‹ L'Université de MontpellierChapitre 2 sur 36 · PTS NN ù +2 RS AL EP LR E · texte numérisé non relu

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vis-à-vis de la femme de l'esprit primitif de délicatesse, de fidélité, de discrétion. Mais, «quel qu'il fût ou qu'il pût devènir, en réalité et dans la pratique, l'amour chevaleresque, dans la théorie des troubadours, est toujours exempt de sensualité; c'est une espèce de culle dégagé de toutes les habitudes, de tous les plaisirs qui pourraient en ternir le sentiment et en affaiblir l'énergie morale, l'amour de la gloire dont il est censé ‘âme. C’élait une exaltation toute morale que l’on supposait ne pouvoir être maintenue dans sa pureté et son énergie que par le sacrifice» !. Fallait-1l que l'attachement fût profond pour tourner à la folie, comme, vers 1200, celui du troubadour Guilhem de Balaun ou de Balazuc (Balaruc), un gentils castellas de la encontra de Monspelier?, chevalier de Guillelmine de Traviac. Il en avait obtenu tout ce qu'il en pouvait légitimement espérer, quand il se mit dans la tête que le bonheur de reconquérir l’amour de sa dame devait être plus grand que celui de l'avoir obtenu. Il fait donc exprès de se brouiller avec elle, au point de la révolter par une dureté obstinée. Bernard d’Anduze doit s’interposer pour apaiser sa colère, mais la dame exige pour expiation de sa faute, qu'il se laisse arracher un ongle de la main et lui en fasse hommage, en sollicitant son pardon, à genoux, et dans une pièce de vers. Le malheureux s'exécute bien, mais l’histoire ne dit pas s’il eut la tentation de recommencer l'épreuve *. | C'est ainsi que chevaliers et troubadours font assaut de courtoisie et d'esprit, s’estimant trop honorés par le simple regard, largement récompensés par le sourire d’une dame au front pur et à l'œil bleu, vers laquelle ils n’auraient pas osé lever les yeux. «Cette respectueuse tendresse, sentiment si délicat qu’on penserait le flétrir en l'appelant d’un autre mot, agissait puissamment sur le cœur. Sans doute il ne: renouvelait pas tout entier le sang barbare qui pouvait y circuler encore,

1 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. IN, ch. L1, p. 331.

2 Raynouard, Choix des Poésies originales des Troubadours, t. V, p. 180. — Millot, Hist. des Troubadours, t. I, p. 119.

3 Fauriel, ibid., t. I, ch. x, pp. 541, 542. — Grundiss zur geschichte, n° 203. — Barbieri, Dell origine, pp. 69, 116. — Hist. littéraire, t. XV, p. 447; t. XVII, p. 419. — Chabaneau. Notes sur l’histoire de Languedoc, édit. Privat, t. X, p. 355,

mais 1l en calmait les bouillonnements. L'orgueil militaire s'humihait; le métier des armes s’ennoblissait par un motif désintéressé; les instincts sensuels se dissipaient à la voix de l'honneur, l'honneur pudeur virile qui interdisait aux preux tout acte capable de faire rougir le front de leur dame» !.

Comme le chevalier, le troubadour a «sa dame», qu'il désigne d’un nom de convention. Mais cet amour est moins sentimental que mondain; il est trop subtil, trop raffiné pour n'être pas vain et superficiel, ce qui explique ces engagements de convenance sociale où la pose lient lieu d'affection, dont la précocité explique la froideur, et le plus «souvent

indépendants du charme, de la grâce et de Ja beauté de la jeunesse» ?,

sans compter que les belles châtelaines devaient quelque peu se moquer des poètes, mercenaires la plupart, trop souvent confondus avec les musiciens et les jongleurs qui erraient contre les saints de pierre des façades et sous les pignons des belles demeures, pour faire retentir, à travers les fenêtres aux croisillons de plomb, chansons ou romances. S1 telle châtelaine «blanche et vermeille, à point incolorée» ?, agrée avec complaisance les hommages des chevaliers et se montre sensible aux sirventes des troubadours, il ne faut pas croire que la femme du Moyen âge ressemblät plus que la femme moderne aux héroïnes d'Alexandre Dumas ou de Zola. On doit même ajouter que la société était tellement imprégnée de foi que les grandes dames ne pouvaient se dérober aux vertus et aux devoirs de la chevalerie féminine dont le tiers ordre de Saint-François était la forme mondaine. Comme cette sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe, immortalisée par le comte de Montalembert, et dont les cantus varû fratrum minorum viennent de nous faire connaître les rythmes en son honneur#, les vraies chrétiennes

{ Ozanam, Dante, p. 364.

2 Ibid. — Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. I, ch. x1v, XV, p. 544. 3 Beuve de Commarchis, par adenes li Rois, Bruxelles, 1874, v. 2098.

4 Mater bona, crimen tege

Victum dona, mores rege...

Cum pauperis pauperrima, Dispersis ditat opibus,

TROUVÉRES ET TROUBADOURS 43

pratiquaient jusqu’à l’héroïsme les devoirs d'épouse et de mère, distribuant aux pauvres le pain quotidien, refrénant les passions, /pansant les plaies des lépreux, poussant la sublimité de l'amour et du dévouement jusqu’à suivre leurs fiancés et leurs maris à travers tous les périls en s’exposant à la mort pour sauver la vie des croisés!.

La dame qu'ils proclamaient souveraine les faisait triompher d’euxmêmes et leur valait de remporter la victoire sur l’ennemi. «Plus d'une châtelaine, du fond de son oratoire, contribua de la sorte à ramener la discipline dans les camps, et peut-être la victoire sur les champs de bataille» ?.

‘Après l'amour, c’est la guerre que chantent, et avec frénésie, les troubadours, la guerre féodale, de seigneur à seigneur à l'intérieur, et la guerre sainte de la Croix au dehors. Pourquoi donc ? Parce que la guerre force les grands à ménager ceux dont le concours est nécessaire. «C’est alors que les vassaux et les châtelains peuvent avoir du bon temps, car bien plus larges, plus généreux, plus accueillants sont les puissants, lorsqu'ils ont la guerre que lorsqu'ils ont la paix» #. Et le provençal Blacaset, fils de Blacas, le dit: «C’est par la guerre que les braves s'élèvent, elle contraint l’avare à devenir libéral; elle oblige le puissant à donner et à ôter». La guerre est un bon justicier #. Bernard de Mantoue exprime les mêmes idées: «La guerre force tout mauvais seigneur à

Hospitalis Domina,

Pauperum nutritia,

Sanctitate non pusilla,

Quamvis pauperum ancilla. (Ap. Desilie, Cantus varü).

1 Les Dames qui alerent nostre Seigneur servir — En milieu d’Antioche vont lors consaus tenir...; — Les autres de douce aigue font les boutiaus emplir — Ci qui boire voura n’i pora pas faillir. (Chanson d’Antioche, édit. Paulin Paris, I, pp. 223, 224). — E les dames lor gieutent (aux Turcs) mainte pierre cornue: — De l’iaue aboivrent ceux que li grans sois argue. (IE, p.255). — Les Dames portant l’iaue que Franc vont desirrant, — contre lors cuers, as cols, sur le sablon boillant.— Asés i ot de celes qui n’ont solier cauchant. — Des piés et des talons lor va li sang colant. (Jérusalem, édit. Hippeau, vers 105-211). — La veïssés... tante riche dame...— Gésir desor la terre morte et ensanglantée. (Chanson d’Antioche, W, p. 262). — Léon Gautier, La Chevalerie, pp. 445, 446.

2 Ozanam, Dante, Œuvres complètes, t. VI, p. 365.

3 Bertrand de Born, édit. Thomas, 1888, I, x11.

4 Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. IT, ch. xx, p. 165.

devenir bon pour les siens. Une vie sans gloire est pire que la mort et richesse honnie au dessous de l’honneur» t.

La chevalerie fait appel à ce qu'il ÿ a d’humain et de généreux dans l'esprit de combat, en opposition avec la rudesse et la cruauté des barbares. La charité est le propre du christianisme; la hbéralité de la chevalerie?. Aussi est-elle prodigue, répandant l'argent à flots, mêmesans but, sans utilité, pour l'unique plaisir de perdre ?. La noblesse signifie désintéressement et sacrifice, fidélité et dévouement. «Les richesses que vous préféreriez, dit Pons de Capdevielle, la mort viendra vous les arracher. Ce serait donc vraiment mourir que de vivre pour elles, de même que ce sera vivre d'aller là-bas mourir pour Dieu. Le jour est donc venu où les preux vont pour leur gloire et leur salut, se séparer des lâches» #. Et Bertrand de Born, figure essentiellement féodale, pleine d'originalité et de virilité, dans un de ses sonnets cuirassés, mais aux cuirasses finement ciselées et vraiment éclatantes, de s’écrier: «Je tiens pour vieux tout baron qui a du blé, du lard et du vin de reste; il est vieux s'il a un cheval que l’on puisse dire sien» ÿ.

Donner, voilà ses tours et ses créneaux ‘.

Quelles strophes brülantes de passion et de fougue martiales ! «Viennent donc les barons croisés d'Allemagne, de Bretagne, d'Anjou, de Béarn, de Gascogne et de Provence, réunis à nous en une seule masse, et l'épée à la main, nous entrerons dans la foule des infidèles, frappant,

taillant, jusqu’à ce que nous les ayions tous exterminés; et, alors, nous”

partagerons le butin entre nous tous; Gavaudan sera prophète. Ce qu'il dit sera fait; les chiens périront, et, là où Mahomet fut invoqué, Dieu sera honoré et servi» 7. La victoire de Navas de Toloza, en juillet 1212,

{ Fauriel, Hist. de la Poésie provençale, t. IL, ch. xx, p. 161.

2 Léon Gautier, La Chevalerie, p. 82.

3 Jeanroy, La Poësie provençale au Moyen äge; Revue des Deux-Mondes, t. CLI, p. 369. 4 Jeanroy, ibid., p. 552.

5 Fauriel, ibid., t. 1, xv, pp. 482, 494, 495. — Jeanroy, bid., t. CLV, pp. 573, 574.

$ Girart de Roussillon, trad. Paul Mever, $ 561. — Léon Gautier, ibid., p. 86.

T1 Fauriel, ébid., t. IL, ch. xx, p. 155.

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