LesLoile, Journal de Henri IV, p. 1.%, iT6 et
104 L'LNIVEHSrrÉ DE PARIS ET LES JÉSUITES
la souveraineté du but, qui justifie et légitime tous les moyens. La religion, les droits de la couronne, la liberté et le bien public servirent de prétexte aux fauteurs de désordre, qui les invoquèrent, les prônèrent et les répudièrent tour à tour, suivant les besoins de leur cause. Bayle, avec sa pénétrante sagacité, nous a peint d'un mot ce singulier état des esprits : « Les révolutions de France changèrent tellement la scène, que les maximes des deux partis passèrent réciproquement du blanc au noir '. »
L'abjuration de Henri lY porta le dernier coup à la Ligue, en lui enlevant tout prétexte. 11 n'y avait plus dès lors qu'à désarmer, à se mêler au grand mouvement d'apaisement et de concorde, qui succède toujours aux etTervescences populaires. C'est ce que les Jésuites ne firent pas, et l'on peut dire que ce jour-là leur prudence ordinaire les abandonna. Ils subordonnèrent leur soumission à l'absolution solennelle que le roi attendait du pape; et ils commirent ainsi la faute de s'isoler, de faire montre d'une hostilité qui devait avoir pour eux les plus graves conséquences. Leur attitude éveillait déjà les soupçons et les défiances, rallumait les haines mal assoupies, lorsque l'attentat de Barrière vint fournir une arme nouvelle à leurs ennemis (27 août 1593).
On sait comment le curé Aubry et le P. Varade, recteur des Jésuites, afTcrmirent cet aventurier dans sa résolution d'aller tuer le roi à Melun, en lui promettant le paradis et la félicité' éternelle. Barrière, dit un contemporain -, découvrit à Varade « sa mauvaise volonté et intention, que ledit Jésuite loua, lui disant que c'estoit une belle chose, avec autres propos semblables; l'exhorta d'avoir bon courage, d'estre constant et qu'il se falloit bien confesser et faire ses pasques. Et après l'avoir excité de continuer, et assurer qu'il gagneroit paradis, ledit Jésuite lui bailla sa bénédiction, lui disant qu'il eust bon courage, qu'il priast bien Dieu, et Dieu l'assisteroit en son entreprise. »
Les Jésuites ont essayé quelquefois de repousser toute complicité morale dans l'attentat de Barrière; mais les témoignages de la plupart des contemporains les condamnent. Etienne Pasquier
l. Art. IIoliiii/u, noie 1.
i*. lirief discouis du /jrocès criminel fuit à Barrière, el cidrail des regi.s^- Ires du Parlement, dSins les Archives curieuses, t. XIII, p. 368. — Palma- Cayet, liv, V, p. .iOPi-307, Collection Petitot. — De Thou, t. XII, p. 49, 1. 107.
LES JÉSUITES ET L'iMVEUSITK PENDANT L\ EIGTE lOo
dil ' que Barrière avoua « que le recleur des Jésuites de Turis nommé Yarade l'avait encouragé à tuer Henri IV, le menant dans sa eliambre et lui donnant sa bénédiction, que le jour suivant, il avait été confessé par un autre Jésuite et reçu la coinuimiion au collège des Jésuites: qu'il parla aussi de l'assassinat qu'il méditait à un autre prédicateur du méme(u-dre, qui prêchait souvent mal du roi, lequel trouva son conseil très saint et très méritoire. » Pasquier ajoute que Barrière confessa tout sans avoir été mis à la torture, et qu'il persista dans ses aveux même sur la roue, toujours plein de sens et de présence d'esprit. Ce témoignage est d'autanl plus important, que Pasquier a vu les charges du procès, et qu'il a parlé plusieurs fois à Barrière dans la prison. C'est ce qu'il nous apprend lui-même dans une de ses lettres ^ : « Et de ce je m'en crois d'autant, dit-il, que le procès eîrtraordinaire ayant été fait et parfait à ce malheureux, je vis par le commandement du feu roi toutes les pièces sur lescjuelles je dressai un manifeste dès la ville de Melun, qui y fut imprimé sans y mettre mon nom, et eut cours par la France avec l'approbation de ceux qui le lurent voires en ma présence, ne sçachans que j'en fusse l'auteur. (Miacun trouvoit de très mauvoise digestion qu'on eût juré et conjuré la mort d'un roi et prince absolu, et que pour y parvenir on eût malheureusement mesié le paradis et le meurtre ensemble ^. »
Le crime de Barrière ne contribua pas médiocrement à rendre les Jésuites odieux. On les accusa avec violence d'avoir exposé la personne du roi aux coups d'un assassin, grâce à leurs sermons séditieux et en insinuant dans la confession le venin de leurs doctrines régicides.
La conduite de l'Université fut tout à l'ait différente de celle des Jésuites. La soumission de Paris (22 mars L'iiJi). qui devait entraîner à bref délai la soumission de la France entière, lui dessilla les yeux : elle comprit (ju'elle devait faire oublier les fautes commises pendant les troubles ; et elle fit éclater son zèle en faveur