CINQUIÈME PARTIE
Historique.
Il n'y avait pas de Faculté des Lettres dans l'ancienne Université de Paris. Tout l'enseignement littéraire s'y donnait à la Faculté des Arts. Apres les classes de grammaire et d'humanités, venait la rhétorique, but et couronnement du système. On y enseignait l'éloquence par préceptes, exemples et amplifications. Les préceptes étaient tirés d'Aristote, de Longin, de Gicéron, de Quintilien, et condensés dans le manuel du parlait rhétoricien ; les modèles étaient les harangues de Démosthène, les discours de Gicéron, quelques sermons de Massillon, quelques oraisons funèbres de Bossuet ; les exercices consistaienl en compositions, tantôt en latin, tantôt en français, où les élèves s'évertuaient à faire bien parler, tantôt des personnages historiques, tantôt des personnages imaginaires. Bien dire était l'aboutissant de cel enseignement formel, sans profondeur, sans critique, où toul se bornait à l'expression élégante et ordonnée des idées générales alors acceptées el des sentiments généraux de L'âme humaine.
La Révolution, née de la philosophie du xvine siècle, fui une réaction contre ce formalisme. Dans ses projets d'organisation d'un
enseignement vraiment supérieur, à coté des lettres se placent les sciences morales et politiques : méthode des sciences, analyse des sensations et des idées, morale, droit naturel, science sociale, économie politique, droit public, législation générale, géographie, histoire philosophique et politique, en un mot toute L'idéologie des questions morales, sociales et politiques.
On sait que ce projet ne reçut pas exécution. Quand on en vint aux actes, ce large idéal fut abandonné, et il n'en survécut qu'une ou deux velléités. Ainsi la loi de l'an IX créa les écoles centrales, correspondant au degré secondaire de l'enseignement. On y établit une section littéraire pour l'étude de la grammaire générale, des belleslettres, de l'histoire et de la législation. Au-dessus, pour le degré supérieur, la même loi instituait des écoles spéciales pour l'étude approfondie des diverses disciplines. On n'en prévoyait qu'une, poulies antiquités. Quelques années plus tard, la loi du 11 Qoréal an X supprimait les écoles centrales et les remplaçait par les lycées. Audessus des lycées, elle prévoyait, elle aussi, des écoles spéciales. L'école d'antiquités n'avait pas été organisée. Il n'en était plus fait mention. A sa place, on inscrivait une école spéciale de géographie, d'histoire et d'économie politique, qui ne lut pas organisée davantage. En l'ait d'enseignement supérieur des lettres, la Révolution n'a donc rien laissé.
L'Empire, en organisanl l'Université impériale, créa les facultés
des lettres. I »ll peut dire qu'a\er les facultés des sciences, elles
naissaient de la dissociation des matières scientifiques et des matières littéraires, naguère enseignées dans les facultés des arts. Leur venue était une conséquence de l'institution des -rades d'État. Comme je l'ai déjà dit à propos de la Faculté des Sciences, elles lurent moins des corps enseignants que des corps d'examinateurs. La étail leur fonction principale, leur raison d'être; le reste, '" ''s| a-dire l'enseignement, étail en surcroît. Elles avaient avant
tout à conférer le baccalauréat aux élèves des lycées qui répondraient sur les matières enseignées dans les hautes classes de ces établissements ; la licence, aux bacheliers qui composeraient en latin et en français sur des sujets donnés ; le doctorat, aux licenciés qui rédigeraient et soutiendraient deux thèses, l'une sur la rhétorique ou la logique, l'autre, en latin, sur la littérature ancienne.
Naturellement il y eut une Faculté des Lettres à Paris. Mais pas plus que la Faculté des Sciences, elle n'eut d'abord un personnel en propre. Primitivement elle devait être composée de trois professeurs du Collège de France, et de trois professeurs de belles-lettres des lycées. On ne tarda pourtant pas à l'élargir. Dès 1810, le nombre de ses cours fut porté de six à neuf, avec les titres suivants, dont quelques-uns durent encore, malgré ce qu'ils ont d'inexact et de suranné : littérature grecque, éloquence latine, poésie latine, éloquence française, poésie française, philosophie, histoire de la philosophie, histoire ancienne et moderne, géographie ancienne et moderne.
C'étaient à coup sûr cadres plus larges et plus variés que les hautes classes de la Faculté des Arts. Mais, par l'esprit, par la méthode, étaient-ce vraiment les embryons d'un enseignement supérieur des disciplines littéraires ? Qu'on en juge par la direction et le programme générai de quelques-unes de ces chaires.
« Le professeur d'éloquence latine expliquera les traités de Cicéron et ib' Quintilien, et les plus beaux morceaux d'éloquence des auteurs Latins. » — « Le professeur de poésie latine développera les beautés des grands poètes du siècle d'Auguste. » — « Le professeur d'éloquence française donnera les préceptes de tous les génies d'éloquence. Il en choisira les modèles dans les plus célèbres écrivains français. -» — « Le professeur île philosophie traitera de la logique, de la morale et de La métaphysique, et s'attachera à montrer l'origine et Le développement successif des idées, a indiquer les causes de uns erreurs et il faire connaître la nature et les avantages de La méthode philo-
sophique. » — « Le professeur d'histoire ancienne et moderne exposera les principaux systèmes de chronologie, le synchronisme des grandes époques de l'histoire: il présentera le tableau comparé des lois, des arts et des mœurs, l'origine des empires avec les causes de leurs
progrès el <le leur déca critique el en fera l'appl professeur de géog raphu mathématiques, plivsiqu commercia ux. o \ i>;u-i I
lence. Il établira les règles de la science cation aux récits des historiens. » « Le présentera celte science dans ses rapports •s. historiques et politiques, industriels ci ■s programmes ambitieu.N ci démesurés 'les
professeurs d'histoire et de géographie, où sont la critique et la science, ces deux marques de l'enseignement supérieur des lettres? N'est-ce pas encore l'esprit formel des Jésuites et de l'ancienne Université ?
Les premiers professeurs furent-ils tidèles à ces directions? Je ne sais. A part les leçons du philosophe Laromiguière sur les causes et
Salir du doctorat.
1rs origines des idées, aucun souvenir n'est resté de leur enseignement. Mais r<- qui est certain, e'esi que ces hommes ne tardèrent pas à s'affranchir de ces programmes et à porter plus liaul leur parole.
A la lin delà Restauration, soutenu et excité par le libéralisme de l'opinion, l'enseignemenl <le la Faculté des Lettres devint tout à coup avec Cousin, Guizol ei Villemain, une des manifestations les plus retentissantes de la pensée française. Avec ces trois grands
La faculté des lmttrls
maîtres, éloquents tous les trois, chacun à sa façon, la philosophie, l'histoire, la critique littéraire, entraient avec leurs méthodes, à la Faculté des Lettres, et du coup par leur rayonnant succès, était fixé, pour de longues années, l'idéal du professeur français de faculté.
Cet idéal, ce n'est pas la formation des étudiants, — la Faculté des Lettres n'en a pas, — leur initiation aux méthodes de l'érudition, de
Amphithéâtre Richelieu.
la critique el de la science C'est le cours oratoire, le cours public, pour des auditeurs instables qu'il faut attirer el conserver, chaque semaine, à force d'esprit, d art, de talent, parfois de manèges el de diplomatie. La c< grande leçon » esl l'œuvre hebdomadaire qui absorbe le plus souvenl le maître La - petite leçon », intime, familière, plus approfondie, se Lui le plus souvenl devanl des banquettes vides. La chaire de faculté se transforme parfois eu tribune. < par exemple, au lendemain du Deux Décembre, Jules Simon. suppléanl le Cousin, déclarant a ^e-^ auditeurs que si au plébiscite, il ne
se trouve dans l'urne qu'un bulletin non, ce bulletin sera le sien. Plus tard, sous le second Empire, c'est la guerre d'allusions faite à la tyrannie, Saint-Marc Giiardin, orléaniste Adèle, tombant comme suffoqué de douleur sur le fauteuil de sa chaire, le jour où l'on apprenait la mort de la duchesse d'Orléans, et s'écriant dans un sanglot, sans pouvoir continuer : « Messieurs, une nouvelle... »;
Amphithéâtre Guizot.
Saint-René Taillandier protestant contre la mutilation du Jardin du Luxembourg par un commentaire pathétique de L'invective de Ronsard aux Bûcherons de la Foret de Gdtine. Un peu plus tard, celte lois sans politique, ce sera le succès du philosophe Caro, attirant à lui ci a la philosophie spiritualiste les femmes les plus élégantes de Paris, irrévérencieusement dénommées par les étudiants les Caro-
Unes
Pourtant ;i ces cours élégants OU spirituels, ne se bornait pas toute l'activité de la faculté. Dans la plupart des cabinets des profes-
seurs, on travaillait beaucoup et supérieurement. Nombre d'oeuvres qui comptent dans l'histoire de la littérature, dans la critique, dans la philosophie et dans l'histoire en sont sorties alors. En outre, avec un doyen comme J.-V. Leclerc et des professeurs comme Emile Egger, Berger, Saisset, Paul Janet et Himlv, le doctorat es lettres, à l'origine dissertation courte et banale sur des sujets vagues, rebattus et très généraux, était devenu une œuvre précise, sérieuse, souvent considérable, et les soutenances, très suivies, étaient moins des joutes d'éloquence et d'esprit que des assauts de critique et de science. Mais dans l'ensemble, l'activité de la Faculté des Lettres n'avait pas une matière propre où s'appliquer. En un mol elle manquait d'étudiants.
Lorsque vers 1875 on entreprit la réforme de renseignement supérieur français, un résolut de lui en donner.
La faculté nouvelle.
(les premiers étudiants ne poux aient être que des aspirants aux fonctions de l'enseignement, candidats soil à la licence, soit à l'agrégation. Vainement Victor Duruy, à la lin du second Empire, axait l'ail appel aux facultés pour organiser de véritables écoles normales. A part quelques essais heureux, elles étaient restées sourdes à l'appel, en particulier la Faculté des Lettres de Paris. Elle estimail sans doute que sa voisine, I Ecole Normale supérieure, donl les élèves devaient suivre ses « petites leçons « — ce qn iU ne faisaient guère, saut pour deux ou trois professeurs — sullisaii a celle tache Les h Douze grands Dieux ». comme on appelai! alors les douze professeurs de la Sorbonne, restaienl dans leur « H \ 1 1 » | >< • Ils n'en seraient pas descendus pour les deux douzaines de boni-
siers qui furent donnés à la Faculté des Lettres, et qui constituèrent son premier et solide noyau d'étudiants.
On prit le sage parti d'organiser, pour cette besogne nouvelle, discrète et utile, une équipe de jeunes maîtres, actifs, dévoués, distingués, vraiment maîtres chacun en sa partie. Ce furent les premiers maîtres de conférences de la faculté. 11 y en eut d'abord cinq,
Amphithéâtre Turgot.
un pour chacune *\r> littératures classiques, un pour le sanscrit, un pour le vieux français. Comme la faculté ne disposait à la Sorbonne, en outre du grand amphithéâtre, que d'une salle de cours el de la petite salle basse où se passai! la redoutable épreuve du doctorat, pour la nouvelle équipe d'étudiants et de maîtres on construisit, à deux pas de la Sorbonne, près de la salle Gerson qui servait aux compositions du concours général, des baraquements comprenant chacun une salle de conférences, une salle d'études, avec rayons garnis de livres el un caoinel pour le maître de conférences. Ce
furent les premiers ateliers de la Faculté des Lettres. Le vieux secrétaire de la faculté les appelait ironiquement « le navire Argo ». Il ne savait pas si bien dire. Eux aussi, ils ont conquis la Toison d'or, ces nouveaux Argonautes
Qu'on en juge. Vers 187o, la Faculté n'avait que douze enseignements, et, comme étudiants, elle ne comptait que les quelques bour-
Amphilhéâtre Descattes
siers institués de la vrille Aujourd'hui elle a soixante-quinze enseignements, soixante-quinze professeurs, chargés de cours el maîtres de conférences. Avec ces accroissements, son affiche étail devenue si longue qu'on avail peine à la lire. Il a fallu la démembrer en Lrois, une pour les cours publics, deux pour les enseignements de divers degrés réservés aux étudiants Aux deux douzaines de boursiers de la première heure, onl succédé plus de trois milhers d'étudiants, donl plus de mille étrangers.
Pour se rendre compte du progrès accompli, il suffit de mettre en regard les enseignements de 1875 et ceux de 1908.
Des douze chaires de 1875, six avaient pour objet les littératures classiques, trois la poésie grecque, la poésie latine et la poésie française, trois l'éloquence grecque, l'éloquence latine et l'éloquence française. Il y avait en outre une chaire pour la philosophie et une pour l'histoire de la philosophie ; une pour l'histoire ancienne et une pour l'histoire moderne ; une pour la géographie et une pour les littératures étrangères, pour toutes les littératures étrangères.
Aujourd'hui, certains enseignements sont donnés simultanément par quatre ou cinq professeurs, chargés de cours et maîtres de conférences, et les enseignements les plus divers se sont ajoutés à ceux de l'origine. En voici le groupement, qui montrera l'ampleur des études de la faculté.