‹ L'Université de Pont-à-MoussonChapitre 13 sur 13 · MO · texte numérisé non relu

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lorsqu'il allait mourir. Dans l^s terribles accès de son mai, il disait que sa plus grande crainte était de se voir arracher par la douleur quelques paroles indignes d'un religieux. Une fois, après trois jours des plus atroces souffrances, ayant placé sur son corps une lettre du bienheureux évéque de Génère, il rejeta presque subitement et saiis effort une pierre d'une grosseur extraordioaire.

Ayant' un jour exprimé très-vivement sa crainte des jugements de Dieu devant deux professeurs de théologie qui lui rappelèrent tous les motifis d'espérance chrétienne, il ne pouvait cependant parvenir à se tranquilliser. Alors l'un des deux visiteurs lui dit : « Eh bien ! mon .Père, quand même la bonté de Dieu ne vous sauverait pas,' sa miséricorde et sa justice seraient-elles moins dignes d'être louées durant notre vie et toute Téternité? Sur . cette doctrine certaine, qu'avoqs-nous de mieux à faire que de louer l'infinie bonté de Dieii^ comme le font les bienheureux qui le contemplent dans le, ciel ! » À ces paroles le malade se calme, sourit et remercie celui qui lui rappelait ce juste et si généreux sentiment.

L^28mars 1635, Tillustrissiine Henri de Maupas^ alors abbé deSaint-Denis de Reims et maintenant évéque du Puy , fut promu au doctorat, quoique absent de l'Université ; mais il y avait conquis suc-

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cessivement tous les degrés , aux applaudissements des maîtres et des élèves. Lorsqu'il reçut ainsi, par procureur, le bonnet de docteur , le mérite exceptionnel du candidat justifia aux yeux, de tous cette faveur inouïe jusque*là dans notre Université, bien qu'elle eût des précédents en celle de Paris.

Le roi très-chrétien s'étant emparé dé la Lorraine , plusieurs de nos Pères , tiés en cette pro- * vinoe, reçurent l'ordre, vers la fin de mai, de quitter Pont-à-Mous6on et de se rendre dans l'intérieur du royaume. Nos deux professeurs d'Écriture sainte et d'hébreu étaient de ce nombre, et leurs cours furent interrompus. Cette violence était la première lueur du vaste incendie qui dévasta la Lorraine et fit tant de mal à notre Université.

A peine nos deiw exilés eurent-ils mis le pied hors de la Lorraine, que Tarmée du cardinal de la . Valette, consumée par la famine et la peste , entra dans Pont-à-Mbusson, précisément aU moment où se préparait notre solennelle procession de l'Université , qui , omise depuis nos malheurs , n'a point encore été rétablie. Nos exercices littéraires furent également laissés de côté, ainsi que toute représentation dramatique et même la distribution des prix. Nos écolielrs^ qui s'étaient ^ à la fin de leurs cours , préparés à soutenir le grand acte pubhc^ furent

promus aux grades sans aucune des cérémonies d'usage. Entin , de tant d'écoliers que nous avions naguère , c'est à peine si , à la rentrée , nous en pûmes compter cent cinquante! La messe de la Saint-Nicolas , si magnifiquement célébrée chaque année par l'Université^ fut également omise à cause des calamités publiques et aussi à l'occasion d'une double perte: celle d'un professeur de médecine et celle du doyen des Facultés de droit, Nicolas Qdin, qui mourut le 8 novemble 1 636 , après avoir légué à notre bibliothèque un grand nombre d'excellents ouvrages.

L'armée de Lorraine ne fut pas la seule cause de nos désastres : les Français , les Allemands , les Suédois, les Croates et les Hongrois avaient jeté six corps d'armée dans notre pays. De plus^ ils étaient accompagnés d'une multitude innombrable de pillards y gens sans aveu , femmes de mauvaise vie, qui, joints aux troupes, faisaient un total de plus dequatre cent mille hommes hérétiques^ et sans foi ni loi , la plupart rongés par la vermine , la maladie ou la faim, et prêts à tout faire. Partout ils portèrent la dévastation, la peste, la famine et tous les maux de la guerre : on en vint jnsqu*à manger des animaux pourris et même de la chair humaine. On n'estime pas à moins de six cent mille les Lor*

rains qui perdirent la vie en ces trois années de calamités inouïes et dont nous ne pouvons entreprendre le récit.

La charité de nos Pères ne fit pas défaut à tant de misères : on les vit sans cesse^ au milieu des hôpitaux y prodiguer leurs soins aux soldats comme aux habitants de la ville ^ visiter les prisonniers, donner tous les secours aux malheureux gisant sur les places, et, sans aucune acception de personnes, &e presser autour des plus misérables et des plus rebutants. Deux des Nôtres succombèrent au milieu de ces exercices de charité.

Le premier fut le P. François Rousselet^ né à Reims et professeur de philosophie à Pont-à-Mousson. Lorsque le R. P. Provincial vint lui déclarer qu'on ne pouvait plus espérer sa gu'érison , il ne perdit ni sa sérénité de visage ni sa tranquillité d'âme , et il répondit par ces paroles du Psalmiste : « Lœtatus sum,.. » ; puis il ajouta : « Je mourrai au comble de mes vœux , si je puis me dire vrai membi'e de la Compagnie et mourant au poste qu'elle m'a confié. » — « Oui , répondit le Provincial, vous avez cette double consolation. » — a Dieu soit loué ! reprit le moribond , je n'ai plus rien à désirer » ; puis il s'entretint doucement avec son Créateur et cessa de vivre au moment où il s'efforçait de répéter le Gloria Patri, . .

Huit jours après lui mourait le P.Didier Barbazan, emporté par la maladie contractée dans les mêmes exercices de dévouement. Ce Père était un modèle de candeur, d'obéissance et d'humilité; ardent à travailler au salut des âmes , il ne pensait qu*aux moyens de les sauver et de procurer ainsi la gloire de Dieu. On le voyait se prodiguer an milieu des malheureux soldats étendus mourants sur ks places publiques.

Le P. Jacques François^ né au diocèse de Reims, entra dans la Compagnie à Tâge de vingt-et-un ans. C'est lui dont les lettres annuelles de la Compagnie parlent avec éloge à l'année 1596 ; en voici quelques extraits : « Jacques François fut envoyé par son père à l'Université d'Heidelberg, pour y faire ses études. Cette Université était alors entre les mains <les hérétiques. Le père du jeune homme, qui était catholique^ ne l'ignorait pas ; mais on pense qu'il avait été porté à ce choix par quelques membres de sa famille, qui avaient embrassé la réforme^ et s'étaient, pour cette raison^ retirés de la Lorraine : ou plutôt il faut voir dans cet événement une disposition de la Providence, qui voulait fournir à ce jeune homme l'occasion de se dérober aux dangers du monde en se réfugiant sous l'étendard de Jésus-Christ. Il est à croire, en effet, que, s'il fût resté dans sa patrie, il eut trouvé de grandes

(difficultés à fie faire recevoir dans la Compagnie, car c'était le temps où nos Pères, étant chassés de France, avaient reflué en Lorraine et remjdissaient toutes nos maisons. Le jeune étudiant, effrayé du péril où l'imprudence de son père exposait sa foi, change de routé, abandonne ses compagnons, et se rend, après plusieurs détours^ à Landsperg. Quand la sentence d'exil portée contre nos Pères de France fut levée, le P. François rentra en Lorraine pour y faire sa troisième année de probation. En 1019, il fut proclamé docteur, et il occupa successivement les chaires de philosophie, de théologie, de morale et d'Écriture sainte* Il était chancelier de l'Université quand les désastres de la Lorraine le forcèrent à se retirer à Reims, où il mourut le 4 décembre 1639 , à l'âge de soixante-six ans, après en avoir passé quarante-trois dans la Compagnie.

Ce fut un théologien très-subtil ; il parait cependant qu'il réussissait mieux à réfuter les opinions des autres qu'à établir les siennes propres, et semblait ne pouvoir se fixer entre les sentiments contraires des théologiens. Entièrement adonné à l'oraison^ les exercices de piété et la lecture de saint Augustin faisaient ses délices. A Reims, on le vit plusieurs fois, lesjours des représentations données par les élèves, aller se réfugier dans l'église, et la, caché dans quelque coin, passer en adoration devant

le Saint-Sacrement trois et quatre heures de suite, aussi longtemps que durait la séance. C'était là, loin de tous les regards, qu'il aimait à se réfugierai goûter Dieu en silence. Il était si détaché des choses du monde, que c'était pour lui une peine d'entendre les nouvelles de guerre et des autres intérêts du siècle. Il mourut saintement au milieu de ses frères et remerciant Notre-Seigneur de cette dernière grâce^ surtout au moment où tant de nos Pères se voyaient exposés à périr sans secours.

Vers la fin du mois de juin 1637, on proposa à ceux de nos Pères qui étaient encore en Lorraine un serment de fidélité conçu à peu près en ces termes : « Je jure et promets à Dieu de servir loyalement et avec fidélité, envers et contre tous, le roi de France, mon souverain seigneur, à raison des duchés de Lorraine et de Bar qui lui appartiennent légitimement, etc. Et cela de cœur comme de bouche, sans aucune équivoque, .restriction, subtilité ou distinction mentale. » La plupart, ayant refusé de prêter ce serment, furent exilés de la Lorraine et du royaume de France, et se dispersèrent dans treize ou quatorze provincesdifferentes(1 ).

(1) M. Digot, dans son excellente ^w/oire rf^ fj}rraine, raconte comment le Bienheureux Pierre Fourier fut contraint de S'exiler à Gray pour se soustraire au despotisme du cardinal de Richelieu. L'implacable ministre de Louis XIU, non content de traiter la Lor-

Le 12 septembre, le P. Claude Tiphaine^ qui depuis le départ du P. Perrin était Recteur au collège de Pont-à -Mousson , fut chargé de l'administration de toute la Province. Le P. Claude naquit en 1571 , près de Paris , dans une petite ville appelée Notre-

raine en province conquise, voulait encore violenter la conscience de ses habitants demeures fidèles à leur souverain. Nos Pères , Lorrains de naissance et de cœur, ne furent point épargnés, et, dit l'auteur déjà cité, « Richelieu expulsa de Pont-à-Mousson les Jésuites Lorrains, qui avaient généreusement refusé de prêter serment de fidélité au roi. » {Op. laud. V. 268)fPlus tard, quand la Lorraine passa sous le sceptre de Louis XIV, dos Pères Lorrains toujours attachés à leur prince, eurent le malheur de déplaire au grand roi , et nous en avons trouvé la preuve dans l'histoire manuscrite de notre collège de Nancy. Nous y lisons, à Tannée 1681, que l'Université de Pont-à-Mousson fut convoquée à Metz pour y prêter serment de fidélité au roi ; mais que plusieurs de nos Pères ne donnèrent point au nouveau maitre de la Lorraine le contentement qu'il attendait. Louis XIV ne pardonna pas cette froideur des Jésuites Lorrains, et , par son ordre, le P. de la Chaise adressa au Supérieur des coupables la lettre suivante, datée de Ghambord, le 7 octobre 1682 :

« Le Roy m'a ordonné ce matin de vous mander que vous fissiez sortir au plus tost du collège de Pont-à-Mousson les PP. Modo, chancelier de l'Université, et Nicolas, l'un des professeurs de théologie, et que vous les envoyiez hors de la Lorraine,dans quelqu'une de nos Maisons, où ils n'enseignent pas et n'ayent pas d'employs fort considérables. Des avis venus de Rome leur ont attiré cette disgrâce : je crains mesme que le P. de Haraucourt ne reçoive quelque déplaisir à son retour ; on est mécontent de sa conduite à Rome, et on s'est souvenu que c'estoit à ma prière que S. M. a agréé qu'il fust Provincial, quoique Lorrain de naissance. On m'a

Dame*des- Vertus. Il entra dans ta Compagnie en 1 593 y et après avoir prononcé y quinze ans plus tard y les voeiux de Profès , il enseigna plusieurs années la philosophie et la théologie avec une grande réputation détalent et d'érudition. Il s*atra*

mesme reproché en quelque manière que je m'estois fait sa caution. On mande de Eome que, par une grande imprudence, je P. Provincial a pris le parti de ces PP. Modo et Nicolas , auprès du P. Général, contre le service du Roy. On ne s^est pas expliqué davantage : c*est pourquoi je ne puis dire autre chose, si ce n^esl qu'il est bien sensibib de voir persister dans ces PP. de Lorraine cet esprit de nationalité si aliéné de notre Institut Us font tant de mauvaises affaires auxquelles j'ai paré avec tout le zèle possible pour le bie^ et Thonneur de la Compagnie ; et ils ne s'en soucient en aucune manière. Dieu leur donne un peu de zèle pour son service et un peu de bon sens dans la conduite! «c Je suis, etc.

« P. S. Je m'oubliais de vous dire que je me suis chargé de cette commission pour éviter des lettres de cachet qui aoroieat e^ signifiées avec éclat par l'Intendant. Si ces PP. n'obéissent promptement, j'aurai de la peine à les empescher. »

Nous n'avons pas à juger ici le P. de la Chaise ; mais, quand nous viendrons à son chapitre, nous n'aurons garde d'oublier cette lettre écrite sous les frais ombrages de Chambord : disons seulement aujourd'hui que la frayeur du P.- de la Chaise dut être bien grande pour lui dicter une lettre aussi dure et même injuste : elle lui troubla le jugement au point de lui faire donner, à propos de « Cesprit de TialianalUé d, une fausse application de nos Règles. Mais; pour le P. de la Cti^iae, son excuse est dans la faiblesse de son caractère ; son malheur dans le fait d'avoir vécu trente-quatre ans à la Cour, sans jamais lui déplaire, et de voir son panégyrique dans les Mémoires de Saint-Simon,

cha surtout à Aristote et à saint Thomas, et s*appro« pria tellement leur doctrine, jusque dans les moindres opinions, qu'il ne crut pas devoir jamais s'éloigner d'un pas d'Aristote, pour la philosophie, et de saint Thomas, pour la théologie : à tel point que le Révérendissime Nicolas Coéffeteau, évéque de Marseille , très-célèbre par son éloquence et son érudition,une des grandes gloires de l'Ordre des Dominicains, disait du P. Claude : « Si Aristote et saint Thomas venaient à périr , on pourrait retrouver toute leur doctrine dans la tète du seul P. Tiphaine. » Il gouverna les collèges de Reims et de Pont-à- Mousson, de Metz et de la Flèche \ enfin il fut chancelier, puis, pour la seconde fois, Recteur de l'Université, çt Provincial. Partout il se montra d'une prudence hors ligne; d'un <^ractère si calme et si tranquille qu'au sortir de sa première probation on l'appelait déjà: «le plus paisible des hommes. » D'un abord facile, agréable et plein de gatté dans la conversation , il savait toujours assaisonner ses paroles de quelques traits édifiants inspirés par le zèle apostolique; jamais on ne Tentendit prononcer un mot bouffon, ou peu séant à la gravité religieuse. • Toujours digne et sérieux avec amabilité, il philosophait sans cesse , recherchant la cause des choses et des divers événements. Il apportait à tout tant de considération et de circonspection^ il

exigeait un comple si sévère de toutes les actions de sa vie^ qu'on disaitde lui, en riant, que s'il commettait quelque péché, ce serait par pure malice , puisqu'il avouait lui-même être si fidèlement averti par sa conscience. Dans les accidents imprévus et fortuits, il conservait toujours une telle présence d'esprit qu'il semblait avoir sur ses pensées le pouvoir le plus absolu. Obligé pendant son provincialat d'aller à Paris , il ne visita aucun de ses parents. Quelqu'un ayant mal agi envers lui , il ne cessa jamais^ depuis, dé lui rendre les meilleurs services et de le combler de bienfaits. Il avait si profondément gravée dans son âme la bonté de Dieu, que pendant sa dernière m.aladie il répéta plus de mille fois au milieu de son délire : Bonté de mon Dieu , bonté de mon Dieu ! et mourut en murmurant encore ces mêmes paroles. Ce fut à Sens qu'il rendit le dernier soupir, le vingt-septième jour de décembre

En 1 638^ les paysans commençaient à sortir des forêts et des villages en ruines, où ils s'étaient cachés pendant la guerre, et accouraient en grand nombre aux portes de la ville, pressés par la faim et la misère ; pâles, abattus , d'une maigreur effrayante , portant encore leurs anciennes blessu* res , ils se laissaient tomber sur la terre, où ils gisaient pêle-mêle. Deux de nos Pères , qui vivent

encore et dont je doWmive les noms , visitèrent ces malheureux au moins deux fois par semaine, pendant cinq mois et plus; les nourrirent du pain qu'ils leur apportaient eux-mêmes 9 leur enseignèrent la doctrine chrétienne , les fortifièrent par le sacrement de la pénitence, et leur fournirent avec al^ondance des vêtements et d'autres secours. L'un d'eux s'occupait surtout du soin de leurs âmes ; l'autre pansait et soignait leurs plaies. Malgré ces soins extraordinaires, cette année-là et les suivantes, on ne s'occupa pas avec moins de charité des pauvres ordinaires de la ville ; presque tous les jours, malgré la pénurie de la Maison , on soulageait plus de deux cents indigents; et les habitants disent que ce sont ces aumônes qui ont arraché à une mort imminente la plupart de ces misérables. Enfin un grand nombre de malheureux recueillis sur des fumiers où ils gisaient au milieu des ordures, dans les rues ou sur les places publiques où ils étaient abandonnés, furent transportés à Thôpital, auparavant presque désert , nourris par les "Nôtres pendant environ trois mois avec l'argent des fidèles. Ces faits, je pourrais facilement les passer sous silence, s'ils n'étaient connus de tous ; mais ils sont si profondément gravés dans la mémoire du peuple, que le silence des historiens, pas plus que les vicissitudes des temps n'en pourront jamais effacer

— 52Î le souvenir. Toutefois je (4N^ inutile d'énuinérer les secours que pendant vingt années les Recleuiv du collège prodiguèrent en secret à des pauvres quirougissaient de leur indigence. Les Pères qui ont survécu jusqu'à ces derniers temps assurent qu*un triple prodige excitait alors ladmiration du public : Tabondance de nos ressources^ qui suffisaient à l'entretien du collège et à la subsistance de tant de pauvres, tandis que les plus illustres maisons se trouvaient dan^ la gène; ensuite^ notre soin du culte public et des éludes, tandis que les églises étaient ruinées par les armées ; enfin l'admirable concorde qui régnait à la Maison entre Fran- • çais, Ijorrains, Écossais et Allemands, tandis que partout on ne voyait que divisions.

£n 1639, deux professeurs de théologie venaient enfin reprendre l'enseignement interrompu depuis quatre années, et, dès 1640, douze de nos scolastiques suivaient les cours. L'année 1640 voyait aussi se rétablir les Facultés de droit et de médecine.

Le dimanche 2 juin 1641^ le sérénissime duc de Lorraine , Charles IV, revint , après huit années d'éloignement, visiter sa ville et son Université de Pont-à-Mousson. Sa réception donna lieu à des transports d'une telle joie de la part de toutes les classes de la société , que le récit en paraîtrait incroyable.

Le Recteur sortit de la ville pour se rendre au* devant du duc avec trois docteurs en théologie , deux docteurs en droite et les autres professeurs et officiers de T Université en grand costume* Ije duc^ après être entré dans la ville, et avant de se rendre à Thôtel préparé pour lui , vint à notre église ; il fut reçu à la porte par le Recteur et toute l'Université , cfui était rentrée au collège pendant que le prince étajt arrêté aux portes de la ville à recevoir les compliments des habitants. Le vendredi suivant, le Recteur 6t jouer un drame qui satisfit toute la cour; après quoi le duc accepta un goûter dans notre réfectoire, et nous donna de grandes marques de bienveillance.

Les éludes furent reprises à l'époque accoutumée, après que les professeurs eurent renouvelé leur profession de foi catholique. Un disconrs du professeur de rhétorique, prononcé dans la grande salle du collège, rendit à cette ouverture des classes Fair de fête qu elle avait perdu depuis longtemps.

Durant les années 1 642 et 1 643, il ne se présente rien d'extraordinaire , à part les processions que , sous l'inspiration des Nôtres , les habitant firent à Saint-Nicolas et au sanctuaire de Benoîte- Vaux , célèbre par l'image de la Mère de Dieu . Toutefois^ il faut mentionner les missions , qui furent reprises après un long intervalle de temps et qui produisis

rent d'autant plus de fruits, que l'on n'avait plus exercé ce ministère depuis plusieurs années, à cause du malheur des temps.

La mission qui fit le plus d'honneur à la Compagnie et fut la plus féconde en fruits de salut est celle que deux professeurs de philosophie, auxquels on adjoignit un Père de la résidence d'Épinal , donnèrent pendant les vacances, dans lé voisinage des Vosges, à Rambervillers, Charmes, Mirecourt , Neufchâteau et autres petites villes des environs. Je ne parle pas de tout le bien qu'on fit à Pont-à- Mousson, ni des soldats de la garnison^ à qui l'on enseignait la doctrine chrétienne dans les églises, sur la place, dans les rues, à tous les carrefours, à temps et à contre-temps. Un grand nombre fut ramené à la réception des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Les mêmes offices de charité furent rendus aux malades de l'hôpital , dont plusieurs seraient morts de faim sans les secours que nous leur portions.

Un des Nôtres, auditeur de théologie, et qui n'était pas encore prêtre, prêcha tout l'hiver, deux ou trois fois par semaine ^ sur la place publique , ramena beaucoup de soldats à la pénitence et à l'usage des sacrements, et convertit plusieurs calvinistes et luthériens à la foi catholique.

Au centre de la Lorraine se trouve le château de Haroué et quelques terres appartenant aux illustres

seigneurs de Bassompierre. Pendant les vacances d automne, deux des Nôtres y furent appelés pour une petite mission. On ne saurait dire quelle admirable correspondance ils trouvèrent dans le cœur de cette bonne population , vraiment mûre pour la moisson. Tous les jours on faisait quatre instructions, ou chantait solennellement la grand'messe et les vêpres. Sur le soir, au son de la cloche, la population accourait en foule pour Tadoration du Saint-Sacrement. Il y eut une telle ferveur et le concours fut si nombreux, que l'église n'était pas assez vaste pour contenir les fidèles. Les confessionnaux étaient allégés; souvent il arriva que, pour ne pas perdre sa place , on restait à jeun jusqu'à l'entrée de la nuit. A peine si nos missionnaires pouvaient trouver un moment pour réciter leur bréviaire et prendre un peu de repos. Durant les vingt-cinq jours de la mission, le chiffre des confessions s'éleva à trois mille, et sur ce nombre plus de mille dataient de l'enfance. Que de traits admirables de la miséricorde divine se passèrent dans le secret du saint tribunall On compta tin grand nombre de réconciliations. Jamais, nous dirent nos deux missionnaires, dans les nombreux pays qu'ils avaient évangélisés, ils n'avaient vu les populations aussi vivement remuées , ni des témoignages aussi éclatants de la grâce divine. Ils introduisirent dans

les familles la coutume de se réunir en commun pour réciter la prière du soir et faire l'examen de conscience.

Un vieillard qui , sous les habits d'un pauvre paysan , cachait un cœur rempli de piété , fit cette réponse à un de nos Pères, qui lui demandait où il avait puisé tant de bons sentiments. « Il y a vingtcinq ans, lui dit-il, un de vos Pères est venu donner la mission dans ce village , et tout ce qu'il nous a enseigné^ je me suis efforcé de le mettre en pratique avec la plus grande fidélité. »

Sur la montagne de Sion , dans te comté de Yaudémont , s'élève une chapelle de* la Très-Sainte Vierge, que de nombreux miracles ont rendue célèbre. Le 4 octobre , fête de saint François, on organisa un pèlerinage pour terminer la mission. Quatre cents hommes au moins^ quittant les travaux de la campagne , accoururent de tout le voisinage pour prendre part à la solennité. Après s'être confessés , ils firent la sainte <^ommunion dans la chapelle avec un si grand sentiment de ferveur , que quelques-uns restèrent à jeun tout le jour et ne prirent aucune nourriture avant d'être retournés chez eux^ supportant joyeusement la fatigue d'un si long jeûne et de plus de quatre heures de chemin.

Suivant lettres patentes du roi très-chrétien, enregistrées par le Parlement de Metz , l'Université

de.Pdnt-à-MoiissoD Ait rétablie et réintégrée dans la jouissance de ses bénéfices , droits et privilèges que les Souverains Pontifes et les anciens ducs de Lorraine lui avaient accordés , et autres avantages dont jouissent les Facultés de Paris et de Bologne. Toutefois^ le même Parlement prescrivit à la juridiction du conservateur les mêmes limites que le duc Henri lui avait assignées, et lui retira le droit de juger sans appel.

Vers la fin de Tannée, arriva la mort du P. Claude Bellot, né à Darney^ dans le diocèse de Toul. Il était entré dans la Compagnie à l*âge de trentehuit ans et déjà prêtre. Après avoir prononcé ses vœux y il fut chargé de la procure et resta dans cet emploi autant d années qu'il en avaitpassées dans le monde, c*est*à-dire trente -huit ans. Toujours il so montra plein de vigilance et grand ami de la pauvreté, mais jamais son zèle pour l'économie ne dégénéra en parcimonie.

Dans toutes les affaires qu'il eut à traiter, il agit constamment avec une telle franchise et pureté d'intention, qu'il édifia toujours ceux qui traitaient avec lui. Il sembla vérifier en sa personne cet ancien adage : La prudence est une sorte de divination. Comme on parlait vaguement de guerre prochaine^ le Père , prévoyant les malheurs qui allaient fondre sur la Lorraine, acheta à grands frais quelques

~ 528 — maisons voisines du collège et y fit constniire de vastes greniers , des étables et une grange. Giacun se demandait : Pourquoi dépenser tant d'argent en des choses que l'on pouvait si facilement se procurer dans les faubourgs de la ville ? Mais le Père , obéissant à ses prévisions^ continuait à prendre ses mesures contre les tristes événements qui arrivèrent comme une tempête. Sans sa prévoyance , le collège eût été complètement ruiné par la guerre^ car depuis longtemps une ferme et deux prieurés ne donnaient aucun revenu.

Voici encore un trait de sa vigilance : à Tépoque où les bourgeons de la vigne commencent à se développer , s'il craignait que la fraîcheur de la nuit put leur être funeste, il se levait aussitôt^ allait dans la vigne., mettait le feu à des monceaux de paille qu'il y avait préparés , et , par la fumée^ amortissait la rigueur de la température. Il arriva ainsi plus d'une fois que^ jdans les années où toutes les vignes de la contrée avaient été brûlées parle froid, la nôtre seule était chargée de raisins magnifiques. Dans sa dernière maladie, au milieu des ardeurs delà fièvre, il se reprochait de rester oisif lorsque tous ses frères travaillaien t. Dispensé, à cause de sa trop grande vieillesse,des travaux de la cuisine et du réfectoire, il voulait du moins aider ceux qui servaient en seconde table à plier les nappes, à ramasser les verres^ etc..

Le Père Bellot était tout entier aux fonctions de Marthe , mais sans empressement et sans trouble ; jamais il ne souffrit qu on lui enlevât la meilleure part , qui est celle de Marie. Jamais il ne négligea son oraison , et, jusqu'à sa dernière maladie, il ne manqua pas un seul jour à la visite du matin. Au milieu de ses occupations , il savait se faire un oratoire ; quelque part qu'on le rencontrât , c'était toujours le chapelet à la main ou récitant quelques prières vocales. Peu de jours avant sa mort, il avait fait les exercices de saint Ignace^ et, dans le compte qu'il rendait à son confesseur du succès de ses méditations, il disait que jamais son cœur n'avait ressenti une plus grande ferveur ni une paix plus délicieuse. Homme d'oraison , il travaillait égale* ment à remporter une victoire complète sur luimême. Plein d'obligeance pour tout le monde, il se faisait avec une aimable simplicité le serviteur de ses Frères^ les regardait tous comme ses supérieurs, et vénérait en eux la personne de Notre-Seigneur. Jamais on ne put remarquer en lui aucun signe de vanité ou d'orgueil. Lui était-il arrivé de contrister quelqu'un, aussitôt il lui en demandait humblement pardon. Il observait jusqu'aux moindres prescriptions du Supérieur , afin de se conformer entièrement à la volonté de Dieu. Vers les derniers temps de sa vie , étant tombé entre les mains d'un V. . 34

Supérieur dont le caractère était un peu raide , il ne lui en témoigna pas moins de respect. Souvent ému jusqu'aux larmes de se voir. traité comme un novice, jamais il ne laissa échapper un signe d'impatience ou qui trahît la peine qu'il éprouvait. Durant toute sa vie , il eut à cœur de rechercher en toutes choses une morti6cation continuelle^ et, dans ses repas, il trouvait toujours moyen de vaincre ta sensualité. Le huitième jour de sa dernière maladie, le P. Recteur, revenant de voyage, se rendit aussitôt près de lui. « O mon Père^ s'écria-t'il« que j'attendais avec impatience votre visite ! qu'il me tardait de vous voir ! » Aussitôt, après avoir une dernière fois entretenu son Sup/érieur des intérêts de la maison , le P. Bellot s'endormit doucement dans le Seigneur, muni des Sacrements de l'Eglise.

L'an 1644, Tillustrissime prince Charles de Ijorraine , abbé de Gorze , primat de Lorraine et prieur commendataire du prieuré de Pont-à-Mousson , ratifia , par un décret conçu dans les termes les plus :lairs, la donation des biens de l'abbaye de Gorze, de la maison et de l'église des Anthonistes, à notre Collège.

Le P. Didier Moreri, né au diocèse de Toul, entra dans la Compagnie en 1 607, à l'âge de vingtdeux ans, et ne cessa d'y rendre d'importants services. Il ne se reposa presque jamais des fatigues de

l'enseignement durant les dix-huit années qui suivirent son noviciat et qu'il passa dans les collèges; s'abandonnant tout entier à la disposition de ses supérieurs. Après avoir professé avec succès les plus hautes classes et la philosophie, il reprit avec la plus grande facilité les plus basses classes de la grammaire : aucune disposition de l'obéissance n'était capable de lui causer le moindre trouble ; il était heureux de ne dépendre dans toutes ses actions que de la volonté de Dieu^ acceptant volontiers tous les changements de lieu et d'emploi si fréquents parmi nous, et dans cette pensée de servir toujours le divin IMaitre, lequel n'a nul besoin de nos travaux, mais qui aime notre obéissance.

L'année 1647, qui fut celle de sa mort, il prêchait une mission pendant la semaine sainte. La foule assiégeait son confessionnal : et, plus d'une fois, le zélé missionnaire, plutôt que de renvoyer ses pénitents, passa tout le jpur sans prendre aucune nourriture.

Le P. Moreri était un religieux, parfait observateur de la règle et de la discipline, plein de droiture, humble et charitable dans ses paroles , entièrement dévouéaux intérétsdes enfants qui lui étaientconfiés. Dans tous ses emplois il n'avait en vue que Dieu , et ne mettait pas moins d'ardeur à instruire deux ou trois petits paysans qu'une centaine de soldats. S'il

n'eut pas de sa mort prochaine une révélation expresse, on peut dire néanmoins qu'il en reçut quelque connaissance. Trois mois avant qu'elle n'arrivât, il déclara qu'il ne verrait pas la fin de l'année. Le troisième jour de sa maladie, il était tombé dans le délire, mais il revint à lui au moment où Ton se préparait à lui administrer l'Extréme-Onction. Après avoir reçu ce sacrement avec beaucoup de dévotion, il s'endormit paisiblement.

Depuis quelque temps la paix intérieure de notre maison avait été troublée par la faiblesse de quelques-uns des Nôtres qui s'entêtèrent dans une affaire de fausse spiritualité ; mais leur cause ayant été déférée au tribunal du Saint-Siège, qui les condamna, ils furent chassés de la Compagnie.

L'année 1646 fut plus heureuse; l'Université reprenait une nouvelle vie; les claies devenaient plus nombreuses, et trente-deux scoiastiques suivaient celle de théologie. On vit alors le P. Dagonel se charger^ à Tàge de soixante ans , de la dernière classe de grammaire. 11 y avait déjà quarante ans qu'il était entré dans la Compagnie, et trente qu'il avait enseigné la philosophiez Rouen.

Le 6 décembre, fête de Saint-Nicolas^ on vit repa. raitre la solennelle procession de l'Université. On remit bientôt en vigueur le décret excluant tous les hérétiques des charges de l'Université et refusant

tout gracie à qui ne ferait pas préablement profession publique de la foi catholique.

Pendant les vacances d'automne, plusieurs missions furent données en Lorraine. Le P. Césaire Le Pois , professeur de philosophie et un de nos étudiants en théologie évangélisèrent Saint-Dié et Sainte-Marie-aux-Mines avec un succès si consolant que les curés voulurent en écrire au P. Provincial, pour le remercier du grand bien produit par les missionnaires.

Comme le Père Césaire Le Pois, Supérieur de la mission, est déjà passé à meilleure vie, je crois devoir lui consacrer quelques lignes. Le P. Césaire naquit à Nancy en 1612^ d'une noble famille. Son père était conseiller d'État et gouverneur de Saint- Hippolyte. Son aïeul Nicolas et ses oncles, Antoine et Charles Le Pois, sont connus par leurs savants ouvrages.

Élevé à Pont-à-Mousson, Césaire s'y 6t remarquer par l'admirable candeur de ses mœurs; et même, au dire des homm.es les plus graves, il conserva jusqu'à la mort l'innocence qu'il reçut au baptême. Étranger à tout respect humain, il savait, encore enfant , mépriser les plaisanteries de ses condisciples. Adonné à la piété, il consacrait tout l'argent de ses menus plaisirs au soulagement des pauvres ou à l'ornement de la chapelle de Notre*

Damé, qui servait aux réunions de la Ck)ngrégation. Dès qu'il fut parvenu à l'adolescence, il alla trouver un de nos Pères qu'il avait connu au collège, et lui découvrit son dessein bien arrêté d'entrer dans la Compagnie. Ignorant encore la différence des degrés fixés par notre Institut et ne sachant trop comment exprimer son désir, il demandait à être comme un certain firère coadjuteur, qu'il avait vu très-souvent, couvert d'habits grossiers, remplir les offices les plus vils de la maison. Le père de notre futur novice devina le dessein de son fils, et, persuadé qu'un changement de collège suffirait a faire évanouir sa prétendue vocation, il le retira de Pontà-Mousson et Tenvoya à Molsheim. Mais le jeune Césaire demeura inébranlable dans sa détermination, comme le prouve une lettre écrite de son sang à son ancien directeur de Pont-à-Mousson. Il lui mandait que non-seulement il persistait dans sa résolution, mais que de jour en jour et comme d'heure en heure il se sentait plus vivement attiré à la Compagnie. Après sa rhétorique, il alla étudier la philosophie à Mayence. Mais, au bout de quelques mois, la guerre des Suédois le ramena en Lorraine.

De retour en notre Université, il se donnait de temps en temps la consolation de ramasser les petits mendiants de la ville et de leur faire le catéchisme^ puis, de ses épargnes^ il donnait à chacun une pe*

tite aumône.. Souvent^ au milieu de ses amis, et sous prétexte de répéter quelques fragments des sermons de nos prédicateurs et même de les contrefaire, il mêlait à ses réminiscences oratoires quelques avis habilement dissimulés^ mais à l'adresse de ses amis..

Lorsque Césaire eut terminé sa philosophie, il demanda son admission dans la Compagnie en qualité de frère coadjuteur; mais il (ut mis au rang des scolas^iques. Il entra au noviciat en 1632, à Tâge de vingt ans. Cojnme étudiant et comme professeur, il ne cessa d'être un modèle de vertus religieuses, et, par ses prédications, il gagna l'estime de toute la ville. Ce fut alors qu'il donna les missions de Saint-Dié et de Sainte-Marie-aux-Mines, dont nous avons parlé.

A Metz, où il fut envoyé ensuite pour enseigner la grammaire^ puis aider le Recteur^ on n'eut à lui reprocher que des excès de mortification et de charité : pour rendre service à ses frères, il ne savait rien refuser, et sa condescendance allait à l'extrême limite. Son bonheur était d'instruire les plus misérables enfants de la ville, de visiter les casernes des soldats et de faire le catéchisme dans plusieurs paroisses. Ayant été envoyé à Chàlons pour y enseigner une troisième foi$ la philosophie, il mourut

— «36 avant la fin de son cours et trois ans après sa profession.

Il n'y avait aucun genre de missions qu'il ne désirât avec ardeur. Il farigua longtemps celle de Constantinople et de la Martinique; et lorsqu'on vit s'élever l'espérance d'accompagner l'ambassadeur de France en Danemark et de pénétrer ensuite en Norwége^ il souhaita de toute son âme défaire partie de cette expédition. Mais cette occasion qu'il cherchait , d'aller exercer son zèle dans les pays étrangers et d*y mourir pour la gloire de Notre- Seigneur, il la trouva aux environs de Ghâlons.

Après la bataille de Réthel, décembre 1650, un grand nombre de soldats malades ou blessés avaient été transportés à l'ambulance. Le P. Clésaire se dévoua tout entier au soulagement de leur corps et au salut de leur âme. Saisi par la fièvre, il tomba dans le délire. Jamais sa piété n'apparut avec plus d'éclat : il avait sans cesse à la bouche les saints noms de Jésus, Marie, Joseph, de saint Ignace et des autres saints de la Compagnie. Il baisait avec respect et tendresse leurs images, parlait souvent de la sainte Eucharistie. Toutes ses paroles respiraient le parfum d'un âme entièrement unie à Dieu. Le cinquième jour de sa maladie , il recouvra quelques instants l'usage de la raison, et on lui administra les derniers sacrements ; dès lors il eut chaque jour des

moments lucides qui lui permirent de faire la sainte communion. Il mourut après dix-neuf jours de maladie, en 1651, à l'âge de trente-neuf ans, et après dix- neuf ans de vie religieuse. Dès les premiers symptômes du mal, il avertit qu'il allait mourir. Plusieurs personnes dignes de foi m'ont affirmé que ce Père avait annoncé trois ans d'avance des événements que toute science humaine était impuissante à prévoir.

L'Université, comme nous l'avons dit, avait recouvré le droit de refuser aux protestants les grades universitaires; mais les professeurs de droit, s'ap^ puyant sur le Parlement de Metz, avaient réclamé contre ce statut et avaient même reçu , contre la volonté du Recteur^ un candidat qui n'avait point fait la profession de foi ; le Recteur, qui était alors le P. Rippaut, porta plainte au conseil privé du Roi Très-Chrétien, et, le 13 mars 1648, il en obtint de déclarer nulle toute promotion semblable. Quatre jours après, deux membres de l'Université, ayant attenté à ses privilèges , furent privés de leurs charges.

Sans doute, à qui lira ces pages, il paraîtra bien invraisemblable que le collège ait pu entretenii* près de soixante-dix personnes, dans un temps où les plus riches, avec des ressources bien plus considérables, ont eu de la peine à nourrir leur famille.

Mais nous voyons en notre fait une nouvelle preuve de la bonté de Dieu à notre égard. Plusieurs choses, sans doute, ont contribué à ce résultat : Téconomie^ la frugalité, puis la libéralité des Supérieurs envers les pauvres. Ainsi, pendant la guerre, deux cents mendiants venaient deux ou trois fois chaque semaine recevoir et la nourriture et l'instruction religieuse. On distribua aux pauvres honteux plus que le chiffre. total de nos revenus annuels. Ces secours extraordinaires, nous les devons attribuer à la bonté de Dieu ; mais nous pouvons dire qu'elle trouva des coopérateurs zélés, courageux et puisant dans la prière la lumière et la force dont ils avaient besoin en présence de tant de calamités et de malheureux à secourir. A ce sujet, le P. Piccolomini , Général de la Compagnie, écrivait au P. Roger, Recteur de Pont-à-Mousson : a Je ne saurais trop remercier, dit-il, la bonté infinie de Notre-Seigneur qui, au milieu de ces grandes calamités, a pris soin d'une si nombreuse famille. Cette bénédiction abondante est, je crois, la récompense de cette sainte charité qui règne dans votre maison , et de ces pi<^ux travaux entrepris avec tant de succès pour le salut' des âmes. » *

Nous perdîmes à cette époque plusieurs 'des Nôtres, dont la vie et la mort nous édifièrent beaucoup, mais dont les actions, pour être très-méritoi-

res, n'offrent cependant aucune particularité notable, En ce même temps nous reçûmes des habitants de Pont-à- Mousson une nouvelle preuve de leur estime et de leur affection à l'occasion d'un jeune scolastique qui , dissimulant ses passions , trouva moyen, en forçant la serrure d'une porte, de sortir durant la nuit, au grand scandale des habitants. Nous fûmes les derniers à savoir ce fait, qui fil imimédiatement expulser le coupable. Personne , à l'exception d'un jeune homme perdu de mœurs, ne prit occasion de ce malheur pour mal parler de nous. Bien au contraire, on nous plaignait et en même temps on nous félicitait de ce que pas un membre gâté ne pouvait demeurer parmi nous.

Au commencement de l'année 1650, mourut le F. Etienne Belvaux, Lorrain, après soixante-six ans de Compagnie et plus que nonagénaire ; il avaitpassé presque tout le temps de sa longue vie, soit à Verdun, soit à Pont-à'Mousson, à remplir la charge de jardinier. C'était un religieux fort adonné à l'oraison et au travail des mains, plein de mépris pour lui-même et pour les choses humaines, content des occupations de Marthe, de mœurs paisibles et tranquilles, en un mot un reste vénérable de la vieille race, et un véritable type du F. Coadjuteur. A l'époque ou il fut décidé que les Frères porteraient des soutanes plus courtes que les prêtres et les sco-

lastiqueSy quelques-uns d*entr*eux manifestèrent leur mécontentement ; mais comme ils cherchaient à gagner le F. Belvaux : « Qu'on coupe ma soutane jusqu'à la ceinture, répondit-il, pourvu que je reste dans la Compagnie, je me croirai toujours au comble de l'honneur et du contentement, d

Il se levait, quelques heures avant la communauté^ pour se rendre aussitôt à la chapelle, et là^ en présence du Saint-Sacrement, à genoux , ou bien quand la fatigue l'y obligeait, assis sur un petit tabouret, il vaquait à Toraison ; puis, après avoir achevé la méditation commune et ouï la messe avec . dévotion , il se rendait à son travail , et jamais personne ne le vit s'accorder le moindre relâche.

Quand il mourut, on ne trouva dans sa cellule que les choses les plus indispensables, et si usées, qu'elles pouvaient à peine lui servir. Il avait une grande affection pour l'obéissance.

Quelques mois avant sa mort, il tomba à peu près en enfance ; mais, suivant son ancienne coutume, il se levait un peu après le milieu de la nuit: ni prières, ni représentations de qui que ce soit ne pouvaient le faire renoncer à cette pratique désormais au-dessus de ses forces: mais si le Supérieur venait à parler^ il obéissait aussitôt, et se remettait tranquillement dans son lit. Avec Tâge, il était devenu à peu près entièrement sourd : pour se faire

entendre de lui^ il fallait s'approcher de son oreille; mais, malgré cette infirmité, il ne manqua jamais^ à midi et le soir, d'assister à la récréation commune : car il fallait, dit-il, observer la règle, et s'il ne pouvait pas s'entretenir avec ses Frères, il avait du moins le bonheur de jouir de leur présence.

A la fin de cette même année 1 650, mourait aussi le P. Pierre Dagonel, né en 1585, au diocèse de Toul, et de parents distingués. Étant élève de notre Université , il donnait, dès cette époque, de tels exemples de modestie et de piété, que ses condisci«ples le surnommaient le Saint. Entré dans la Compagnie en 1616, à l'âge de vingt-lroisans, il fit d'abord son cours de régence en différents collèges, puis il fut appliqué au saint Ministère durant plus de trente ans et avec un succès admirable, soit dans les villes, soit dans les missions de campagne. Plein de charité envers les pauvres, il mendiait pour eux, et allait ensuite distribuer dans les plus misérables réduits le pain qu'il avait quêté. Il ramassait soigneusement iesfruits qui tombentavantleur maturité, puis les faisait cuire et les distribuait à la porte de notre collège.

Un jour, étant à Nancy, il fut appelé près d'un malade : comme on l'avertit en chemin qu'il s'agissait d'un pestiféré, il revint aussitôt sur ses pas, ne voulant point exposer sa vie sans en avoir demandé

la permission aa Supérieur : l'ayant obtenue, il se bâta d'aller consoler et d'administrer le moribond. Revenu à la maison, il resta trois jours sans vouloir se trouver avec les Nôtres, dans la crainte de leur communiquer la contagion. Un de nos Frères ayant été attaqué de ce terrible mal , le P. Dagonel se retira aussitôt avec lui dans une maison de campagne à quelque distance de la ville, et pendant quarante jours il ne cessa de le soigner. Quand il babitait Dijon, il avait soin, à l'approche des grandes fêtes, d'aller sur les routes au-devant des bandes de mendiants qui les encombraient alors. Il les consolait par de douces paroles, puis il les confessait et les remettait en la gràc^ de Dieu. Dans le même but il se rendait souvent dans une église de Notre-Dame très-fréquentéépar les pèlerins atteints de maladies putrides, et là, pendant une semaine environ, il se donnait tout entier au service de ces misérables, les instruisant et pansant leurs plaies et leurs ulcères, dont ils venaient demander la guérison à la Très- Sainte Vierge. Chaque soir il revenait passer la nuit dans un hospice situé à un mille de distance et se débarrassait alors de la vermine qu'il avait gagnée en soignant les pauvres de Jésus-Christ.

Déjà âgé de soixante-trois ans, le P. Dagonel obtint de ses supérieurs une classe qu'il n'avait jamais enseignée dans sa jeunesse : celle des enfants qui

commencent la grammaire ; il la* fit durant trois années,ety pour se reposer, il allait, les jours de fêtes, prêcher dans les villages voisins, ce qu'il faisait durant toutesles vacances Un jour, revenant de mission, il se fit une blessure fort grave, au jugement des médecins ; mais il se remit un peu et se bâta, à l'aide de ses béquilles, de reprendre ses missions et sa classe, et, pour ne pas perdre de temps, il lisait les devoirs de ses élèves en se rendant aux villages qu'il allait évangéliser.

Par amour pour les pauvres, il avait fait vœu de se consacrer au soulagement des gens de la campagne , des misérables, des prisonniers et des ma-, lades; il observa son vœu très-fidèlement; mais, dans la* dernière année de sa vie, il se surpassa luimême : on le voyait sans cesse parcourant les prisons , les hôpitaux , les casernes , les lieux où se réunissaient les mendiants, faisant le catéchisme aux petits enfants , et, les jours de fête, prêchant deux et trois fois dans quelques villages voisins.

Dans ses courses apostoliques , il ne considérait jamais s'il faisait beau ou mauvais temps, et même il préférait le mauvais, soit pour avoir occasion de souffrir, soit parce qu'alors il pouvait plus facilement réunir les paysans.

Quelques semaines avant sa mort , il arriva dans un village, mouillé et trempé jusqu'aux os ; pendant

qu'il faisait sécher ses bas ^ il entend dire qu'une foule nombreuse se presse déjà dans Téglise pour le sermon. Aussitôt , sans prendre le temps de se chausser , i( se rend à Téglise , monte en chaire et parle comme s'il eût été fort à son aise.

Au commencement de Tannée 1650, des troupes allemandes envahirent la Lorraine ; elles cernèrent la ville j jetant le trouble et Teffroi dans toutes les campagnes. Force fut au P. Dagonel de renoncer à ses chères missions , car les paysans avaient été dispersés. Alors , pour remplir fidèlement son vœu et conserver en lui le goût des oeuvres de zèle , il entreprit la conversion des habitants des campagnes^ qui , pour se dérober aux fureurs de l'ennemi, étaient venus chercher un asile dans la ville. 11 les sollicitait de la manière la plus pressante de venir assister aux sermons qu'il faisait le matin et le soir, dans les deux parties de la ville , en deçà et au delà du pont. Lui-même avouait à un de ses intimes que jamais son âme ne goûtait de plus grandes consolations que lorsqu'il se trouvait au milieu de mendiants et des gens les plus grossiers. Quand il passait la niiit hors de la maison , il cédait toujours à son compagnon , fût-il même simple novice, le lit le plus commode. S'il n'y en avait qu'un seul^ il couchait sur le plancher.

L'année précédente , il y avait eu deux Congré-

gâtions Provinciales, Tune à Reims^ l'autre à Dijon; ces deux villes sont éloignées de quarante lieues de Pont-à-Mousson. Le P. Dagonel, malgré ses soixante-dix ans, 6t à pied ce double voyage. Et puisque nous en sommes à parler de ses courses, disons ^ un mot de sa manière de s'y comporter. Il gardait habituellement le silence^ afin de s'entretenir avec Dieu. S'il survenait quelque étranger et surtout quelque bon paysan ou quelque homme du peuple^ il se joignait à lui. passant tout le temps à l'entretenir de ses devoirs, et cela avec tant de charme, qu'il ravissait tous ses compagnons; ceuxci se demandaient avec étonnement comment il pouvait suffire à parler si longtemps sans que la voix ou les forces lui fissent défaut. *

Dans ses missions, outre le temps employé à réciter son office, il trouvait facilement douze heures, et même quelquefois plus, pour entendre les confessions des paysans et leur faire le catéchisme, lia nuit, il donnait une heure entière à la méditation , afin d'être sûr d'accomplir la règle.

Tel était leP. Dagonel en dehors de nos Maisons : dans la vie de communauté , ses vertus n'étaient pas moins admirables. D'un caractère vif et naturellement inquiet, il était parvenu, grâce à une vigilance continuelle, à maîtriser si bien tous ses mouvements , que jamais il n'o£Fensa personne ni par V. 36

ses paroles, ni par ses actions. De choses futiles ou étrangères à sa vocation, jamais il ne disait un seul mot en conversation. Fidèle observateur du silence, il le gardait inviolablement; déplus, il s'astreignait toujours à parler latin aux scolasliques , afin de leur rendre plus facile l'observation de la règle qui leur prescrit lusage de cette langue. Nul autre n'était plus exact à s'accuser de ses fautes au réfectoire et à les y expier. Tous les samedis et durant l'Avent, il se privait de souper: la dernière année de sa vie , il avait même obtenu des Supérieurs la permission de s*abstenir de ce repas et d'en em* ployer le temps aux travaux domestiques. Ain^, quelques mois avant sa mort, il remplit, durant tout le temps des vacances, l'office de Portier. Il n'était jamais moins oidf que lorsqu'il n'avait rien à faire; il travaillait dans les champs ^ lisait ou écrivait sans cesse. Il publia, presque toujours sans y mettre sou nom , plusieurs opuscules qui visent plus à noiHrir la piété qu'à satis&ire la curiosité des lecteurs.

Pendant ses quinze années de missions, il avait érigé des Congrégations de jeunes gens et d'ou> vriers à Pont-à- Mousson, à Reims, à Dijon, sous le patronage de Notre*Dame conçue sans péché ; ce fut pour lui son ministère de prédilection.

Le 30 novembre, fête de saint André, il se rendit dans un bourg , à trois lieues de la v^e , et là, il

passa la journée à entendre les confessions et à Caire quelques instructions ; il revint le soir, après avoir fait plus de dix-huit milles par des chemins trèsmauvais ; cette fatigue excessive j pour un homme de son âge^ lui causa dès le lendemain une indispo- -sition, et bientôt son état fut regardé comme désespéré par les médecins. Vers cinq heures du soir , il fit sa confession ; puis, une crise lui ayant fait diffé* rer le saint Viatique, on le transporta à l'infirmerie pour lui donner les saintes huiles ; tous les JTôtres le félicitaient d'avoir contracté sa maladie le jour de la fête d'un Apôtre , et de terminer sa vie apostolique en la fête d'un autre Apôtre; mais la sainte Vierge sembla le réserver pour un jour qui lui était consacré : en effet , comme il allait recevoir le Viatique, iLvoulut se soulever pour témoigner plus de respect à Notre-Seigneur; mais cet effort lui fit rendre une lelle quantité de sang^ qu'il ne put recevoir la sainte hostie : il se contenta donc d'adorer Jésus présent , reçut l'Extréme-Onclion et renouvela ses vœux, dont son confesseur récita la formule avec lui. Ce ne fut que le 7 décembre , en la fête de saint Ambroise, qu'il put recevoir le saint Viatique, et ce même jour, à l'heure des premières vêpres de rimmaculée-Conception^ il sVndormit paisiblement dans le Seigneur.

Cette ann^ée, on célébra le Jubilé avec beaucoup

de solennité. Les prières pour les défunts, de même que les prières des Quarante-Heures, attirèrent un très-grand nombre de fidèles.

Les fondateurs de TUniversilé avaient demandé que le cours de philosophie fût de trois années ; mais, par suite des calamités publiques et de la dimi* nution des professeurs, il n*y en avait plus que deux depuis 1635. Et , comme à Paris ^ à Lyon, à La Flèche , les cours se faisaient en deux ans , on ne crut pas prudent de rétablir les trois années à Pontà-Mousson. Pour nos scolasliques, et dans la nécessité de se conformer à Flnstitut, on leur donna une troisième année, destinée à repasser la philosophie.

niV DU UTRE VIII ET DERNIER.

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