‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 49 sur 178 · Lettres, XXI · texte numérisé non relu

Lettres, XXI

2. Manuscrit anonyme des Archiver nationales (carton S, 6236^). — Voy. le Discours de M. Desjardin à la conférence des avocats, 1876.

Versoris eut la rcpliijue, comme il l'avait souhaité. Dans son exorde, il rappelle que « l'une des principales admonitions que les constitutions civiles donnent à ceux qui plaident les causes, est de s'abstenir de contumélies ». — « C'est trop se vouloir faire accroire, ajoute-t-il, et épouser avec trop d'affection une cause, de dire ce que vous avez entendu dudit Pasquier, qu'il espère et désire d'estre dit à l'avenir destructeur de cette Société. Or, d'après les principes du droit : Qui sua interesse dicit, proprimn

caitsam défendit Vous avez ouï, Messieurs, de quel esprit

Ton a comblé ce lieu d'injures : j'ai pensé de ne tomber en cette façon de faire, bien que l'innocence de mes parties et leur juste douleur me semble provoquer de n'être remis ni modeste en leur excuse. »

A son tour, il retrace l'origine et les progrès des Jésuites. « Ils font venir des régens, commencent à enseigner; ad quos fit statitn eoncursus, ut visi et auditi, statim probati. On les vient voir de toutes parts; leur doctrine est estimée, leur méthode approuvée, leur industrie recommandée, et leur libéralité et charité en réputation. Hinc irse. »

Mais il est bien empêché, lorsqu'il s'agit de suivre Pasquier dans le développement et l'application des principes qui dominent l'enseignement public. Il s'empresse de restreindre la portée du débat; et il élude ainsi les plus graves objections. « L'estat de cette cause, dit-il, et les conclusions de notre requeste, ne tend à la réception de cet ordre; car cela n'est point demandé, et quand on le demandera, il sera tout à temps d'en disputer. Mais seulement elle tend à la réception d'un collège oîi il y aura un principal, procureur, régens et escholiers, non distingués d'habits, ni de vivre, non autrement distinguez des autres collèges, hoc tantum qu'on y enseignera gratis. Et par ce moyen les pauvres auront autant de commodité d'étudier que les riches, lesquels sont communément avancez aux autres collèges. De là vous voyez. Messieurs, que l'on n'a pas plaidé ce qui s'offre, sed tanrjuam in schola, l'advocat sibi casum finxit quo latissime sibi dicendi via pateret, et ut pueris placeret et declamatio fieret. Et me souvient en cet endroit des déclamations de Quintilien sur cas posez à plaisir, ce qui est receu en l'eschole, mais non icy. »

Remarquons avec quelle dextérité Versoris évite le dilemme

de Pasquier sur la nature de Tordre des Jésuites, et avec quelle ingénieuse humilité il défend le fameux talrs quale$. « Qu'ils fussent taies quales, cette réponse n'est snjelle à calomnie. Ils ne veulent se rien attribuer d'eux-mêmes, et rapportent tout à Dieu; et en cela n'ont point d'autre réponse (jne ce que saint Paul leur a enseigné et à nous tous, gratia Dei sum kl quod sum! »

Tous les griefs relevés contre la Compagnie de Jésus sont passés en l'evue. Que lui reproche-t-on? Son origine et son institution? Elle a été établie par les Souverains Pontifes. Son nom? Elle l'a moins pris que reçu du Saint-Siège. Son habit? Elle a celui des gens d'Eglise. Son vœu d'obéissance? Il ne s'étend qu'aux choses licites, et il ne peut s'appliquer à des choses défendues par la loi divine ou par le droit naturel. Ses richesses? Le collège de Clermont a deux mille livres de rente, et c'est sur cette somme que doivent vivre quinze ou vingt personnes. Quant à l'accusation d'avoir accaparé des legs, « ce sont inventions du faiseur de rythme »,

Versoris aborde ensuite hardiment et résout plus hardiment encore, dans le sens d'une liberté absolue et sans réserve, cette question de l'enseignement public, qui a soulevé de nos jours tant de débats bruyants et passionnés. Si on veut l'en croire, l'intérêt de l'Université n'est pas incompatible avec l'existence des Jésuites. Ceux-ci en effet a non veniunt Icgem solvere; ils se soumettent aux loix et statuts de l'Université; ils sont prêts à subir le règlement, et l'ont requis. Ils demandent participer et communiquer à la science; cela ne se peut dénier de droit de nature. Omnia eniin communia videntur ea qux siint usui hiunano generi. L'Université ne perd rien pour cela ; c'est plus d'honneur, plus on se communique et plus on se fait connoistre, le témoignage en est plus grand et plus universel. »

Versoris repousse enfin avec dignité le reproche d'hypocrisie adressé à ses clients : « Étant répondu à tous les objets, fors à l'hypocrisie, je m'attendais que M^ Etienne Pasquier, qui a commencé par cette injure, dut cotter en quoy a paru cette hypocrisie. L'hypocrisie est une simulation des œuvres de l'affection ; qu'on dise en quoi les demandeurs ont déguisé leur forme de vivre, et on y répondra. Le cœur est cognu et ouvert à Dieu seul; c'est à luy à en juger et non à autre, de peur qu'il ne se trompe en chose qui lui est fermée et cachée... »

Le plaidoyer de Versoris justifie pleinement l'estime de ses contemporains pour son grand sens et son beau jugement *. Le calme et la prudente réserve de son langage font un contraste singulier à côté de la fougue et des sarcasmes d'Etienne Pasquier. Mais son esprit est moins orné que celui de son brillant adversaire. Il n'est pas de ceux qui savent joindre et mêler avec art le culte des lettres à la science des lois. Il a donné tout son temps aux procès, comme nous l'apprend Du Yair ^ et il n'est pas, à beaucoup près, arrivé oii sa nature l'aurait pu porter.

Versoris n'évite pas assez les graves défauts qui ont dénaturé l'éloquence française au xvi" siècle. Il étale une érudition de mauvais goût, surcharge son discours de citations savantes et termine en latin une phrase commencée en français. Il invoque indilTéremment l'autorité du Digeste et de la Bible, des Pères de l'Église et des poètes de l'antiquité. Ainsi, veut-il exprimer sa confiance dans l'impartialité du Parlement? il le compare à Polyphèrae : « La Cour regarde chacun d'un œil, qui a sa rondeur également proportionnée, œil plus droit que celui de Polyphème, lequel aucuns ont estimé sur Philostrale être l'œil de la France; mais je peux mieux dire celui de la justice qui regarde cette Galathée ou cette vérité de laquelle ce grand corps de la justice est amoureux. » Veut-il établir sa modération? il s'appuie sur divers passages d'Ovide, de Lucain, de Plutarque, de Cicéron et d'Eschyle.

Après Versoris, l'avocat général Jean-Baptiste Du Mesnil porta la parole pour les gens du roi. Ce magistrat était réputé pour son talent et sa probité. Le premier président Christophe de Thou en a fait un bel éloge, lorsqu'il a dit de lui : bene fecil in foro, et in privato et in publico. Gratise causa nihil fecit, et grata erant quœ faciebat omnia; c'est-à-dire que, sans avoir jamais égard à la faveur, il avait la grâce de faire approuver tout ce qu'il faisait ^

Le réquisitoire de Du Mesnil se distingue par une argumenta-

1. Le plaidoyer de Versoris a été inséré à la suite des Recherches, dans les Œuvres de Pasquier, t. I, p. 1097 et suiv. — Voy. aussi les Annales des soi-disans Jésuites, t. I, p. 32.

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