland et qu'un dramaturge puissant introduira sur la scène l'illustre vaincu d'Aliscans. (Léon Gautier, Les Épopées, t. IV, p. vi). — Nousignorons si M. de Bornier avait fait des confidences à M. Léon Gautier, mais il nous avait communiqué à nous son projet, qui nous avait enchanté, de composer un drame dont saint Guilhem eût été le héros et la pittoresque vallée de Gellone le théâtre. C'eût été le digne pendant à la Fille de Roland, ce petit chef-d'œuvre qui releva l'âme de la France au lendemain de nos désastres, car il ne fut joué pour la première fois, aux Français, que le 15 février 1875.

2 «La forme dans laquelle s'enserre alors la société humaine est construite sur les exigences du danger incessant et proche, en vue de la défense locale, par la subordination de tous les intérêts au besoin de vivre, de façon à sauvegarder le sol en attachant au sol, par la propriété et la jouissance, une troupe de braves sous un brave chef. Le péril s'est évanoui, la construction s'est délabrée... Reste l'assise primitive, la structure ancienne de la propriété, la terre enchaînée ou épuisée pour le maintien d'un monde social qui s'est dissous, bref un ordre de privilèges et de sujétions dont la cause et l’objet ont disparu». (Taine, Les Origines.de la France contemporaine, l'Ancien régime, Ch. 11, p. 33).

3 Ozanam, Lettre du 30 juin 1847. Œuvres, t. XI, p. 192.

on peut dire aussi que les châteaux ont fait les nobles. Rheinfels, Ehrenfels, Marxburg, Stolzenfels, Heidelberg, ce sont les berceaux, ce sont les nids de tous ces aigles de batailles; s’ils n'avaient pas babité dans les tempêtes, ils n'auraient pris ni un vol si haut, ni un cœur si intrépide»'. En revanche, la suzeraineté avait pour revers Îles mariages forcés. Pour que le fief fût «servi», le souverain s’arrogeait le droit de le retenir en mariant ses vassales sans leur consentement, en les fiançant même dès le berceau ?. De même pour les veuves «sans lesquelles, dit saint Jean Chrysostôme, l’Église n'aurait pas son entière perfection» 3. Si elle tolérait les secondes noces, elle ne les encourageait pas. Dans le poème de Gui de Bourgogne, au contraire, nous voyons Charlemagne remarier en bloc toutes les femmes dont les barons étaient morts pendant la campagne d’Espagne #.

1 «Convaincu par son propre trouble, le Germain s'arrête, épargne la terre, le village, la cité qui vit sous la sauvegarde du prêtre... Aux grands jours de malheur ou de maladie, il se repand, il restitue au double, au décuple et au centuple... Jusqu'à la fin du douzième siècle, si le clergé pèse sur les princes, c'est surtout pour réfréner en eux et au-dessus d'eux les appétits brutaux, les rébellions de la chair et du sang, les retours et les excès de sauvagerie irrésistible qui désolaient la société». (Taine, L’Ancien régime, Ch. 1, pp. 5 et 6).

2 «Ni cette fidélité, ni cette concorde ne sont les fruits de la raison raisonnante; elle est trop vacillante et trop faible pour produire un effet si universel et si énergique... C'est pourquoi, surtout quand la majorité est inculte, il est utile que les chefs soient désignés d'avance par l'habitude héréditaire qu'on a de les suivre, et par l'éducation spéciale qui les a préparés. .… Ils sont là, dans chaque canton, visibles, acceptés d'avance; cette autorité, le plus souvent ils la méritent; nés et élevés pour l'exercer, ils trouvent dans la tradition, dans l'exemple et dans l'orgueil de famille, des cordiaux puissants qui nourrissent en eux l'esprit public; il y a chance pour qu'ils comprennent les devoirs dont leur prérogative les charge... Tel est le renouvellement que comporte le régime féodal. L'ancien chef peut encore autoriser sa prééminence par ses services et rester populaire sans cesser d’être privilégié. Jadis capitaine du district et gendarme en permanence, il doit devenir propriétaire résident et bienfaisant, promoteur volontaire de toutes les entreprises utiles, tuteur obligé des pauvres, administrateur et juge gratuit du canton, conducteur et protecteur, comme autrefois, par un patronage nouveau et accommodé aux circonstances nouvelles. Magistrat local, représentant un centre, voilà ses deux fonctions principales et, si l'on regarde au delà de la France, on découvre qu'il remplit l’une ou l’autre, ou toutes les deux». (Taïine, ibid., ch. I, p. 3). — En France, c'est la centralisation, le régime de la cour et l'absentéisme des campagnes qui ont ruiné et discrédité l'aristocratie.

3 Saint Jean Chrysostôme, Hom. xxx, in epist. prim. ad Corinth.— Tollemer, Les Origines de la charité catholique, p. 51.

4 Guy de Bourgogne, 4009-4011. — Voir Léon Gautier, La Chevalerie, p. 344-351.

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En même temps, dit Mignet, la cohabitation dans le même donjon de plusieurs branches collatérales exposait «la chasteté du toit domestique. Afin de ne pas mêler le même sang, le mariage n'était permis qu'au sepuième degré» ‘. Que de fois aussi, au cours de cette histoire, n’avonsnous pas vu les pontifes condamner les unions consanguines ? En 1216 seulement, le pape Innocent IT réduira les prohibitions au quatrième degré de computation canonique ?.

Pour réagir contre ces mariages forcés ou clandestins, l'Église fait de la volonté expresse des conjoints le principe, la condition et l'essence du sacrement; voilà pourquoi, afin de prévenir les folles amours et les laisonstéméraires, ellen’autorise danslesfiançailles quelesengagements au futur, qui sont de simples projets, et elle interdit les engagements au présent, qui auraient constitué des liens irrévocables *. En 1582, le concile de Reims exigera encore, pour la validité de l'acte, la présence

d’un prêtre et de témoins #.

1 Mignet, Introduction de l'ancienne Germanie dans la société civilisée; Mém. historiques, p. 140. — «A l'égard des cousins germains, consobrini, le droit avait varié dans les premiers temps de Rome; le mariage était défendu entre eux. Une loi l’autorise plus fard. (Tacite, Ann, XII, 6). Une constitution de Théodose le défendit encore. (Voir Jacques Godefroi sur le tit. x, lib. III du code Théodose). Arcadius et Honorius le permirent de nouveau (Const., 19, in code Justin. lib. V, tit. 1v) et Justinien après eux (Instit., lib. I, tit, x, $ 5). — Mais l'Église avait désapprouvé cette union comme trop rapprochée du degré de frère et de sœur: Experti sumus, dit saint Augustin (De civit. Dei, XV), in connubiis consobrinorum, etiam nostris temporibus, propter gradum propinquitalis fraterno gradui proæimum, quam raro per mores fiebat quod fieri per leges licebat… Verumtamen factum etiam licitum, propter vicinitatem horrebant illiciti, et quod fiebat cum consobrina pene cum sorore fieri videbatur. — Bientôt l'Église alla jusqu'à défendre le mariage entre issus de cousins germains, quoique le droit

romain n'ait jamais poussé jusque-là ses prohibitions, et le droit canonique ne tarda pas à

appliquer aux mariages prohibés la règle du droit prétorien, qui avait fixé le droit de capacité de succéder au sentième degré pour les cognats ({nstit. Justin., lib. HI, tit. v, 8 ultra), limite qu'avait effacée Justinien dans sa novelle cxvi en assimilant complètement l'agnation et la cognation, en ce qui touche le droit de succéder». (Ibid.).

? Quaternarius vero numerus congruit prohibitiont conjugi corporalis…. quia quatuor sunt humores in corpore qui constant ex quatuor elementis.(Decretum Gratiani, can.Il, causa xxx,

quæst. v. ©. vin). — Mignet. ibid.

3 Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. I, Introduction, pp. LXXXV-LXXXVI, 4 Martène, De antiquis Ecclesiæ ritibus. (Dictionnaire encyclopédique de la Théologie, par Welzer et Welt, verbo: Fiançailles),

La religion avait transformé le droit seigneurial en une paternité sociale; elle élève l'amour à la dignité d'une religion. La femme vassale, serve quant au choix de son époux, est affranchie de son antique déchéance et recouvre le droit de disposer librement de son cœur. La chevalerie en fait l’apothéose et lui voue un culte plein de respect.

Tacite racontait que les Germains vénéraient la femme comme douée de l'inspiration céleste et investie d’un caractère divin. /nesse quinetiam fæminis sanctum aliquid et providum putant !. Si «l'amour est la clef du cœur» ?, l'amour chrétien légitime les plus tendres affections en leur permettant de s'épanouir dans le calme de la conscience et la fraicheur de l’innocence. Mais, alors que nos œuvres d'imagination troublent les esprits en ne les entretenant que des passions illégitimes, les poèmes et les romans du Moyen âge traitent de l'amour dans cette langue de l'amour «qui n’est comprise que par ceux qui aiment»*, qui demeure d'autant plus pure dans la passion, simple dans l'enthousiasme, sublime dans la naïveté; 1ls imsistent, avant tout, sur la constance virginale comme sur le pudique amour de Roland et d’Aude, sa fiancée, dans le roman de Roncevaux, sur la constance ou sur les malheurs de Gérard de Roussillon, supportés si vaillamment par sa femme.

La fidélité conjugale n’est pas seulement une vertu; elle fait la chasteté, l’unité, la force de l'amour, ainsi marqué du sceau de l'Éternité. Ÿ a-t-il rien de plus touchant et de plus beau que l'association de deux êtres que la mort elle-même ne saurait plus séparer, puisqu'ils sont mystiquement unis au-delà de cette vie par la communion des âmes, comme leurs corps le seront sur la terre, dans le même tombeau #. Et ce tombeau devient une source de bienfaisance par les œuvres de miséricorde

1 Tacite, Mœurs des Germains, $ Vin.

? Bossuet, Sermon pour l'Annonciation.

3 Lingua amoris ei qui non amat, barbara erit. (S. Bernard, Serm. 79, in Cantic. .

4 «N’était-ce pas le siècle où saint Louis conservait à travers toute sa vie, pour sa femme Marguerite, l'ingénieuse et passionnée tendresse de ses premières années; où ce grand roi et ce grand saint, montrant l'anneau qu'il portait toujours, et sur lequel il avait fait graver cés trois mots: «Dieu, France et Marguerite, disait avec une délicieuse simplicité: Hors cet anel, n’ai point d'amour». N'était-ce pas encore le siècle où Édouard fer d'Angleterre élevait ces quinze croix de pierre, dont les restes peuvent compter parmi les merveilles de l'art chrétien, aux

iles 70 F & :

pour le salut de l'époux chéri ou de épouse pleurée, pro salute sponsæ meéæ, comme le portent tant d'inscriptions !.

La chevalerie ne se contente pas de prôner et d’exalter les affections domestiques; elle enflamme les cœurs pour la beauté idéale, entrevue par le grand philosophie athénien, dans le Phédom etle Banquet, et qui n'est que le reflet de la beauté divine dont la Vierge est le parfait symbole et le type accompli. Ce thème, Dante le développe à propos de Béatrix, qui personnifie la théologie, dans la troisième chambre de Raphaël, où elle est représentée, au-dessus de la dispute du Saint-Sacrement, telle que la dépeignait l’auteur de la Divine Comédie: couronnée d’olivier, c'est-à-dire par la sagesse, avec le voile blanc de la foi, le manteau vert de l'espérance, la unique odorante de la charité? qui rehausse encore la pudeur et la modestie de son front. Sa vue ravit en purifiant tout autour d'elle; et, «quand elle passe par les chemins, l’amour qui la précède glace les cœurs vulgaires et détruit les idées perverses,

lieux de repos du cercueil de sa bien aimée épouse la reine Éléonore, pendant le trajet de la ville où elle mourut à Westminster ? C'est sans doute la plus touchante et la plus magnifique pompe funèbre qui fut jamais; mais était-ce trop pour la femme qui, vingt ans auparavant, s’en allait partager les dangers de la croisade avec son époux, suçait de ses propres lèvres le poison qu'un fer sarrasin avait fait couler dans les veines d'Édouard, et lui sauvait ainsi la vie au péril de la sienne ?.. Cette étoile de pur amour, qui éclaire les plus belles traditions historiques du pays, comme celles de Henri-le-Lion, de Florentia, de Geneviève de Brabant, du comte Ulrie, est encore le foyer lumineux des grands poèmes des cycles chevaleresques. Parseval est tellement absorbé par la vue de trois gouttes de sang sur laneige, qui lui rappellent le teint rose et blanc de sa femme, qu'il méprise la gloire et les combats pour les contempler. L'épouse de Lohengrin, toutes les fois que son mari s'éloigne d'elle, tombe en faiblesse et reste évanouie jusqu'à son retour. Dansle Titurel, quand deux fidèles époux se rejoignent dans la mort, il sort de leur tombe comme deux belles vignes qui s’entrelacent et se soutiennent l'une l'autre», (Montalembert, Hist. de sainte Élisabeth de Hongrie, ch. xv, in fine). — C'est ainsi que, suivant la légende, Pierre de Provence et la belle Maguelone «attendaient leur résurrection aux deux costez du grand autel de Maguelone, à qui ils avaient fait tant de charitez, chascun dans un un beau vase de marbre couvert, selon leur condition et leurs mérites, et respondant à la gloire de l'autel». (Voir ci-dessus, Hist de Maguelone, Introduction, p. LxIx).

1 Pro salute Mathildæ sponsæ meæ. (Monast. Anglic., p. 1034. — Montalembert, Les Moines d'Occident, Introduction, t. [, p. cxzu). de

L Sovra candido vel einta d'oliva Donna m’apparve, sotto verde manto, Vestita di color di fiamma viva. (Purgatoire, ch. xxx, 11).

3 Dante, Vita nuova, ap. Ozanam, Dante, Œuvres complètes, t, VI, p. 385.

quiconque s’arrêterait pour la voir deviendrait une noble créature ou mourrait à ses pieds... Son regard donne la paix, humilie l'orgueil, fait oublier les offenses. Celui qui s’entretient avec elle ne saurait faire une mauvaise fin !.

Guillaume d’Arezzo chante la reine des anges; Guido Alvocanti, dans une fameuse canzone, donne de l’amour une définition qui occupe l'École; des saints?, comme François d'Assise el Jacopone de Vérone, traduisent dans leurs vers le ravissement du siècle pour la dame de leurs pensées, la plus noble, la plus riche, «la plus belle qui fut jamais, Notre-Dame des poètes et des artistes» ?. Tout concourt donc à faire de la femme l’âme de la civilisation; et, au lieu de vulgariser le sensualisme, d’avilir la créature qui en est l’objet, le véritable amour la surnaturalise pour la consacrer. Idéal, fleur de désintéressement et de loyauté, il transfigure les âmes en les formant aux magnifiques élans et aux grandes actions. Voilà comment la poésie provençale n’est que l’expression de la chevalerie, c’est-à-dire de l'amour et de l’héroïsme#, de la religion des âmes pures et vaillantes, car le poème de Tristan, le premier qui roule sur une passion illégitime, n’est pas antérieur au x1v° siècle.

La chevalerie, «expression combinée de ces éléments» 5, offre alors une libre et radieuse expansion à la jeunesse et à la bravoure. Réagissant contre la rudesse et la cruauté barbares, dont le Raoul de Cambrai reste le type affreux f, elle représente la force armée du droit et de la vérité.

Chevalier en ce monde-ci

Ne peuvent vivre sans souci,

Ils doivent le peuple défendre

Et leur sanc pour la foi espandre.

1 Dante, Vita Nuova, ap. Ozanam, Dante, pp. 366, 313.

2 Ozanam, Œuvres complètes, Poètes franciscains, t. V, p. 366.

SMIDIT D 0:

# Fauriel, Hist. de la Poésie provencale, t. If, ch. xLi1, p. 318.

ë «n'ya peut-étrerien de plus particulier et de plus frappant, dans l’histoire de la civilisation du Midi de la France, que la combinaison ou, pour mieux dire, que l'union de la chevalerie et de la poésie». (Fauriel, ibid., t. I, ch. xv, p. 529).

6 Voir Raoul de Cambrai, éd. Légeay, pp. 56, 68, 11, 12. — Jourdain de Blaivies, vers 481 et suiv. — Léon Gautier, La Chevalerie, pp. 27, 15, 76.

7 Eustache Deschamps, 46, ap. Léon Gautier, ibid.

TROUVÈRES ET TROUBADOURS Éd ue

re chevalerie est l'incarnation d l'honneur qu'ignorait l'antiquité, CHENE "A k qu’elle révèle à la chrétienté!. Rien de plus sublime que l’ensemble de. 1 ; &: ses lois: Mépris des richesses et protection des faibles, défense des ; femmes et des enfants, des veuves et des orphelins, des pauvres et des voyageurs, des marchands et des vilains, des églises et des monastères, des maladreries et des maisons-Dieu, concours De en toute circonstance à l’appel des malheureux et des opprimés ?, n est-ce pas la plus belle des vocations ?

Il écoute partout si l'on crie: Au secours?

«La chevalerie, dit Villemain, c'est la vie du Moyen âge mise en action; c'est la garde d'honneur de la féodalité» #. Elle s'en distingue toutefois, puisqu'elle en est le frein en même temps qu'elle en fait le prestige. C’est elle qui forme caractères fiers et austères, incapables | de mollesse et de platitude, aussi courtois qu'indépendants, natures intraitables sur le point d'honneur, tout d’une pièce comme les armures d'acier dont se revêtaient les guerriers. Elle a un code spécial dont le Pontifical de Guillaume Durand, une gloire de l'Université de Montpellier, prouve la magnificence*. Elle est l’ambition et le lien des cœurs qui brûlent pour une belle cause et sont jaloux de s’immoler pour une de personne ou une idée. .

1 Viollet-Leduc, Dictionnaire du Mobilier, t. V, p.71. 2 Léon Gautier, La Chevalcrie, pp. 48, 49, 69. 3 Victor Hugo, La Légende des siècles, XV, Eviradnus, L, Il, p. 56. # Villemain, Littérature du Moyen âge, 8° Leçon, t. I, p. 233. | QU ë Léon Gautier, ibid., pp. 21, 22. — «L'épée disait à Thémistocle: «Sois fort pour ton PANNE 7à pays et grand pour toi-même». Elle disait au chrétien: «Sois fort pour ton Dieu, clément a s pour les faibles, esclave de ta parole et jusque dans la fureur du sang, n'oublie pas l'amour promis.et songe à tes couleurs». C'était la chevalerie. La chevalerie était l'homme de guerre attendri par l'amour de Dieu et par un autre amour délicat, né de l'élévation que la femme avait reçu du christianisme... Entouré de ses proches vivants, en face de ses ancêtres morts, le chevalier venait un jour à l’autelet y prononçait des serments où Dieu, la patrie et l'amour se rencontraient sans s'étonner... Quelquefois il cachait son nom, ses chiffres, sa gloire, mais il en restait assez pour reconnaître le chevalier, et, dans ces occasions mêmes où la prudence conduisait le courage, il dirait avec Tancrèdes

«Conservez ma devise; elle est chère à mon cœur; Les mots en sont sacrés; c'est l'amour et l'honneur».

(Lacordaire, OŒEuvres complètes, &. V, pp. 173, 174).

Avant d'être accaparée comme un apanage aristocratique dans la cérémonie symbolique de l'initiation, la chevalerie revêt la forme chrétienne d’un ordre spécial ayant des lois et des profès astreints à respecter ses vœux. Le chevalier a du croisé la foi ardente, de la jeunesse l'intrépidité à toute épreuve, de l’apôtre l’enthousiasme brûlant, transportant son âme d’autant plus haut qu'elle est plus détachée et dédaigneuse des plaisirs ou des intérêts vulgaires. Le chevalier, c’est le soldat chrétien !, l’homme de Dieu, miles Christi, «au nom duquel sont faits et créés tous les chevaliers de la chrétienté» ?.

Le sentiment religieux fait l'originalité et subit en même temps l'influence du cevyele carolingien en France, du cycle de saint Graal en Allemagne, car si nos chansons de geste roulent sur les exploits de Charlemagne, de Roland ou de Guillaume, celles d'Outre-Rhin rayonnent autour du prétendu vase mystique où le Christ aurait célébré la cène, et enlevé au ciel par les anges jusqu’au jour où apparaîtraient des héros dignes de le reprendre et de le garder.

Nous savons même par Wolfran von Eschenbach, l’auteur du poème le plus considérable de l’époque, le Titurel, et le Perceval qui en est la

suite, que l'original avait été écrit en roman par Kyot ou Guyot*. Ne

faudrait-il pas reconnaître encore dans cette légende un écho de celle qui faisait débarquer sur notre littoral Lazare, Madeleine et les saintes Maries # ? |

Tout ce que l'esprit moderne a rêvé ou croit avoir inventé, en fait de respect du droit et d'assistance au faible, le Moyen âge l'avait pratiqué dans la chevalerie5. Il n’y a même pas dans l’histoire de miracle plus éclatant que la transfiguration de la barbarie par cette institution jusqu'alors inconnue qui discipline les cœurs sans les comprimer, qui leur

communique, avec l'instinct de l'honneur, la force du sacrifice, etremplit

1 Girart de Viane, édit. P. Tarbé, p. 19.— Léon Gautier, La Chevalerie, p. 58.

2 Bibl. de l'Arsenal, 3351, f° 88 v°, 98 r°, version en prose de Girart de Viane. — Léon Gautier, Abid., p.38.

3 Fauriel, Hist. : La Poésie notenonie À IS, ch. x11, pp. 318 et 4

#Fauriel, 114,1. [ch #xxvr p.343

ÿ Vitet, DIS à le xu1e siècle; Revue des Deux- one Us LXXXV, p: 156:

PER RE PTT.

\ À dé

Ne Cr TROUVÈRES ET TROUBADOURS 39 les âmes d’une poésie embaumée de tendresse humaine, enflammée

du plus ardent courage. C’est elle qui adoucit les plus fières natures

ï etinocule dans ces fortes poitrines et sous leurs lourdes armures les

D: sentiments de la délicatesse et de la générosité, les préparant à faire

di a - le bien, à vivre pour le bien, et, ce qui est plus grand encore, à mourir

pour le bien. C’est elle qui transforme les Germains naïfs, téméraires, ' . avides de combats en apôtres de l'Humanité, dévorés du désir de venger ses injures et de calmer ses souffrances, volontaires de la défense sociale, héros de la charité, «prêtres armés de la justice et de la foi, | comme les prêtres étaient les chevaliers de la parole et de la prière» !. Do Quel lemps que celui qui produisit de tels sentiments, de tels hommes, F. À de telles institutions ! Si l’on ne peut dissimuler bien des licences et NE des scandales, quelle candeur ! quels traits sublimes qui relèvent l'esprit en édifiant le cœur ! que d'actions héroïques, surnaturelles !

La chevalerie, œuvre essentiellement catholique et française, remontait au x11° siècle, puisque saint Bernard l'appelle un genre de milice nouveau sur la terre. Indépendante de la naissance et de la fortune, elle n’est & ‘18 pas héréditaire et n’exige pas, au début au moins, la qualité de noble. | Elle peut être conférée à de petites gens sans terre n1 argent, même à

des vilains, car telz est posores qui a coreige fier ?. Si elle tend à devenir

l'attribut des nobles, on voit, en plus d’une circonstance, des empereurs et des rois, Frédéric Barberousse et Philippe-le-Bel, en investir, sur le champ de bataille, de simples vilains. | Merveille de l'Église, elle accuse sa mission au moment des croisades en formant une milice sacrée, qui exige une préparation, et confère un véritable sacrement, de même que la félonie, crime devant le monde, est, aux yeux de la foi, laxée de péché, si bien que l'Église célèbre les obsèques du chevalier dégradé, mort au ciel, quand il létait à l'honneur. En même temps se constiftent des ordres spéciaux de chevaliers qui font de l’obéissance le principe, de l’immolation le mobile de leur vocalion; qui, sans renoncer à la guerre, n’emploient leurs

1 Montalembert, Sainte Élisabeth de Hongrie, ch. v, in fine. 2 Léon Gautier, La Chevalerie, p. 2. :

armes que pour le triomphe de la justice et de la paix, Justitia et pax.

Ainsi prennent naissance les ordres militaires des Templiers et des

Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem si grands et si méritoires à l'origine, qui précisément fondent à Montpellier deux de leurs principaux établissements !. Et l’exaltation religieuse comme l'excitation des troubadours entraînent l’Europe vers l'Orient, enflammant de la plus généreuse ardeur tous ceux qui ont un cœur d'homme ou sont capables de tenir une épée.

Mais, pour bien se battre, comme pour bien chanter, 1l faut aimer. L'amour apparaît dès lors comme le mobile de toute vertu, de toute belle inspiration. Ps |

Comment s'étonner que le Moyen âge qui spiritualisait la pierre ait idéalisé la femme ? Ces rudes et impétueux chevaliers, bardés de fer, occupés de chasses, de guerres et de chevauchées, ont surtout rêvé, ainsi que l’on peut s’en assurer en contemplant les porches des églises, les vitraux des nefs et les miniatures des missels, de madones placides, aux formes diaphanes, aux figures pâles et blondes, la taille svelte, le corps allongé, les vêtements souples et simples ne dessinant que la structure de corps éthérés, et faisant ressortir la gracilité des membres, au heu de les alourdir par des étoffes roides et empesées, comme fera la Renaissance en mettant surtout en relief des beautés épaisses etréalistes, alors qu’elle efféminera les hommes par une élégance mamiérée.

Seulement ce n’est pas la jeune fille n1 même la mère, c'est la femme mariée qui devient un objet de prédilection ?, si bien que dès le x11° siècle, en Aragon, en Catalogne, en Provence, l'amour dégénérera en galanterie. Plus en quête alors d'aventures que d’exploits, plus mondain que pieux, dominé par l'esprit de caste, superbe par ostentation, visant l’orgueil plus que l'immolation, il remplacera bientôt le sacrifice utile par de téméraires bravades ou d’insolents défis, et se départira

1 Voir ci-dessus, Hist. de Maguelone, t. II, ch. x, pp. 9et10.— Voir J, Delaville Le Roux, Les Hospitaliers en Terre sainte et à Chypre (1100-1300), 1904. 2 Jeanroy, La Poésie provencale du Moyen âge, Revue des Deux-Mondes, t. CLI, p. 352.

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