‹ L'Université de Paris et les Jesuites, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 68 sur 178 · Du Doulay, i/jid · texte numérisé non relu

Du Doulay, i/jid

tement la race et qui a fourni l.iul d'obsUiK's adversaires des Jésuiles, Domat, Pascal, et plus près de nous, Monllosier.

Elevé dans l'Université, au collège royal de Navarre, Arnauld avait suivi à Bourges les leçons de Cujas. Il succéda, jeune encore, à son père, comme procureur général de la reine Catherine de Médicis. Mais épris d'une noble passion pour le barreau, il ne tarda pas à s'y consacrer tout entier. Il conquit Vapidement un grand renom d'éloquence et de probité. Simon Marion, qui fut depuis avocat général au Parlement, l'ayant entendu plaider, en fut si satisfait, (]u'il l'emmena dans son carrosse, le retint à dîner et lui donna bientôt sa lille en mariage. De son mariage avec Catherine iMarion, Antoine Arnauld eut vingt enfants, parmi lesquels Robert Arnauld d'Andilly, Arnauld, évoque d'Angers, la mère Angélique, la mère Agnès, et le dernier de tous, l'illustre solitaire de Port-Royal, le savant et intrépide docteur du jansénisme. Vigoureuse et noble famille, « née pour la gloire du nom français », écrivait Balzac, et dont les traits principaux se retrouvent dans le caractère paternel '.

Antoine Arnauld avait à peine trente-quatre ans, lorsque son plaidoyer contre les Jésuites le fit entrer tout d'un coup dans la célébrité. Nul peut-être n'était plus apte que lui à jouer le rôle qui lui était dévolu. Royaliste passionné, gallican convaincu, son caractère ardent ne lui avait pas permis d'assister en témoin impassible aux sermons régicides du curé Boucher ou du Jésuite Commolet. Il s'était mêlé à la lutte de plume, qui se poursuivait à Paris avec autant d'acharnement que la lutte à main armée sur les champs de bataille. Il avait écrit contre la Ligue deux pamphlets anonymes des plus virulents, V Anti-Espagnol et la Fleur de ù/s, qui déchaînèrent contre lui la colère des Seize et l'obligèrent à quitter Paris déguisé en maçon, pour se réfugier à Tours, où était installée la fraction du parlement restée fidèle au roi. UAnli-Espagnol est comme la préface du plaidoyer d'Ar-

1. Arnauld mourut en 1619, âgé de cinquante-neuf ans. M. Le Maître, son pelit-fils et son filleul, consacra à sa mémoire une épitaplie, dont nous détachons les vers suivants :

Passant, du grand Arnauld respecte la mémoire; Ses vertus à sa race ont servi d'ornement, Sa plume à son pays, sa voix au Parlement, Son esprit à son siècle, et ses faits à l'histoire.

112 l'université de p\\\\> et les jésuites

nauld, on l'a souvent remarqué ' ; il le prépare, il le commente, il l'explique. C'est le même esprit, la même haine, la haine de l'étranger et des Jésuites, qui animent le pamphlétaire. C'est la même indignation vengeresse, qui se répand en périodes enflées d'épithètes, d'invectives, de métaphores et d'apostrophes. L'hyperbole la plus outrée n'y semble pas déplacée. C'est Timage vivante des passions politiques et religieuses, qui viennent de bouleverser la France.

Le plaidoyer d'Arnauld a été appelé << le péché originel de sa famille», et non sans raison. « Il est devenu, dit Linguet -. avec les Lettres provinciales une des plus fortes ressources des ennemis de la Société. Ce sont, si l'on peut ainsi parler, deux espèces d'arsenaux, où l'on va chercher des armes pour l'attaquer : l'un fournit les faits honteux ; les autres dénoncent la morale coupable. »

L'orateur débute ^ en rappelant la bataille de Pharsale et en rapprochant des luttes intestines de Rome nos guerres plus que civiles. Il entre « en une extrême indignation à l'encontre de ceux qui ont esté envoyez parmy nous, pour attiser et allumer continuellement ce grand feu, dans lequel ceste monarchie a quasi esté consumée. Que ces gens icy ne soient les Jésuites, nul ne le révoque en doute, sinon deux sortes de personnes : les uns qui sont d'un naturel si timide, qu'ils pensent encores estre entre les mains des seize voleurs, et des Jésuites leur conseil : et les autres qui sont de leur confrairie et congrégation, et qui ont fait secrètement les plus dangereux de leurs vœux, comme toute une ville peut estre Jésuite. »

Tous les gens d'entendement avaient prévu et annoncé « les misères que nous avons senties, mais comme d'inutiles Cassandres,

Ora. Deijufsit. non imquum crédita Tcucris.

(' Pourquoy cela?... La cause en est bien claire : l'or d'Espagne s'estoit coulé dans les bourses des plus favorisez, qui ont conti-

\. Froment, rÉlix/uence jiuUciaire en France avant le xviic siècle, p. loi. 2. Histoire impartiate des Jésuites, t. II, p. 320.

:i. Plaidoyé de M. Antoine Arnauld, advocal au Parlement. Paris, .Mamert Pâtisson, imprimeur du roy. 1;;94.

nuellement soustenu, et élevé ces trompettes de guerre, ces flambeaux de sédition, ces vents turbulent^^, qui n'ont autre travail que d'orager et tempester continuellement le calme de la France » .

Il tonne « contre ces mauvais eschansons, qui ont versé au peuple le breuvage de rébellion, et l'ont nourry d'un pain très dangereux, en aigrissant la paste de la France du levain espagnol ».

Une invocation à Henri III couronne cet cxorde pompeux. « Henry III, mon grand Prince, qui as ce contentement dans le ciel, de voir ton légitime et généreux successeur, ayant passé sur le ventre de tous tes ennemis, régner lantost paisible en ta maison du Louvre : et maintenant sur la frontière, rompre, dissiper et tourner en fuite (mille fois plus honteuse que la perle de dix batailles) les armées espagnoles, et foudroyer de tes canons les dernières villes rebelles... Assisle-moy en ceste cause, et me représentant continuellement devant les yeux ta chemise toute sanglante, donne-moy la force et la vigueur de faire sentira tous tes sujets la douleur, la haine et l'indignation qu'ils doivent porter à ces Jésuites... »

La chemise toute sanglante du roi produit un effet singulier à la fin de cette prosopopée. Mais Arnauld se soucie fort peu de blesser le goût; il ne cherche qu'à frapper vivement les esprits.

Il reprend, sous une forme nouvelle, les griefs bien connus de l'Université contre la Société de Jésus. Il critique le vœu d'obéissance absolue à un général, « qui est toujours Espagnol et choisi par le roy d'Espagne ». Le Christ est comme vivant en sa personne : In illo Christum velut prxsentem agnoscant. « Si Jésus- Christ commandait d'aller tuer, il le faudrait faire. Si donc leur général espagnol commande d'aller tuer ou faire tuer le roy de France, il le faut nécessairement faire. »

L'établissement des Jésuites en France lui fournit le sujet d'une peinture des plus fines. « Us ne sont pas venus en France à enseignes déployées, ils eussent esté aussitost estouffez que nayz; mais ils sont venus se loger en nostre Université en petites chambretes, où ayant longtemps renarde et espié, ils ont eu des addresses de Rome et des lettres de recommandation très estroites à ceux qui estoient grands et favorisez en France, et qui vouloient avoir crédit et honneur dans Rome (et telles sortes

DOLARCHE. 8

de gens ont toujours esté fort à craindre pour les affaires de ce royaume)... Ils ne vouloient que ceste entrée, s'asseurans que petit à petit, et sensim sine sensu, ils feroientun si grand nombre d'âmes jésuites par leurs confessions, leurs sermons et instructions de la jeunesse, qu'à la fin non seulement ils auroient tout ce qu'ils désiroient, mais ruineroient leurs adversaires et commanderoient superbement à l'Estat. »

Arnauld charge les Jésuites de tous les désordres de la Ligue, et, dans un mouvement oratoire imité de Cicéron dans son discours contre Rullus, il les presse de questions répétées, qui sont invariablement suivies de la même réponse : « Quelle langue, quelle voix pourroit suffire, pour exprimer les conseils secrets, les conjurations plus horribles que celles des Bacchanales, plus dangereuses que celles de Catilina, qui ont esté tenues dans leur collège, rue Saint-Jacques, et dans leur église rue Saint-Antoine? Où est-ce que les ambassadeurs et agents d'Espagne ont fait leurs assemblées les plus secrettes, sinon dans les Jésuites? Où est-ce que Louchard, Ameline, Crucé, Gromé, et semblables renommez voleurs et meurtriers ont basty leurs conjurations,

sinon dans les Jésuites? Qui fist perdre Périgueux, sinon les

Jésuites qui allèrent faire une sédition jusques dans l'hostel de ville? Qui causa la révolte de Rhennes, sinon les sermons des Jésuites? Qui a fait perdre Agen, Thoulouse, Verdun..... Qui a présidé au conseil des seize voleurs, sinon Gomolet, Bernard et père Odo Pichenat?.... Ne fust-ce pas dans le collège des Jésuites à Lyon, et encores dans celuy des Jésuites à Paris, que la dernière résolution fut prise d'assassiner le Roy au mois d'aoust 1593? La déposition de Barrière exécuté à Melun n'est-elle pas toute notoire, et n'a-t-elle pas fait trembler et tressaillir tous

ceux, qui ont le cœur vrayement françois? Boutique de

Satan, où se sont forgez tous les assassinats qui ont esté exécutez ou attentez en l'Europe depuis quarante ans, vrais successeurs des Arsacides ou assassins... »

Une réminiscence de la première Catilinaire termine cette partie du plaidoyer : « Il faut que je confesse que la colère et la juste indignation me font sortir hors de moy, de voir qu'encores ces traistres, ces scélérats, ces assassins, ces meurtriers des rois, ces confesseurs publics de tels parricides, sont entre nous, ils sont dans les palais, ils sont caressez, ils sont soustenus, ils font

des ligues, des factions, des alliances el associations toutes nouvelles »

La passion aveugle et égare l'avocat de l'Université. Il est impuissant à mesurer les coups; il injurie ses adversaires et les poursuit de sanglantes invectives, sans s'inquiéter de la justice et même de la vraisemblance de ses accusations. Dans Cicéron, comme le remarque justement Linguet, l'ironie ardente de l'orateur porte tout entière contre RuUus et ne peut convenir qu'à lui, tandis qu'il n'y a pas une phrase ici où au mot Jésuites on ne puisse substituer ceux de capucins, feuillants, curés et docteurs, sans que la vérité ait à en souffrir. L'hôtel de la duchesse de Montpensier, celui du due de Mayenne, la grande salle des Augustins, etc., avaient servi, aussi bien que le collège de la rue Saint-Jacques, aux conciliabules des Seize. Pourquoi donc ne parler que des Jésuites et de leur collège? De môme pour le régicide. Les Jésuites ont prêché les doctrines du meurtre légal et sanctifié l'assassinat; mais bien d'autres les avaient précédés dans cette voie. Aubry et Boucher étaient-ils des Jésuites? Théodore de Bèze et les calvinistes n'avaient-ils pas les premiers glorifié Poltrot, l'assassin de François de Guise?

L'orateur arrive enfin au rôle des Jésuites dans l'enseignement. « Mais ils enseignent la jeunesse : à quoy faire? à désirer et souhaiter la mort de leurs rois. C'est cette belle institution de la jeunesse, ce sont ces malheureuses propositions qu'ils mettent dans leur esprit tendre, sous prétexte de les instruire aux lettres {ut venena non dantur, uisi melle circumUta : et vitia non decipiunt, nisi sub specie umbraque virtutum). Ce sont ces confessions hardies (où sans témoins ils imbuent leurs escoliers de la teinture de rébellion contre leur prince et ses magistrats) qui ont remply tant de places et tant de dignitez d'àmes espagnoles ennemies du roy et de son Estât.

Pueronan infantia primo

Errorem cum lacté bibil.

Quelques-uns de leurs escoliers ont rejeté leurs persuasions : et ceux-là les haïssent plus mille fois que ceux qui ne les cognoissent pas. Mais pour un qui y a résisté, cent ont été corrompus... Rien n'est si aisé que d'imprimer en ces esprits faibles telle affec-

116 l'lniversité de paris et les jésuites

tion qu'on veut : rien plus difficile que de l'en arracher C'est

une chose estrange que nous avons veu le temps, auquel celuy qui ne faisoit estudier ses enfants sous les Jésuites, n'estoit pas estimé bon catholique et que ceux qui avoient esté dans ce collège avoicnt leur passe-partout : il ne falloit quasi point informer de leur vie. »

Leur vœu de pauvreté n'empêche pas les Jésuites de prendre les héritages. « Rien n'en sort, tout y entre, et ah intestat, et par les testamens qu'ils captent chacun jour, metlans d'un costé l'effroy de l'enfer en ces esprits proches de la mort et de l'autre leur proposans le paradis ouvert à ceux qui donnent à la Société de Jésus »

Quant à la gratuité de leurs leçons, elle constitue un grave danger, parce qu'elle attire les riches comme les pauvres. « En nostre Université on n'a jamais rien désiré des pauvres, mais si un enfant de bonne maison donne quatre ou cinq écus à celuy qui l'a instruit toute une année, cela peut-il estre trouvé mauvais? N'est-il pas raisonnable que ceux qui ont consumé leur âge aux lettres ayent quelque chose, unde toga niteat?.... Et neantmoins ces gens icy imitans les fins empoisonneurs qui ne jettent jamais un gros morceau de poison, mais l'incorporent subtilement avec quelque viande friande et délicate, n'ont trouvé moyen si propre pour attirer les escoliers que cette abolition de lendits '. Car la jeunesse débauchée aime beaucoup mieux despendre in locis œdiles metuentibus, l'argent que leurs pères leur envoyent, que de le bailler à un régent qui toute l'année aura travaillé pour eux. »

Il faut se tenir en garde contre la pernicieuse influence de leurs doctrines . « Quelque peine qu'on puisse prendre après pour arracher telles opinions, c'est perdre temps.... Ceux qui ont une fois receu ceste vénéneuse et pestilentielle instruction des Jésuites, ont une soif continuelle det roubler les affaires de leur pays et d'avancer la domination espagnole. »

1. Lendit, d'après Liltré : Foire qui se tenait depuis l'an 1444 dans ii ville de Saint-Denis et auparavant dans un lieu dit Champ du lendit; on l'ouvrait le mercredi avant la Saint-Barnabe (11 juin); elle durait plusieurs jours. — Congé qu'avaient les écoliers de rLniversité le jour du lendit. (On achetait des parchemins. Le papier devenant commun, le lendit fut peu à peu aboli.) — Ici lendit est pris dans le sens (^honoraire, que les écoliers étaient dans l'usage de donner aux maîtres à l'époque du lendit.

Les Jésuites invoquent en leur faveur l'appointé au conseil de 1565. « Mais il esloit lors question de sçavoir s'ils auroient les privilèges de l'Université; et maintenant il s'agit de sravoir s'ils sortiront de France. En ce temps-là les appointer au conseil estoil leur dénier ce qu'ils demandoient; maintenant ce seroit appointer au conseil la vie du roy que d'entretenir cependant

parmy nous tels assassins H y a grande diiïérence entre

l'année 65 et l'année 94. En 65, on craignoit le mal qui est advenu, et plusieurs ne le vouloient présumer, trompez par les douces paroles emmiellées de ces hypocrites. Qui est-ce qui en ce temps-là pouvoit penser qu'il verroit des mortes-payes espagnoles dans Paris, fouler ces belles et larges rues, les mains en arcade sur les costez, l'œil farouche, le front ridé, la démarche lente et grave. En 65, on n'avoit point ouy les pères Bernard et Comolet appeler le roi Oloferne, Moab, Néron, soustenant que le royaume de France estoit électif, et que c'estoit au peuple

d'establir les rois »

D'ailleurs les Jésuites ont contrevenu directement aux condi-" tions du colloque de Poissy, « par lesquelles leur collège estoit receu, et leur religion rejettée : car ils ont estes si hardis que de

la planter en trofée au milieu de la rue Saint-Antoine » Ils

ont encore contrevenu à ces mêmes conditions, en retenant le nom de Jésuites, qui leur était expressément défendu.

Une objection peut èlre faite à l'Université. Si les Jésuites sont si criminels, comment expliquer que la vigilance du ministère public soit en défaut? Pourquoi ce silence du procureur général, lorsqu'il s'agit du repos de l'Etat et de la sûreté du roi? Il n'y a rien à répondre à cet argument. L'avocat de l'Université le sent bien; et il se rejette sur ses premières accusations, en soutenant de plus fort qu'il faut bannir ses adversaires du royaume.

Il démontre que l'intérêt de l'Université est d'obtenir cette expulsion générale, parce (|ue les Jésuites lui nuisent, non seulement par leur collège de Paris, mais aussi par leurs établissements dans les provinces. « Quand on dit que l'intérest de l'Université de Paris est borné dans l'enclos de ses murailles, c'est bien mal considérer la vérité des choses : car si l'on arreste les ruisseaux, qui joints ensemble font les grandes rivières, il faut nécessairement qu'elles seichent : laissez les Jésuites par toutes les provinces, il faut que l'Université de Paris tarisse. Et à la

vérité la seule comparaison du haut degré de gloire auquel vous avez veu nostre Université, sa décadence continuelle depuis que les Jésuites sont venus en France, et se sont establis par toutes les villes d'où venoit l'abondance des escoliers : et l'abysrae de pauvreté, de misère et d'indigence auquel elle est maintenant réduite, preste à rendre les esprits, si elle n'est par vous, Messieurs ses enfants, secourue en ceste extrémité, ne fait-elle pas assez clairement cognoistre la justice de la plainte, et de la demande qu'elle vous fait maintenant? »

Dans sa péroraison, l'avocat de l'Université déclare que, quoique les Jésuites aient « trouvé moyen de faire fermer les portes, sa voix pénétrera en tous les quatre coins du royaume ». — « Et vous. Messieurs, dit-il aux magistrats, qui avez ce bonheur de vous trouver au jugement de ceste grande et importante cause, élevez, je vous supplie, vos cogitations, et tendez-les jusques au siècle de l'advenir : vostre nom, vostre mémoire seront à jamais ' engravez en lettres d'or, non seulement en nostre Université,

mais au cœur de tous les gens de bien Quand vous lèverez,

Messieurs, pour opiner, souvenez-vous combien sera douce la peine de l'exil à ceux qui ont tant de richesses en Espagne, en Italie et aux Indes. »

Il s'adresse ensuite à Henri IV, comme s'il était présent : « Sire, c'est trop endurer ces traîtres, ces assassins au milieu de

vostre royaume Vous avez affaire à un ennemy patient et

opiniastre, qui ne quittera jamais qu'avec la vie ses espérances et ses desseins sur vostre Estât. Tous ses autres artifices ont failli et se sont trouvez faibles : il ne lui reste plus que son dernier remède, qui est de vous faire assassiner par ses Jésuites

Il reste assez d'ennemis découverts à combattre en France, en Flandres et en Espagne; défendez vos costez de ces assassins domestiques : pourveu que vous les esloignez nous ne craignons pas tout le reste. Mais si on les laisse parmy nous, ils pourront tousjours vous envoyer des meurtriers qu'ils confesseront, qu'ils communieront comme Barrière, et nous. Sire, ne pourrons pas

toujours veiller Et maintenant qui sont ces gens icy, qui sont

ces traistres, qui sont ces bastards de la France qui vous veulent mettre en l'esprit des craintes d'offenser l'estranger, afin que vous reteniez ces meurtriers, qui ont entreprise continuelle sur

LE SECOND l'KuGÈS 119

voslre vie? Sire, les rois de France ont accoutumé de donner la loy, et non de la prendre »

Il y a, dans ces dernières paroles, une allusion aux difllcultés que rencontrait Henri I\' dans ses négociations avec la cour de Rome, pour obtenir l'absolution définitive destinée à consolider sur sa tète la couronne de France. Le roi et son Parlement étaient évidemment intéressés à ne pas édicter des mesures rigoureuses contre la Société de Jésus, sous peine de mécontenter le Souverain Pontife et de voir reculer encore le jour de l'absolution. Cette raison d'ordre politique pesa d'un certain poids dans la décision du Parlement, malgré l'adresse incontestable avec laquelle Arnauld essaya de ne laisser aux juges que l'allernalive de condamner les Jésuites sans examen, ou de passer pour de mauvais citoyens.

Le discours d'Arnauld fut accueilli avec enthousiasme. « Les juges, en l'écoutant, étaient comme soulevés sur leurs sièges; ils s'entre-regardaient et se faisaient des signes d'impatiente admiration. Le peuple dehors se pressait à flots dans la grand'salle, attendant, écoutant aux portes fermées K » Sans doute l'emphase et le mauvais goût tiennent une trop grande place dans ce plaidoyer. Mais les contemporains ne s'en offusquaient pas et voyaient dans Arnauld un des plus éloquents avocats de ce siècle, un véritable orateur au souffle puissant. Quelques-uns cependant jugeaient les choses plus froidement et n'approuvaient pas la violence d'Arnauld. « Que si à son plaidoyer, disait Lestoile, il avait apporté plus de modération et moins de passion, laquelle ordinairement est sujette au contrôle et à l'envie, il eût été trouvé meilleur de ceux mêmes qui n'aiment pas les Jésuites et qui les souhaitent tous aux Indes, à convertir les infidèles. »

A l'exemple de Pasquier, Arnauld refusa le magnifique présent que lui fit l'Université, pour témoigner sa reconnaissance. Sur ce refus, l'Université s'assembla « par extraordinaire » le 18 mars 1595; et, d'un consentement unanime, elle rendit un décret, dans lequel, après avoir fait l'éloge des talents de l'avocat, de son courage, de son zèle, de la noblesse de ses sentiments, elle se reconnut à jamais sa cliente obligée et fidèle, tant

1. Mémoires (V Arnauld d'Andilly. — Sainte-Beuve, Port-Royal.

envers lui qu'envers sa postérité \ « Convictions énergiques! résolutions persévérantes ! dit à ce propos Sainte-Beuve. Teneur et grandeur un peu romaine des caractères, qui remplace, ce me semble, avec assez d'avantage ce qu'on appelle goût, et n'y permet qu'un moindre regret! Le goût sans doute manquait à ce style, à ces plaidoyers; les paroles en étaient le plus souvent enflées et vaines, mais les actions restaient fortes et plus vraies que les discours. Les caractères et la conduite tenaient, pour ainsi dire, un grand fonds, que plus de culture a morcelé depuis, a embelli, je le crois, mais n'a pas consolidé. »

Louis Dollé, qui plaida pour les curés de Paris, parla avec la même vigueur, mais avec moins de violence qu'Arnauld. Il s'attacha surtout à démontrer que les Jésuites troublaient la hiérarchie ecclésiastique, « se portaient en curés universels et abolissaient le respect que les paroissiens devaient à leurs pasteurs ordinaires ». Il signala cette usurpation de la confession et de la communion comme une violation manifeste des constitutions de l'Eglise et de l'acte de Poissy. Il reprocha à ses adversaires de fouler aux pieds les libertés de l'Église gallicane et d'attribuer au pape une puissance illimitée, en lui reconnaissant le droit d'excommunier les rois et les peuples quand bon lui semblait.

« Nous ne vous saurions voir de bon œil, dit Dollé % p.arce que depuis que vous êtes parmi nous, vous ne vous êtes point apprivoisez, vous vous tenez couverts, vous cachez votre vie à tout le monde, monUri nescio quid alitis. Si vous êtes prêtres séculiers, pourquoi vous retirez-vous en des couvents? si religieux, pourquoi avez-vous honte de le confesser? L'institution de votre ordre a un beau frontispice : vous vous obligez aux vœux ordinaires des religieux; vous faites profession d'humilité et de mendicité; mais on dira de vous ce que disait Diogène des Lacédémoniens mal vêtus : aller fastus. Vous couvrez de plus hautes conceptions sous cette feinte humilité : sous vos haires, vous cachez la pourpre; sous vos cendres, un feu d'ambition. »

Il énuméra les nombreux privilèges qui rendaient les Jésuites redoutables à tout le clergé : le pouvoir d'absoudre les héréti-

\. Crévier, t. VI, p. 418.

Page 1