J. Michelet
nue, froissée, sanglante, semblait à peine viable, nos rois — quoi qu'on pût dire contre elle — l'abritèrent au Collège de France, mais l'orage vint des quatre vents. — La scholastique réclama, l'ignorance s'indigna, le mensonge souffla de la chaire de vérité. — Bientôt le fanatisme assiégea ses portes; il s'imagina, sans doute, le furieux fou, égorger la pensée , poignarder l'esprit. Ramus occupait cette chaire; le roi. c'était Charles IX, eut pourtant un noble mouvement et lui fît dire qu'il avait un asile au Louvre. Ramus persista. Il n'y avait plus de libre en France que cette petite place, les six pieds carrés de sa chaire, assez pour une chaire, — assez pour un tombeau. — Il défendit cette place et ce droit, et il sauva l'avenir, car il mit là son sang, sa vie, son noble cœur. »
Cet homme, qui venait de mourir si glorieusement martyr à la fois de la liberté philosophique et de la liberté reUgieuse, n'avait pas, dans son testament, oublié son ingrate patrie. — Sur son revenu annuel de 700 livres^ il léguait au Collège de France 500 livres de rentes sur l'Hôtel de Ville pour l'entretien d'un professeur de mathématiques, — puis sa bibliothèque, et la moitié de ses rentes aux pauvres écoliers du collège de Presles. — Ce testament autographe est signé, à Paris, au collège de Presles, calendes d'août do 68. — On peut le dire, après
avoir consacré ses facultés, son âme, sa \ie à l'étude et à la philosophie, Ramus laissait sa mort à l'admiration du monde savant. Voltaire le signale^ comme fondateur « d'une chaire de mathématiques au Collège Royal de Paris, bon philosophe dans un temps où l'on ne pouvait guère en compter que trois, homme vertueux dans un siècle de crimes, homme aimable dans la société, et même, si l'on veut, bel esprit. » Le plus grand historien de la philosophie moderne, Victor Cousin, s'exprime en ces termes, auxquels nous n'avons rien à changer : « Voilà quel fut le sort d'un homme qui, à défaut d'une grande profondeur et d'une originalité puissante, possédait un esprit élevé, orné de plusieurs belles connaissances, qui introduisit parmi nous la sagesse socratique, tempéra et poUtla rude science de son temps par le commerce des lettres, et, le premier, écrivit,
1. Dictionnaire philosophique. — Voir aussi: Harangue de Pierre la Ramée, touchant ce qu'a fait V Université de Paris envers le roi, Paris, 1557, in-8o, et 1568.
Controversia de doctrina Aristotelis inter Petrum Ramum et Antoniiim de Govea, collegii Barbarici magistrum, e mandato régis habita, coram judicibus ex utraque parle delectis, Pelro scilicet Danesio et Francisco Vicomercato , nec noyi Joanne Quiniino et Joanne Bomontio commissarioque régis Joanne Solignaco ; sententia • insiiper qua Danesius^ Vicomercalus et Joannes Solignacus decernunt Ramum temere, arroganter et impndenter fecisse, dum animadversiones suas in Âristotelem scriberet; quippe qui receptam apud omnes nationes logicx artis rationem damnare et improbare voluerii, Lntetise, cal. martii^ an. 15 i3.
en français, un traité de dialectique ^ )> Lacroix du Maine , unissant son témoignage à ceux des historiens contemporains, a dit : « Par la vie que Ramus a démenée sur la fin de ses jours, il n'avait pas l'âme autre que d'un homme de bien, vivant en la crainte de Dieu. » [Bibliothèque française»)
Ramus, professeur d'éloquence et de philosophie au Collège de France, bienfaiteur des écoliers pauvres et de l'Université de Paris, n'a aujourd'hui son nom ni son visage gravés sur aucun marbre dans le savant établissement qu'il a illustré par son savoir. Il appartient à ses éminents successeurs de réparer enfin ce regrettable oubli.