‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 160 sur 178 · Article Éducation · texte numérisé non relu

Article Éducation

conseiller du Parlement, qui vient de contribuer pour sa part à la proscription de la Compagnie de Jésus en 1762, et un ex -Jésuite qui a été jadis, au collège, le régent du conseiller : « Vraiment, vous m'avez donné là une plaisante éducation! fait dire Voltaire au conseiller. Lorsque j'entrai dans le monde, je voulus m'aviser de parler et on se moqua de moi. J'avais beau citer les odes à Ligurinus et le Pédagogue chrétien; ']& ne savais ni si François P"" avait été fait prisonnier à Pavie, ni où est Pavie ; le pays même où je suis né était ignoré de moi; je ne connaissais ni les lois principales ni les intérêts de ma patrie ; pas un mot de mathématiques, pas un mot de saine philosophie; je savais du latin et des sottises. »

Comme le fait judicieusement observer Alexis Pierron, dans les collèges de l'Université, Voltaire n'eût pas plus appris l'histoire ni la saine philosophie qu'au collège des Jésuites. Il eût été occupé, là aussi, à transformer du français en latin, ou à arrondir des périodes latines, ou à aligner des dactyles et des spondées, beaucoup plus qu'à lire et à méditer les chefs-d'œuvre de la littérature romaine. Il fût sorti de sa rhétorique avec quelques centaines de vers de Virgile et d'Horace dans la tête, avec quelques pages de Cicéron, quelques morceaux d'ici et de là, c'est-à-dire aussi ignorant que le conseiller de Voltaire reproche au vieux Jésuite de l'avoir laissé lui-même.

Si les uns ont dit trop de bien des Jésuites comme instituteurs de la jeunesse, les autres, à notre sens, en ont dit trop de mal. Les Jésuites n'ont mérité

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité I

Pourquoi leur contester le mérite d'avoir contribué, pour leur part, à instruire les générations du xvii" et du xviii^ siècle, qui ont porté si haut la gloire de notre littérature?

Si l'enseignement des Jésuites était le même, à peu de chose près, que celui de l'Université, il s'en distinguait cependant par l'esprit général qui présidait à sa direction. Tandis que l'Université élevait les nouvelles générations et leur enseignait les belles-lettres sans arrière-pensée, dans le seul but de former des citoyens dévoués à l'État, des honnêtes gens, comme on disait au

xvn^ siècle, l'éducation était, entre les mains des Jésuites, un instrument de domination, un moyen d'inculquer, de propager leur idéal politicjue et religieux.

C'est ce qui fait qu'en définitive nous n'hésitons pas à condamner l'esprit et les tendances de la célèbre Société. S'il lui était jamais donné de faire prévaloir son idéal, c'est-à-dire les idées et les croyances du passé, contre la hardiesse des esprits et la puissance d'expansion des doctrines modernes, elle nous réserverait le sort du Paraguay, où elle établit, le jour où elle gouverna cette contrée à sa guise, une autorité arbitraire, mais douce, ni despotique ni cruelle, une sorte de tutelle étroite, sous laquelle l'homme peut vivre heureux à une seule condition, celle de rester toujours enfant. Et sur cette société d'hommes enfants, elle ferait régner le dogme religieux et le dogme politique du moyen âge, c'est-à-dire la théocratie, l'unité de l'État et de l'Église, mais l'un soumis à l'autre comme le corps l'est à l'esprit.

Ajoutons, pour dire toute notre pensée, que la Compagnie de Jésus n'est plus guère aujourd'hui que l'ombre de ce qu'elle a été. Ce serait, nous semble-t-il, se forger d'étranges illusions que de croire à son prochain relèvement et de penser q u'elle pourra, dans l'avenir, faire courir de sérieux dangers à nos libertés modernes. On ne remonte pas plus le courant des siècles et des idées, qu'on ne s'oppose au cours naturel des grands fleuves.

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