Lettres et entretiens, t. I, p
Avis aux maîtresses des classes.
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« Ne souffrez aucune liaison particulière \ Elles sont la peste des religions (des couvents). L'amitié, qui est une vertu si aimable, si douce, n'est pas une vertu religieuse, mais bien une vertu propre aux personnes séculières*. »
Pour empêcher les amitiés de naître, M me de Maintenon a ses procédés à elle, inattendus et toujours déconcertants.
L'essentiel, écrit-elle, est :
« de ne les laisser jamais seules et sans une personne de confiance, de leur ôter le loisir de parler en les occupant toujours Qu'elles ne parlent jamais
bas 3 Il faut vous renouveler sur la
i. 1686, Lettres et entretiens, t. I, p. 27.
2. 1714, Lettres et entretiens, t. II, p. 342. Instructions aux demoiselles de la classe verte...
3. 1714, Lettres et entretiens, t. II, p. 332, à M mo de la Mairie.
vigilance et défendre très absolument aux demoiselles de dire un mot tout bas à leurs compagnes; cette faute, qui serait très légère aux personnes sans expérience, est très considérable. Il n'y en a pas sur laquelle il faille leur faire moins de grâce. Punissez-la donc très grièvement et laissez dire ce qu'on voudra là-dessus \ »
M me de Maintenon veut que les jeunes filles soient * gardées à vue » :
« Vous ne les conserverez, dit-elle, dans l'état où elles sont que par cette vigilance.
Ne vous liez jamais à elles On se
trouve seules; on se dit un mot assez indifférent d'abord ; il est suivi d'un autre qui ne Test pas tant, on baisse la voix et voici une intelligence qui se forme. Mais, dites-vous, elles ne seront pas toujours gardées à vue », etc. \
i. ia janvier 171 5. Lettres et entretiens, t. II, p. 35o, à Mme de Vandal.
2. 22 avril 1713. Lettres et entretiens, t. II, p. 3oi, à Mme de Fontaines.
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Et, de crainte que cette surveillance ne soit insuffisante, M me de Maintenon organise un système d'espionnage mutuel.
Les dames, si nombreuses cependant, ne suffisent pas à la surveillance qu'ordonne la supérieure de Saint- Cyr. Elles sont aidées par les sœurs converses et on y associe les élèves elles-mêmes qui fournissent une triple police, celle du ruban noir, du ruban couleur de feu et des chefs de bandes qui s'espionnent entre elles.
Non seulement elle isolait les jeunes filles de leurs compagnes, et à l'aide de quels moyens I mais elle cherchait à dénouer les plus sacrés, les plus doux des liens, ceux qui unissent les enfants à leurs parents. Un père, une mère ne pouvaient voir leur fille que
quatre fois par an, et M me de Maintenon demandait que Ton veillât à ce que les visites fussent courtes, que Ton « demeurât toujours là pour voir ce qui se passe ».
« Il y aurait en effet, disait-elle, dureté à empêcher qu'un père parlât en particulier à sa fille il nous resterait assez
de temps pour détruire ce qu'on lui aurait dit de déraisonnable ; et puis en un quart d'heure de conversation il serait difficile qu'un père jetât beaucoup de poison dans le cœur de sa fille x . »
De deux choses Tune, où il y a là une méconnaissance prodigieuse, disons-le, un mépris brutal des sentiments les plus profonds de la femme enfant, de la femme jeune fille, de la
i. 1695. Lettres et entretiens, 1. 1, p. 2o3. Entretiens avec les dames de Saint-Louis.
femme à tout âge, où il faut se résoudre, qu'on le veuille ou non, à voir dans un pareil régime le reflet trop apparent de certaines doctrines qui placent la perfection dans l'anéantissement de toute volonté, de toute intelligence, moins en vue « du salut »
que d'une domination sans contrôle.
N'en avons-nous donc pas assez dit pour montrer que les deux qualités maîtresses de l'éducation faisaient défaut chez M me de Maintenon : la confiance et cette tendresse faite d'estime et de pitié qui gagnent les cœurs.
Quelques rares jeunes filles ont, il est vrai, quitté Saint-Cyr pour se marier; mais sans que M me de Maintenon les eût sollicitées au mariage.
* Vous obéirez toujours, disait-elle, >et
l'obéissance des gens du monde est bien plus difficile que celle des religieuses.
Si vous y cherchiez de la douceur, je vous dirais : entrez dans un couvent, car entre la tyrannie d'un mari et celle d'une supérieure, nommons cela ainsi, il y a une différence infinie. On sait à peu près en entrant en religion ce qu'on peut exiger de vous; on voit les règles, on s'essaye pendant le noviciat, et par conséquent on peut prendre ses mesures ; il n'en est pas de même pour le mariage : il n'y a point de noviciat qui y dispose et il serait difficile de prévoir jusqu'où un mari peut porter le commandement. Il s'en trouve très peu de bons ; sur cent je n'en ai jamais connu deux, et quand je dirais un, je n'exagérerais point. Il faut supporter d'eux bien des bizarreries et se soumettre à des choses presque impossibles. Je ne vous dis tout cela que pour vous parler toujours selon la vérité ; car quel intérêt
ai-je que vous soyez religieuses? Cela ne me fait rien *. »
Cela ne vous semble-t-il bien froid ?
Si elle avait été aussi désintéressée, aussi peu disposée à farder la vérité on s'expliquerait difficilement son obstination à revenir sans cesse sur ce même sujet pour affirmer que « le ma- » riage est l'état où Ton éprouve le » plus de tribulations même dans les » meilleurs 2 » et pour faire dire jusque dans « ses conversations » aux personnages qu'elle mettait en scène :
«Le mari n'a nulle règle qui le
conduise, on est exposé à toutes ses extravagances.
i. 1700. Lavallée. Conseils aux demoiselles, t. I, p. 32. Instructions à la classe jaune.
2. 1703, 9 juin, Lettres et entretiens, t. II, p. 3oo, à M mo Fontaine, maîtresse générale des cours.
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Les meilleurs sont toujours tyranniques.
Il faut qu'une femme se dévoue à l'esclavage et à la mort en se mariant, il n'y en a que trop d'exemples r . »
En leur faisant voir le mariage sous ce peu riant aspect, M me de Maintenon ne laisse entrevoir le salut que dans le couvent; et elle gourmandait les jeunes filles de ne pas mettre plus d'empressement à embrasser la vie religieuse :
« Je suis surprise, mes enfants, que voyant des professions aussi souvent que vous faites ici, vous n'en soyez pas plus touchées, et qu'il n'y en ait pas davantage d'entre vous qui se fassent religieuses.
Autrefois, les mères n'osaient mener leurs filles à aucune de ces cérémonies , de crainte qu'elles n'eussent envie d'entrer
i . Conseils aux demoiselles, sur les inconvénients du mariage. T. I, p. 268 et suivantes.
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au couvent, tant cela était ordinaire. De dix filles qui allaient à une profession, il y en avait neuf qui demandaient à entrer en religion. Ce n'est point, mes chères enfants, que je veuille vous forcer à être religieuses ; personne n'a moins cette dévotion que moi. *
Puis encore :
« Est-ce que vous comptez que Dieu vous déclarera sur cela- visiblement sa volonté? Ce n'est plus sa conduite, il ne s'explique point directement par luimême ; il ne descendra pas du ciel, ni n'en fera pas descendre quelqu'un de ses anges, pour vous dire qu'il vous veut religieuse ou non. On ne voit plus de nos jours, du moins cela est rare, de ces grâces extraordinaires qui viennent, comme on dit, frapper si fort un cœur, qu'aussitôt on va se jeter dans un couvent ; il se sert de moyens moins sensibles, mais qui n'en
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sont pas moins efficaces quand on est fidèle à y correspondre \ »
Quel doute peut donc être permis après des exhortations si puissantes, après ce compelle exire qui ne tarit pas, après ce vis-à-vis obsédant de cette supérieure maternelle et de ce mari extravagant et tyrannique ? Estelle donc poursuivie par le souvenir de son père ? Cela n'est pas impossible. Mais encore quelle idée se faitelle de son sexe quand elle juge essentiel, pour le garder contre la tentation, de multiplier les grilles et les clôtures.
Elle veut que l'on soit « inexorable » là-dessus » bien qu'elle compte
« pour rien tout cet appareil extérieur
i. 1703, 3 fév., Lettres et entretiens, t. II, p. 1. Instructions aux dames de la classe bleue.
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de solitude et de séparation du monde, si la séparation n'est réelle, effective et soutenue en tout et si ce n'est véritablement le tombeau où les vierges de Jésus-Christ disparaissent et s'ensevelissent toutes vivantes pour n'avoir plus de société avec la terre ; l'essentiel est de ne pas voir les gens du monde, c'est de n'être pas vues, c'est d'être ignorées, oubliées, anéanties dans une mort civile ; c'est de ne plus entendre \
. . . Les religieuses doivent être mortes à tout ce qu'elles ont voulu quitter, avaitelle déjà dit, car si cette mort est nécessaire à toutes les religieuses, elle l'est encore plus pour celles de Saint-Cyr 2 . »
Les religieuses vivent dans une atmosphère de dévotion, et cette dévo-
i. 1694, Lettres et entretiens, 1. 1, p. 1 52. Esprit de Tlnstitution des filles de Saint-Louis.
2. Septembre 1693, Lettres historiques, t. I, p. 3 16, à M me de Butery.
tion devient de plus en plus étroite sous la direction de leur « supérieure spirituelle », M me de Maintenon, « choisie par Dieu pour les conduire x ». Elles s'abîment de plus en plus dans des actes de contrition afin d'assurer le salut de M me de Maintenon, la conversion du Roi, le triomphe de l'Eglise et, au moment des désastres de la guerre de la Grande-Alliance provoquée par la politique religieuse dont elle a été la complice, pour demander la paix, c'està-dire l'écrasement des hérétiques.
« Dieu, disait-elle, sera pour Lui (le Roi) contre tous; il est pieux et les autres sacrifient leur religion à leurs passions . • . Il n'importe : la volonté de Dieu s'accomplira malgré les hommes \ »
i. Lettres historiques, t. I, p. 341.
2. Août 1696. Correspondance générale, t. III, p. 384, à Mme de Brinon.
Si Ton veut juger de l'état intellectuel de ces élues si bien gardées que Ton nous dépeint comme des esprits supérieurs , il suffit de lire les réponses qu'elles firent à M me de Maintenon lorsqu'elle leur annonça la conclusion de la paix de Ryswick (1697).
« La paix est faite, écrit-elle, réjouissez-vous x . »
Et cette paix qui est célébrée par un repas offert à la communauté donne naissance à des sentiments dont on appréciera la délicatesse :
La sœur de Veilhan répond qu'elle est
« si bête depuis que la paix est faite qu'elle ne sait plus que dire ; cependant, elle sera de bonne compagnie. »