Du Boulay, t. VL p
tion des plus solides; malheureusement les défauts du temps, l'emphase et le pédantisme, y tiennent une trop laryc place. On voit intervenir tour à tour Hésiode, Socrate, Aulu-Gelle, Platon, Elien, les Décrétales, Guillaume de Saint-Amour, Horace et saint Augustin, sans compter nomhre de rois, de papes et d'évèques.
L'avocat du roi distribue l'éloge et le blâme aux. avocats des parties, avec une rigoureuse impartialité. Il exalte le talent des orateurs, et il se plaint de l'aigreur de leurs plaidoyers : « Leur dextérité et l'excellence de leur esprit s'étoient si avant démontrées en cette aciion, que l'on pouvoit manifestement connoître que ce siècle et ce palais n'étolent, comme oncques ils le furent, destitués de personnes dignes et sufdsantes pour représenter la gloire de leurs prédécesseurs... En passant toutefois ne se devoit oublier double trait de castigation qu'ils avoient mérité : l'un de s'être trop étendu dédire tout ce qu'il avoit amassé de matière, sans retrancher ce qui étoit abondant et sans polir ce qui èloit rude et adoucir ce qui était aigre. L'autre, de ne s'être épargné l'un et l'autre ni leurs parties par quelques dicacités entremêlées dont ils se fussent bien passés : étant mieux à propos de s'excuser ou supporter mutuellement que s'attaquer. »
Du Mesnil était imbu des plus pures doctrines parlementaires; il était lié par d'étroites relations d'amitié avec Denys Lambin et les autres humanistes du Collège royal : aussi laisse-t-il éclater son attachement pour les libertés gallicanes et pour l'Université. Toutefois il sait fort à propos rendre justice aux Jésuites, qui entendent faire profession d'enseigner et d'instruire la jeunesse gratuitement, çuod maxime mirum omnibus vidctur. «Car encore que la charité en aucuns, et la gloire en autres, sousliennent les arts et le labeur, si est-ce que, dès longtemps il est écrit : ^parentum parcimonimn in causa esse ut minus diligentes prœceptores haôeamus unde et illud :
Scire volunt omnes, mercedem solvere nemo. »
Après quelques observations sur les dangers que les ordres nouveaux font courir à l'Église et à FÉtat, l'avocat général examine l'établissement et les progrès des Jésuites en France. Il insiste surtout sur ce « que cette Société est composée de gens affidés et liés de serment, pour aller au mandement du supérieur établi à Rome, pour lui faire ample serment de fidélité et obéis-
sance cl se dédier à lui corps et biens ; et ce fait aller où il commandera. » Il remarque que « l'on trouve en leurdile secte et société une merveilleuse confusion de toutes choses, non seulement de disciplines et professions d'arts ou sciences, mais de puissance et autorité ecclésiastique et politique ».
Il résume ensuite les moyens développés par l'Université, et il les juge « merveilleusement urgents contre les demandeurs, comme étant fondés sur une perplexité inextricable, sur une impossibilité et répugnance merveilleuse ». En effet, « leur religion n'étant approuvée en France, ains interdite par l'acte même de la congrégation de Poissy, conséquemment ils ne pourroient tenir collège, parce qu'un collège de réguliers ne peut être tenu pour licite ou recevable, dont l'ordre et professionest illicite et rejettée».
Tout en concluant nettement contre les prétentions des Jésuites, Du Mesnil indique au Parlement un moyen pratique de faire exécuter le testament de l'évèque de Clermont et de « dispenser ses biens au plus près de son intention », sans porter la moindre atteinte aux lois et privilèges de l'Université. Il requiert « qu'en celle ville de Paris soit établi un collège, des deniers et biens ordonnés et délaissés par ledit feu évêque, qui aura titre et dénomination de Clermont; duquel collège sera modérateur et recteur, ou, à parler vulgairement, principal, un bon personnage non régulier d'aucun ordre, encore moins de cette Société, étant néanmoins de bonnes mœurs et conversation... Qu'en ce collège soyent nourris et instituez gtxitis aux premières lettres, douze pauvres enfants, l'espace de sept ans, et non plus, qui seront extraits de l'aumône publique es villes de Paris et de Clermont... Auquel collège seront établis six autres boursiers, pour six de cette Société qui y pourront être reçus, nourris et logés l'espace de dix ans successivement et non plus, sous l'obéissance, direction et modération dudit principal, lesquels pourront prendre leurs degrés en l'Université, jouir des privilèges d'icelle, et faire leçons publiques et privées audit collège avec les autres régens, qui y seront établis par la volonté, puissance et congé dudit principal*. »
Les conclusions de Du Mesnil parurent trop énergiques au Parlement, qui ne put se résoudre à les adopter. Sans doute si
1. Plaidoyé de l'advocat Du Mesnil. Paris, L'Angellier, lo94. — Voy. Annales des sA-disans Jésuites, t. I, p. 64.
l'on n'avait consulté que les principes du droit public français, l'Université de Paris aurait eu gain de cause. Mais les passions politiques s'agitaient autour de ce procès : les Jésuites, avec une rare habileté, avaient su se poser en défenseurs du catholicisme contre l'hérésie, et jeter un jour défavorable, une sorte de suspicion sur les sentiments de l'Université, qui acceptait imprudemment la protection du prince de Condé, chef des huguenots. Celte situation ne contribua pas médiocrement à jeter l'indécision et le trouble dans l'esprit des magistrats, qui ne voulaient pas plus sacrifier les libertés gallicanes au parti ultramontain, que ménager les apparences d'un triomphe au parti protestant.
Les avis semblaient partagés, lorsque le premier président Christophe de ïhou se prononça et fil pencher la balance au profit des Jésuites. « Sa haute probité, dit Crévier, ne permet pas de penser qu'il ait écoulé la voix de la faveur au mépris de la justice. Mais le zèle décidé des Jésuites contre les nouvelles hérésies les lui rendait précieux, et il crut servir la religion en leur rendant service '. » Il proposa et fit adopter un expédient qui devait ajourner indéfiniment la solution du procès. Par arrêt du o avril loGo, la cause fut appointée, louieS' les choses demeurant en l'état. Le Parlement voyait dans ce terme moyen de sérieux avantages : il n'amoindrissait pas l'Université par une condamnation et il restait libre d'agir contre les Jésuites s'ils se montraient dangereux dans la suite.
En réalité, les Jésuites triomphaient. Ils étaient en effet en possession provisoire; et, sans être incorporés à l'Université, ils allaient pouvoir continuer paisiblement leurs lectures publiques au collège de Clerrnont. Comme aucun délai fatal n'était assigné à cette mise en instruction, les procès appointés dormaient d'ordinaire plusieurs années ^ Etienne Pasquier, dans ses Lettres, qualifia d'abord cet arrêt de coup fourré, et il s'en exprima plus tard en termes encore plus vifs. « Ce fut là, dit-il, un châtiment de Dieu : sa justice avait voulu conserver le Jésuite comme un appentis futur des misères de notre France ^ »