‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 159 sur 178 · Maldonat et l'Université de Paris au xvi° siècle, p · texte numérisé non relu

Maldonat et l'Université de Paris au xvi° siècle, p

le colloque de Poissy, le droit d'ouvrir les portes de leur collège de Clermont à la jeunesse des écoles et de comhatlre l'iiôrésie en élevant les nouvelles générations dans les saines doctrines de l'Église catholique.

Le sort en était jeté : l'Université devait subir la concurrence de SCS redoutables rivaux et partager avec eux le précieux privilège d'enseigner la jeunesse. Ceux-ci avaient désormais toute liberté de mettre la main sur les enfants de la noblesse et de la haute bourgeoisie, qui devaient leur servir, suivant des projets mûrenient rélléchis, àréaliser dans le monde leurs vist^es politiques. Ils n'introduisirent, à vrai dire, aucune nouveauté dans leur enseignement; mais ils donnèrent une tournure particulière à leur éducation, ne cultivant pas seulement l'esprit, mais formant aussi les manières de leurs élèves, de manière à en faire des hommes du monde accomplis. Leur attention se porta sur la santé des écoliers, comme sur le développement de leur intelligence; ils se gardèrent de les soumettre à des études trop prolongées et leur ménagèrent de longues heures consacrées à des récréations et à des exercices physiques.

Une idée vraiment originale et féconde assura le succès rapide de l'enseignement des Jésuites : ce fut la gratuité complète de leurs leçons, puissante amorce jetée à l'esprit d'économie de la bourgeoisie. De plus, grâce à la protection dont les princes entouraient la Compagnie, elle pouvait faire briller aux yeux de sa clientèle la promesse des plus hautes situations; elle avait un double intérêt à agir ainsi: servir l'ambition de ses élèves d'abord, et faire servir ensuite à son propre avancement l'influence attachée à des emplois élevés. C'est ce que démêlait déjà fort bien Antoine Arnaukl dans son plaidoyer de l'année 1594 pour l'Université de Paris contre les Jésuites : « C'est une chose estrange, disait-il, que nous avons veu le temps, auquel celuy qui ne faisoit estudier ses enfants sous les Jésuites, n'estoit pas estimé bon catholique et que ceux qui avoient esté dans ce collège avoient leur passe-partout : il ne falloit quasi point informer de leur vie. »

Nous ne saurions trop le répéter, c'est en se mêlant au monde le plus possible, c'est en faisant jouer les plus secrets ressorts de la politique et de la religion, que la Compagnie de Jésus a trouvé la route du succès et de la plus éblouissante prospérité. Mais,

après avoir recueilli tous les bénéfices de la réaction catholique de la seconde moitié du xvf siècle, elle dut subir aussi, après l'entrée de Henri IV dans Paris, le contre-coup des événements politiques défavorables à la cause romaine qu'elle semblait personnifier en France.

Le Parlement, il est vrai, hésitait encore à la frapper et à lui interdire l'instruction de la jeunesse; mais il n'hésita plus le jour où Châtel, un ancien élève du collège de Clennont, fut convaincu d'avoir attenté à la vie du roi. La Compagnie fut bannie du royaume pendant près de neuf années. Elle expia alors non seulement ses propres fautes, mais aussi les fautes, les violences et les fureurs de toutes les factions de la Ligue.

Cette expulsion de 1594 marque le premier échec sérieux des Jésuites dans leur entreprise hardie de garrotter le monde moderne par l'éducation. Les vieilles doctrines théocratiques du moyen âge restaurées et remises en honneur par leurs éminents théologiens, les Pères Bellarmin et Suarez, qui osaient réclamer pour les papes le pouvoir indirect de disposer des couronnes et du temporel, ces doctrines surannées semblent rejetées et reléguées irrévocablement dans le domaine de l'utopie.

Mais la Compagnie ne se laisse pas décourager facilement ; elle a autant de persévérance que d'habileté. Aussi épie-t-ellela moindre occasion de recommencer la lutte avec de nouvelles armes.

Cette occasion s'offrit d'elle-même le jour où Henri IV, désireux daffermir sur son front la couronne de France conquise dans le tumulte des guerres civiles, se préoccupa, sur les instances du pape, d'accorder certaines compensations aux catholiques, inquiets des avantages que l'édit de Nantes récemment promulgué assurait aux protestants. Une de ces compensations fut le rétablissement des Jésuites : la fortune politique souriait une fois de plus aux Révérends Pères.

On assista alors à un singulier spectacle : Henri IV, qui venait de réformer l'Université de Paris et de lui donner des lois en vertu de sa seule puissance royale; Henri IV reconnaissait et consacrait le droit d'une congrégation religieuse, de la Compagnie de Jésus, à instruire la jeunesse. Tant que l'Université de Paris avait eu un caractère ecclésiastique, qu'elle avait été soumise à l'autorité pontificale pour tout ce qui touchait à l'en-

seignement, aucun membre d'un ordre religieux n'rivail été admis dans la Faculté de» arts; mais dès que l'Univcrsilé changeait, pour ainsi dire, de caractère, (jue de corporation ecclésiastique elle devenait corporation laïque, qu'elle était .dlVanchie de l'autorité du Saint-Siège et placée sous la tutelle exclusive du pouvoir royal, elle se voyait imposer une lutte, une concurrence redoutable avec la milice la plus dévouée à la papauté et au pouvoir spirituel.

A partir de ce moment, il convient d'admirer avec quelle merveilleuse souplesse la Compagnie de Jésus se ménage et se concilie de plus en plus la faveur du pouvoir royal. Elle sait se plier, s'accommoder au temps et aux circonstances ; elle sait, par une récente expérience, que près du roi seulement elle trouvera une protection efficace. Elle est d'ailleurs servie à souhait par les confesseurs des rois, qui sont tous pris dans ses rangs à peu près sans interruption depuis le règne de Henri IV. Le P. Coton, moitié confesseur et moitié confident, indique et trace de main de maître la voie que suivront ses zélés successeurs.

Sous la régence de Marie de Médicis et sous le règne de Louis XIII, on vit bien tout le chemin qu'ils avaient fait jusqu'au cœur de la nation. L'Université, appuyée et protégée cette fois par le Parlement, par les de Harlay, les Servin, les de Thou, les Gillot, eut beau les surveiller étroitement et s'opposera leurs envahissements incessants, elle eut la douleur de voir la noblesse et le clergé s'accorder aux Etats généraux de 1614-1 Glo pour demander le rétablissement des Jésuites dans toutes les villes de France et la réouverture du collège de Clermont, dont les portes étaient restées fermées depuis l'attentat de Chàtel. Tous les efforts tentés par l'Université ne réussirent qu'à retarder sa défaite jusqu'en 1618.

L'Université s'inchna de mauvaise grâce devant l'autorité des lettres patentes délivrées par Louis XIII et des arrêts du Conseil privé. Elle imagina d'entraver les succès des Jésuites, d'affaiblir indirectement la portée des privilèges qui leur avaient été concédés, en promulguant divers décrets ou règlements de la Faculté des arts et de la Faculté de théologie, aux termes desquels les études faites dans un collège dirigé par les Jésuites n'étaient pas considérées comme académiques et ne pouvaient jamais

permettre aux écoliers l'accès des grades. Ce fut le point de départ d'une lutte nouvelle entre les Jésuites et l'Université, la lutte pour la collation des grades.

Devant les refus calculés de l'Université d'admettre aux grades académiques les candidats convaincus d'avoir suivi les leçons du collège de Clermont ou de tout autre collège de la Société, la Compagnie de Jésus jugea que le moment était venu de revendiquer pour elle-même le droit de conférer à ses écoliers les titres de maître es arts, de bachelier, de licencié et de docteur. Les papes lui avaient déjà reconnu ce précieux privilège par des bulles fameuses; il était plus difficile d'obtenir la sanction de l'autorité civile.

Pour ne pas se heurter à l'hostilité déclarée du parlement de Paris, l'habile Compagnie avisa, au fond du Vivarais, le collège de Tournon, qu'elle érigea en Université en vertu de lettres patentes arrachées à l'inépuisable complaisance de Louis XIII. Mais elle avait compté sans la coalition de toutes les Universités de France, qui se dressa avec une force irrésistible contre des prétentions aussi dangereuses. Le parlement de Toulouse et même le Conseil du roi donnèrent gain de cause aux Universités coalisées.

Un peu plus tard, pendant la minorité de Louis XIV et sous le ministère de Mazarin, les Jésuites firent une nouvelle tentative pour arriver à conférer eux-mêmes les grades académiques à leurs écoliers du collège de Clermont. Ils n'eurent pas plus de succès que la première fois. S'ils avaient triomphé, ils auraient élevé en face de la Faculté des arts et de la Sorbonne des Facultées rivales et ennemies ; à côté de l'ancienne Université de Paris, ils en auraient créé une nouvelle, animée d'un esprit tout à fait différent, qui aurait peut-être ruiné, anéanti la première. Ne suffisait-il pas d'ailleurs à l'ambitieuse Compagnie d'avoir conquis le privilège d'enseigner la jeunesse !

Avec le règne de Louis XIV sonne l'heure du triomphe définif de l'enseignement des Jésuites en France. Les descendants de la plus haute noblesse du royaume et ceux de la haute bourgeoisie se pressent dans les murs du collège de Clermont, où ils sont façonnés et pétris suivant les principes des constitutions et du Ratio studiorum. Le grand roi se déclare le fondateur du collège qui prend désormais le nom de Louis-le-Grand, et reçoit

sans compter faveurs et privilèges de toute sorte. Après cela, l'Université est réduite au silence; elle ne peut plus songer ù reprendre contre la puissante Compagnie son interminable querelle.

Les Jésuites ont-ils introduit dans l'enseignement de la jeunesse des méthodes nouvelles ou des principes plus féconds, comme le veut une légende trop accréditée? Nous croyons avoir démontré le contraire.

Chez les Jésuites, comme dans l'Université, l'instruction était puisée aux sources pures de l'anlifiuité grecque et latine; et il s'agissait, par l'imitation systématique des auteurs anciens, de former des orateurs romains et des poètes latins. A peine existait-il quelques diiférences de détail entre l'enseignement donné au collège de Clermont par la Compagnie de Jésus et celui que distribuaient les universitaires dans les collèges d'Harcourt, de la Marche, de Beauvais ou de Navarre.

Les Jésuites ont enseigné tout ce que l'Université elle-même enseignait : rien de plus, mais aussi rien de moins. Quelques universitaires, imbus de préjugés que l'esprit de corps et l'esprit départi traînent à leur suite, ont rabaissé plus qu'il ne convient le talent des Jésuites pour l'enseignement. Victor Cousin a glissé lui-même dans ce travers, lorsqu'il a dit à la tribune de la Chambre des pairs, dans la séance du 21 avril 1844, à propos des collèges de la Société : « Les études n'y eurent jamais un caractère viril. On sacrifiait la solidité à l'agrément; on épargnait à l'esprit les efforts même qui le cultivent; on trompait les familles par des exercices brillants et futiles, par de petites expériences de physique, par de petites comédies latines et même françaises, et par toute cette littérature quintessenciée dont l'auteur de Vert-Vert est le représentant. Quel frivole bel esprit que le célèbre Porée! Et qu'est-ce que Jouvency lui-même comparé à RoUin? «

D'autres en ont mieux jugé et avec plus d'impartialité : il nous suffira de citer Alexis Pierron et son livre plein d'érudition sur Voltaire et ses maîtres. On sait que Voltaire, qui, en maintes circonstances, a chanté les louanges des Jésuites, n'en met pas moins en présence, dans le Dictionnaire philosophique *, un

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