CHAPITRE VI
LES HOMMES. — (Suite)
Mgr Turgeon. —Mgr Baillargeon. — Le cardinal Taschereau. — Mgr Bégin.— Mgr M.-E. Mcthot.— Mgr Ths-E. Hamel.— Mgr B. Paquet. --Mgr C. Laflamine- Mgr O.-E. Mathieu.
Conclusion. — Qu'il ne faut pas s'endormir sur les lauriers. — Ce qui reste à faire. — Les besoins nouveaux de notre société. — Qu'il faut ici, dans notre province de Québec, une culture scientifique, littéraire et artistique plus développée. — Ce que devrait être la Faculté des arts : une Ecole de liantes études, où l'on s'occuperait surtout de préparer les professeurs de l'enseignement secondaire. — Vœux.
L convient de placer à côté de la figure de M. Casault, fondateur de l'Université, celle de Mgr Tnrgeon (I) qui fut, de par la charte royale, le premier visiteur de cette institution.
On sait déjà comment ce prélat fut mêlé aux événements qui devaient amener la fondation de l'Université, et quelle heureuse influence il exerça pendant toute cette période de création sur les directeurs du Séminaire de
(i) Mgr Turgeon est né à Québec le 12 mars 1787. Ordonné prêtre en 1810, il reste attaché au Séminaire de Québec pendant 22 ans. Il y remplit les charges les plus importantes, et se distingue surtout comme procureur. Coadjuteur de Mgr Signay le n juin 1834, il fut créé archevêque de Québec le 8 octobre 1850. Il mourut le 25 août 1867.
Québec. Jusqu'à sa mort, qui arriva le 25 août 1867, il conserva le titre de visiteur ; et aussi longtemps que sa santé lui permit de garder l'administration des affaires de son diocèse, il ne cessa de s'occuper très activement des progrès d'une institution à laquelle il attachait une importance capitale. Sans doute, la Providence ne lui permit de s'associer d'une façon efficace qu'à l'œuvre des commencements de l'Université; mais parce qu'il fut au nombre des premiers ouvriers, à une heure pénible où les esprits les plus éclairés cherchaient avec quelque inquiétude une orientation, parce qu'il fut l'un des plus ardents promoteurs d'une œuvre que beaucoup de nos compatriotes pouvaient bien entrevoir, mais que l'on ne savait trop comment réaliser, et parce qu'enfin il fut le conseiller prudent et hardi tout ensemble, auprès duquel les fondateurs de l'Université trouvaient toujours une direction sûre et ferme, Mgr Turgeon mérite d'occuper une large place clans l'histoire de cette maison qui, suivant ses propres paroles, devait être si utile parmi nous aux grands intérêts de l'ordre, de la morale, et des saines études.
Nous ne pouvons mieux faire, pour résumer en quelques mots tout le rôle joué par Mgr Turgeon à l'époque de la fondation de l'Université, que de citer ces lignes qui terminent la notice biographique que l'on a publiée dans V Annuaire pour l'année 1 868-1 869 :
Saluer avec bonheur l'idée de cette création (de l'Université), d'abord émise par Mgr de Montréal ; appuyer et par ses paroles et par ses lettres la demande qui était adressée, à ce sujet, au gouvernement de la Province ; soutenir avec énergie le projet une fois conçu, et ne plus permettre qu'on l'abandonnât ; donner de puissants encouragements à M. L,.-J. Casault, qui parfois sentait quelque
défaillance à la vue des difficultés sans nombre qui attendaient le Séminaire de Québec ; se réjouir infiniment quand il voit le projet sur le point de se réaliser, grâce à la libéralité du gouvernement impérial ; enfin, recommander, par .son mandement du 8 décembre 1853, l'Université Laval aux fidèles de son diocèse ; la louer en face du pays, dans des termes qui font honneur et à la largeur de ses vues, et à la justesse de ses idées ; voilà, si nous ne nous trompons, voilà le beau rôle que Mgr Pierre-Flavien Turgeon a joué vis-à-vis cet établissement qui s'honorera à jamais de l'avoir eu pour premier visiteur et pour premier protecteur."
Ce zèle courageux et ardent pour l'Université, Mgr Turgeon avait bien su en communiquer la flamme à son coadjuteur, Mgr Baillargeon (I) . Celui-ci était déjà depuis 1851 évêque de Tloa, et très activement associé aux travaux de Mgr Turgeon, quand on songea à fonder l'Université. Dès lors, Mgr Baillargeon, qui devait, en 1867, devenir le second visiteur de cette institution, se consacra avec toutes les énergies de sou incroyable dévouement à assurer la réalisation de l'œuvre projetée. Kt quand, en 1855, il devint administrateur du diocèse, il prit d'une façon plus directe encore sous sa haute protection l'œuvre commencée. Un des premiers actes de son administration fut un appel pressant aux fabriques et aux personnes fortunées du pays pour les engager à prêter au
Mgr Charles-François Baillargeon est né à l'Ile-aux-Grues le 26 avril 1798. Il fit ses études au Séminaire de Nicolet. Ordonné prêtre le 1er juin 1822, et attaché d'abord à la paroisse de Saint Roeh pendant quatre ans, il fut nommé curé de Saint-François, Ile d'Orléans, en 1826. Curé de la paroisse du Château-Richer et de l'Ange-Gardien de 1827 à 1831, puis curé de Québec jusqu'à 1850, il fut choisi cette année même comme coadjuteur de Mgr Turgeon, qu'il remplaça comme archevêque de Québec eu 1867. Il mourut le 13 octobre 1870.
Séminaire une partie des fonds nécessaires à l'entreprise gigantesque, ce sont ses propres expressions, dont il s'était chargé.
On sait combien laborieuse a été ce que l'on peut appeler la période de formation de l'Université, période qui comprend les dix ou quinze premières années de son existence. Que d'obstacles à écarter, que de craintes à dissiper, que de susceptibilités à ménager, que de préventions à faire tomber ! Mgr Baillargeon a toujours fermement soutenu les prêtres de son Séminaire et les directeurs de l'Université à travers les épreuves nombreuses et inévitables qu'ils durent traverser. Intéressé à toutes les grandes discussions que soulevait l'organisation définitive des Facultés, Mgr Baillargeon apporta dans toutes ces luttes cette charité inépuisable, ce bon sens pratique et clairvoyant qui lui étaient particuliers, et dont on retrouve la trace à chaque ligne des correspondances importantes qu'il fit alors au nom de l'Université.
Il fut, entre tous, l'ami constant et le ferme appui du premier recteur, M. Casault. Des liens tout particuliers de sympathie et de mutuelle estime unissaient ces deux hommes. Doués tous deux de la même puissance de travail, et de cette même énergie patiente et persuasive qui triomphe à la fin de toutes les difficultés, ils s'entendaient admirablement pour concerter leurs efforts, et donner à l'œuvre de l'Université cette unité de direction qu'il importe tant de maintenir toujours. Ce fut la suprême consolation de M. Casault, de pouvoir jusqu'à sa mort constater avec quelle fidélité Mgr Baillargeon ne cessait de seconder le zèle de son successeur dans la charge de recteur. Mgr Baillargeon, en effet, était en route pour Rome, où il allait plaider les plus graves intérêts de
l'Université, quand M. Casault mourut. C'est de Rome même qu'il écrivait, le 27 mai 1862, en apprenant cette mort qui frappait d'un coup si rude l'Université, et qui brisait aussi une de ses plus vives amitiés : " Quel coup et quelle perte ! cette mort m'accable et me jetterait dans le découragement, sans la pensée que rien n'arrive que par la volonté de Dieu, et qu'il faut s'y soumettre sans murmurer et toujours avec confiance. "
Un autre motif pouvait aussi consoler, dans quelque mesure, Mgr Baillargeon et les directeurs de l'Université de la perte du primier recteur. Depuis, en effet, que M. Casault avait quitté le fauteuil rectoral, un autre prêtre l'y avait remplacé, digne de recueillir l'héritage de son prédécesseur, et qui devait consacrer à l'Université les meilleures années de sa vie, avant de faire briller son talent et ses vertus sur le trône archiépiscopal de Québec.
L'abbé Elzéar-Alexaudre Taschereau (I) devenait, en 1860, supérieur du Séminaire et recteur de l'Université Laval. Il devait occuper ces deux charges jusqu'en 1866, pour les reprendre eu 1869, et les garder jusqu'à son élévation à l'épiscopat en février 1871.
L'abbé Taschereau avait été l'un des fondateurs de l'Université ; il avait pu apprécier, au cours des laborieuses négociations qui assurèrent enfin la vie à cette grande
(1) Elzéar-Alexandre Taschereau est né à Sainte-Marie, Beauce, le 7 février 1820. A l'âge de 8 ans, il entre an Séminaire de Québec comme élève. Après ses études classiques, en 1836, il fait un premier voyage en Europe, et visite Rome où il est tonsuré le 20 mai 1S37. Revenu à Québec pour y faire ses études théologiques, il est ordonné prêtre à Sainte-Marie, le 10 septembre 1842. Il reste au Séminaire où il occupe successivement toutes les charges les plus importantes du professorat et de l'administration. De 1854 à 1856, il fit à Rome des études spéciales de droit canonique. Consacré archevêque de Québec le 19 mars 1871, créé cardinal le 7 juin 1886, il mourut le 12 avril 1898.
institution, tout le prix qu'elle vaut, et toute la grandeur du rôle qu'elle devait jouer. Il avait surtout rapporté de ses relations avec M. Casault cette prudence et cette énergie qui font les vrais administrateurs. Sagesse et fermeté résument toute l'histoire de son rectorat, comme plus tard ces deux mots caractériseront aussi, avec une admirable justesse, l'épiscopat de l'archevêque.
Fondateur, directeur, professeur, recteur, et plus tard enfin, et jusqu'à sa mort, visiteur et chancelier de l'Université, le cardinal Taschereau fut mêlé en quelque sorte à tous les événements des cinquante premières années de cette institution : si bien que l'histoire de sa vie, si quelqu'un s'avise de l'écrire, sera dans une très large mesure l'histoire même de l'Université.
Ksprit réfléchi et studieux, ami du silence et de la retraite, discret jusqu'à devenir taciturne, le cardinal Taschereau inspirait à ses collaborateurs la plus entière confiance. D'une noblesse de caractère et d'une fermeté qui ne se démentirent pas, il était, pour tous ceux qui l'approchaient, le plus vivant et le plus beau modèle de la régularité et de la dignité de la vie. Les hommes du dehors ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher d'admirer ce concitoyen si véritablement prêtre, et sollicitaient volontiers ses avis et sa direction. Capable d'une franchise entière, doué d'un caractère essentiellement droit, et d'un esprit aussi éloigné des idées étroites que des conceptions aventureuses, il était justement estimé par tous, et il jouissait auprès des laïcs d'une autorité qui lui permit de rendre à la société de son temps de nombreux et inappréciables services.
A l'Université et au Séminaire, il fut un éducateur particulièrement soucieux de former les âmes sur le modèle de l'idéal qu'il s'efforçait de réaliser. Il voulait que
les étudiants de l'Université, comme aussi les élèves du Petit Séminaire, fussent avant tout des jeunes gens irréprochables dans leur conduite, honnêtes, sincères, loyaux et laborieux. Il leur donnait lui-même l'exemple d'une activité toujours en éveil. L'abbé Taschereau ménageait avec parcimonie les moindres instants de sa journée. D'une très grande fidélité au règlement de la communauté, il jugeait que le bon ordre dans la distribution des heures de travail est le meilleur moyeu de bien utiliser tout sou temps. Il eut à cœur de ne perdre aucune heure des vingt-neuf années qu'il passa au Séminaire et à l'Université. Aussi, les habitudes de vie de l'abbé Taschereau étaient-elles, pour les professeurs comme pour les élèves, une incitation très réelle et très efficace à l'exactitude et au travail.
Mais si l'abbé Taschereau aimait par-dessus tout la régularité monastique et le travail en chambre, jamais il ne refusa de sortir de sa retraite et de son silence pour accepter les charges multiples qu'on lui confia dans l'administration du Séminaire et de l'Université ; il savait se dépenser au dehors et sans mesure quand les intérêts de ces deux établissements sollicitaient son action. Ht s'il fallait résumer ici en un mot toute la vie de l'administrateur que fut à l'Université l'abbé Taschereau, nous pourrions affirmer sans crainte qu'aucune des œuvres universitaires qui furent accomplies de 1852 à 1871 ne lui fut étrangère, qu'il a contribué à toutes par ses conseils utiles ou par son dévouement personnel.
C'est pourquoi, sans doute, il s'attacha si profondément à l'Université, comme il s'était identifié en quelque sorte avec le Séminaire. Le Séminaire et l'Université, ce fut vraiment " le jardin " de prédilection qu'il cultivait
avec le plus d'amour. Il le rappelait lui-même dans la réponse qu'il fit, en 1871, à l'adresse que lui présentaient les élèves du Petit Séminaire, au lendemain de sa consécration épiscopale ; et il ajoutait dans cette langue gracieuse et imagée qu'il avait apprise en lisant les Pères : " c'est là, dans ce jardin, que j'aimais à suivre l'épanouissement de ces faibles roses que le retour de l'année scolaire fait éclore et que le soleil de l'étude, avec la douce rosée de la piété, mûrit peu à peu et convertit en fruit de bénédiction."
Aussi quel chagrin ce lui fut de quitter l'Université et le Séminaire pour aller vivre sous un autre toit, et prendre charge du diocèse de Québec.
" Le plus jeune de tous, disait-il le jour même de sa consécration épiscopale, le 19 mars 187 1, en réponse à l'adresse du recteur et des professeurs de l'Université, et faisant allusion à ses confrères fondateurs, alors déjà tous disparus ou dispersés, le plus jeune, j'étais resté dans cette barque, le dernier de tous ceux qui out travaillé à la construire et à la lancer sur les flots : à mon tour, je cesse de prendre une part directe aux délibérations qui doivent lui donner l'impulsion.... La tristesse est la compagne inséparable de toute séparation ; aujourd'hui, elle se trouve heureusement tempérée par la douce confiance qu'avec l'aide de Dieu, qui a déjà tant fait dans cette entreprise, cet arbre majestueux étendra de plus en plus ses racines dans le sol, et ses branches sous le soleil pour donner à la jeunesse catholique de notre chère patrie des fruits de plus eu plus abondants."
Ce qui consolait encore Mgr Taschereau, c'est que " si les liens qui l'unisaient à l'Université changeaient de nature, ils n'étaient pas rompus ". De recteur qu'il était,
Mgr Taschereau devenait en effet visiteur, en attendant qu'il reçut aussi, en 1876, la charge de chancelier apostolique. Bt l'on sait quelle large part il allait prendre encore, à ce double titre, dans toute cette activité qui ne devait cesser de régner à l'Université Laval.
Bt c'est surtout aux heures difficiles et périlleuses, c'est quand l'Université avait à livrer de plus rudes combats, c'est quand elle avait davantage besoin de la haute protection de son visiteur et de son chancelier, que Mgr Taschereau s'empressait toujours de la couvrir de son autorité et de son prestige. Comme son prédécesseur, Mgr Baillargeou, il ne craignit pas d'entreprendre le voyage de Rome chaque fois que cela était jugé nécessaire ou utile aux intérêts de l'Université.
Bt puis, l'archevêque de Québec s'intéressait toujours vivement à ses anciens collègues, et s'appliquait sans cesse à le leur prouver. Il les assistait de ses conseils, il les faisait bénéficier de son expérience, il ne manquait jamais surtout de leur manifester publiquement sa haute et entière sympathie. C'est ainsi qu'il assistait avec une régularité exemplaire à toutes les séances et à tous les cours publics que l'on donnait à l'Université ; il tenait tout particulièrement à encourager de sa présence et de ses applaudissements les professeurs qui essayaient de distribuer à l'élite de la population de Québec l'enseignement universitaire.
Un attachement vraiment inaltérable, des liens véritablement indissolubles unissaient donc à l'Université et au vieux Séminaire le cardinal Taschereau. Bt tous ceux qui ont été témoins des relations qu'il n'a cessé d'entretenir avec ces deux maisons, savent combien cette sympathie
n'était pas de surface, ni déterminée par une sentimentalité
vague et capricieuse. L'affection si fidèle du cardinal avait pour base solide le sentiment d'une vive reconnaissance pour ime institution où il avait passé les plus belles et les plus fécondes années de sa vie, une conception très austère et très réfléchie du rôle du prêtre éducateur, un dévouement très éclairé et toujours persévérant à l'œuvre de l'instruction et de la formation de la jeunesse étudiante.
Pour toutes ces raisons, le cardinal Taschereau pensa qu'il 11e pouvait jamais trop témoigner d'intérêt à l'Université Laval. Dans ses mandements, il aimait quelquefois à rappeler à ses fidèles l'œuvre patriotique que l'on faisait à l'Université, et il cherchait à rallier à cette institution de précieux concours. Dans la lettre pastorale qu'il publia, le 13 septembre 1876, pour promulguer la bulle Inter varias solliciturfiiics, et dans sa lettre du 8 décembre 1886, au sujet de l'Université Laval, il appuya surtout sur le rôle national que joue dans notre pays cette Université, et il invitait avec instance tous les citoyens que la fortune favorise à prendre une part de ce rôle et de cet honneur.
L'on comprend dès lors que l'Université soit ellemême restée si dévouée à son ancien recteur et à son chancelier, et pourquoi sa joie fut si vive et si exubérante quand Léon XIII, voulant récompenser les grandes qualités et les éminentes vertus de Mgr Taschereau, l'éleva à la dignité de prince de l'Eglise, et lui donna une place dans le collège des cardinaux. L'on comprend aussi pourquoi, le 12 avril 1898, quand la mort vint enlever au clergé et au peuple canadien son vénéré cardinal, l'Université fut, plus que toute autre institution, affligée de ce douloureux événement. Avec le cardinal Taschereau disparaissait un des plus vaillants et le dernier de ses fondateurs,
EES HOMMES 179
un de ses recteurs les plus illustres, un de ses amis les plus dévoués, un de ceux qui ont le mieux personnifié son esprit et sa grandeur.
Le lendemain des funérailles de Son Hminence le cardinal Tascliereau, Mgr L.-N. Bégin prenait possession du trône archiépiscopal et devenait par là même le nouveau visiteur et chancelier de l'Université. La Providence n'avait pu ménager au cardinal un successeur qui fût plus digne de lui, et à l'Université un protecteur plus distingué par la haute culture de son esprit, plus intéressé par l'œuvre même d'une grande partie de sa vie à toutes les questions d'enseignement et d'éducation (l). Mgr l'archevêque est, en effet, un ancien et des plus illustres professeurs de l'Université Laval, et longtemps il a pris part à sa direction ; il tient donc à cette institution par des liens qui ne peuvent jamais se briser tout à fait.
Ce sont ces liens si étroits et si durables, ces relations qui ont si intimement uni la vie de Mgr Bégin à l'Université, que rappelait en ternies fort heureux Mgr Laflamme, le recteur de l'Université, dans son allocution du 20 juin 1898, lorsque, pour la première fois, Mgr l'archevêque assistait, eu sa qualité de chancelier, à la séance de clôture de l'année académique. Monseigneur avait bien voulu interrompre sa visite pastorale pour apporter personnellement à l'Université ce témoignage d'attachement sincère et de bienveillante sympathie.
(1) Mgr Louis-Nazaire Bégin est né à Lévis le 10 janvier 1840. Il fit ses études au Séminaire de Québec. Envoyé à Rome, en 1863, pour y faire des études théologiques, il y est ordonné prêtre le 10 juin 1865. Revenu au pays, eu 1868, il reste attaché au Séminaire et à l'Université jusqu'en 18S5. Il fut alors nommé Principal de l'Ecole normale Laval. Consacré évêque de Chicoutimi, le 28 octobre 1SS8, coadjuteur du cardinal Tascliereau en 1891, il remplaça ce dernier sur le siège archiépiscopal de Québec en 1898.
Après avoir, dans cette allocution, évoqué le souvenir des brillants succès qui couronnèrent les études de l'écolier et du séminariste, le recteur ajoutait :
" Les succès de Québec ne furent que le prélude des triomphes de Rome, et quand, au retour d'un long séjour en Europe, vous montiez, jeune professeur, dans la chaire de théologie, ce fut avec une avidité insatiable que les grands séminaristes recueillirent vos doctes enseignements. Je le sais, Monseigneur, car ce fut mon heureux privilège de suivre vos premières leçons.
" Plus tard, Québec voulut jouir d'un enseignement dont la réputation se répandait de jour en jour. Tout le monde se rappelle qu'à un moment donné, le local destiné à vos conférences publiques se trouva trop étroit, et que l'on dut émigrer dans cette salle même (1), afin d'accommoder tous ceux qui désiraient vous entendre. Plus tard, vous publiiez ces mêmes conférences, et inauguriez ainsi la chaîne des œuvres universitaires qui, grâce au Ciel, n'est pas encore interrompue parmi nous."
L'on comprend que la longue carrière fournie par Mgr Bégin au Séminaire et à l'Université soit une garantie de l'intérêt qu'il porte à ces institutions. C'est de cela même que le recteur voulait assurer le public dans son allocution du 20 juin 1898, et c'est aussi ce qui le justifiait de faire si ouvertement violence à la modestie de Mgr l'archevêque.
" Me pardonnez-vous, Monseigneur, disait-il avant de terminer, de vous rappeler tous ces souvenirs, d'appuyer surtout sur les plus intimes, sur ceux qui nous touchent de plus près, sur votre vie de prêtre du Séminaire ? C'est
(1) La salle des séances publiques de l'Université.
que nous y trouvons à la fois un encouragement et une espérance. Un encouragement à continuer de grand cœur le travail ardu et difficile où vous nous avez si brillamment devancés. Une espérance, en vous voyant aujourd'hui à la tête de l'Université et en saluant dans la personne de notre vénéré Chancelier apostolique, celui qui fut si longtemps notre confrère, et qui connaît mieux que personne l'étendue de notre bonne volonté et de notre dévouement."
Inutile d'ajouter maintenant combien l'Université Laval est toujours heureuse de travailler et de se développer dans la mesure de toutes ses forces sous le haut et bienveillant patronage de Mgr l'archevêque.
Le troisième recteur de l'Université Laval fut Mgr M.-B. Méthot (I). Membre du conseil universitaire dès l'année 1856, l'abbé Méthot fut nommé recteur pour la première fois en 1866. Il arrivait, à ce moment, de l'Université de Louvain, où il avait passé l'année précédente, et il était regardé comme l'un des esprits les plus cultivés qu'il y eût à Québec. M. Casault avait été surtout versé dans les sciences expérimentales ; M. Taschereau était surtout théologien ; avec M. Méthot, c'est l'humanisme qui s'installait dans la chaire du recteur.
" D'une érudition littéraire assez vaste, d'un goût sûr, et surtout fort habile à démasquer le côté plaisant et ridicule des hommes et des choses ; plaisantant avec gaieté, acérant un trait qu'il aime à voir se fixer à la cuirasse d'un autre, sans rebondir vers lui(2)," voilà ce
(1) Michel -Edouard Méthot est né à Sainte-Croix de Lotbinière, en juillet 1826. Il fit ses études au Séminaire de Québec. Ordonné prêtre en septembre 1S49, il resta toute sa vie attaché au Séminaire. En 1860, il fit un premier voyage en Europe ; en 1866, il y retourna et suivit pendant une année les cours de théologie de l'Université de Louvain. Créé prélat domestique de S. S. Léon XIII en 1886 ; il mourut en 1892.
(2) Joîirnal de Mgr Legaré, 15 mai 1865.
qu'était, eu 1865, aux yeux de ses confrères, l'abbé Méthot, et ce qu'il devait être toute sa vie.
Malheureusement, Mgr Méthot, comme il arrive quelquefois chez les lettrés et chez les artistes, était d'une modestie, ou plutôt d'une timidité excessive, et c'est précisément ce qui l'empêcha d'exercer autour de lui toute l'influence à laquelle il avait droit. Pourtant, à l'Université, où l'on connaissait mieux les qualités de son esprit et les ressources de son zèle, Mgr Méthot fut toujours bien apprécié et ses services y furent considérables.
Sans doute, à cause même de sa timidité, " il n'était pas un de ces hommes qui jouent uu rôle à l'emporte-pièce dans les situations difficiles ; mais un dévouement constant, un travail qui ne s'est relâché que lorsque les forces physiques ont fait défaut, et surtout des talents très variés, lui ont permis de fournir, dans une institution complexe comme l'Université, une de ces carrières qui ne s'oublient pas (I) ".
C'est à la Faculté des arts que Mgr Méthot a laissé le meilleur souvenir. Professeur de littérature, il a souvent monté dans la chaire des cours publics, et il ne manquait jamais de réunir un auditoire très nombreux. Non pas certes que Mgr Méthot fut né orateur ; mais il était agréable causeur, et ses causeries littéraires, préparées avec grand soin, étaient écoutées avec plaisir.
" Il publia, à diverses reprises, et le plus souvent sous le couvert de pseudonymes, des notes et des souvenirs de voyage. L'élégance et le mérite de ces travaux ont fait regretter qu'il n'eu ait pas publié davantage. D'autre
(1) Notice publiée par Mgr Hamel dans Y Annuaire de 1S92-1893. Nous empruntons à cette notice, à peu près textuellement, la plupart des détails que nous donnons ici,
part, la courte existence du Canada-Français lui donna occasion d'écrire plusieurs articles qui ont été très goûtés du public. Ce furent ses derniers travaux. Il en a laissé un grand nombre d'autres, la plupart inachevés, qui montrent que cet esprit ne restait jamais oisif.
" Les témoignages de sympathies qui accompagnaient, en 1892, les funérailles de Mgr Méthot, firent voir que l'on avait conscience qu'une belle carrière venait de se terminer, et que le nom de Mgr Méthot est un de ceux qui doivent se perpétuer dans l'histoire d'une institution dont il avait été un memlre dévoué pendant près d'un demisiècle."
Quand, en 1871, Mgr Taschereau quitta le rectorat de l'Université pour prendre charge du diocèse de Québec, il fut remplacé par M. l'abbé Thomas-Etienne Hamel (I).
Mgr Hamel exerça ses fonctions de recteur de 1871 jusqu'à 1880, puis de 1883 à 1886. Son rectorat compte certainement parmi les plus importants, les plus mouvementés, et les plus féconds de l'histoire de l'Université. Il ne nous appartient pas d'analyser ici l'œuvre de Mgr Hamel, ni non plus de peindre aujourd'hui, avec toute la précision désirable, une figure qui restera, dans la galerie des recteurs, comme l'une des plus caractéristiques. Bien des raisons nous empêchent de dire tout ce qu'il faudrait, et Mgr Hamel, tout le premier, ne nous permettrait pas de semblables indiscrétions. Nous nous en consolons en songeant que cette figure est présente encore à tous les regards, que cette vie remplit toutes les mémoires et se développe dans une vieillesse toujours active.
Nous dirons seulement que Mgr Hamel est par-dessus.
(1) Né à Québec le 28 décembre 1830 ; ordonné prêtre le 8 janvier
tout l'homme du labeur, le lutteur énergique, l'ouvrier infatigable, l'éducateur dévoué jusqu'à s'oublier constamment lui-même. " Capable de tout entreprendre, il ne connaît point de bornes à son zèle. Très ardent à l'œuvre parce que c'est un cœur immense qui l'anime et le soutient. Véritable apôtre d'idées, entraîné à les communiquer non par le juste désir de les faire prévaloir, mais par l'amour du bien ". C'est en ces termes que Mgr Legaré trace le portrait de son collègue en 1865, et voilà bien l'attitude que Mgr Hamel s'est appliqué à garder toujours ; ou plutôt, comme il ne s'est jamais soucié de poser devant les hommes, c'est cela même que tout naturellement il aura été toute sa vie.
Seulement, l'ardeur, le zèle, l'énergie ne vont pas sans se heurter ici-bas à de nombreux obstacles, ni non plus sans rencontrer parfois chez les hommes une ardeur, un zèle, une énergie toute contraire. De là des luttes inévitables, et d'autant plus vives que la franchise est plus entière, et les volontés plus droites. Mgr Hamel aura connu l'honneur et les fatigues de pareils combats. Ses adversaires lui rendent déjà le témoignage que si jamais contradicteur ne fut plus ardent, jamais homme non plus ne fut plus loyal, jamais diplomate moins tortueux, que jamais philosophe attaché aux principes ne voulut, avec plus de sincérité, une humanité plus raisonnable.
Grâce à cette droiture inflexible, Mgr Hamel aura travaillé lui-même à donner à tous l'exemple d'une rare probité intellectuelle ; il aura surtout, pour sa prodigieuse activité, et pour son dévouement sans limites, laissé à ses collaborateurs et à ses successeurs un modèle qui défie les meilleures volontés.
Il a été dans l'Université un des ouvriers de la pre-
niière heure. En 1S52, il accompagnait M. Casault, en qualité de secrétaire, à Londres, en France, en Belgique et eu Italie. M. Hamel n'était alors que jeune séminariste, et déjà, sans doute, M. Casault, qui avait pour cet étudiant beaucoup d'affection et d'estime, entrevoyait le rôle qu'il pourrait jouer plus tard dans l'Université que l'on essayait de fonder. En 1854, l'abbé Hamel retournait à Paris pour y suivre pendant quelques années des cours de sciences ; il en revenait en 1858 avec le titre de licencié.
C'est à ce moment que commence la longue carrière de Mgr Hamel, qui devait successivement occuper tous les postes de confiance au Séminaire et à l'Université. Il a été tour à tour professeur, préfet des études, directeur du Pensionnat, secrétaire de l'Université, directeur du Grand Séminaire, supérieur et recteur, vice-recteur à Montréal, économe au Séminaire, bibliothécaire à l'Université.
Comme professeur, Mgr Hamel a longtemps occupé la chaire de physique à la Faculté des arts. Ses cours publics ont toujours été suivis avec beaucoup d'assuidité, et la réputation scientifique qu'il s'acquit bientôt le désigna de bonne heure au choix de la Société royale dont il devint un des membres les plus marquants. Depuis de longues années, avec une persévérance qui ne se lasse pas, Mgr Hamel expose et commente, dans la chaire d'éloquence, les théories de Delsarte sur la diction et la déclamation. Ce cours, qui est public, est surtout suivi par les élèves de la Faculté des arts et de la Faculté de théologie.
Vicaire général de Mgr l'archevêque depuis 1871, Mgr Hamel est placé, à bon droit, au premier rang du clergé de ce diocèse, et de tout le clergé canadien. En 1886, il fut élevé par Léon XIII à la dignité de protonotaire apostolique.
l86 L'UNIVERSITÉ LAVAL
Mgr Hamel est, à l'Université, le dernier représentant de la génération de travailleurs qui ont vu naître cette institution, et qui ont collaboré à ses premières œuvres. Nous souhaitons que longtemps encore il soit entre le présent et le passé l'anneau qui rattache aux généreuses ambitions des fondateurs, les espérances nouvelles qu'aujourd'hui nous entretenons pour l'avenir de l'Université.
Mgr Benjamin Paquet (I) fut le cinquième recteur de l'Université Laval. Appelé à cette charge en 1887, il y fut réélu pour trois ans en 1890. Mgr Paquet a passé à l'Université trente-quatre années de sa vie; il y entrait en 1866 comme professeur à la Faculté de théologie, et il y mourut le 25 février 1900.
Nous ne pouvons mieux faire, pour rappeler l'œuvre de ce prélat, que de citer ici quelques extraits de la notice biographique que lui a consacrée Mgr Laflamme dans Y Annuaire pour l'année 1 900-1 901.
" Bn 1866, l'abbé Paquet revenait de Rome et était chargé du cours de théologie morale à notre Faculté, poste qu'il occupa effectivement pendant de longues années. Ses élèves gardent encore très vif le souvenir de sa parole claire et facile, de la justesse et de la précision de sa doctrine. Sa science, perfectionnée à Rome, jointe à l'expérience des travaux du ministère, donnait à son enseignement un caractère positif et pratique, tel que le désiraient des lévites appelés à travailler bientôt eux-mêmes au ministère paroissial.
" Le cours public qu'il donna en 1871-1872 sur le
(1) Né à Saint-Nicolas le 27 mars 1S32. Il étudia au Séminaire de Québec. Ordonné prêtre le 20 septembre 1857, et nommé vicaire à N.-D. de Québec, il fut rappelé au Séminaire en 1862. De 1863 à 1866, il étudia la théologie à Rome. Il revint au Séminaire de Québec où il est mort le 25 février 1900.
droit naturel, alors que l'opinion publique était vivement agitée à propos des questions de libéralisme, eurent un grand retentissement. Le professeur, pour traiter ces questions brûlantes, s'appuyait exclusivement sur les documents pontificaux et l'enseignement de ses anciens professeurs de Rome. Les cinq dernières leçons furent publiées en brochure sous le titre Le libéralisme . . .
" Eu 1879, il renonça définitivement à l'enseignement pour occuper le poste de procureur du Séminaire. C'est sous son administration qu'a été bâti le Grand Séminaire actuel, l'un des plus beaux de la Puissance. Cette construction a été son œuvre par excellence comme procureur, et ceux qui l'ont vu à l'ouvrage savent quelle somme énorme de travail elle lui a coûtée.
" Après avoir occupé ce poste pendant six ans, il fut nommé directeur du Grand Séminaire. Ecoutons ce que disent aujourd'hui ceux qui furent alors sous sa direction : " Sa fraternelle bouté et sa douceur le faisaient chérir luimême de ses lévites autant que sa science et son expérience lui donnaient de prestige sur eux. Les prêtres qu'il a formés ont conservé pour lui un tel attachement, une affection filiale si profonde que nous les avons rarement entendus parler de lui sans émotion."
" La piété, voilà la vertu que Mgr Paquet tenait à inculquer par-dessus tout à ses élèves. L'un d'eux écrivait:
" Je puis dire que si j'ai quelque dévotion au Saint- Sacrement, je le dois à ce prêtre zélé qui fut notre directeur du Grand Séminaire, et qui n'a cessé de nous porter, par ses exhortations et ses exemples, à cette dévotion qu'il appelait la dévotion du prêtre par excellence."
" Après ses six années de rectorat, il reprit, avec un
grand plaisir, la charge de directeur du Grand Séminaire, où il se trouvait tout à fait dans son élément.
" Mais déjà sa sauté faiblissait sensiblement, et, en 1896, il fut forcé de renoncer définitivement à la direction et se vit condamné à un repos absolu . . .
" Voici ce qu'écrivait l'un des premiers citoyens de Québec, le lendemain de sa mort :
" La vie de Mgr Paquet a été très laborieuse, très utile et remplie de vertus. Il a rendu des services signalés à la cause de l'instruction supérieure, et il s'est identifié à tous les travaux et à tous les succès du Séminaire de Québec et de l'Université Laval pendant plus de quarante ans. . .
" En descendant dans la tombe, il laisse la réputation d'un saint prêtre, d'un citoyen qui a rendu de grands services à son pays."
Nous pensons que ces extraits que nous venons de citer caractérisent assez bien l'esprit et l'œuvre de Mgr Paquet. Ayant vécu à une époque où l'Université eut à soutenir des luttes parfois vives, on a pu différer avec lui d'avis sur certaines questions très délicates, mais personne n'a pu soupçonner la droiture de ses intentions. C'est pourquoi Mgr Laflamme avait raison de terminer sa notice biographique par cette sentence qui se trouve sur l'image mortuaire distribuée par la famille aux amis du regretté défunt : " Sa mémoire sera louée de plusieurs et elle ne tombera pas dans l'oubli."
En 1893, Mgr Paquet laissait à Mgr Laflamme (I) la charge de recteur. On se souvient avec quelle vive satisfaction cette nomination fut accueillie du public. Mgr
(1) Né à Saint-Anselme le 19 septembre 1849 ; ordonné prêtre le 6 octobre 1872.
Laflamme représentait à l'Université la science, il jouissait partout d'une autorité incontestable, et son avènement au rectorat ne pouvait que donner à l'Université un prestige nouveau.
Mgr Laflamme est depuis plus de trente ans professeur à la Faculté des arts, puisqu'il y fût chargé de cours dès 1871. La carrière et l'œuvre qu'il commençait si tôt ne sont pas encore terminées, et l'auteur des manuels d'histoire naturelle et d'électricité, que l'on apprécie si favorablement, consacre ses loisirs à d'autres travaux personnels. Nous n'oserons donc pas juger ici cette œuvre et cette carrière ; au reste, le nom de Mgr Laflamme porte avec lui-même sa louange, et il signifie ce que trente années d'études, faites à peu près sans interruption dans le silence du cabinet, peuvent apporter de prudence, de savoir, de culture générale.
Membre de la Société royale du Canada, Mgr Laflamme est parmi nos savants canadiens un des géologues les mieux informés, et il a souvent représenté avec honneur la géologie dans les congrès, aux Btats-Unis, ou en Europe.
Mgr Laflamme a successivement exploré plusieurs parties de notre province, et il a largement contribué à faire mieux connaître, au point de vue de la nature du sol, les régions qu'il a visitées. Chargé par le gouvernement de différentes missions scientifiques, il a toujours rapporté de ses études des conclusions aussi nettes que pratiques.
Les leçons publiques qu'a souvent données Mgr Laflamme sur divers sujets qui intéressent nos industries, ont toujours été suivies avec beaucoup d'attention. On écoute sans se lasser ces causeries scientifiques où il vulgarise avec une clarté merveilleuse les théories qui, en apparence, ne paraissent accessibles qu'aux initiés.
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En 1894, Mgr Laflamme reçut de Rome le titre et la dignité de protonotaire apostolique. En 1898, lors des fêtes du monument Champlain, la France voulut bien accorder à quelques-uns de nos concitoyens les plus méritants des distinctions honorifiques, et Mgr Laflamme, à ce moment recteur de l'Université, fut tout naturellement créé chevalier de la Légion d'honneur.
Mgr Laflamme est surtout ami de la solitude ; il ne s'abandonne pas volontiers aux distractions qu'entraînent fatalement les œuvres d'administration ; il estime plus que les postes de la plus haute confiance les studieuses journées de la vie intellectuelle, et c'est dans la laborieuse retraite où il sait se retirer qu'il continue de travailler pour le progrès de la science et de l'Université.
Lorsqu'en 1899, Mgr Laflamme cessa d'être recteur, le conseil du Séminaire lui donna pour successeur, M. l'abbé O.-E. Mathieu, le recteur actuel (I).
Chargé depuis dix ans de la direction du Petit Séminaire de Québec, Mgr Mathieu y avait donné la mesure de cette bonté, de ce dévouement qui lui attachaient si étroitement ses élèves, et qni en ont fait un des plus populaires éducateurs canadiens. Placé à la tête de l'Université depuis bientôt quatre ans, Mgr Mathieu se dépense avec non moins de zèle, et non moins de prodigalité à l'œuvre nouvelle qui lui est confiée.
Voulant sincèrement le bien des jeunes gens qui viennent suivre les cours dans les diverses Facultés, le recteur actuel s'applique tout particulièrement à cultiver chez eux les qualités du cœur, les énergies de la volonté. Admirablement aidé par tout le prestige que lui a valu sa
(1) Né à Saint-Roeh de Québec, le 24 décembre 1853 ; ordonné prêtre le 2 juin 1878.
longue carrière de professeur et de directeur de l'Université, il exerce sur ces âmes si ouvertes aux bonnes influences, et si sensibles aux marques de dévouement qu'on leur donne, une action morale aussi salutaire que précieuse.
A peine avait-il pris charge du rectorat, qu'il organisait cette admirable congrégation de la Sainte Vierge qui réunit tous les dimanches, dans la chapelle du Séminaire, l'élite et le plus grand nombre de nos jeunes étudiants. Unis ensemble dans une commune prière, les élèves de l'Université prennent ainsi de fortes et solides habitudes de vie chrétienne ; ils s'édifient mutuellement ; ils apprennent à se mieux connaître et à s'estimer davantage. Leur travail, que soutient et anime une piété virile, est plus persévérant et plus fécond. Ils puisent dans la fréquentation des sacrements des forces de résistance et un vif sentiment du devoir qui assurent chez eux la dignité de la vie personnelle. Ht c'est ainsi que ne devait pas tarder à paraître les résultats d'une œuvre vraiment sacerdotale.
Certes, l'esprit qui règne chez nos étudiants a toujours été, avec quelques variations inévitables, vraiment bon ; mais l'Université de Québec peut se flatter de grouper aujourd'hui, autour de ses chaires, des jeunes gens qui sont animés d'un excellent esprit. Ces jeunes gens ne laissent pas, sans doute, de garder toute la joyeuse vivacité qui est l'inséparable compagne des illusions de vingt ans, mais ils sont aussi, et en toute vérité, l'ornement et l'honneur de notre société québecquoise. Et ceci même n'est pas moins propre à réjouir et à rassurer leurs parents que très agréable, nous pouvons les en assurer, à leur recteur.
C'est pour reconnaître et récompenser le zèle qu'apporte M. le recteur à continuer, à l'Université, les œuvres d'éducation qu'il avait commencées au Petit Séminaire, qu'à
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l'occasion des fêtes du cinquantenaire le Souverain Pontife Léon XIII l'a élevé à la dignité de protonotaire apostolique.
Quelques mois auparavant, Son Altesse Royale le duc d'York, depuis Prince de Galles, conférait à Mgr Mathieu, à l'occasion de sa visite à l'Université Laval, la dignité de compagnon de l'ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges. Au lendemain des fêtes universitaires, la France voulait bien aussi honorer notre recteur, et attacher à sa boutonnière le ruban rouge des chevaliers de la Légion d'honneur.
Ces trois décorations ne pouvaient être mieux attribuées, ni arriver à une heure plus opportune. L'Université a été heureuse d'y applaudir. L'Eglise, la France et l'Angleterre ; Rome, Paris et Londres s'unissaient à merveille pour reconnaître le mérite, et récompenser près de vingt-cinq années de dévouement à l'éducation de la jeunesse.
Nul n'a travaillé plus que Mgr Mathieu à assurer le succès des fêtes du 25 juin dernier. Les anciens élèves ont pu voir à l'œuvre le recteur de l'Université ; et ils ont pu surtout éprouver avec quelle affabilité il accueillait tous les membres de la grande famille universitaire. Aussi, ces fêtes u'ont-elles fait que fortifier les liens qui unissaient déjà les anciens élèves à l'Université et à son recteur. C'est pourquoi tous ces anciens élèves, aussi bien que les professeurs et les élèves actuels, souhaitent à Mgr Mathieu une carrière bien longue encore, dont ne pourra que bénéficier la cause si importante de l'éducation au Canada.
Nous croyons pouvoir terminer ici, sans entrer dans plus de détails sur les personnes et sur les choses, l'esquisse que nous avons essayé de faire de l'histoire des cinquante premières années de l'Université Laval. Nous osons espérer que net exposé, nécessairement incomplet et défectueux, suffira pourtant à persuader le lecteur que l'Université fait œuvre utile, et qu'elle a répondu dans une mesure vraiment satisfaisante aux espérances que ses fondateurs avaient placées en elles. Son influence a été considérable, puisqu'elle a donné l'enseignement de la théologie, du droit, de la médecine à la plupart des ecclésiastiques, des avocats, des médecins de cette province, et qu'elle a de cette façon contribué, pour une très large part, à former à la vie intellectuelle l'élite même de notre société canadienne-française. Son rôle a été véritablement patriotique, puisqu'elle a groupé dans la personne de ses professeurs un bon nombre d'esprits qui se sont livrés avec ardeur au travail de la science, et qui ont fait connaître au delà même des frontières de notre province et de notre pays, avec le nom de l'Université, ces bonnes et ces glorieuses traditions de l'esprit français que nous nous efforçons de maintenir sur la terre canadienne.
Cependant, il ne faudrait pas nous faire d'illusions, ni surtout nous endormir sur les lauriers jusqu'ici moissonnés. Depuis cinquante ans que l'Université est fondée, notre population s'est accrue, notre commerce, nos industries se sont développés, et notre pays commence à sortir
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de l'ombre où forcément sont réduites à vivre pendant longtemps les colonies. Le Canada s'affirme déjà aux regards du monde avec des airs d'autonomie qui lui donnent presque l'allure d'une nation indépendante, et la province de Québec s'efforce de se hausser de plus en plus vers les grandes destinées que nous rêvons pour la patrie tout entière.
Ce nouvel état de choses crée des besoins qui n'existaient pas encore lorsqu'en 1852 le Séminaire de Québec fondait l'Université Laval. Plus les institutions sociales se compliquent et se perfectionnent, plus les ressources du pays sont largement exploitées, et plus aussi les besoins que réclament la vie intellectuelle et la vie économique sont nombreux et variés.
L'attention de nos hommes d'état semble aujourd'hui se porter, d'une façon toute particulière, sur les moyens multiples et les meilleurs qu'il faudrait prendre pour tirer parti des richesses abondantes que nous offre la nature du sol de la province. Bien connaître ce sol pour diriger avec quelque compétence et avec quelque sagesse le mouvement de colonisation, dont tout le monde parle et que tout le monde souhaite voir se développer de mieux en mieux ; explorer par conséquent, et très scientifiquement, les différentes régions de notre domaine national, les étudier avec grand soin pour prévenir les inutiles et ruineuses tentatives d'exploitation agricole ou commerciale ; faire rendre à nos mines, à nos tourbières, à nos forêts tout le profit que nous en pouvons attendre ; utiliser les nombreux pouvoirs d'eau dont nous pouvons disposer, cette houille blanche, comme on l'appelle dans les Alpes, que l'on trouve au flanc des rochers, des montagnes, et que l'on peut si facilement recueillir et faire servir aux industries de l'homme ;
relier par des ponts les rives de nos fleuves et de nos rivières, pour faciliter les communications et tout le mouvement de la vie civile et commerciale : voilà bien, semble-t-il, quelques-unes des préocupations de l'heure présente. Or, pour répondre à toutes ces exigences, pour seconder tous ces desseins utiles, il faut dans notre province des hommes qui aient reçu une culture scientifique toute particulière, à qui l'on puisse confier le soin d'exécuter tant et de si difficiles travaux. Il est infiniment regrettable que l'on en soit encore réduit à aller chercher à l'étranger, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en France, ou encore dans nos provinces anglaises, les hommes dont nous avons besoin pour diriger nos principales entreprises industrielles ; c'est grand dommage qu'un ministre des travaux publics soit forcé d'avouer que, malgré toute sa bonne volonté, il n'a pu trouver chez ses compatriotes canadiens-français les hommes dont il avait besoin pour présider à certaines constructions qui intéressaient particulièrement notre province.
L'Université pourrait sans doute, dans une grande mesure, remédier à cet état de chose et ouvrir à nos jeunes Canadiens, eu leur donnant une formation scientifique plus complète, de très nombreuses et très utiles carrières. Nous ne nous dissimulons pas, cependant, que c'est à l'Ecole polytechnique que convient surtout ce rôle, que c'est elle qu'il faut pour cela perfectionner, que c'est vers elle qu'il faut diriger les étudiants qui se sentent quelque aptitude pour l'une ou l'autre branche du génie civil. Les études pratiques, comme celles dont nous venons de parler, ne relèvent pas ordinairement de l'enseignement universitaire ; et si peut-être il convient de greffer sur notre Faculté des arts quelques-unes de ces études qui n'ont pas
à l'Ecole polytechnique, ni ailleurs dans notre province, tout le développement qu'elles devraient avoir, c'est qu'il importe, pour ne pas trop disperser nos forces, pour ne pas trop augmenter les frais, de ne pas trop multiplier les grands centres du haut enseignement.
Ce qu'il appartient à une Université de donner, c'est plutôt un enseignement théorique, c'est une culture scientifique très pénétrante et très désintéressée, c'est aussi une formation philosophique, littéraire et artistique, très sérieuse, très ouverte, et poussée aussi loin que possible. Notre province canadienne française, ou le repète sans cesse, par cela seul qu'elle se développe et prospère, cherche à assurer de plus en plus dans tout le pays son influence; elle veut, avec une énergie de plus en plus grande, jouer en Amérique ce rôle éminemment civilisateur qui fut, partout où elle s'est implantée, celui de la race française. Or, ayons le courage de nous le dire, pour réaliser ces légitimes ambitions, il faut aux esprits de notre classe dirigeante une culture plus intense, une formation plus large et plus perfectionnée que celle que l'on a pu leur donner jusqu'ici. C'est pourquoi, plus les aspirations du peuple canadien se précisent et s'élèvent, et plus aussi devient évidente, impérieuse, la nécessité d'un enseignement universitaire supérieur et complet.
C'est par sa haute culture littéraire, artistique et scientifique, plus encore que par ses industries, qu'une nation peut assurer aujourd'hui sa véritable supériorité. Certes, nous savons bien quelle large place occupent à l'heure présente, dans le développement des influences nationales, les questions si importantes de la vie économique ; mais nous savons aussi que les nations les plus riches ne sont pas nécessairement les plus civilisées, ni
non plus celles qui sont le plus assurées de faire rayonner dans le monde l'idéal le plus élevé, le plus propre à glorifier un peuple. En vérité, il en fut toujours ainsi, et personne, même en notre siècle de progrès matériels, ne s'avise encore de le contester. Mais sur cette terre d'Amérique, qui est la patrie des florissantes manufactures et des machines perfectionnées, ne sommes-nous pas quelquefois portés à l'oublier ? Dans notre Canada surtout, où il y a tant de choses à faire encore pour asseoir sur des bases suffisamment larges et solides notre fortune économique, n'oublïet-011 pas un peu trop parfois le rôle qu'il conviendrait d'assurer à l'influence des arts, des lettres et des sciences? N'oublie-t-on pas même le sens qu'il faut donner à l'œuvre universitaire ? Ne voudrions-nous pas parfois faire de l'Université une grande école industrielle? Quelques-uns ne croient-ils pas que l'Université a fait à peu près tout ce qu'elle doit faire quand elle a jeté tous les ans dans la circulation un certain nombre de bacheliers, de médecins, d'avocats et de théologiens ? Soyons-en convaincus, l'Université a fait alors tout ce qu'elle pouvait faire ; elle n'a pas fait tout ce qu'elle voudrait, ni tout ce qu'elle devrait faire.
Il n'y a aucun intérêt à le dissimuler, l'enseignement universitaire que nous avons ici est encore trop resserré dans des cadres étroits, et trop confiné dans les limites du \j stricl: nécessaire. Le droit, la médecine, la théologie, la littérature et les sciences expérimentales ne se bornent pas au manuel qu'il faut savoir pour entrer dans les professions libérales, ou pour devenir bachelier ou docteur de Laval. Or, les cours de l'Université sont faits, ici, pour initier les élèves à ce qu'il y a d'essentiel dans chacune de ces sciences, et donc aux éléments de ces sciences, plutôt que pour
assurer aux étudiants une large et véritable culture scientifique.
Si l'Université Laval avait plus de ressources, si, par exemple, elle pouvait assurer à ses professeurs un salaire qui leur permît de se livrer exclusivement à l'étude de la science qu'ils ont mission d'enseigner, nous verrions bientôt se former parmi nous des spécialistes véritables dont les noms prendraient place à côté des maîtres de la science contemporaine ; nous verrions surtout se créer ici une science originale qui serait comme le produit de l'esprit national.
Si encore l'Université pouvait donner un enseignement littéraire plus complet, organiser d'une façon véritablement sérieuse des cours supérieurs de lettres, nul doute que son influence sur le développement de notre littérature serait plus considérable et plus efficace. Il faut bien le reconnaître, notre littérature se développe fort lentement, et elle se développe trop en dehors ou à côté de l'Université. L'influence que l'Université a pu exercer parfois sur nos écrivains n'a été qu'une influence indirecte, très générale, et partant peu décisive. De quoi il ne faut pas d'ailleurs s'étonner, puisque notre enseignement des lettres a été jusqu'ici réduit à quelques cours publics, qui ne pouvaient en réalité contribuer que peu ou point du tout à une sérieuse formation de l'esprit. Ht pourtant, quels services aurait pu rendre à notre littérature nationale l'Université ! Cette littérature canadienne, née, comme l'Université, il y a à peu près cinquante ans, a beaucoup sans doute des qualités qui sont particulières à cet esprit français qui persiste en nous malgré toutes les influences cosmopolites qui nous enveloppent ; mais, reconnaissons-le franchement, elle a encore beaucoup des défauts qui sont
propres aux peuples qu'une culture intellectuelle et artistique suffisamment intense n'a pas assez affinés. Or, c'est à l'Université Laval qu'il convient de procurer aux esprits cette haute culture, de former d'une façon plus rigoureuse et plus sûre le goût de nos écrivains, de propager les bonnes méthodes du travail intellectuel, et elle ne peut remplir cette mission que par un enseignement suffisamment complet des lettres, f
Nous ne nous dissimulons pas les difficultés qu'il peut y avoir à vaincre pour organiser ici cet enseignement. Nous croyons même que l'auditoire des étudiants sérieux qui voudraient s'astreindre à un travail personnel considérable, sous la direction des professeurs, serait nécessairement restreint. Dans une province comme la nôtre, et dans une ville comme Québec, ils sont fatalement assez rares ceux qui peuvent se livrer avec quelque liberté aux travaux de l'esprit. Mais le grand nombre ici importe assez peu; ce n'est jamais le grand nombre qui peut véritablement profiter des cours de l'enseignement supérieur.
:, Au reste, on peut concevoir autrement encore l'utilité que pourrait avoir pour notre pays la création de l'enseignement supérieur des lettres, et nous pensons même que c'est de cette autre façon qu'il faut surtout la considérer. Pourquoi, en effet, ne songerait-on pas à établir à la , Faculté des arts de l'Université Laval une manière d'Ecole normale supérieure, où l'on préparerait avec soin ceux qui se destinent au professorat dans l'enseignement secondaire ? La question des études classiques est une de celles dont on se préoccupe davantage aujourd'hui, même parmi nous canadiens ; ne pourrait-on pas chercher à résoudre en même temps la question si capitale, et un
peu beaucoup négligée, de la formation des professeurs ? Le progrès des études classiques secondaires dans notre province est intimement lié avec la création des études préparatoires au professorat ; c'est pourquoi l'on pourrait peut-être enfin s'aviser d'organiser à Québec, une de ces écoles d'enseignement supérieur, comme l'on en voit dans tous les autres pays, où l'on s'occuperait spécialement de donner aux étudiants une formation scientifique et pédagogique. L'Université assumerait alors la charge, qui d'ailleurs lui revient de droit,de préparer les professeurs de nos collèges et de nos petits séminaires ; elle serait parmi nous ce que sont en France, l'Bcole normale supérieure, la Sorbonne, les Instituts catholiques. Avec le concours des directeurs de nos maisons d'enseignement secondaire, et de tous ceux à qui incombe le soin de pourvoir à ces maisons, on pourrait facilement créer un auditoire de jeunes ecclésiastiques, séminaristes ou prêtres, qui suivraient en nombre suffisant les leçons des professeurs. Des cours variés et nombreux, et surtout des travaux personnels sans cesse exigés des élèves, puisque c'est par ce moyen seul que l'on peut obtenir une formation sérieuse, devraient absorber toute l'activité de ces futurs professeurs. On comprend, en effet, qu'il ne peut suffire d'un cours ou deux par semaine, plus ou moins suivis à la façon des amateurs, pour constituer une discipline intellectuelle assez vigoureuse, ou pour donner quelque idée de ce que peut être dans les grandes universités d'Europe le travail de la formation littéraire. //
Et pourquoi n'organiserait-on pas encore dans une pareille école de hautes études, à côté de l'enseignement des lettres, des cours supérieurs de sciences ? Nous ne pouvons nous cacher que notre baccalauréat es sciences ou
ès arts n'exige de nos candidats que des connaissances très élémentaires, inférieures à celles que doit posséder en France le bachelier ès sciences. Dès lors, il y aurait grand profit à procurer un enseignement plus développé à ceux que l'on destine à occuper dans nos collèges ou dans nos petits séminaires des chaires de sciences.
Nous comprenons que pour bien organiser ces divers ordres d'enseignement supérieur, l'Université Laval n'a pas encore dans ses caisses toutes les ressources qu'il lui faut. Peut-être, cependant, pourrait-on jeter déjà d'une façon pratique 1cS bases d'une semblable organisation, et concentrer vers cet objet des énergies et des ressources qu'il ne faut pas trop disperser. Quand cette œuvre aura fonctionné et produit quelques résultats, on ne pourra manquer de lui accorder beaucoup de sympathie, et ceux-là surtout s'empresseront de la favoriser et de la secourir qui ont ici le périlleux devoir, ou qui ont reçu la grave mission de faire distribuer aux jeunes canadiens-français le bienfait de l'enseignement secondaire.
Nous savons d'ailleurs que tous ces projets de développement de la Faculté des arts commencent à attirer, dans notre province, l'attention des meilleurs esprits. Il suffit, par exemple, de lire les discours de fin d'année que V Annuaire publie tous les ans, pour constater combien ces graves problèmes, que nous nous sommes permis de rappeler ici, préoccupent depuis quelque temps les directeurs de l'Université Laval.
Si, dans ces réunions publiques, les recteurs entretiennent parfois l'auditoire de pareilles questions, c'est qu'ils comprennent que l'Université, qu'ils ont charge d'administrer et de faire grandir, aurait besoin de puissants et généreux concours pour rendre à la population canadienne-
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française tous les services qu'elle doit en attendre ; c'est aussi que le Séminaire de Québec, qui a tant fait déjà pour cette œuvre universitaire, qui n'a cessé de verser des milliers de piastres pour en assurer le fonctionnement régulier, ne peut suffire à toutes ces exigences nouvelles que réclame aujourd'hui notre état social.
Les fêtes du cinquantenaire ont déjà provoqué un mouvement de généreuse sympathie. Les anciens élèves ont voulu contribuer, dans la mesure où cela leur était possible, à la prospérité de Y Aima Mater, et quelques Mécènes ont donné l'exemple d'une libéralité vraiment princière. Nous osons croire que l'œuvre universitaire, mieux connue et mieux appréciée, continuera à bénéficier de cette faveur nouvelle dont on l'entoure ; nous espérons surtout que dans cinquante ans, quand nos neveux et nos fils accourreront pour fêter le premier centenaire, ils trouveront à Québec une Université plus puissante, plus complète et mieux dotée.
C'est le vœu que nous formons en terminant, et auquel s'associent sans doute tous nos confrères. Nous souhaitons d'ailleurs que l'Université Laval continue, en se développant, les traditions très nobles que lui ont créées ses cinquante premières années, et que jamais, à travers toutes les fluctuations inévitables de son existence, elle ne laisse s'affaiblir en elle l'esprit de dévouement qui lui a communiqué la vie, l'esprit chrétien qui a ennobli, soutenu, fortifié toutes ses œuvres, le patriotisme très large et très fécond qui l'a fait s'orienter sans cesse vers de nouveaux progrès.